UNE LIAISON POÉTIQUE
Le ciel — et sur mon front peut-cire on le devine — A caché dans mon sein une ame un peu chagrine. Je me plains d'habitude et j'ai longtemps pensé Que j'étais, parmi tous, un peu disgracié De notre Créateur qui, pour raisons secrètes, Aggravait, selon moi, le faix sur quelques têtes ; Je me croyais élu de Dieu pour le malheur. C'est bien dur à penser ; — cette cruelle erreur A flétri mon printemps et m'a fait un jour sombre De la belle saison qui luisait, sans une ombre, Au front de mes amis vivant joyeusement Et regai'danl passer lcu[r] soleil en riant.
Mais pourquoi revenir sur la vieille amertume
Et remuer encor ce fiel avec ma plume ?
Mon Dieu, que j'ai soufTert ! que de tourments perdus I
Que j'ai porté de croix sèches et sans vertus I
Vint le jour de bonheur où, de sa main divine,
L'Ange de mon salut arracha cette épine
Bien délicatement de mon cœur ; — tout après
Essuya la blessure avec son souffle frais,
Y versa goutte à goutte un céleste dictame
Et par degrés ainsi rasséréna mon ame.
Vous savez bien, François, qu'après la guérison,
L'homme languit encor des efîets du poison :
Il est pâle, il se traîne ; — il va de chaise en chaise.
Son ame ni son corps ne sont jamais à l'aise.
Et vous l'avez bien dit : « Son crâne sans cheveux
« Se fait blanc et luisant, comme celui d'un vieux, n
Ainsi de moi, François, après la cure sainte.
Car ma fièvre n'est pas encore bien éteinte.
Mon ame sourit bien au Dieu qui m'a sauvé
Et j'ai quelque énergie en mon cœur ravivé.
Mais mon ame à l'espoir encore est si peu faite
Qu'il m'arrive souvent de détourner la tète
— Même étant à genoux devant mon Dieu — pour voir
Si par hasard encor le grand fantôme noir
De la Fatalité ne se tient pas derrière
2G'j MAURICE DE GUÉRIN
Pour me jeter à bas en nargiiant ma prière.
Et de là vient aussi qu'en conversation
Toujours je mêle un peu de lamentation.
Que je porte à mon front comme un air d'infortune
Et que ma voix, pour trop déplorer, importune.
Or, après avoir lu ces pages de douleur,
Nous passâmes soudain de l'épine à la fleur.
Aisément, à vingt ans, jeunes cœurs font échange
De leurs secrets d'Amour ; — chacun chante son Ange,
Dit comment à travers ses jours il se trouva
Un jour choisi du ciel, que le ciel envoya.
Où, par un saint secret lié par quelque chaîne
Aux mystères d'en haut, une ame devint sienne.
Toute sienne vraiment, et son ame à son tour
Qui fut ravie et vint se perdre en cet Amour.
Nos deux Ames, François, sont à la Poésie,
Après PAmour, le plus doux penchant de la Vie.
Je l'ignorais de vous et vous aussi de moi,
Sans doute ; — des deux parts, pressentiment, je croi.
— Mais le secret bientôt s'écoula des deux âmes. François, quelle douceur à confondre nos flammes, Et d'incliner son cœur, d'en regai-dor jaillir
Des flots de Poésie et d'Amour à ravir ! Savez-vous quelque chose où plus de joie excelle?
— S'asseoir à la lueur d'une simple chandelle Côte à côte, le coude appuyé sur le bois,
La tète sur le coude et les yeux quelquefois Regardant le plafond, causer, comme en cachette. De ce qui nous émeut ou le cœur ou la tète. Sans ordre et comme veut la pente du discours, Et i-epassant ainsi ce compte de nos jours. Tout comme doux vieillards chenus, sexagénaires. Déplorer quelque peu nos erreurs printanières, Aux folles passions jeter tous nos dédains. Et d'un passé mauvais purifiant nos mains. Départir notre amour de toutes choses brèves Et dans la sainte Foi diviniser nos rêves.
ERREURS PRINTAMÈRES 265
Puis quand on a de cœur et d'ame devisé,
Que le vase qui coule est près d'être épuisé;
Lire tout doucement de ctiasles poésies,
Des inspirations toutes saintes, cueillies
Dans notre ame où, pour peu qu'on ait Toreille au guet,
On entend bien des voix et tout ce qui s'y fait.
Dans les temples le soir, quand la nuit est obscure.
Dans une nuit d'été mélodieuse et pure.
Dans les bois, dans les monts aux murmures divers.
Dans l'adoration de tout cet univers :
C'est une volupté délectable et profonde
Qui n'a pas, à mon sens, sa pareille en ce monde.
Vous me lûtes vos vers, et, vrai comme le ciel. Ma bouche garde encor la saveur de ce miel. Votre Muse, François, toute jeune, est facile. Son port est gracieux et sa course est agile. Comme une jeune fdle innocente à ravir. Elle prend ses ébats à courir, à courir Par les prés émaillés ; de ses pieds pleins de grâce Elle effleure le sol sans y laisser de trace, Et s'enfuyant toujours, jeune fille qu'elle est. Se baisse pour cueillir chaque fleur qui lui plaît. Il arrive parfois, tant sa course est légère. Qu'elle n'a pas le temps de regarder à terre. Et qu'elle prend les fleurs des vallons et des bois Que lui porte la brise au hasard et sans choix. Si, tandis qu'elle court et cueille à la volée, Une croix se rencontre. Elle, soudain voilée. Humble, ses yeux riants baissés, et de sa main Faisant une autre croix lentement sur son sein. Se prosterne à genoux, adore les mystères Et prie épei'dùment les plus hautes prières.
Ah I ne laissez jamais mourir en votre cœur. Faute de la nourrir, cette divine sœur, Cette Muse, cet Ange entouré de mystère. Qui n'a pas son pareil sur notre pauvre terre, Mais que le Ciel envoie aux âmes qu'il choisit,
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Et que je crois vraiment un don du Saint-Esprit I
Ami, ne soyez point rebelle à cette grâce ;
Sur votre ame sans cesse élargissez la place.
Elargissez toujours, car notre cœur humain
Est un étroit palais pour un hôte divin.
Adorez le Seigneur et la sainte Nature ;
Votre Hôte vit d'Amour et de lumière pure ;
Et le pain de l'Amour, cet aliment de feu,
Pour qui sait le trouver — c'est la Nature et Dieu I
La Chênaie, avril i833.
{Note de Tréhaticn : Cette pièce et la suivante, peut-être les deux plu* belles de Maurice, maiifiuent dans la copie de Chopin.)