‹ Maurice de GuérinChapitre 111 sur 125 · I. A George Sanfl · texte numérisé non relu

I. A George Sanfl

3o4 MALiiICE DE GUiailN

Les promenades autour de la demeure antique

Où s'élève, géant brun et mélancolique,

La haute tour penchant comme un cèdi-e au déclin :

Ruines qu'il aimait, lui penchant vers sa fin.

Hélas 1 il est partout, partout sur ce rivage

11 n'est feuille ni fleur qui n'en porte l'image ;

Partout il a laissé trace et parfum divin

Gomme un céleste esprit qui traverse un chemin,

Comme une urne de baume exhalée au passage.

Mais ce qui plus me touche et plus m'étonne encor

Et que je dis à vous, mystérieux génie,

Ah ! c'est une inefTable, une immense harmonie

Sortant des bois, des prés, des ruisseaux à fond d'or.

Des monts que le soleil et les aigles visitent.

Et des nuages bleus que les songes habitent,

Où les esprits chantants font aussi leur séjour.

Des sanctuaires pleins de secrets magnifiques

Où devant Dieu ce chant éclate avec amour

En louanges de foi, hymnes eucharistiques.

En cantiques aux saints par les saints écoutés

Et qui peut-être un jour nous seront l'épétés.

Oui, du séjour céleste et du séjour des larmes.

Sur cent modes divers, toutefois pleins de charmes,

Et de l'antre paisible et du fleuve indompté.

Sous les frimas l'hiver, sous les roses l'été.

De toutes parts enfin, ce grand concert respire

Comme si la nature était en beau délire,

Et ce concert si beau, si grand, c'était le sien.

Quand il chantait ici le divin musicien,

(Ah ! que n'y chante-t-il, hélas, de même encore !)

Et que nous l'écoutions du soir jusqu'à l'aurore.

Et que, quelle que fût la joie ou la douleur.

Tout s'oubliait auprès d'une telle douceur.

Ah ! que sur notre vie il répandait de charmes 1

Et maintenant, hélas, qu'il nous reste de larmes !

Que son nom que j'entends m'est douloureux au cœur !

Ah ! les bruits les plus beaux me touchent sans bonheur !

Et la charmante voix au grand écho sonore.

Qui si loin a porté les versets du Centaure,

DOULEUR ET SILENCE 3o5

Et d'un mot attiré tant de nobles amours Au poëte inconnu dont je. parle toujours, Non, cette voix ne peut me consoler encore. Rien d'humain ne le peut, une douleur sans fin Ne se perd, croyez-moi, qu'en l'Océan divin. En Dieu seul est le lieu des âmes en souffrance. Ainsi que nous disait de sa pieuse voix Celui dont la douleur a brisé l'existence. Cher et jeune martyr que sans cesse je vois. Mais qui toujours porta sa douleur en silence; Car il fut noble et grand comme vous l'avez dit, Gomme vous l'avez peint dans ce brillant récit. Où sa mélancolique et suave figure Est vivante de grâce et d'expression pure. Elle est belle à passer, à la voir tout un jour.

Mais plus l'œuvre est divine, aussi plus on prend garde

Qu'elle soit en beau jour, un jour qui soit le sien.

Et l'on s'afflige ici d'une grave mégarde :

C'est de voir exposé ce poète chrétien

Dans les ombres du doute ou tel qu^un dieu païen.

Devant la croix des morts quand une veuve tombe.

Triste et voilée, ainsi qu'au rivage indien *,

C'est où repose hélas ! son bonheur et le mien.

Ah ! vous n'avez pas vu la croix de cette tombe.

Ni celle qu'il baisait dans son dernier soupir,

Ni pour prier encor ses lèvres s'entr'ouvrir

Et prendre avec amour, dernier festin qui reste.

Comme Elie en voyage, un aliment céleste.

Le viatique offert à ceux qui vont mourir.

Ah I vous n'avez pas vu flamboyer sa croyance.

De quelle gloire sainte il avait le désir ;

Car hélas ! sans le ciel à quoi sert l'avenir P

A quoi sert d'être roi, reine en intelligence.

Si ce n'est pour monter sur un trône divin.

Pour régner où l'esprit règne seul et sanslRn.

I. Caroline de Gervain, née à Batavia, épouse de Maurice de Guérin.

3o6 MAURICE DE GUERIN

Oh ! sans doute il est là le poëte que j'aime 1 Sans doute il est admis au séjour de Dieu même. Semblable en auréole aux anges, ses amis. Sous le signe éclatant qui marque un front suprême Le Signe de la Croix comme une étoile mis Au faîte de son diadème.

A M. Sainte-Beuve

Qui m'a singulièrement touchée par ses Larmes de Racine, et encore plus par cette publication du Centaure.

\h ! lorsqu'on des moments de mémoire touchante, Naguère il me lisait quelque page charmante

De vos charmants écrits, M'en révélant la grâce et la touche divine ; Ah ! lorsque je pleurais aux « Larmes de Racine »,

Près d'un frère à Paris, Et que cueillant la fleur des plus aimables choses J'avais de vos fragments comme feuiUes de roses

Mon album parsemé.

Que par je ne sais quoi que l'ame à l'ame inspire. Vous me fûtes d'abord, parmi la foule à lire,

Mon auteur bien-aimé I Ah ! je ne pensais pas de vous devoir encore Cet autre cher écrit, ce fragment du « Centaure »

Par vos soins publié.

Reste d'un frère, hélas ! sur qui mon pleurer tombe. Celui qui vous lisait, dont vous ornez la tombe

D'un bel œuvre oublié.

Soyez, soyez béni d'avoir, en sa mémoire. Tiré d'un astre éteint ce doux rayon de gloire,

Cet éclat immortel.

Beau reflet du génie et le met en lumière. Attirant les regards des aigles sur la terre

Et les esprits du ciel.

Qu'il soit donc admiré ! qu'il est digne de l'être ! Oh ! qu'il l'est, ce talent rare, et qui d'apparaître

N'eut jamais le désir.

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