EUGENIE ET SAINTE-BEUVE
abondamment. Les lettres de d'Aurevilly nous livrent Ihistoire souvent piquante de celte collaboration quasi-fraternelle. Tous deux, d'ailleurs, s'occupent de mettre en même temps sur pied l'édition des plus belles pages d'Eugénie. Ce volume parut le premier, en i855, sous le titre de Beliquix, à Caen, chez Hardel (lxiv et i44 pages in-i6), et ne fut point mis dans le commerce. La biographie intellectuelle et sentimentale qui précédait le précieux volume était l'œuvre d'Aurevilly, notice ample, calme et belle, ciselée avec amour, pleine d'images délicieuses, digne en un mot de cette fille de la solitude et de son talent mystérieux. « De quel pays était la tourterelle ou le flamant rose, qui avait laissé tomber, en passant, cette étrange graine de poésie dans ce pauvre pot de résédas mourants sur la petite terrasse dn Cayla ? Je ne l'ai jamais su, mais je trouve vraiment à cette touffe séchée une odeur qui n'est ni dans les vanilles, ni dans les volkamerias de la terre ! »
En février i856, parut dans VAthseneum un article de Sainte-Beuve, qui consacrait le succès des Reliquiss et mettait définitivement en lumière le talent unique, sans équivalent dans notre histoire Uttéraire, de la sœur de Maurice. Cette première publication, accueillie par un applaudissement si unanime, bien que limité par les conditions mêmes de l'impression faite pour une petite élite, semblait devoir exciter plus que jamais le zèle de nos deux compagnons. Les voilà remis à l'œuvre : on peut entrevoir le moment où le volume tant attendu
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des œuvres de Guérin va voir enfin le jour. Brusquement, tout s'écroule. Une brouille soudaine et violente — dont le point de départ reste délicat à révéler — sépare les deux collaborateurs. Nous ne connaîtrons avec exactitude les causes et les circonstances de cette séparation douloureuse, que par l'édition complète de la correspondance de d'Aurevilly. Ce qu'on peut dire toutefois dès maintenant, c'est que l'attitude de celui-ci, dans ce conflit si délicat, demeura jusqu'à la fin d'une généreuse noblesse. D'après les documents actuellement publiés, il nous est loisible de deviner que l'origine première du désaccord se rattache à certaines exigences de la famille des Guérin, et notamment de leur sœur Marie. Faute d'avoir pu s'expliquer de vive voix, les deux amis laissèrent s'envenimer un dissentiment suscité par les scrupules excessifs éprouvés au Cayla. Une autre cause de froissement, d'ordre plus intime, vint encore compliquer la situation. « Ils firent retraite, chacun de leur côté, sans récrimination, et discrètement restèrent seuls avec leur grande douleur », dit avec justesse M. E. Grêlé, dans le volume où il raconte la vie de Barbey d'Aurevilly. Cet événement arriva dans l'été de i858. L'auteur du Chevalier des Touches, le cœur tout meurtri, quitla aussitôt Paris (septembre), pour aller faire un voyage dans le Midi.
Trois ans plus tard, en 1861, paraît enfin chez Didier, à Paris, l'édition originale des Beliqaiie, de Maurice de Guérin, publiée par G. -S. Trébutien,
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avec une notice biographique et littéraire, par Sainte-Beuve (2 vol. in-iG) '. Barbey écrivit à ce sujet, dans le Pays du i" février de la même année, un article où il donna au grand public, pour la première fois, quelques-unes des réflexions, tout ensemble puissantes et émues, qu'il avait amassées depuis vingt deux ans sur celui qu'il célébrait avec vérité comme un grand poète. Il n'y a pas lieu de donner ici Ténumération même sommaire des innombrables articles suscités par cette apparition des Reliquiœ : c'est là toute une bibliographie, dont j'ai réuni les éléments, mais qui nous entraînerait présentement beaucoup trop loin-. L'année suivante, une nouvelle édition en un volume in-8°, ornée d'un portrait, revue et augmentée, paraît sous ce titre : JournaL Lettres et poèmes. Parmi les textes ajoutés figure La Bacchante, « fragment anticipé de je ne sais quel poème sur Bacchus dans l'Inde », qui paraît dans ce volume en édition originale 2.
1. LXX1-196 et Lv-223 pages. J'ai sous les yeux l'exemplaire offert par Trébutien à George Sand avec cette dédicace : Envoyé à Madame Sand avec empressement et reconnaissance. G. -S. Trébutien. Caen, 5 décembre ISGl. — Plus bas figure, de la main de G. Sand, la mention suivante: Donné à Manceau. G. Sand. — 11 ne faut pas oublier que Gandar fut, dans toutes les publications relatives aux Guérin, un très utile collaborateur de Trébutien.
2. On peut dire, sans exagération, que l'histoire des œuvres de Guérin, depuis i84o jusqu'à 1910, remplirait à elle seule uu volume. J'en ai réuni tous les matériaux, ou à peu près ; M. Max Egger apportera sous peu une très utile contribution à cette histoire.
3. Depuis lors, les éditions se sont succédé en grand nombre, toutes sous la forme in-12.
Trébiitien poursuivit sa làclie avec régularité. Il donna au grand public, la même année, le Journal d'Eugénie de Guérin, dont la vogue fut foudroyante. Ce fut, on le sait, un des grands succès de librairie du xix" siècle. Il s'en répandit des éditions nombreuses aussi bien en France qu'à l'étranger. Aujourd'hui encore, en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, notamment, la sœur de Maurice compte des dévots convaincus, et son œuvre continue de rayonner dans les milieux les plus divers. La publication des Lettres d'Eugénie (i864) couronna le monument édifié par Trébutien à la mémoire du frère et de la sœur, sans que la foule de leurs admirateurs pût se douter à quel point, par son initiative, d'Aurevilly l'avait rendu possible. Il est important de constater tout de suite que ces trois volumes étaient loin de représenter la réunion complète et définitive des écrits des deux Guérin vraiment dignes d'occuper la postérité.
A dater de cette époque, et jusqu'à ces dix dernières années, les articles se multiplièrent, mais aucune pièce, aucun texte nouveau ne vint accroître l'ensemble des ouvrages et des lettres jetés dans la circulation par Trébutien, mandataire de la famille de Guérin. Aujourd'hui, à une distance beaucoup plus grande des événements, bien des réserves qui pouvaient s'imposer il y a un demi-siècle ne sont plus nécessaires. Notre curiosité littéraire demande des satisfactions nouvelles. Pour ne parler que de Maurice, qui nous intéresse davantage-à