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CHAPITRE V

Maurice en Bretagne. Le Val de l'Arguenon.

Septembre i833 — Janvier i83A

Portrait de Guérin à cette époque. — Séjour à Saint-Méen. — Le « génie de l'automne ». — Les arbres, êtres sensibles. — Un leitmotiv chez Guérin. — Visite au Val de l'Arguenon chez H. de la Morvonnais. — Ploërmel. — Séjour prolongé au Val. — Guérin conquis. — Marie. — La tempête. — Première idée du Centaure. — Visions inoubliables. — Promenades sur la côte. — La Bretagne et nos grands prosateurs modernes. — Intimité. — La vie de famille au vieux manoir breton. — Déclarations significatives de Maurice : leur omission. — « Adoration » de la Nature. — Mordreux. — Retour au Val. — Les Quatre- Vaux. — Séparation : le départ. — Madame de la Morvonnais.

Un ami de Guérin nous a décrit en termes excellents l'aspect extérieur de notre poète au temps de son séjour en Bretagne. C'était alors un jeune homme « de vingt- deux ans, au visage pâle, aux cheveux noirs déjà rares au-dessus du front, à l'œil méridional et vivant, oii brillait la lumière de l'idée, alliée cependant à cette expression particulière de tristesse douce qui trahit, avec la souffrance intérieure, la poésie. » L'enfant da siècle commence à apparaître en lui.

On s'explique que cet être élégant, épris d'indépendance et de mystère, se soit mal accommodé de

vœux qui comportaient une obéissance complète et passive. Dès qu'il eut appris, au cours de la retraite de Saint-Méen, que son adhésion ù la compagnie l'éloignait décidément de cette admirable alliance de l'ordre et de la liberté, de la variété dans l'unité, qu'il avait rêvée et qui eût laissé à chaque membre sa sphère d'expansion dans le monde, il revint sur sa décision. Il aimait mieux courir la chance d'une vie aventureuse, que de se laisser garrotter ainsi par un règlement. A ses yeux, le supérieur, M. Jean de la Mennais, malgré ses bonnes intentions, devait avoir fatalement les mains forcées par une autorité despotique. Or, déclare Maurice, si la congrégation, dans son enfance, ne suce pas le lait de la liberté, autant valait ne pas la mettre au monde. D'ailleurs, la société se trouva bientôt dans une position si critique, qu'elle dut éliminer tous les éléments laïques qu'elle renfermait. Maurice, qui habitait à Ploërmel, chez les frères de l'Instruction chrétienne, depuis la fin de septembre, se vit ainsi, au début de novembre, dans l'obligation de chercher un nouvel asile. Sa première idée fut de demander une place au collège de Juilly, Cinq ou six semaines se passèrent ainsi en incertitudes, en voyages et en attentes successives. Son Journal nous a conservé la trace de quelques-unes de ses méditations : le spectacle des splendeurs automnales lui arrache de nouveaux accents d'une indicible grandeur.

Comme on comprend, après avoir lu ces pages, le mot heureux d'un critique qualifiant Maurice de

CREPUSCULE D AUTO]VmE QO

génie de l'automne ! Ecoutons-le exprimer ce qui lui vient à l'âme, à l'aspect d'un brouillard épais qui pesait sur la campagne : « Quand le soleil fut monté un peu haut sur l'horizon, je vis toute cette brume s'éclaircir insensiblement, se pénétrer de lumière et commencer son mouvement d'ascension vers le ciel, où elle finit bientôt par s'évanouir. Il ne se passa pas un quart d'heure que la plus belle sérénité ne se fit ; mais quelque temps après que le centre de l'horizon fut débarrassé, je voyais encore quelques traînées de brume courir sur les crêtes lointaines comme les derniers fuyards d'une armée en déroute... L'année dernière, à pareille époque (à Rayssac), je regardais aussi les brouillards s'élever dans le ciel et décoiffer les montagnes, et ce spectacle prenait dans ces régions majestueuses un caractère de grandeur infinie. On eût cru voir s'envoler les ténèbres antiques, Dieu enlever de sa main, comme un statuaire, la toile qui voilait sonœuvre, et la terre exposée dans toute la pureté de ses formes premières aux rayons du premier soleil... Souvent, au moment où le brouillard commençait à se détacher de la terre et à devenir diaphane, et que moi, le front collé sur mes vitres, je regardais faire le brouillard, une robe bleue... 0 Mais la nature le reprend:

« ^lon Dieu, que le ciel est beau ce soir ! Tout en écrivant l'ai tourné la tête vers la fenêtre et mon regard a été inondé de teintes si douces, si molles, si veloutées ; j'ai vu tant de choses merveilleuses à l'horizon, que je n'ai pu m'empècher de jeter ici cette exclamation de ravissement. C'est le crépuscule d'automne dans toute sa mélancolie. Les touffes loin-

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taines des bois limitent merveilleusement, par leur panache majestueux et leurs ondulations capricieuses, la portée de la vue. Les arbres qui s'isolent, soit parleur position, soit par la grandeur de leur taille, présentent des physionomies, des caractères, je dirais presque des visages, qui semblent exprimer comme les passions muettes et les choses inconnues qui se passent peut-être sous l'écorce de ces êtres immobiles. Ils semblent, avec leurs attitudes et leurs airs de tête, jouer je ne sais quelle scène mystérieuse aux lueurs du soir... »

Voilà qu'à leur tour les arbres se sont animés et qu'ils ont pris figure d'êtres sensibles. De plus en plus, nous rejoignons, avec Guërin, le naturisme de l'antiquité, avec celte nuance que le poète ne recourt pas encore à l'intermédiaire du mythe. Quel autre moderne a éprouvé, avant ou depuis notre écrivain, de pareilles sensations ? Quel autre a senti, avec plus de force, cette siiavitas autumnalis qui ravissait, à l'aurore dé notre Renaissance, François Rabelais et ses amis poitevins ? A noter au passage les allusions délicieuses qui suivent à cette même « robe bleue » dont le souvenir vient d'être évoqué. Quelle tendre image Maurice a donc gardée de cette Louise de Bayne, « apparition qui fuyait en chantant et laissait derrière elle comme une traînée de notes argentines qui se déroulaient avec une rapidité et une mélodie ineffables. »

Le voilà maintenant qui se laisse aller sur le ter rain des confidences. « J'ai pleuré pour des départs l'année dernière et cette année-ci (i" octobre i833), jDresque date pour date. Il ne faut point comparer ces regrets... tous deux sont inexprimables. » Il nous

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