LE PECHEUR DE PERLES 7I
séduction du Maître, sa parole grave, profonde, lumineuse. « En quelques mots, lui mande-t-il, il vous ouvre des points de vue immenses dans la science. Ses paroles élèvent et échauffent l'âme ; on sent la présence du génie i. » En même temps, il donnait le récit de sa première aventure en Bretagne et ses impressions sur le peuple à part, u qui marche en dehors de nos idées modernes », au milieu duquel il allait vivre.
Assez vite, entre Lamennais et lui une confiance pleine d'abandon paraît vouloir s'établir. Le disciple triomphe du tremblement mystérieux dont on se sent saisi, remarque-t-il, à l'approche des grands hommes, et constate que tout le génie de M. Féli s'épanche en bonté. Il se met entre ses mains, corps et âme, espérant que ce grand artiste fera sortir la statue du bloc informe. Le Journal note cependant avec finesse qu'il ne se sent ni la tête assez forte, ni l'œil assez sûr pour sonder l'abîme de la science philosophique. Son âme n'est point assez austère pour s'enfermer exclusivement dans les abstractions. « J'ai besoin de grand air ; j 'aime à voir le soleil et les fleurs. Aussi ferai-je comme le plongeur qui pêche les perles : je remonterai emportant mon trésor et l'imagination en fera son profit. »
Quand il sent son courage défaillir, il l'appuie sur son Maître et se remet à l'œuvre, suivant son mot,
I . Sur la vie intime de Lamennais à la Chênaie, on peut consulter l'opuscule de J. -Marie Peigné (Paris, Bachelin-Deflorenne, 186/1, in-i6) et la notice déjà citée de B. de Marzan.
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avec ses forces d'emprunt. Où trouverait-il, d'ailleurs, un plus magnifique exemple d'énergie ? Avec quel courage admirable Lamennais sait résister aux orages qui l'assaillent, malgré tout ce qu'il y a d'amer pour son génie de voir sa pensée si mal comprise. De temps à autre, quelque témoignage favorable vient lui apporter dans sa retraite un peu de consolation. C'estainsi qu'une lettre de M. Vilain XIV, ambassadeur belge à la cour de Rome, l'a réconforté de la triste impression de l'encyclique Mirari vos. Cette lettre, qui venait d'arriver, fut communiquée à Guérin qui la résuma et la commenta dans sa lettre à Eugénie, mais cette précieuse page a été omise par Trébuticn. Voici d'abord un extrait de la lettre belge : « Les choses devraient être arrangées ainsi, a dit le Pape à cet ambassadeur (Vilain XIV) au sujet de la séparation de l'Église et de l'État, dans tous les pays dont le souverain n'est pas calholiquc (le Saint Père n'a pas dit : qui sont protestants, mais qui ne sont pas catholiques, che non sono cailioUci). Si le roi des Pays-Bas avait exécuté de bonne foi le concordat, la religion aurait pu subsister en Belgique ; mais les choses valent bien mieux comme elles . sont /... Le concordat n'existe plus pour la Belgique. — Le général des Jésuites m'a dit que le Pape commençait à comprendre le danger où se trouve le catholicisme dans toute l'Europe : qu'il venait d'adresser à l'Empereur de Russie une note très forte, sur les persécutions de la religion en Pologne, oà il lui reproche, en termes très durs, son
LES PAROLES d'uN CROYANT 78
ingratitude, lui rappelant la condescendance qu'il a eue d'adresser un bref aux Evéques polonais.
« Ce sont, poursuit Guérin, les paroles textuelles de M. Vilain XIV, qui a rapporté lui-même les propres expressions du pape. Après cela, que devient l'Encyclique ? Comment expliquer cette contradiction flagrante entre les paroles du Saint-Père et son manifeste ? La distinction entre le Souverain de Rome et le Souverain Pontife n'est donc pas une subtilité. L'Encyclique est une condescendance comme le bref aux Evêqvies polonais, et il faut en rappeler du pape esclave au pape libre. »
On s'explique qu'un passage aussi explicite ait été proscrit de l'édition. Au moment où Maurice formule ce jugement, Lamennais se consacre déjà à la composition des Paroles d'un Croyant. Il en communique des notes et des fragments à son disciple émerveillé. Celui-ci s'éprend de plus en plus de Voasis de la Chênaie, de la terrasse plantée de tilleuls, de la petite chapelle qui se dresse au fond du jardin. Il aime surtout ce coin de solitude : ce qui l'enchante, c'est qu'au printemps on ira prier à travers deux rangées de fleurs. Alors les deux bois, entre lesquels dort le petit étang, seront peuplés d'oiseaux. Le ciel, si bas en hiver qu'il semble vouloir vous écraser, se haussera, les bois reprendront vie et tout sera charmant. Maurice prend plaisir, dans une lettre à M. de Bayne, à comparer le domaine de la Chênaie à celui de Rayssac ; il admire dans les deux parcs la même plantation de hêtres, de tilleuls et de chênes.
Ici, une remarc[ue s impose. Pendant tout Ihiver,
Maurice semble vivre d'une vie moins complète, moins active qu'à l'époque du réveil de la nature, qu'il attend, du reste, avec une impatience si visible. Il semble vraiment participer au sommeil des choses. Toujours cette concordance, celte même résonance dans tout son être des états, des transformations, des crises du monde physique. Comme le grand Gœthe, qui l'eût certainement compris et aimé,^Maurice s'identifie avec les saisons de l'année, suivant avec une fidélité instinctive le cycle même parcouru par la nature, souffrant pendant son apparent engourdissement, délirant de joie au moment de sa résurrection. Un tel phénomène n'est pas pour surprendre chez ce tempérament d'une essence si rare ; il s'affirme même avec tant de netteté que son Journal en apporte un peu plus loin une!preuve involontaire, d'une éloquence saisissante. Pendant l'hiver, le cher confident s'augmente à yJ peine de deux petites pages. Guérin y note ses impressions enthousiastes sur les Mémoires de Gœthe et sur la poésie allemande, comparant la culture germanique avec la nôtre. La sympathie des hôtes de la Chênaie à l'égard de la première se manifeste avec évidence dans ce parallèle. Il faut bien reconnaître que les critiques formulées par Maurice, si agressives soient-elles, renferment une certaine part de vérité. J'ajoute qu'elles fortifient singulièrement l'observation que nous avons faite précédemment touchant les conséquences plutôt fâcheuses des études secondaires de notre auteur.
EXAMEN DE C0>SCIE>T;E yj
« J'ai consumé dix ans dans les collèges, et j'en suis sorti emportant, avec quelques bribes de latin et de grec, une masse énorme d'ennui. Voilà à peu près le résultat de toute éducation de collège en France. On met aux mains des jeunes gens les auteurs de l'antiquité ; c'est bien. ^lais leur apprend-on à connaître, à apprécier l'antiquité ? Leur a-t-on jamais développé les rapports de ces magnifiques littératures avec la nature, avec les dogmes religieux, les systèmes philosophiques, les beaux-arts, la civilisation des peuples anciens ? A-t-on jamais mené leur intelligence par ce bel enchaînement qui lie toutes les pièces de la civilisation d'un peuple, et en fait un superbe ensemble dont tous les détails se touchent, se reflètent, s'expliquent mutuellement ? Quel professeur lisant à ses élèves Homère ou Virgile a développé la poésie de l'Iliade ou de VEnéide par la poésie de la nature sous le ciel de la Grèce ou de l'Italie .■*... On isole ces grands génies, on disloque une littérature et l'on vous jette ses membres épars, sans prendre la peine de vous dire quelle place ils occupaient, quelles relations ils entretenaient dans la grande organisation d'où ou les a détachés. »
J'ai cité à dessein ce passage ; il montre avec éclat quelle indépendance, quelle largeur de pensée Maurice avait déjà conquise après moins de deux mois de séjour à la Chênaie.
A vrai dire, ce n'est qu'à la date du 3 mars que commence la rédaction régulière du Cahier vert. Quand Guérin la reprend avec continuité, il remarque que les huit mois écoulés depuis la première ligne du Journal se sont passés pour lui dans les plus rudes souffrances de l'âme. Ses forces étaient à peu près anéanties ; la douleur l'avait étourdi. Il croit que le printemps lui fero grand bien et formule alors cet espoir émouvant : « A mesure que le soleil
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monte et que la chaleur vitale se répand dans la nature, l'étreinte de la douleur perd de son énergie ; je sens ses nœuds qui se relâchent et mon âme longtemps serrée et presque étouffée, qui s'élargit et s'ouvre à proportion pour respirer. » Le soleil, pour la première fois depuis bien longtemps, s'est montré dans toute sa beauté ; il a développé les boutons des feuilles et des fleurs, et réveillé dans son sein mille douces pensées. Quel ébranlement dans tout son être qui réellement palpite de cette vie nouvelle ! Tout se prépare en lui et autour de lui pour la grande fête de la nature.
Il faut croire que ce renouveau donne aussi à sa réflexion une acuité toute spéciale, car il cherche à sonder au même moment le mystère de toutes ces existences si rudes et si humbles — la presque totalité du genre humain — qui s'épuisent toute leur vie pour gagner de quoi manger leur pain de chaque jour : « Un jour viendra où tous les hommes de peine de la société lui montreront leurs mains noircies et calleuses, crevassées par les manches de leurs outils, et lui diront m Seigjieur qui avez dit: Heureux les pauvres et les humbles, nous voici ! » On aperçoit ici l'influence de préoccupations mennaisiennes et Maurice imagine, pour les traduire, une lorme vibrante qui n'eût pas déparé les Paroles d'un Croyant. Et tous les jours suivants, la même pensée le hante. A l'exemple de son maître, il se pénètre de l'indispensable loi qui pèse sur chacun de remplir sa mission sociale, quelque étroite, quelque imper-
AMITIÉS BRETONNES ET SAtRIFICES 77
ceptible qu'elle soit. Il est certain qu'à ce tournant de sa carrière, Maurice rêve de se vouer à cette tâche morale qui lui apparaît avec un caractère de nécessité impérieuse. Des entretiens pleins d'expansion avec l'un de ses compagnons, Élie de Kertanguy, achèvent de l'y décider. C'est même à celte occasion que l'on voit apparaître dans sa vie l'action décisive d'une de ces amitiés de jeunesse qui y tiendront désormais une belle place. Le lieu était, on le devine, infiniment propice à l'éclosion de tels sentiments, et l'on peut affirmer, sans crainte d'exagérer, que certaines des conversations d'étudiants entendues par les murs ou les vieilles allées de la Chênaie, doivent compter parmi les plus élevées et les plus confiantes qui furent jamais tenues entre des causeurs de cet âge. Faible et sentant sa faiblesse, Maurice trouva chez ses amis bretons l'aide virile qui lui manquait jusque-là : c Mon cœur s"est rempli d'une douceur inconnue, et mon âme est rentrée en elle-même », écrit-il au sortir du premier de ces entretiens dont il ait noté le souvenk/« Nous devons tous au bien -^ général, non seulement le sacrifice de nos passions, mais aussi le sacrifice de nos goûts innocents, de nos projets de bonheur individuel... Nous avons jeté un regard sur l'existence si douce, si paisible qui se cache dans le giron de la famille ; mais ça été un regard de sacrifice, résolus que nous sommes à choisir notre place là où nous pourrons faire le plus de bien. » Après Kertanguy, le confident auquel il vient d'être fait allusion, qui fut le pre-
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mier cii date et dont l'action demeura très forte '^pendant tout le séjour de Maurice à la Chênaie, celui-ci se lia surtout avec François du Breil de Marzan et avec Hippolyte de La Morvonnais, venu passer quelques semaines sous le toit de Lamennais. En outre d'affinités de sentiments plus étroites, le lien poétique contribua pour une large part à établir entre Guérin et ces deux jeunes gens une amitié plus douce, plus profonde encore, et qui résista (avec moins de continuité pour le premier, semble-t-il), à la dispersion de la Chênaie. Les rapports de Maurice avec Bore étaient plus anciens, comme nous l'avons vu. Parmi les autres pensionnaires de Lamennais avec lesquels notrejeune poète noua des relations dans le même asile, je citerai Edmond de Cazalès, Mermet, Frédéric de la Provostaye, le fidèle Qncmper, sans parler de M. Gerbct. En dehors du Journal ei des lettres, nous possédons, sur cette période si palpitante de la carrière de notre écrivain, un document d'un prix singulier : je veux parler du mémoire écrit par B. de Marzan, publié dans l'édition des Reliqiiiœ et dans une brochure spéciale parue en 1861 ^ Certes,
I. Souvenirs et impressions de quatre années de la vie de Georges-Maurice de Guérin, par T. Du Breil de Pontbriand de Marzan, in- 12 de 80 pages. Caen, Domin, 1861. Les éditions des Œuvres de Guérin, à partir de la seconde, ne donnent plus le texte intégral de ces Souvenirs. On peut consulter également l'article d'H. de la Morvonnais, paru en i84i dans VUniversité catholique et l'excellente notice sur F.-G.-S. Trébulien, par E. DE RoTbillaud de Beaurepaire. Caen, 1862, in-ia, p. /|0 et suiv. Ajoutons que Guérin connut encore à la Ghê'naie de Coux, d'Ortigue, Blaize, Chavin, etc. Les conversations duraient parfois toute la nuit, jusqu'à l'aube.
LA PSYCHOLOGIE DE MAURICE 7g
on peut formuler quelques réserves sur plusieurs appréciations ou allusions de cette notice, mais on ne saurait lui refuser une pénétration, un sens psychologique, et une sincérité vraiment remarquables. Rien de plus juste, rien de plus nuancé n'a été écrit sur notre poète. Personne n'a mieux compris Guérin, avec ses replis cachés, et presque impé- j nétrables.
Ses rapports avec Lamennais, qui, on le sait, ne le " comprit, ne l'apprécia et même peut-être ne l'aima que médiocrement, y sont analysés très finement. Cette étude nous aide à comprendre comment Maurice, tout en admirant les lumières du maître, craignait son empire, et combien il se méprit lui-même ingénument, sur la confiance réciproque qu'il crut un instant exister entre l'illustre écrivain et lui. Mais c'est surtout la psychologie des amitiés de Guérin que Marzan a su reconstituer de la façon la plus saisissante, en nous montrant son compagnon « ne donnant finalement que la portion de lui-même qu'il se croyait en mesure de n'avoir jamais à reprendre ». Autant sa réserve était visible et quasi inquiète quand il se trouvait en présence d'un inconnu ; autant (c le contact d'une nature simplement aimante ou poétique le pénétrait subitement comme un rayon de soleil, amenant le sourire intérieur et bientôt l'épanouissement, o Nous apprenons par Marzan le goût de Maurice pour le chant, son aptitude singulière à comprendre les mystiques et notamment sainte Thérèse, son éloquence réelle pleine d'aisance et
aussi éloignée de la contrainte que de l'airectalion, sa délicate bonté à l'égard des déshérités, bref l'ensemble des traits divers et parfois inattendus que le Cahier vert ne permet guère, pas plus que la correspondance, de discerner en lui. Signalons encore les curieuses critiques formulées sur Kertanguy, ce vertueux et sage conseiller qui ne sut jamais reconnaître les qualités uniques de l'esprit de Guérin, et l'explication subtile, mais vraie, de plusieurs notations plutôt inexactes du Journal: « Notre ami s'obslinant toujours à l'époque de ses Ephémérides, à ne faire voir dans ses analyses d'ame que les parties de luimême où il croyait apercevoir l'insuffisance et le malheur, et ayant, lorsqu'il s'agissait d'écrire du mal de lui, le défaut peu commun d'écouter son imagination plus souvent encore que sa conscience. » C'est grâce à ces pages, enfin, que nous pouvons le mieux apprécier quelle large place tint dès lors la poésie dans la vie intellectuelle et sentimentale de Guérin. Marzan a caractérisé le talent poétique de son ami avec une justesse et un sens littéraire tout à à fait rares. Nous y reviendrons.
Cependant, l'approche du printemps amène, comme presque toujours, des alternatives de froid, après quelques sourires du soleil. Guérin se resserre comme la nature, suivant son expression imagée ; il en suit toutes les fluctuations gaies ou tristes. Quelle jolie description nous vaut la neige tardive du II mars ! Ces spectacles sans cesse renouvelés excitent en lui des réflexions aiguës.
LES PHENOMENES NATURELS PERSONNIFIES bl
« ^ious ouYi'ons largement nos yeux terrestres, et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas du sens qui nous la révélerait, réfléchie dans le miroir divin de l'âme. Il n'y a pas de contact entre la nature et nous ; nous n'avons l'intelligence que des formes extérieures, et point du sens, du langage intime, de la beauté en tant qu'éternelle et participant à Dieu. Oh ! ce contact de la nature et de lame engendrerait une ineffable vohipté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu ! Descendre dans l'âme des hommes et faire descendre la nature dans son âme. »
Le 19, promenade dans la forêt de Coëtquen. Description magnifique qui nous montre la puissance évocatrice de Guérin dans toute sa plénitude. Cette course le met en joie. Il salue, le lendemain, l'hiver qui s'en va en souriant, et « nous fait ses adieux par un beau soleil resplendissant dans un ciel pur et uni comme une glace de Venise » . La personnification des phénomènes naturels s'opère tout spontanément chez lui : il n'y a là aucune fiction littéraire calculée. Notre poète achève de lire les Etudes de la Nature. Il admire ce livre qui dégage, suivant lui, un sens que nous avons tous, mais voilé, vague et privé presque de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre à l'âme, qui les spiritualise, les harmonise, les combine avec les beautés idéales, et agrandit ainsi sa sphère d'amour et d'adoration. Une clTusion splendide fait suite à cet éloge. Comment osons-nous nous plaindre de notre isolement.^ La création ne nous refuse ses trésors de jouissances que parce qu'on établit de faux rapports entre les
S;î MALTvlCE DK GLÉlUN
créatures cl l'âme. Il n'y a pas d'isolemenl pour qui sait prendre sa place dans l'harmonie universelle et ouvrir son cœur à toutes les impressions de cette liarmonie. « Alors on va jusqu'à sentir presque physiquement que l'on vit de Dieu et en Dieu : l'âme s'abreuve, à perdre haleine, de cette vie universelle : elle y nage comme le poisson dans l'eau, » Abjurons le culte des idoles, tournons le dos à tous les dieux de l'art. Adorons la nature franche, naïve et point du tout exclusive. Peut-on faire des poétiques en face de l'ample poésie de l'univers ?... Au milieu de cet émerveillement, arrive une lettre réfrigérante du Cayla. Tous ses souvenirs amers se sont réveillés en sursaut. Il résume en quelques heures ses misères de dix ans, et doute d'atteindre jamais le repos. Il a le pressentiment de mille choses, mais c'est plutôt un tourment qu'un progrès. Même la contemplation de (( la ravissante nature » ne peut endormir tout à fait ses préoccupations inquiètes. Hcureu sèment, la crise ne dure pas; la confiance renaît. Son travail devient plus sûr et plus calme : les connaissances entrent dans sa tête paisiblement et en belle ordonnance. Il éprouve une grande délectation à combiner et à mélanger l'étude de l'art antique et de l'art moderne. Ces deux études conjointes et se donnant la main se prêtent à des charmes merveilleux. Cela lui rappelle une gravure où l'on voit Homère abandonnant sa main à un bel enfant qui le conduit. Les œuvres inédites d'André Chénierque nous avons mises au jour, il y quelque
LA NATURE ET l'hUMAMTÉ 83
dix ans K présentaient à chaque instant des comparaisons analogues. Au seuil du printemps, Maurice épanche en plusieurs hymnes la foi en la nature que le renouveau fait en quelque sorte déborder de tout son être. Qui sait ? L'humanité, lasse des erreurs qui orientent la vie de ses membres dans le sens du factice, de l'artificiel et du convenu, ira peut-être un jour demander au Cahier vert ses formules magnifiques qui deviendront celles d'une régénération en Physis. Elle écoutera Guérin montrant comment notre âme s'ouvre aux impressions les plus touchantes toutes les fois que nous nous laissons pénétrer à la nature. Il y a quelque chose dans cette dernière, soit quelle rie et se pare dans les beaux jours, soit qu'elle devienne pâle, grise, froide, pluvieuse, en automne et en hiver, qui émeut non seulement la surface de lame, mais même ses plus intimes secrets et donne l'éveil à mille Souvenirs... (( J'ai ressenti aujourd'hui cette puissance étonnante en respirant, couché dans un bois de hêtres, l'air chaud du printemps. » Le 29 mars, une promenade avec Gerbct et Mermet lui permet d'apercevoir au loin l'Océan pour la première fois. Quel tremblement divin le possède au milieu de cette contemplation ! Il chante alors cette immense circulation de vie qui s'opère dans l'ample sein de la
i. Revue de Paris (1899); Revue bleue (1900); Revue d'Histoire littérairede la France (1901) ; La Renaissance latine (îqoS). Je compte réunir prochainement ces œuvres dans un volume qui fera suite à celui-ci.
nature ; de cette vie qui sourd d'une fontaine invisible et gonfle les veines de cet univers.
Rien n'égale le charme ni la variété des pages qui font suite à ces hymnes : les unes sur les fleurs, expression de l'amour, les autres sur les nuages qui deviennent sous sa plume des entités vivantes comme dans les mythes antiques. Quand on pense que l'écrivain à qui notre littérature en est redevable reste absent de la presque totalité de nos histoires littéraires, on demeure surpris de l'injustice qui inspire parfois de telles omissions. Dans les premiers jours d'avril, en s'asseyant au soleil pour se pénétrer du divin printemps, Maurice ressent quelques-unes de ses impressions d'enfance. Ce renouvellcmenl du premier aspect des choses est, à son avis, une des plus douces réactions de l'enfance sur le courant de la vie. Mais toutes ces sensations amènent en lui, au cours de la semaine sainte, une espèce de révolte intime, de grands dégoûts, une tiédeur générale qui l'étonneiit et le peinent. Quoiqu'on en ait dit, la piété (( naturiste ) qui l'anime est plutôt exclusive de l'autre. Cependant, le milieu d'avril voit s'accomplir pour lui la grande révélation attendue depuis si longtemps : il fait avec son ami Cazalès une excursion à Saint-Malo et prend contact avec l'Océan. L'impression fut tellement puissante qu'il -sortit de ce spectacle comme effaré : « L'ùme ne suffit pas à ce grand spectacle », s'écrie-t-il.
Malgré un affaissement momentané, qui se traduit deux ou trois fois dans le Journal et dont la cause