SHAKESPEARE
TTn de ces derniers soirs, je sortis à la brune, U Pour réjouir mon àme au premier clair de lune, Courir parmi les champs, et chercher à travers De ces rêves qu'on trouve aux coins les plus déserts. Et tandis que j'allais cherchant comme à la piste, Je 'me disais cent fois : Ce pays est bien triste ! Pas un bout d'horizon, pas un tertre écarte, Où le pâle soleil se couche avec beauté ; Il tombe tout d'un coup aux confins de ces plaines, Et disparait derrière une touffe de chênes. Ce pays est bien triste ! Il n'étale aux regards Qu'un sol jaune et grossier, coupé de toutes parts De fossés inondés, de hauts remparts de terre
Dont le laboureur clôt son champ héréditaire; Planté de proche en proche, à la façon des camps, De vieux chênes trapus, sentinelles des champs. Ce pays est bien triste ! Une grossière bourre, Oui se déchire à peine au soc qui la laboure, Est le plus fin tapis qui se trouve en ses prés. Le houx aux nœuds de 1er, aux feuillages lustrés, L'ajonc tout hérissé d'épines meurtrières, Et le grêle genêt que l'on brûle aux chaumières, Dans les halliers épais sont les plus doux abris Où les petits oiseaux puissent faire leurs nids. Ce pays est bien triste ! Aucune perspective, Rien qui s'ouvre au regard, rien qui parle et qui vive. Des plaines sans lointain, des cieuxsans profondeur, Où passe le soleil comme un pâle coureur ; Quelques clochers aigus et la blanche fumée Que souffle dans les airs l'obscure cheminée D'une maison des bois, brûlant son petit feu, Comme un fumeur oisif qui va songeant à peu : Avec ses accidents voilà le paysage.
Quelquefois une lande, aride pâturage, Déroule tout d'un coup au détour d'un chemin De ses mornes arpents le sauvage lointain. Quelques vaches au flanc maigre, aux cornes bizarres, D'un air infortuné paissent ses herbes rares, Et, si quelque passant longe ces tristes lieux, Lèvent leur tête lourde et le suivent des yeux. Quelquefois il advient qu'un étang dans sa digue, Au voyageur, dont l'œil s'ennuie et se fatigue, Déploie à l'improviste un large et bleu contour Entre deux bois épais qui viennent tout autour
Se mirer et verdir à la fraîcheur des ondes.
On regarde rêvant choses douces, profondes,
Enchantements divers, et ces rêves si beaux
Qui s'élèvent dans l'âme en contemplant les eaux ;
Mais passe, voyageur, et laisse à ce rivage
Des rêves qui mourraient dans la lande sauvage.
Tandis que je marchais, songeant comme j'ai dit, Ce qui restait de jour dans l'ombre se perdit, Et la lune encor belle, en son quartier troisième, A la voir blanche et claire, était la candeur même. Elle et le crépuscule, amour de l'occident, Rayonnaient à la fois sur le bleu firmament, Alliant à ravir leurs clartés nuancées, Comme la perle et l'or ou deux belles pensées. Or donc, mon soliloque achevé, je me pris A contempler le ciel et son divin pourpris; A contempler la terre et ses horizons pâles, Semblables, sous le feu des lueurs vespérales, A l'aïeul vénéré qui se laisse gagner A l'assoupissement au coin de son foyer. Dans l'âtre au large sein, une flamme qui joue D'une vive rougeur dore sa vieille joue ; Il semble rajeunir, et le cercle est ravi Des brillantes couleurs du grand-père endormi.
Et j'entendis alors comme une voix divine Qui tenait ce discours au fond de ma poitrine : « D'où peuvent choir en toi la tristesse et l'humeur , Jeune homme qui t'en viens comme un enfant boudeur Accuser et gronder la sublime Nature,
Pour ne t'avoir ici fait si bonne fissure Que par les jours passés, et t'avoir regardé Sans sourire à la bouche et le front tout ridé ? 0 vain contemplateur de la forme idéale, Oui, pourchassant partout la beauté sans égale, As le goût difficile et fais le dédaigneux, Si quelquefois, du haut de ton rêve pompeux Rabattant ton regard sur le sol que tu foules, Tu ne lui trouves pas l'empreinte de tes moules, Ne va pas, entends-tu, ne va pas, beau rêveur, Pliant les deux genoux, comme un adorateur, Aux pieds resplendissants de la grande Nature, La prier de t'ouvrir un nœud de sa ceinture, Car elle est inflexible et se croise les bras Devant le suppliant qui vient et ne sait pas Qu'il ne la faut jamais, quand elle se présente Pâle et mal costumée, ainsi qu'une indigente, Outrager en passant d'un regard de dédain, Elle, toujours ayant des trésors dans le sein, Et faite pour ravir toute humaine paupière, Même avec l'indigence et la maigreur austère. »
La voix ayant parlé, ma main droite frappa Sur ma creuse poitrine un grand mea culpa ; Et comme ayant déjà par cette pénitence Expié le péché de mon intelligence, La Nature écarta les plis du voile noir Qui, de la tête aux pieds, tel que l'ombre du soir, Dérobait à mes yeux ses beautés souveraines ; Et de ravissement j'eus les paupières pleines. Car dans cet horizon où mon œil n'avait vu
I Qu'un triste et plat pays, mal léché, dépourvu I De toute expression et de sève féconde,
Mon regard, animé d'une vigueur profonde, ! Reconnut l'abondance et d'admirables traits I De la Nature, belle et puissante à jamais. Pas un simple horizon fuyant dans un nuage, Pas un arbre chétif et tout cassé par l'âge, Pas un pauvre genêt, pas de ronce, allongeant Ses longs bras exposés au bâton du passant, Qui ne prit tout soudain à ma vue attentive Expression étrange ou grâce en perspective.
Mais tandis que mon œil de l'un à l'autre allait
Et qu'au dedans de moi mon âme remuait
(Tel qu'un rude mineur dans le fond des carrières)
D'innombrables pensers et de puissants mystères,
Je sentis sous mes pieds une douce chaleur,
Comme si par amour un ange du Seigneur
En eût baisé la plante ; et le long de mes veines,
Molle et comme eussent fait d'enivrantes haleines,
Elle allait s'élevant, et plus elle avançait,
Plus le sang orageux et le cours inquiet
De la vie à travers notre ardente nature
S'apaisaient et prenaient de calme en leur allure.
Us devinrent si doux, il se fît dans mon sein
Un repos inconnu si suave et si plein ;
Mes artères battaient avec tant d'harmonie,
Et ma chair savourait une si douce vie,
Qu'il semblait que ma veine eût dans ce corps mortel
Le sang pur et rosé d'un habitant du ciel.
Mon regard devint fixe et mon âme fut prise
ÔO MAURICE DE GUÉlUN
D'un tremblement léger (comme on voit sous la brise Une feuille frémir dans le calme du soir) : Car elle ne savait ce qui se ferait voir.
Et comme un homme assis, au faîte des montagnes,
Regarde le brouillard couché sur les campagnes
Au souffle du matin filer en ondoyant,
Tel qu'un manteau de soie emporté par le vent,
Je vis alors, je vis cette belle parure
D'arbres majestueux et de fraîche verdure,
Voile mystérieux dont la main du Seigneur,
Au troisième soleil du travail créateur,
Couvrit la terre ainsi qu'une jeune épousée,
Je le vis soulevé par une main cachée
Et roulé sur lui-même, et par un vent soudain
Dans l'espace entraîné comme un bandeau de lin ;
Et mon œil contempla la plaine immense et vide,
Non comme au jour où Dieu fit paraître l'aride,
Mais brillante et limpide, et merveilleuse à voir :
Car elle m'apparut plus lisse qu'un miroir
Et d'un clair transparent comme une pierre fine,
Et, plongeant à travers la clarté cristalline,
Mon regard découvrit au plus creux de son sein
Des choses à ravir les yeux d'un séraphin.
Car je voyais là-bas, aux entrailles du monde,
La Nature, échauffée à son œuvre profonde,
De ses divines mains travailler et pétrir
Les germes inconnus des êtres à venir ;
Et ces germes confus abondaient autour d'elle,
Au loin, de tous côtés, comme une onde éternelle
Dont chaque flot, chantant un hymne sans pareil, Demandait à grand bruit la forme et le soleil .
Et la grande ouvrière ardente, infatigable, Sans relâche puisait à l'onde intarissable; Et les êtres moulés dans le creux de sa main Vers le jour s'envolaient chacun par son chemin. Ils prenaient leur essor parfaites créatures, Avec leur jeune vie, avec leurs formes pures; Et de mille côtés s'élançaient avec eux L'hosanna de la vie et le salut aux cieux.
Cependant, comme un bruit qui descend des montagnes,
Une rumeur venait du fond de ces campagnes.
C'était la grande voix du torrent éternel
Qui s'échappe à jamais des abîmes du ciel,
Et va roulant des flots de germes et de vie
A cette mer étrange où chaque flot s'écrie :
«0 Nature,prends-nous dans tes mains ! bienheureux
Qui jouit de sa forme et de l'éclat des cieux ! »
Terre, terre, ô combien tes entrailles sont belles ! Et ton flanc abondant ! Heureuses mes prunelles, A qui tu laisses voir en toute intimité La source et les secrets de ta fécondité ! Bienheureux mes regards, heureuses mes oreilles, Que ravissent des voix en douceur non pareilles, Les merveilleuses voix des êtres qu'en ton sein La Nature façonne avec sa grande main, Et qui chantent après dans leur joie infinie Des actions de grâce et l'hymne de la vie !
Je m'écriais ainsi, de bonheur radieux, Et mes regards ardents attachés sur les cieux. Quand je les rabattis, je ne vis dans les plaines Que des buissons épars et l'ombre des grands chênes Et les calmes rayons du croissant argentin Me venaient d'un limpide et sauvage lointain, Et notre monde allait, dans sa couche moelleuse, S'endormant sous les yeux de sa belle veilleuse.
Ploërmel, novembre i833.