CRISE DÉCISIVE
On aperçoit assez nettement, en lisant la page du Journal {i^ dioût) qui précède le premier morceau rédigé dans la solitude bretonne, que cette crise s'explique par le revirement spirituel survenu chez Guérin, depuis qu'il s'est passionné pour les questions sociales et religieuses dont Y Avenir lui a donné le goût. Sa vie antérieure lui apparaît maintenant comme inutile et égoïste. Il en rougit ; il s'accuse d'avoir flétri son humanité. Heureusement, il n'a plongé qu'à demi dans le mal.
« Tandis qu'une moitié de moi-même rampait à terre, l'autre, inaccessible à toute souillure, haute et sereine, amassait goutte à goutte cette poésie qui jaillira, si Dieu me laisse le temps. Tout est là pour moi. Je dois tout à la poésie, puisqu'il n'y a pas d'autre mot pour exprimer l'ensemble de mes pensées ; je lui dois tout ce que j'ai encore de pur, d'élevé, de solide dans mon âme ; je lui dois tout ce que j'ai eu de consolations ; je lui devrai peut-être mon avenir. »
Avec quelle clairvoyance n'a-t-il pas défini le fond de son être et le but de sa destinée littéraire ! Que nous cache la mention que fait Maurice en achevant ce morceau, quand il parle de son amitié pour L., « qui se fait sérieuse comme le temps et douce comme un fruit qui atteint sa maturité » ? Est-ce que son premier amour pour Louise de Bayne et la désillusion qui s'ensuivit ne seraient pas pour quelque chose dans le changement qui transforme alors ses aspirations morales ? Cela paraît infiniment vraisemblable. Par la suite, cependant, Maurice affecta de diminuer l'importance de ce premier épisode de sa vie sentimentale.