VUES SUR L ARCHITECTURE
Les deux galeries latérales qui joignent le vestibule du monument avec la chapelle, sont, à mon gré, la partie la plus remarquable de l'édifice. Cette série de cintres, graves et mornes, surmontés de saillies presque à angle aigu portant des sabliers en cimier, présentent un profil vraiment original. Il y a de ces rapprochements du lourd et du grêle, de ces entrelacemens de formes contrastantes, de ces chocs de lignes d'où jaillissent des harmonies étranges, des beautés inusitées, et qui apparaissent comme des caractères mystérieux ou les découpvires de la couronne de la mort. Chaque cintre couvre un cénotaphe scellé dans le mur et dont la plaque de marbre devait présenter les noms des victimes du 10 août. Pour aller du vestibule à la chapelle, on traverse une terrasse en plein air qui n'est qu'un grand entassement de toutes les poussières du cimetière. Au pied de cette chapelle s'est évanouie la bonne inspiration qui jusque-là avait animé les architectes. C'est ici proprement la tête du tombeau, le reste n'en est que le torse ; ici l'expression triste répandue dans l'attitude des membres devait se ramasser, doubler de puissance, devenir suppliante, mystérieuse, se spiritualiser, s'exulter. C'est au visage de l'homme que l'expression des sentiments de l'âme se concentre et s'idéalise. La face d'un homme agité de passions fières et triomphantes est un soleil : je regrette que les architectes l'aient oublié en construisant la tête du monument, le lieu destiné à loger la prière qui est l'âme de ce tombeau. Il est vrai qu'à l'extérieur la coupole de l'oratoire est assezlourde et affaissée, et les trois saillies de chapelle qu'elle porte à ses flancs, la chargent assez fort pour qu'il y ait dans son maintien de la tristesse et de l'accablement. Mais je pense que l'imagination des architectes aurait pu facilement monter vers une [forme] moins banale et de physionomie plus expressive que la coupole. Et qui peut savoir;aujourd'hui ce qui demeure à l'ombre de la coupole? Aux Invalides, elle couvre Dieu, de vieux soldats et de vieux drapeaux ; au Panthéon, la mémoire des grands hommes ; à la halle au blé, des sacs de farine. — Malheureusement l'intérieur de la chapelle pèche encore plus que le dehors. Ce petit oratoire est tout reluisant d'or, de cuivre et de marbre. D'élégantes moulures, de belles sculptures en relief serpentent çà et là tout autour : la coupole est
aSo MAURICE DE GUERIN
toute fleurie de rosaces^ L'ensemble est fi-ais, poli, délicat et d'un art exquis. A droite et à gauche, deux socles, portant écrits en lettres d'or les testaments du Roi et de la Reine, attendent (peut-être vainement) deux groupes de M. Bosio : Louis XVI et l'abbé Edgeworth, et Marie-Antoinette soutenue par la Religion. La chapelle est desservie par deux aumôniers.
Comment s'expliquer la pensée qui a élevé sur une tombe un oratoire sans emblème de deuil, tout inondé de lumière et coifle d'une coupole qui est un véritable chapeau de fleurs > Serait-ce un symbole ? La prière ne s'emmaillotte pas de crêpes, elle ne va pas s'accroupir sur le pavé et sangloter profondément comme la douleur humaine dont l'humeur est farouche et solitaire. La prière a l'instinct du ciel, sitôt éveillée elle y vole. C'est un oiseau mélodieux qui va faire sa plainte au sein de la lumière et de la sérénité. Celte interprétation me paraît d'autant plus nouvelle qu'il y a au-dessous de cet oratoire si gai, si resplendissant, et dans les jirofondeurs, une étroite chapelle toute nue, toute austère et désolée, dont l'autel lugubre est posé à l'entrée même de la tombe de Louis Seize. La douleur humaine serait là ; la douleur chrétienne et la prière au-dessus.
Dans l'épaisseur des murs qui supportent l'oratoire supérieur, on a mis des ossements de toutes les victimes qui furent inhumées au cimetière de la Madeleine. Il y a là des débris d'hommes de tous les partis ; c'est une fusion, un pêle-mêle de cendres qui déconcertent l'imagination. — Avezvous ouï dii-c qu'on ait entendu dans les entrailles de cet ossuaire des tressaillements et comme un bruit d'ossements qui combattaient entre eux ? — Ils sont devenus frères, ils dorment paisiblement les uns sur les autres, comme les grains de blé dans le grenier. — Ces ossements s'appellent-ils Girondins, Montagnards , Royalistes ? Tous n'ont plus qu'un nom , il n'y a plus là que des ossements d'hommes. Prenons exemple de la cendre des morts : cessons d'être les serviteurs de telle ou telle haine pour devenir les hommes de l'humanité !
J'ai déjà dit que le corps du bâtiment vaut mieux que la tête ; j'ajouterai que le dehors vaut mieux que le dedans.
Les formes de ce grand sépulcre sont atteintes de tristesse» le cœur ne l'est pas. Et je ne parle pas seulement de la cha-