‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 1 sur 103 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Grâce au travail de révision que poursuit la critique moderne, l'histoire du dix -huitième siècle commence à se dégager peu à peu des brouillards de la tradition.

Une des figures les plus sympathiques et les plus mâles de ce siècle est bien celle du seul grand capitaine que la France ait vu à la tête de ses armées, depuis la mort de Turennc jusqu'à l'arrivée de Napoléon : la figure de Maurice, comte de Saxe, maréchal-général des camps et armées de Sa Majesté très-chrétienne. Les campagnes du maréchal de Saxe ont été étudiées; ses dépêches, ses ordres du jour, les incidents de sa carrière militaire sont connus; il avait pris soin que les chroniqueurs ne l'oubliassent pas. Dernièrement encore M. Charles de Weber, directeur des archives de Dresde, se proposant surtout d'étudier là jeunesse de Maurice, a publié un ouvrage intéressant qui comble les lacunes des nombreuses biographies existantes J).

Cependant l'histoire n'a pas encore dit son dernier mot sur le vainqueur de Fontenoy, et la critique moderne lui doit une réparation. Le maréchal a eu, on le sait, le sort de ceux qui font de grandes choses en ce

') Moritx Graf von Sachsen, Marachall von Frankreich. Nach archivage h e n Quellen von Dr Karl v. Weber. Leipzig, 1863.

PuèrAC».

monde : la calomnie s'est attachée à ternir la gloire de son nom.

En Allemagne, où il est à peine connu, on l'accuse d'avoir renié sa patrie, en se faisant Français de coeur et d'âme. On oublie que le „ principe des nationalités" n'était pas encore inventé à l'époque où Maurice, de l'assentiment de son père, vint offrir sa jeune épée au Régent; on oublie que les hommes de guerre, au commencement du dix-huitième siècle, ont tous encore un air de famille avec les chevaliers errants du moyen âge ; que chaque époque, comme chaque nation, a ses us et coutumes, ses préjugés et ses croyances, je dirais, son" code d'honneur et de moralité publique, et que c'est d'après ce code que les individus doivent être jugés. Il y a cinquante ans qu'on eût honni, en Angleterre, le gentleman qui aurait décliné un duel; Pitt ne s'est- il pas battu, pour vider une querelle politique? L'opinion publique, aujourd'hui, condamne le duel, et un ministre, se battant comme Pitt, se couvrirait de ridicule. A l'époque de Maurice, où l'on servait le prince bien plus que l'Etat, on abandonnait sans scandale, pour chercher fortune ailleurs, le service dans lequel on ne se plaisait plus. Le maréchal de Schomberg, Allemand comme Maurice, quitta la France après la révocation de l'édit de Nantes, pour aider Guillaume d'Orange à conquérir l'Angleterre. Le prince Eugène de Savoie, dont Louis XIV n'avait pas deviné le génie, alla s'enrôler en Autriche, pour

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combattre la France qu'il avait servie d'abord. Personne n'a songé et ne songe aujourd'hui à reprocher au prince Eugène d'avoir sauvé l'Autriche; pourquoi en voudrionsnous à Maurice d'avoir sauvé la France?

Les écrivains français, partant de leur point de vue, ont jugé plus sévèrement encore la conduite du maréchal de Saxe : ils l'accusent presque de trahison. Ils lui reprochent d'avoir fait durer la guerre par égoïsme ; d'avoir préféré son intérêt personnel au bien de l'Etat; d'avoir, enfin, effacé le souvenir de ses services par le „ scandale de ses prétentions."

Nul ne doit être condamné qu'il n'ait été entendu et jugé par ses pairs. Ce droit, que la loi anglaise accorde au dernier des criminels, le refuserons -no us au maréchal de Saxe? Laissons aux soldats le soin de juger le soldat; laissons aux pairs de Maurice le soin de lui assigner le rang qui lui appartient dans la hiérarchie des grands capitaines; interrogeons Frédéric H et Napoléon I", pour savoir ce que le maréchal valait à la tête d'une armée. Pour savoir ce que vaut l'homme, inter- -^fogeons-le lui-même.

Le but que je me propose en publiant ce recueil de lettres inédites, est de montrer Maurice tel qu'il était, de lui donner la parole, et de lui laisser le soin de confondre ses détracteurs. Ces lettres, confiées pour la plupart à des courriers spéciaux, et destinées, sinon aux flammes, du moins à être soigneusement cachées

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aux yeux des profanes, dévoilent, dans l'abandon d'une correspondance intime, le travail de sa pensée et lus véritables mobiles de ses actions.

On retrouve dans ces feuilles, griffonnées à la hâte au milieu des graves préoccupations du camp ou des fastidieuses distractions de la cour, cette „ justesse dans le jugement" et ce „courage d'esprit," si hautement appréciés par le duc de Luynes. On y retrouve Maurice tout entier, „avec sa belle et bonne figure qui semble toujours dire: En avant, tambour battant, mèche allumée!" — mais sous un jour nouveau, dans un rôle que personne ne lui a connu. C'est l'homme politique, caché sous ,,1'éblouissante cuirasse" dont parle George Sand — que nous venons de citer — , c'est l'homme d'Etat qui, pour la première fois, se révèle dans ces lettres intimes; c'est plus encore, c'est l'homme de génie qui, durant trois ans chef véritable d'une puissante nation, a exercé en France une dictature plus occulte, mais tout aussi réelle, que celle des majordomes sous les rois fainéants. Cette dictature que, sur le champ de bataille de Fontenoy, les circonstances lui avaient imposée, Maurice l'a conservée jusqu'à l'armistice qui précéda la paix d'Aix-la-Chapelle; de 1745 à 1748, le maréchal, chargé du commandement suprême des armées du roi de France, dirigea en grand la politique de ce prince, et gouverna, en vérité, le souverain et le royaume. Un aventurier eût abusé de cet immense

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pouvoir, et la vanité l'eût probablement poussé à s'en glorifier; fils de roi, Maurice était trop grand seigneur pour compromettre la royauté en dévoilant au peuple, et au „peuple de cour" surtout, la faiblesse du monarque qui, avec son épée, lui avait confié la garde de son sceptre. L'honneur de la France n'a pas périclité entre les mains de Maurice de Saxe. L'opinion publique ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait forcé la cour à remettre le bâton de maréchal à ce „huguenot étranger." Tant que Maurice tint le gouvernail, la France fut satisfaite, le sentiment national appuya le gouvernement, et le gouvernement sut se faire respecter en Europe.

Fragments détachés de la correspondance que Maurice, durant les treize dernières années de sa vie, de 1737 à 1750 a entretenue avec son frère, le roi Auguste III de Pologne, électeur de Saxe, les lettres qu'on va lire furent adressées à ce prince tantôt directement, tantôt par l'entremise du ministre, comte de Bruhl. Fils du même père, nés le même mois — Auguste le 17, Maurice le 28 octobre 1696 — , ces deux frères possédaient, l'un et l'autre, deux grandes qualités de leur race: la loyauté et la bienveillance ; cette noble loyauté qui ignore la méfiance, et cette noble bienveillance qui ignore l'envie, et qui ne connaît ni le fiel, ni la rancune. Ils partageaient aussi deux goûts, deux passions, si l'on veut, également héréditaires dans la maison de Saxe: l'amour des beaux-

l) Les cinq premières lettres seules sont d'une époque antérieure.

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arts et celui de la noble vénerie. Mais, en dehors de cela, leur caractère noffre que des contrastes tout aussi frappants que la condition dans laquelle chacun d'eux était né.

Auguste, pour son malheur, était fils unique, le seul enfant que le roi Auguste II eût jamais de la reine Eberhardine. Le prince royal électoral, héritier présomptif de deux couronnes, fut, dès sa plus tendre enfance, entouré de toutes les adulations qu'on n'épargne pas aux princes sur lesquels la succession repose. Il voyagea; il vit Paris et Venise, Francfort et Vienne; mais l'étiquette, les tendres soins de sa mère et le faste de son père l'accompagnaient partout, à la cour de Louis XIV, comme dans les musées italiens. Maurice, au contraire, bâtard d'un roi et d'une grande dame, fut jeté tout jeune dans la vie active; le camp devint son école; à l'âge de treize ans, trente-six ans avant Fontenoy, il entendit siffler les premières balles dans les tranchées de Tournay, et déjà à ce début le prince Eugène de Savoie avait à lui rappeler „ qu'il ne fallait pas confondre la témérité avec la valeur."

Cette éducation si différente eut des conséquences inévitables. La bonté naturelle de l'enfant légitime dégénéra en faiblesse; tandis que la bonté et le courage du lion, cette noble et généreuse ardeur du coeur qui s'allie si bien avec la force, échurent en partage à l'enfant de l'amour. La bonté même, mais sans volonté, timide

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et hésitant toujours, d'un esprit cultivé, mais étroit, Auguste, qui avait toutes les qualités d'un époux modèle et d'un père excellent, fut un roi indolent jusqu'à la paresse, dominé et gouverné par un ministre courtisan qui, durant trente années, n'a fait qu'abuser de la confiance de son maître. Maurice, coeur d'or comme son frère, mais d'une volonté de fer; toujours résolu, toujours sûr de lui-même; esprit moins cultivé, mais plus juste et beaucoup plus large; doué d'un bon sens imperturbable et d'une indomptable activité, Maurice sut se frayer une voie nouvelle: né pour commander, il sut se faire obéir, en communiquant à toute une nation le feu sacré de son génie. Un trait touchant qui caractérise Maurice, c'est l'attachement tendre et respectueux qu'il conserva à son frère porphyrogénète ; jamais il n'oublia la distance qui les séparait; il resta le vassal et le sujet de son suzerain et de son roi. Le tact qui le guidait dans ses rapports de sujet mixte coule de la même source que la délicatesse dont il lit preuve en cachant aux yeux de la nation française l'insuffisance du monarque qui, entre ses mains, n'était qu'une figure de l'échiquier sur lequel se décidaient les destinées du monde.

Les lettres d'un homme tel que Maurice ne sauraient avoir un intérêt purement psychologique. On ne saurait le suivre à travers les péripéties de cette sanglante épopée que l'histoire appelle la guerre de la succession d'Autriche — depuis la mort de Charles VI jusqu'à la

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mort de Charles VII; depuis la prise de Prague jusqu'à celle de Maestricht — sans obtenir des lumières nouvelles sur les hommes et les choses de son temps. Initié, dès le début de cette crise européenne, aux secrets d'Etat dont le cardinal de Fleury et les frères Belleisle furent les dépositaires; lieutenant-général, pendant les campagnes de 1741, de 1742 et de 1743, en Bohème, en Bavière, enfin , en Alsace ; maréchal , commandant en chef, en Flandre, dans quatre glorieuses campagnes, le héros de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld est un * témoin oculaire dont les historiens ne dédaigneront pas le témoignage.

Toutefois il ne suffit pasqu'une page soit signée d'un nom illustre pour la rendre intéressante ou caractéristique. Nous ferons un choix parmi les deux cents lettres du comte de Saxe, retrouvées jusqu'à présent dans les archives saxonnes.

Il ne serait pas impossible que des autographes de Maurice, ignorés aujourd'hui1), se cachassent encore dans

>) Du vivant de Maurice, on n'attachait pas k ses lettres toute l'importance qu'elles méritent. On ne prenait pas le soin de les coter comme les dépêches officielles; on les éparpillait, et, au fur et à mesure qu'elle? arrivaient, on les joignait, en pièces & l'appui, à dea dossiers dont le hasard on le caprice d'un commis déterminaient souvent le choix. Des lettres écrites le même jour se trouvent parfois dans des dossiers différents. Kien n'indiquant que le maréchal se fût jamais mêlé de politique, M. de Weber, en 1863, ne put songer à chercher des autographes de Maurice dans des dossiers d'affaires. C'est là cependant que le hasard m'a fait découvrir les pièces les plus intéressantes. Grâce u la complaisance infatigable de M. de Weber, et aidé des lumières de ce savant archiviste, j'ai pu étendre mes recherches et compléter cette première glane.

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les cinquante mille dossiers et parmi les quelques millions de lettres particulières que Ton conserve à Dresde de l'époque du comte de Bruhl. Cependant la collection que j'ai pu réunir est déjà assez complète pour remplir, j'ose l'espérer, le but de cette publication. Ce recueil se compose de cent deux lettres, dont vingt- sept sont insérées dans le texte de l'Etude historique qui peut servir d'introduction. Cette étude dévoile, dans son ensemble et dans ses détails, une négociation conduite par le maréchal de Saxe, et renferme le récit d'un épisode peu connu du règne de Louis XV. On sait que le dauphin, fils unique de ce monarque, épousa, en 1747, la princesse Marie-Josèphe de Saxe, mère de Louis XVI, de Louis XVIII et de Charles X; mais on n'a pas su jusqu'à présent que ce mariage fut l'oeuvre de Maurice, oncle de la dauphine, et le marquis d'Argenson, alors ministre des affaires étrangères , en rendant compte de cette négociation secrète, a oublié, dans ses Mémoires1), de parler de celui qui la dirigea.

Les lettres de Maurice étant écrites en français2), ainsi que le fragment de ses Mémoires et tous les documents que je publie, j'ai cru devoir me servir de cette langue,

») Voyez „Méuioires et journal inédit du marquis d'Argenson, ministre des affaires étrangères sous Louis XV. (Paris 1857.)" T. III, p. 136, chapitre XVII: „Saxe; Mariage de M. le Dauphin."

a) Pour éviter au lecteur la peine de deviner des rébus, nous rectifions l'orthographe de Maurice, et, pour plus d'uniformité, nous modernisons,' autant que possible, l'orthographe des autres documents puhliés dans l'étude historique et dans les notes explicatives.

Pk£i>ace.

bien qu'elle ne soit pas la mienne, pour rédiger le commen taire: l'Etude historique, les Notes explicatives du recueil, et l'Appendice. Je ne me dissimule pas la témérité de l'entreprise; mais de deux maux je choisis le moindre, en invoquant les privilèges de l'hospitalité et cette indulgence que l'urbanité française n'a jamais refusée aux étrangers.

Dbksde, le 3 août 1867.

Vitzthum.

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