LA REVUE EUROPEENNE U(J
rorigiiie des relations de Maurice avec Lamennais, bien antérieures, on le voit, à son départ pour la Bretagne. Pendant quelque temps, les articles de notre débutant ne sont plus insérés dans V Avenir; on les envoie à V Union de Nantes, colonne du journal parisien. Toutefois, il cherche à rassurer son père sur ses idées :
« Vous savez bien que si ma tête est Lamenésienne (sic), mon cœur est Henriquinquiste. Le comte Lobau a fait arroser les adorateurs de IS'apoléon : on dit depuis qu'il descend du fameux chevalier de la Table-Ronde, Lancelot du Lac, ou bien encore qu'il est allié à la famille des Pompadour... On trouve toujours moyen de rire ».
En juillet, troisième voyage au Cayla : la situation reste troublée dans la capitale ; il note l'anxiété générale qui y règne au moment où il se met en route. L'hiver de 1882 se passe dans un calme relatif: « l'uniformité de sa vie intérieure est brisée par quelques sorties dans le monde. » Maurice fréquente « chez M. Vernois, oncle de Félicité » ; il danse souvent et entend beaucoup de musique, le divertissement le plus spirituel qu'il trouve dans le monde ; il fréquente une famille anglaise qu'Auguste lui a fait connaître l'année précédente, et apprend « l'anglais avec le jeune homme, très bon garçon ». Le cercle de ses connaissances ^s'élargit : il est maintenant en rapport avec les rédacteurs de la Revue européenne, MM. de Joanne, Gouraud, Carné, de Champagny, Wilson et Cazalès, le fils du célèbre orateur de la Constituante, avec lequel il se lie par-
6o MAURICE DE GUERIN
ticulièremcnt et qu'il va relroiivcr bientôt à la Chênaie. Il donne à cette revue un article sur Nicolas de Flue. Pendant les vacances de iSSa, qui s'écoulent, comme les précédentes, au Cayla, il compose toute une série de poésies, parmi lesquelles la pièce délicieuse : Au grillon, du foyer de Rayssac, foyer ami que fréquente beaucoup sa sœur, et le petit chefd'œuvre qui semble dérobé à André Chénicr : la Roche d'Onelle :
« Les siècles ont creusé dans la roche vieillie
Des creux où vont dormir des gouttes d'eau de pluie ;
Et l'oiseau voyageur qui s'y pose le soir
Plonge son bec avide en ce pur réservoir.
Ici je viens pleurer sur la roche d'Onelle
De mon premier amour l'illusion cruelle ;
Ici mon cœur souiîrant en pleurs vient s'épancher...
Mes pleurs vont s'amasser dans le creux du rocher...
Si vous passez ici, colombes passagères.
Gardez-vous de ces eaux: les larmes sont amères. »
Il est probable que ces vers ont été inspirés à Guérin, par Mademoiselle Louise de Bayne de Rayssac, jeune fille qui fut l'objet de sa première tendresse et qui tient une grande place dans la correspondance d'Eugénie. Le frère et la sœur avaient fait ensemble d'assez longs séjours au château de Rayssac durant les étés de i83i et i832. Oji y entendait hurler les loups toute la nuit.
Mais ni ses études littéraires, gênées du reste par des occupations fastidieuses, ni ses essais poétiques ne sutïLsaient à remplir la vie de Guérin, dont la direction reste incertaine. Ce fut alors que sur les
COMMENT GUÉRIN VINT A LA CHENAIE 6l
conseils d'un ami clairvoyant, et avec l'approbation de sa famille, il se décida à aller retrouver Lamennais dans sa retraite de la Chênaie, près de Dinan. Il s'y installe un peu avant la mi-décembre. Un tel voyage était alors long et difficile. Maurice, après un court séjour à Paris, n'hésite pas à l'entreprendre ; il espère découvrir au bout le guide et la voie qui lui manquent. Nous allons maintenant l'y suivre.
D'après un témoignage de F. du Breil de Marzan que nous avons retrouvé, « ce fut par les conseils d'Eugène Bore, l'un de leurs amis communs de celte époque, queGuérin vint à la Chênaie. Bore qui l'avait connu et remarqué pendant le cours de ses études, l'appréciait comme un jeune homme de mérite et d'avenir ; et c'est à ce titre qu'il le recommanda à l'abbé de La Mennais, qui ne comprit jamais la valeur de cette acquisition ». Néanmoins, il est plus naturel de penser que Maurice avait été conduit, depuis quelque temps déjà, par ses réflexions attristées ou plutôt par une crise intérieure d'un caractère aigu, à prendre cette grave décision. Comme nous l'avons remarqué plus haut, il éprouvait plus que jamais le besoin d'une direction ferme en même temps que le désir très vif de la solitude et de la continuité qu'elle assure à la vie de l'âme. Le début de son Journal, commencé le lo juillet i832, au Cayla, nous renseigne avec précision sur son état d'esprit dans les mois qui précédèrent son voyage en Bretagne.
Au moment où 11 note pour la première fois ses
62 M/VURICE DE GUERIN
impressions journalières, ilestencore tout à l'ivresse qu'excite en lui la Nature retrouvée at home, au centre d'un horizon chéri.
« J'ai vu le printemps, et le printemps au large, libre, dégagé de toute contrainte, jetant fleurs et vci'dures à son caprice, courant comme un enfant folâtre par nos vallons et nos collines, étalant conceptions sublimes et fantaisies gracieuses, rapprochant les genres, harmonisant les contrastes à la manière ou plutôt pour l'exemple des grands artistes. Je me suis assis au fond des bois, au bord des ruisseaux, sur la croupe des collines ; j'ai remis le pied partout où je l'avais posé, enfant, rapidement et avec toute l'insouciance de cet âge. Aujourd'hui, jeTy ai appuyé fortement ; j'ai insisté sur mes traces primitives ; j'ai recommencé mon pèlei-inage avec recueillement et dévotion, avec le recueillement des souvenirs et la dévotion de l'àme à ses premières impressions de paysage. »
Dès celte page initiale, la plus ancienne qui nous soit parvenue en dehors de ses lettres, Guérin personnifie d'instinct la Nature ; il voit le printemps comme un être vivant et il note avec ravissement l'étroite communion qui s'établit entre cette expansion des forces naturelles et sa propre personne. Cette communion, à vrai dire, n'a pas connu chez lui de commencement apparent ; elle n'est ni un ettet de la réflexion, ni la conséquence d'une émotion passagère ou de l'admiration pour quelques sites aimables et chéris ; elle se confond avec le premier éveil de sa vie extérieure comme avec celui de sa conscience intime. Entre la Nature et lui, il existe une corrélation, une entente permanente, ou mieux encore une véritable harmonie préétablie. Jamais,