‹ Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson (volume 2)Chapitre 5 sur 42 · Journal et Mémoires de d'Argenson, t. IV. P. c. II · texte numérisé non relu

Journal et Mémoires de d'Argenson, t. IV. P. c. II

laisser toute liberté de se comporter suivant ce qu'il jugerait convenable dans l'intérêt de ses vues personnelles : « Sa Majesté , disait la dépêche, approuve que dans la négociation qui vous est confiée, vous montriez toute la dignité, et, s'il était besoin, toute la hauteur convenable aux circonstances où nous nous trouvons, mais que vous deviez éviter avec le plus grand soin tout ce qui pourrait rompre la négociation; car on ne manquerait pas de faire tomber sur nous tout le démérite d'une pareille rupture; elle répandrait bien de la douleur et de la consternation dans le public, qui fonde sur le succès de vos conférences Fespoir dont il se flatte d'une paix prochaine... Il faut faire observer aux Anglais et aux Hollandais que les succès des Autrichiens en Italie sont bien compensés par le progrès de nos conquêtes dans les Pays-Bas, avec cette différence que nous avons perdu en Italie ce que nous y avions déjà gagné et que nous demeurons en possession du comté de Nice et de la Savoie, au lieu que la reine de Hongrie, qui a perdu la Flandre, le Brabant et le Hainaut, n'a pas pris sur nous un pouce de terrain... Mais encore une fois, quelles que puissent être les réponses et les propositions des ministres d'An-

gleterre et de Hollande, ne rompez point la conférence; paraissez occupé du soin d'imaginer des expédients, faites entendre que vous en rendrez compte au roi, que vous demanderez de nouvelles instructions et des ordres ultérieurs à Sa Majesté... Enfin faites usage de tous vos talents et de toute votre dextérité pour bien constater aux yeux du public que, si malheureusement la négociation échoue, on ne saurait Tattribuer qu'à nos ennemis et à leur envie de perpétuer la guerre ^ » Il était clair qu'avec le mélange difcile à concilier de hauteur et de patience qui lui était commandé, le négociateur restait libre de hausser ou de baisser le ton, de presser le pas, ou de tout arrêter, suivant que, informé de l'état ûes esprits à Versailles, il lui conviendrait de faire accuser son ministre de trop de raideur ou de trop de faiblesse.

Les occasions ne lui manquèrent pas longtemps, d'ailleurs, pour trouver, même sans avoir de peine à prendre, des complications qui lui permissent de pêcher en eau trouble. Les commissaires ne furent pas plus tôt réunis, qu'avant même qu'ils eussent commencé à causer, on

1. D'Argenson à Puisieulx, 24 septembre 1746. (Correspondance de Hollande. — Ministère des aiïaires étrangères.)

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s'aperçut qu'on n'était nullement d'accord sur le caractère de Tentretien qui allait s'engager entre eux. Dans la pensée du gouvernement français, ce devait être une conversation dans laquelle on essayerait de s'entendre à trois sur des bases préliminaires qui n'auraient rien de définitif, et que chacun aurait à proposer ensuite, à l'approbation de ses associés. Il s'agissait uniquement de chercher un terrain d'entente où la France tenterait d'amener l'Espagne, tandis que l'Angleterre et la Hollande s'efforceraient d'y faire arriver l'Autriche et la Sardaigne. On éviterait de la sorte de mettre tout de suite tous les intérêts contraires en présence et toutes les prétentions aux prises. Simple échange d'idées, en un mot, ne ressemblant en rien à un congrès où chacun, arrivant avec des instructions précises et des pouvoirs limités, se place tout de suite sur la défensive, et où les discussions sont d'autant plus vives que les résolutions, une fois prises, deviendraient obligatoires et feraient loi dans les relations internationales.

Du premier mot que dit lord Sandwich, on s'aperçut combien on était loin de compte.

L'Anglais déclara, en effet, tout de suite qu'il n'ouvrirait pas la bouche jusqu'à la venue des

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représentants autrichiens et sardes, qui devaient arriver d'un moment à l'autre, puisqu'ils étaient déjà désignés, et il les nomma : c'étaient le comte d'Harrach à Vienne et le comte de Chavannes à Turin. Surprise et confusion générales; et comme Puisieulx se récriait : « Mais c'est chose convenue, ajouta Sandwich, et la Hollande sait parfaitement que, sans cette condition, je ne me serais pas mis en route. » L'embarras des Hollandais, vers qui Puisieulx se retournait plus ému que jamais, devint extrême. « Aux reproches sanglants que je leur fis, dit-il, de cette manœuvre cachée, ils s'en défendirent comme beau meurtre, et se donnèrent au diable de savoir qui l'a faite, mais ils n'en ajoutèrent pas moins timidement que, si on voulait bien admettre le ministre de Marie-Thérèse, ils se faisaient forts de tout terminer en vingt-quatre heures *. »

Vérification faite, on découvrit, ou on fit sem-

i. Puisieulx à d'Argenson, 3 octobre 1746. {Correspondance de Hollande. — Ministère des affaires étrangères.) — Journal et Mémoires de d'Argenson, t. IV. — C'est d'Argenson qui accuse Van der Heim de ce qu'il appelle une friponnerie. Les dépêches anglaises établissent très nettement, au contraire, que la résolution de demander l'admission des agents autrichiens et sardes à la conférence fut prise par tous les magistrats hollandais (Gilles en particulier) après de longues hésitations et sur la demande expresse de lord Sandwich après son arrivée à La Haye.

blant de croire, que le malentendu venait du fait du pensionnaire Van der Heim qui, averti des exigences du gouvernement anglais, n'en avait pas donné avis pour ne pas empêcher Touverlure de la conférence. Van der Heim, venant de mourir subitement, n'était plus là pour réclamer, et on mit la faute sur son compte.

Mais, renvoyé anglais n'en maintenant pas moins son exigence, il fallut en prévenir le cabinet français et attendre de savoir ce qu'il en penserait. La réponse de d'Argenson porta l'empreinte de toute l'honnêteté de son âme : d'une part, l'indignation causée par une manœuvre déloyale; de l'autre, la crainte, en s'abandonnant à ce sentiment, de briser tout de suite le dernier fil d'une négociation dont pouvait dépendre la fin des maux de la guerre. On ne pouvait, suivant lui, qualifier trop sévèrement une conduite inattendue qui n'était ni décente ni honnête^ et la nomination de l'envoyé autrichien dont on ne nous avait pas même prévenu était une véritable insulte. « Aussi, monsieur, c'est par un ordre formel et précis de Sa Majesté, que je vous répète ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous mander, de vous opposer absolument à l'intervention de tout plénipotentiaire autrichien

et piémontais à vos conférences, et s'il en vient, de n'avoir aucun rapport avec eux. Je connais trop, ajoutait-il tout de suite, votre sagesse et votre habileté, pour ne pas être persuadé que vous tiendrez dans cette conjoncture intéressante une contenance de dignité et de modération... et je ne dois pas oublier de vous rappeler que, tout en continuant de vous expliquer et de vous conduire avec noblesse et fermeté, vous devez toujours éviter avec grand soin de rompre la négociation *. »

La nuance indiquée par d'Argenson eût peutêtre été difficile à trouver, mais Puisieulx, à dire le vrai, ne prit même pas la peine de la chercher. Avant de recevoir cette instruction à double face, il avait pris une attitude de dignité offensée et de hauteur railleuse dont il lui eût été difficile de descendre. Resté en relations quotidiennes avec les agents hollandais, cet homme si doux la veille et presque caressant, ne leur ménageait plus ni les soupçons injurieux, ni les expressions blessantes. Au moindre incident, il jetait feu et flamme : un des courriers s'étant laissé surprendre et arrêter en territoire hollandais par un

i. D'Argenson à Puisieulx, 16 octobre 1746.

détachement autrichien, il exigeait des excuses et des réparations publiques, et comme Gilles, nommé pensionnaire en place de Van der Heim, lui promettait de rendre le messager sain et sauf et le paquet intact : « Par Dieu, lui ai-je dit, il s'agit bien de mon courrier : toutes les troupes de votre république qui sont dans les mains de mon maître m'en répondent, mais je viens vous déclarer que le roi, en m'envoyant ici, par un excès de complaisance et de son amour pour la paix, n'a pas prétendu me mettre dans une prison, ni rendre son ministre le jouet de deux particuliers de la province de Hollande. Au reste , quand vous voudrez savoir ce que je pense, je vous le dirai en face, sans qu'il soit besoin pour vous d'arrêter mes courriers... Parvenez à déchiffrer ma lettre et vous verrez que vous ne me trompez pas autant que vous vous en flattez... Je me suis sépare en disant derechef que, quand je tiendrai de nouveau des conférences, ce serait dans une cité libre et non dans une prison, et je l'ai laissé confus et consterné. » — « C'est un bon hcmm3, ajoutait-il en parlant de Gilles, mais fait pour gouverner la Hollande comme moi pour régir le genre humain. »

Avec renvoyé anglais, son dédain, plus contenu, ne s'exprimait pas d'une façon moins désobligeante. Il lui laissait voir clairement qu'il ne prenait au sérieux, ni sa mission, ni même sa personne. « Les Anglais, écrivait-il, n'ont nulle envie de finir cette affaire-ci : le choix du ministre en est une preuve non équivoque; c'est un blanc-bec qui réunit l'esprit des belles-lettres à peu d'expérience et beaucoup de pédanterie. Je l'ai entretenu avant-hier deux grandes heures tout à l'aise, et il ne me parla de rien du tout. Si je reste ici et que je démêle avec le temps qu'il vaille la peine d'être attaqué, je le tàterai... » Et deux jours après : « On ne fera rien par le canal d'un jeune homme comme lord Sandwich.

Je l'ai talé et retourné en tout sens pendant deux heures, sa phrase à tout ce que je lui disais était de me répondre d'un air froid et embarrassé que son maître voulait la paix. — Oui, mylord, lui répliquai-je impatienté, il la veut avec l'Espagne et non avec nous, et tant que votre maître aura l'espérance de conclure quelque chose à Lisbonne, il vous fera jouer ici le rôle d'un soliveau ; mais quand il aura perdu cet espoir, et je compte qu'il le perdra bientôt, il vous donnera ordre de me parler, et en une heure de temps.

nous en ferons plus qu'en deux heures avec ces docteurs-ci. »

Même scène et plus vive encore avec les trois commissaires réunis. « Ce triumvirat m'ayant répété plusieurs fois que leurs maîtres désiraient ardemment la paix et que toute TEurope en était pleinement persuadée, je leur fis un éclat de rire en leur demandant s'il y avait deux continents qui portassent le même nom, parce que l'Europe que je connaissais avait annoncé plusieurs semaines à l'avance que le ministre d'Angleterre accrocherait la négociation à la première conférence et qu'elle n'avait pas mal rencontré. »

La nouvelle de la victoire de Rocoux, arrivée sur ces entrefaites, ne fit qu'encourager le ministre français à le prendre de plus haut encore. Il eut d'abord une vive altercation avec lord Sandwich sur l'issue de cette journée.

« Mylord, lui ai-je dit enfin, avez-vous oui ou non passé la Meuse?... Et sur ce qu'il me répliqua qu'il le croyait : — Eh bien! lui ai-je dit, tenez que vous êtes battus, car nous avons ce que nous voulions. » Et quelques jours après, comme Wassenaer faisait des réflexions d'une sympathie hypocrite sur les malheurs des armées françaises : « Vous avez bien raison, lui ai-je dit,

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car si la reine de Hongrie venait à enlever le royaume de Naples, nous nous en dédommagerions aux dépens de la république... Enfin, il est temps de se décider : il faut que vous fassiez faire la paix ou que vous soyez notre ennemi. Si vous choisissez le premier parti, vous acquerrez pour ami le plus puissant allié de l'Europe : si vous prenez le second, il faut que vous nous détruisiez ou que vous payiez tôt ou tard les désastres de l'Italie. Il m'a répondu en haussant les épaulés : — Quel avenir! — et il s'en est allé *. » Enfin, avec d'Argenson lui-même, il résumait en ces termes l'état de la négociation : « Les Hollandais veulent la paix et ne la feront pas, les Anglais n'en veulent pas, mais la feraient peut-être. La reine de Hongrie la fuit et la craint et entraîne ses alliés. »

Rien n'était moins dans le caractère et dans les intentions de d'Argenson que cette manière de mener une négociation, le fouet levé et tambour battant; il ne reconnaissait plus l'agent naguère si complaisant et ne comprenait rien à

1. Puisieulx à d'Argenson, 7, 9, 13, 17, 22 et 30 octobre 1746. (Con^espondance de Hollande, — Ministère des affaires étrangères.) — Les correspondances relatives aux conférences de Breda et au congrès d'Aix-la-Chapelle sont classées dans les volumes de la CoiTespondance de Hollande.

cetle ardeur subite de tempérament : « M. c Puisieulx, dit-il, eut une tout autre conduite . Breda qu'il n'avait eue à La Haye... autant il i avait réussi à ce dernier emploi par la docilité, autant il se montra à Breda d'une suffisance stupide et atrabilaire. Il voyait tout en noir et faisait des remontrances sur tout ce que je lui prescrivais... je l'attribuais à sa mauvaise santé... — On admirait, ajoute-t-il, ses dépêches au conseil. » Il y avait donc une explication plus simple : c'est que ce n'était plus à lui que Puisieulx songeait à plaire.

Menée pourtant d'un tel train, la négociation ne pouvait tarder à être rompue, et pour éviter cet éclat, d Argenson, voyant que Puisieulx, ou . ne trouvait pas, ou ne lui proposait aucun expé- • dient, en chercha un dans sa propre imagination, et voici celui dont il s'avisa. On ne s'opposerait pas à l'arrivée des plénipotentiaires autrichiens et piémontais, puisque aussi bien ils étaient en chemin et qu'il n'y avait pas moyen de les arrêter : mais on ne les admettrait pas

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non plus à la conférence, on les laisserait en quelque sorte à la porte, ne prenant pas part I aux délibérations et ne communiquant qu'avec les agents anglais et hollandais, qui leur sou-

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i ^iie tiraient les propositions et se feraient l'inter- 1 f)rète de leurs demandes et de leurs réponses. Ordre fut donné à Puisieulx d'employer « les insinuations et les moyens qull jugerait convenables pour faire goûter » ce parti mitoyen, et s'il ne croyait pas pouvoir le proposer expressément « d'en faire naître le goût et le désir ». D'Argenson faisait savoir en même temps qu'il allait engager l'Espagne à envoyer de son côté un ministre qui consentirait, lui [' aussi, à se tenir derrière le rideau, n'ayant de l' rapport qu'avec la France et observant la même réserve que ses collègues d'Autriche et du Pié- : mont. On aurait ainsi une négociation en partie p double dont l'une se passerait sur la scène et l'autre dans les coulisses*.

Puisieulx, on le conçoit, ne goûta que médio- ; crement cet arrangement bâtard, et, tout en promettant de s"y prêter, en fit ressortir, sans se gêner, l'impuissance et le ridicule. Pour commencer, était-on sûr que la fierté castillane se prêtât au rôle qu'on voudrait faire jouer au ministre d'Espagne? Puis il voyait déjà arriver toutes les autres puissances d'Europe, la Prusse,

1. D'Argenson à Puisieulx, 30 octobre 1746. {Correspondance de Hollande, — Ministère des affaires étrangères.)

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