‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 126 sur 141 · A SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

A SAINTE-BEUVE

Qui tandis que sur lui planait la renommée N'y regardait pas plus qu'à la vaine fumée Que le vent fait courir.

Mai 18/10.

Poésie interrompue par la foudre. Quel bruit, quels éclats, quel accompagnement de pluie, de vent, d'éclairs, d'ébranlements, rugissements, terribles voix d'orages 1 Et cependant le rossignol chantait abrité sous quelques feuilles ; on aurait dit qu'il se moquait de l'orage ou qu'il luttait avec la foudre. Coups de tonnerre et coups de gosier faisaient un cliarmant contraste que j'ai écouté appuyée sur ma fenêtre, j'ai joui de ce chant si doux dans ce bruit épouvantable.

Roi de l'intelligence, il a parmi les hommes Incognito passé regagnant les royaumes,

Les royaumes des cieux :

Rapide voyageur sans traces sur la terre, S'il n'eut sans y songer laissé dans la poussière

Des joyaux précieux.

Ah ! donnez, donnez-moi ces riches découvertes ! Richesses de mon ame à ma tendresse ofl'ertes.

Trésor de mes douleurs !

Donnez pour que toujours je les aie en ma garde. Avec d'autres objets de lui que je regarde

En les couvrant de pleurs.

Avec ces legs, ces dons qui n'ont point de louanges. Lettres, effusions, si doux et beaux secrets Qu'au ciel j'en ai parlé, car je dis tout aux anges. Comme à lui je disais.

N'ayant qu'une ame à deux comme on n'a qu'une mère. Nous épanchions la vie et nos rêves d'azur. Lui dans un cœur de sœur, moi dans un cœur de frère. Vases d'or toujours pur.

Dans cette amitié sainte, ineffable, indicible, Dieu m'avait donné part au céleste bonheur

Oo8 MALUICE DE CLÉrUN

Qu'en extase goûta le bien-aimc disciple Sur le sein du Sauveur.

Quel charme en ses discours, quel charme en sa personne î Quelque chose de lui s'émanait d'attrayant ; Ce jeune homme, on l'aimait comme une intelligence, Comme un suave enfant.

Aussi que do sa mort la douleur fui extrême ! De plus forts qu'une sœur ne s'en consolent pas, Et je sais un grand cœur qui le pleure de même Que David pleurait Jonathas.

Ah ! c'est inénarrable perte, Lorsque de la terre déserte Les âmes sublimes s'en vont.

Ces êtres plus beaux que nature Qui de la beauté sans mesure Portent l'œuvre et l'image au front ;

Qui parmi ce monde de fange Rien qu'à les voir font rêver d'ange.

Rêver au monde immatériel * Dont la noble et sainte pensée Se conserve toujours tracée Dans les pures routes du ciel.

Ces hommes enfin qu'on contemple Comme ces figures d'un temple Qu'à la voûte a mis le sculpteur, Ou comme cette arche sublime Qui sur les hauteurs de Solyme Portait la gloire du Seigneur.

Ah ! pleurons, pleurons quand ils manquent I Pleurons ces monuments qui marquent En l'honneur de l'humanité I Pour une noble et chère cendre.

Oh I moi j'ai des pleurs à répandre.

Oh ! j'en ai pour l'éternité !

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