‹ Maurice de GuérinChapitre 81 sur 125 · LOIN DE LA NATURE · texte numérisé non relu

LOIN DE LA NATURE

faire des réflexions à l'infini, car j'ai toujours le malheur d'oublier qu'une lettre n'est pas un traite de morale, mais une conversation gaie et vive où l'on dit ce qui peut désennuyer et amuser le lecteur. Mais d'un autre côté, comme je suis peu versé dans le monde, et que la vie régulière et retirée du collège ne me met pas dans le cas d'éprouver ces accidents singuliers, ces aventures plaisantes qu'on rencontre si souvent dans la société, je ne puis guère vous faire part que des réflexions qui m'occupent. Je pourrais à la vérité vous faire part des événements politiques, mais sans doute je ne vous apprendrais rien de nouveau. Et quand mêine aous n'en seriez pas instruits, à quoi bon vous attrister en vous apprenant tout ce qui afflige les gens de bien ') Je reviens donc à moi et je ne sortirai pas du petit monde que je me suis créé et dans lequel je voyage tous les jours. Vous pouvez d'autant mieux vous figurer ce que c'est que ce petit monde, que aous vIacz comme moi dans la solitude ; mais avec cette différence que je fais quelquefois des excursions dans le monde où s'agitent les hommes et que j'en rapporte des vues, des réflexions que ne peut pas vous ofTrir la vue journalière des champs et des bois. Mais si, d'un côté, j'ai l'avantage de pouvoir étudier les hoinmes sur ce théâtre où chacun joue son rôle avec plus ou moins d'habileté, si je puis contempler à la fois les deux extrêmes de l'humanité, depuis le mendiant assis au coin de la borne et présentant son écuelle jusqu'au souverain traînant après lui toute la pompe de la grandeur, je suis privé d'une jouissance qui me semble bien préférable, c'est celle que présente le spectacle de la nature que vous avez tous les jours sous les yeux. Ici je ne la vois que défigurée par l'art qui s'efforce en vain de l'imiter, et qui l'enlaidit en voulant la plier à ses caprices. Mais vraiment je serais bien ingrat si je ne vous envoyais de Paris que ces tristes réflexions ; il faut que je vous donne un gage de mon amitié pour mille que j'ai reçus de \ous. Je vous envoie par M. Raynaud un poëte assez analogue à mon caractère et mes réflexions et qui le sera aussi, je crois, aux vôtres ; A^euillez donc bien, mes chères sœurs, accepter l'offre que je vous fais des <( Méditations poétiques » de Lamartine et le garder comme un souvenir de mon amitié et de ma reconnaissance. M. de G.

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Paris, aO décembre i83o.

A SA Famille.

Nous achevons une longue et orageuse semaine, en attendant dans le tremblement l'époque du grand procès ; elle est arrivée et l'événement n'a que trop justifié la crainte universelle. Les ministres furent transportés de Yincennes au Luxembourg sans que le moindre désordre se manifestât sur leur passage ; et à ce sujet « le Temps » félicitait le peuple de Paris de son altitude calme et digne de lui. Or, à l'heure où les ministres entrèi-enfdans la ville, le peuple était encore au lit. C'était sans contredit l'attitude la plus calme, je n'oserais pas ajouter que c'est la plus digne de lui. Pendant les débats, l'attention publique fut absorbée par le haut intérêt de cette grande cause ; tous les journaux couvrirent leurs colonnes de la relation des séances de la cour des Pairs. Chose remarqviable, tous ces ennemis acharnés et impitoyables des accusés n'ont pas pu se défendre d'un intérêt et d'une émotion plus forts que leur haine, vaincus qu'ils étaient par l'éloquence et la grandeur d'âme que les accusés ont déployées dans leur défense. Peut-on voir rien de plus beau, de plus éloquent, de plus sublime que le discours de M. de iMartignac ? Cet homme s'est immortalisé autant par son noble caractère que par son beau talent. Qu'elle était touchante, qu'elle allait au cœur cette apologie de M. de Peyronnet, prononcée par lui-même avec tant de grandeur, de délicatesse et de sensibilité ; elle a arraché des larmes à ses juges, et M. de Martignac a caché son visage dans ses deux mains pour pleurer. Ce que vous ne savez pas peut-être, c'est que MM. de Martignac et de Peyronnet ont été camarades de collège et qu'ils ont parcouru ensemble la carrière du barreau. Les dissensions politiques les avaient séparés, mais le malheur les réunit et ils se retrouvent devant un tribunal suprême, l'un accusé, l'autre défenseur. Enfin M. de Polignac lui-même a été admiré ; il a prononcé un discours pathétique et les journaux libéraux n'ont pu refuser des éloges à cette âme pure, dévouée, qui a tout sacrifié à la fidélité. Vous connaissez l'arrêt qui a été pro-

LE PROCES DES MINISTRES 2ôg

nonce ; l'histoire jugera s'il était digne de la cour des pairs de transiger entre la conscience et la peur. Dès la veille du jour où l'arrêt fut rendu, une foule immense s'était portée aux environs du Luxembourg, vociférant des cris de mort et de sang : la garde nationale environnait le palais, l'arme au bras, et résistait par sa masse immobile et son inébranlable fermeté; elle contint ainsi le peuple jusqu'au jour. Alors un bruit circule : deux des ministres sont, dit-on, condamnés ; le peuple est content, il aura du sang, et tandis qu'il est tout préoccupé de son horrible joie, une voiture emporte rapidement les ministres au donjon de Vincenncs. Mais le véritable arrêt ne tarda pas à être connu, cl on apprit en même temps que les victimes étaient eu sûreté. On s'attendait à ce que le peuple témoignerait avec violence son mécontentement d'avoir été ainsi désappointé et qu'il ne pousserait pas plus loin ses efforts, voyant qu'ils seraient impuissants, mais il n'en fut pas ainsi. L'émeute prit au contraire un caractère plus grave et l'on vit alors manifestement que le procès des ministres n'était que l'occasion et non le but des agitations. Ces Messieurs ne voulaient rien moins que renverser le gouvernement pour nous donner : république ou anarchie, je ne sais quoi ? Pendant trois jours et trois nuits, ils nous ont tenus dans l'alarme, nous comptions toujours nous éveiller avec quelque nouvelle constitution, mais, grâce à la garde nationale, tout est rentré dans le calme : Paris était devenu comme un camp immense. Chaque place, chaque carrefour était converti en bivouac : on aurait dit d'une place assiégée. Le bruit avait couru que les écoles polytechnique, de droit, de médecine, etc.. devaient se joindre aux insurgés: pour démentir cette inculpation, elles ont formé une immense colonne et ont parcouru les rues, leur carte au chapeau, criant : Vive la liberté et l'ordre public. Cette démonstration a décidé la victoire. Et le lendemain tout était fini. Mais à peine sorti d'un danger, le gouvernement s'est jeté dans un autre. Gomme au temps où l'on sauvait i5 fois la patrie en i3 jours, il a fallu voter des remercîments à la garde nationale ; c'était déjà bien assez. Voilà M. Lafitte qui propose d'en voter aussi aux écoles : opposition ; les écoles ont fait des conditions: « Non, dit M. Lafitte, je puis le garantir » ; soit : et les remerchnents

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sont votés. Les écoles apprennent cela : elles avaient fait des conditions et affiché des proclamations injurieuses à la chambre des députés. Elles se réunissent dans le Panthéon pour renouveler leur adhésion à ces proclamations et répudier les remercîments de la chambre dans laquelle, disent-ils, ils ne trouvent pas la France. Ils devaient se porter hier sur la chambre des députés pour la faire sauter ; ils se sont contentés d'aller chez Lafayette pour le complimenter sur sa démission de commandant général des gardes nationales. Ce personnage venait en effet de la donner ainsi que Dupont de l'Eure, Odilon Barrot, Treillard et tous les chefs du parti mouvement. Tout cela va renforcer l'opposition au gouvernement. Les deux chambres sont perdues. On méprise les pairs; on ne veut pas des députés. Voilà où nous en sommes. D'un jour à l'autre nous pouvons être révolutionnés. Vous pensez bien que je me tiens en dehors de tous ces mouvements. Auguste est de la garde nationale. Hier, il reçut ordre de se tenir prêt à partir au premier coup de tambour. Telle est notre ^de à Paris. Nous sommes toujours sur le qui-vive. Qui sait ce que nous amènera l'année qui va commencer ? Il ne faut lias y penser. Savez-vous que Gustave est sous-diacre ? Quel courage de s'engager par le temps qui court !

A Mademoiselle Eugénie de Guékin, au Cayla, par Gaillac (Tarn).

La Chênaie, 29 avril i833.

Que je te conte une course délicieuse'. Cazalès est venu voir sa mère à Rennes, il a poussé jusqu'à la Chênaie. C'était vers le i5, je crois. Après quelques jours, il a parlé d'aller Aoir la mer à Saint-Malo ; j'ai demandé à M. Féli la permission de l'accompagner, il me l'a permis et vers une heure après-midi, nous nous sommes mis en route à pied, par un beau soleil et un vent frais. Nous avions cinq lieues à faire, mais nous en

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