MAURICE DB SAXE
la ville, comme quand ils partent en avril pour la campagne de Flandre. » De plus, pour assurer les moyens de transport, on dut réquisitionner presque tous les bâtiments marchands des ports de la Manche. Cette suspension du mouvement commercial habituel équivalait, pour le gouvernement anglais, à un avertissement public de se mettre en garde : il n'y manqua pas, et, comme, malgré sa gêne intérieure, il conservait la libre disposition de toutes ses forces maritimes, quand Richelieu arriva à Boulogne, le détroit était déjà gardé à vue par une escadre anglaise de près de trente-cinq bâtiments, croisant le long des côtes de France.
La conséquence fut que, dès que le présomptueux capitaine eut pris connaissance de la situation, le ton de confiance qu'il affectait la veille baissa sensiblement et fit place, presque sans transition, à Texpression du découragement. Il fut même le premier à signaler (comme s'il n'eût eu aucun reproche à se faire) le double inconvénient de n'avoir pas été prêt à temps et d'avoir été annoncé avec trop d'éclat, c Hier, écrit-il le 29 décembre, il fit vent à souhait, et si mon artillerie était arrivée, j'aurais passé en Angleterre avec toute la facilité imaginable. » ^»
Et deux jours après, le 31 : « Je pense que, si le secret avait été gardé à peu près, comme il devait l'être, il aurait été possible de dérober mon passage et que je n'aurais eu risque que de rencontrer par hasard des corsaires... parce que les vaisseaux anglais qui sont aux Dunes ne se tiennent pas la nuit dans le passage, à cause du risque qu'ils courraient pendant la nuit. »
Mais ces facilités une fois perdues, il ne voit plus que difficultés et Topération ne peut plus (suivant une expression dont il se sert à plusieurs reprises) être menée à bonne fin sans un véritable miracle. « Telles sont les craintes, dit-il, et les assurances qu'on peut prendre sur l'entreprise qui m'est confiée; elle est trop avancée pour se rebuter... Mais je ne dois pas vous laisser ignorer les obstacles tels qu'ils sont, par la conséquence dont ils peuvent être pour les troupes qui me sont confiées. »
Enfin, le 5 janvier, après huit jours de mauvais temps, le désespoir est à peu près complet : « Je ne sais que faire, dit-il, si le vent ne change pas et quelque miracle ne s'opère pas en notre faveur, comme vous pouvez le voir par le détail de notre situation... Je crois que ceux qui auraient de grands talents militaires ne sont pas
plus à l'abri du ridicule que ceux qui en ont moins... Aussi, si je connaissais quelque guerrier intrépide de ce genre, je tous prierais de me l'adresser, car il faut, quoi qull arrive, faire contre fortune bon cœur. »
L'attente se prolongea pendant tout le mois de janvier, le départ étant toujours renvoyé d'un jour à l'autre et le moment ne paraissant jamais favorable pour tenter raventure.Dans l'intervalle, Richelieu, de plus en plus dégoûté, cherche dans son imagination quelque moyen de se décharger de Tentreprise, sans pourtant oser encore donner le conseil d'y renoncer complètement. Il propose de changer à la fois le point de départ et le point d'arrivée de l'expédition. Une escadre était préparée dans la rade de Brest, sous le commandement du duc d'Anville, pour aller faire campagne dans l'Atlantique, et reprendre sur les côtes d'Amérique les points dont s'était emparée la marine anglaise : ne pourrait-elle pas, auparavant, jeter les bataillons expéditionnaires sur les côtes du pays de Galles, du comté de CornouaiUes ou même en Irlande, partout, en un mot, où lesjacobites se vantent] d'avoir des amis? Ou bien, le même service ne pourrait-il pas être rendu par des corsaires frétés dans le port du Havre? Aucun
de ces expédients n'étant agréé à Versailles, le général dans l'embarras, et tout à fait dépité, ne songe plus qu'à mettre sa responsabilité à couvert, en rappelant que ce n'est pas lui qui a eu l'idée première de l'entreprise : « Ce n'est pas moi, écrit-il, qui ai formé le projet de porter de& secours en Angleterre, aussi je ne suis ni acharné à trouver les moyens d'en faire passer, ni enthousiasmé du zèle jacobite... Mais ayant été choisi pour conduire celui qu'on aurait pu y passer, j'ai cru devoir présenter tous les moyens que je croyais qui pourraient le faire réussir... M. le duc d'York * et son parti n'auront ainsi rien à nous reproclier. » — Enfin, vers le milieu de février, il tombe ou il se dit malade et demande l'autorisation de revenir à la cour, en laissant le commandement à son premier lieutenant, lord Clare. « Il revint, dit d'Argenson, jetant les hauts cris contre les ministres de la guerre et de la marine, » et raillant les catholiques anglais et leur prince, le duc d'York, qui n'attendaient le succès de l'expédition que de leurs pratiques de dévotion superstitieuse. En revanche, les quolibets du public parisien ne l'épargnèrent pas lui-
1. Le frère du prince Edouard qui faisait partie de l'expédition.
même, et comme ces plaisanteries dont les chroniqueurs et les chansonniers tiennent note portaient habituellement sur les mœurs de ce héros favori des dames, elles sont d'ordinaire assez peu décentes. La meilleure est peut-être celle qui le représente comme un barbet qui devait aller chercher un bâton de l'autre côté d'une rivière et n'a pas même osé se mettre à Teau *.
L'expédition, sans être officiellement décommandée, était ainsi moralement abandonnée :
personne, en France, n'en espérait plus le succès; et on cessa complètement d'y compter quand deux tentatives de passage, faites par le duc de Fitz-James avec un petit convoi de troupes sur des embarcations isolées, eurent successive-
i. Richelieu au comte d'Argenson, ministre de la guerre <29-30 décembre 1745, 6-17 janvier 1746). — Barbier, Journal, décembre 1745. — Voici deux des chansons faites sur l'expédition manquée qu'il n'est pas impossible de citer :
Quand je vis partir TExcellence
De Richelieu, Je prévis la mauvaise chance.
Hélas I mon Dieu !
Ce pilote ignore les vents
De l'Angleterre :
Il ne sait qu'embarquer les gens
Pour l'île de Cythère.
Edouard est bien content
De notre diligence :
On a fait l'embarquement
Et puis le débarquement, En France, en France, en France.
ment échoué. Il fallut rentrer au port, avant même d'avoir pu prendre le large, afin de ne pas tomber dans les mains des croiseurs anglais.
Mais,méme dans de telles conditions,la menace, bien que non exécutée, pouvant toujours l'être d'un moment à l'autre, était loin d'être complètement inutile. Elle tenait le cabinet anglais sur le qui-vive, et la crainte de dégarnir tout à fait sa capitale l'empêchait d'envoyer toutes ses forces à la suite du prétendant en Ecosse. Aussi, une première attaque dirigée contre Charles-Edouard à Falkirk, le 4 février, avec des forces insuffisantes fut-elle repoussée sans peine, et ce nouveau succès, joint à l'attente d'un secours qu'on espérait toujours voir arriver, donna aux vainqueurs la patience de supporter les épreuves d'une campagne d'hiver, que la rigueur du climat et une pénurie pécuniaire à peu près complète commençaient à rendre très rude.
- En attendant, à Londres, l'inquiétude se prolongeait, aggravée par les embarras d'une situation ministérielle et parlementaire très compliquée. L'opinion imputait hautement aux ministres (le duc de Newcastle et son frère Pelham) la durée d'un péril qu'ils n'avaient su ni prévoir ni prévenir. Pour regagner la faveur publique qui lui I. 2
échappait, le cabinet ébranlé eut la pensée de s'adjoindre l'illustre Pitt, l'orateur populaire par excellence, mais l'objet des ressentiments et de l'inimitié personnelle et bien connue du roi. Aussi, dès que la proposition lui en fut faite, George, violemment irrité, crut pouvoir renvoyer, sans autre forme de procès, les ministres qui se permettaient une si insolente exigence et rappeler au pouvoir son ancien favori, Carteret, dont il n'avait d'ailleurs jamais cessé de prendre et de suivre secrètement les conseils. Ce caprice, il est vrai, ne fut que de peu de durée. Carteret, averti de l'impossibilité où il serait de trouver des collègues et de former une administration, dut remettre, au bout de quarante-huit heures, au souverain, le mandat qu'il avait reçu, et les Pelham rentrèrent en vainqueurs. Ils assignèrent à Pitt un poste élevé, qui, sans l'associer au ministère, l'en rapprochait et l'y préparait. Mais cette incertitude même, ces brusques allées et venues, cette humiliation infligée à un souverain par ses propres ministres, tout cela était mal compris sur le continent et semblait démontrer l'impuissance où était l'Angleterre, travaillée par des discordes intestines, de venir en aide à ses alliés. L'impression était fâcheuse, surtout en Hollande, et dut
même accroître l'effet de terreur causé par 1 entreprise hardie de Maurice, dont le secret venait enfin d'éclater.
Autant Richelieu, eiï effet, avait fait de bruit de son expédition, autant Maurice avait mis de précaution à dissimuler jusqu'au bout les préparatifs de la sienne. Il est vrai que la publicité donnée à Tune aidait un peu au secret de l'autre, car le seul fait d'avoir laissé détacher une fraction importante des troupes de Flandre, pour la transporter sur les côtes de la Manche, semblait éloigner toute pensée d'employer, contrairement à la coutume, une armée ainsi réduite à des opérations d'hiver. Et quant au soupçon qu'aurait pu faire naître le séjour prolongé à Gand d'un général qui ne passait pas pour aimer la retraite, Maurice avait su employer plus d'un art pour le détourner. Se plaignant qu'un voyage, dans les conditions ordinaires, lui causait, vu son état d'infirmité , d'intolérables souffrances, il faisait construire, sous ses yeux, un carrosse de forme particulière, où il pourrait s'étendre plus commodément et dont il attendait l'achèvement pour se mettre en roule. Dans l'intervalle, il ne négligeait aucun moyen de tromper son ennui et de divertir le désœuvrement de son
entourage. Il avait mandé auprès de lui sa sœur, la princesse de Holstein, pour lui tenir compagnie et faire les honneurs de sa maison. Il s*était fait envoyer d'Angleterre des coqs de combat, et semblait prendre un plaisir infini à voir ces animaux se battre sous ses yeux, suivant la mode britannique. Il paraissait, en un mot, si occupé de se procurer tous les genres de divertissement qu*au lieu de lui supposer un dessein caché, on l'aurait plutôt accusé d'oublier ses devoirs dans des plaisirs peu conformes à sa dignité, comme au soin qu'il devait prendre de sa santé.
L'illusion à cet égard était même si complète qu'on la partageait à Versailles, et ses meilleurs amis s'étonnaient de le voir reprendre un train de vie dont il n'avait que trop souffert : « Je souhaiterais, mon cher maréchal, lui écrivait le maréchal de Noailles, que l'on pût vous persuader que vous êtes seulement en chemin de guérison et que vous fussiez assez docile pour vous conduire en convalescent. Si j'avais l'honneur d'être connu de madame la princesse de Holstein, je la prierais de travailler de concert avec M. le docteur Sénac à vous retenir dans les bornes convenables à cet état de convalescence, et je voudrais vous donner quelquefois des inquiétudes. en vous fai-
ET LE MARQUIS D'ARaENSOX. ^9
sant envisager des conséquences dangereuses. » Maurice répondait sur le même ton : « Ma santé n'est pas encore assez bonne pour me donner aucune licence que celle que les plaisanteries peuvent fournir. Je suis même d'avis de n'en prendre jamais d'autres : il y a des plaisirs de tout âge, et encore faut-il qu'ils y soient assortis : il n'y a que ceux qu'un bon estomac peut fournir qui ne soient point sujets à cette variation et qui constamment soient de bonne compagnie. Vous jouissez de ce bonheur, mon cher maître, et, sans vous envier, sans même l'espérer, je désire un si grand bien. Si on me calomnie et si notre docteur Sénac m'accuse de la moindre chose, de quelque nature qu'elle puisse être, c'est un méchant homme. Il est inutile qu'il charge le pauvre malade pour se mettre à couvert *. »
Il ne négligeait rien pourtant et toutes les dispositions étaient déjà prises, au moins dans, sa pensée, pour Texécution du projet dont il ne fit part qu'au milieu de décembre, même à son ministre, le comte d'Argenson. Il ne s'agissait de rien de moins que de compléter la conquête des Pays-Bas, en mettant la main, par une sorte
I. Noailles à Saxe, 27 novembre; Saxe à Noailles, 3 décembre 1745. {Papiers de Mouchy.) ! ; ^
vier, pour prendre part à la réception des chevaliers du Saint-Esprit nouvellement promus. L'impatience, qui devait être extrême, ne fut pas pourtant visible sur les traits du maréchal : il la dominait même intérieurement assez bien pour garder Tesprit ouvert aux soins les plus variés. Ainsi, c'est pendant ces jours d'attente forcée qu'on trouve plusieurs lettres écrites de sa main et portant sur des sujets de nature très différente, auxquels il semble s'appliquer avec une attention et même une ardeur égales.
La première est une réponse à un avis qui lui était demandé par le comte d'Argenson, sur le plan général des opérations à suivre pendant la campagne prochaine. Le maréchal discute, avec une rare clairvoyance, les éventualités probables; il conclut qu'il n'y a rien de sérieux à craindre de la part du corps germanique, toujours lent à se mettre en mouvement et trop travaillé par des divisions intérieures pour qu'on puisse le décider à une campagne d'agression : « Moins même, dit-il, on laissera de troupes en face de la frontière de Tempire et même en Alsace, et moins on sera exposé à causer des inquiétudes que l'impératrice pourrait exploiter. Il suffit donc de tenir un corps d'armée en observation auprès
de Thionville, prêt à se porter sur le Rhin (s il y avait lieu), mais pouvant aussi se rallier aisément à Tarmée de Flandre, quand sa présence en face de la frontière allemande ne serait plus jugée nécessaire. » On verra combien ces prévisions et ces précautions devaient être justifiées par l'événement. L'autre épitre, visiblement écrite sous l'empire d'un sentiment de colère, a trait tout simplement à un incident survenu dans l'administration du domaine de Ghambord, dont une concession royale avait doté le vainqueur de Fontenoy. Par je ne sais quelle erreur de bureau, la capitainerie des chasses de la vaste forêt qui s'étend autour du château s'était trouvée démembrée ; une part en avait été accordée à un châtelain du voisinage, le marquis de Saumery. Maurice l'apprend, et, dans cet arrangement fait à son insu, il voit un piège tendu par ses ennemis. Il prend feu, et ridée même lui vient de donner sa démission et de laisser tout là : « Bien que je sois au plus fort de ma besogne, écrit-il, cette affaire me donne un tel déplaisir que j'ai pensé d'écrire à ma cour d'en envoyer un autre pour achever cette opération; mais je suis honnête homme, et j'ai la fatuité de croire que personne n'en serait venu à bout. » Mais, au moins, il ne veut^
entendre à aucun accommodement : « Ainsi, ne vous appliquez pas à me faire des assurances de la bonne conduite de M, de Saumery. Je sais de quel bois il se chauffe, et Tidée que j'ai du peu de cas qu'on fait d'un général en France, quand on n'en a pas besoin, ne me laisse que peu de choses à espérer sur les différends que j'aurais indubitablement avec M. de Saumery par la suite, si je laissais le moindre jour à contestation *. »
Enfin, vers le milieu de janvier, le froid a repris : les routes sont séchées, on peut donc se mettre en campagne. Les troupes réunies sur six points différents (pour que leur rassemblement ne parût trop remarquable nulle part) reçoivent, le 27, leur ordre de départ et leurs provisions de route, et c'est ce jour-là seulement aussi que les généraux, chargés de les conduire, apprennent dans quel sens et vers quel point ils ont à se mouvoir. Tout le monde doit partir le 28 au matin, Maurice lui-môme, quittant Gand, dont les portes restent fermées toute la journée.
1. n*Espagnac, Histoire de Maurice de Saxe (t. U, p. 188, 122). — Saint-René Taillandier, Maurice de Saxe (p. 282 et suiv.)* — Correspondance de Maurice de Saxe, publiée par Grimoard. (Paris, 1794, t. U, p. 100.) — Cette collection est en général conforme au texte des mômes pièces que j'ai pu consulter au ministère de la guerre.
36 IfAUIlICE DE SAXE
pour ne laisser passer aucun porteur d^avis indiscret. Mais voici le ciel qui se couvre de nouveau le soir et la température qui s*adoucit. Va-t-ii encore falloir s'arrêter? « Non, s'écrie Maurice, et puisque les frais en sont faits (écrit-il sans hésiter au ministre), j'entamerai demain mon opération, dût-il pleuvoir des hallebardes, et le cœur me dit que j'aurai bonne issue : je finis sans compliment. » Ne reconnalt-on pas à ce cri du cœur celui qui a dit dans ses Rêveries : c A la guerre, il faut souvent agir par inspiration; si Ton était obligé de rendre compte pourquoi on prend un parti plutôt que tel autre, on serait souvent contredit : les circonstances se sentent mieux qu'elles ne s'expliquent, et si la guerre tient de rinspiration, il ne faut pas troubler le devin. »
Effectivement, le 28, le mouvement général s'opère. Pendant que trois corps de troupes, sous les commandements des marquis de Glermont-Gallerande, d'Armentières et de Brézé, quittent Audenarde, Ath et Tournai, pour aborder Bruxelles sur la haute Senne, c'est vers la basse que Maurice en personne, aidé du comte de Vaux, qui vient de Dendermonde, se porte avec vingtquatre escadrons de cavalerie, vingt et un bataillons, et vingt-cinq pièces de canon. Il s'était
réservé à lui-même ce point d'attaque, parce que, de ce côté, l'accès de la ville était rendu plus difficile par un canal latéral, tracé parallèlement à la rivière : deux passages étaient ainsi nécessaires au lieu d'un seul. La distance de Gand à Bruxelles ne pouvait être franchie en un seul jour; il fallut s'arrêter à Alost la première nuit. Mais, en arrivant, on apprit que Tavant-garde d'un régiment venait de rencontrer, en avant de cette petite ville, un gros de cinquante hussards de la garnison de Bruxelles, auquel elle avait dû donner la chasse et dont elle avait fait vingt-cinq prisonniers. Les autres, qui avaient échappé, ne pouvaient manquer d'aller donner avis de Tincident : on ne pouvait donc plus arriver tout à fait inaperçu, et, de plus, il était à craindre que, dans les premiers moments d'alarme, le commandant de Bruxelles ne prit le parti désespéré de mettre le feu aux faubourgs extérieurs de la ville, pour ne pas les laisser tomber au pouvoir des assaillants, qui y trouveraient un abri et des cantonnements. C'eût été un grave mécompte, car, les troupes n'ayant point apporté de tentes pour ne pas ralentir la marche, le campement à la belle étoile, en plein hiver, dans un pays dévasté, aurait été une épreuve assez pénible à supporter.
pratiquer moi-même à Lille dans ravant-dernière campagne : l'armée combinée était campée dans la plaine de Gissoing; mon premier soin fut de défendre à l'officier général qui commandait à Lille, d'en brûler les faubourgs, et, assurément, je n'aurais pas pris sur moi une telle démarche, si contraire à l'usage, si je n'avais pas cru pouvoir en prouver l'abus *. »
Je ne sais si, pour se promettre quelque effet d'une telle pièce, Maurice avait compté sur l'étonnement qu'elle causerait : en ce cas, son calcul ne fut pas trompé. Kaunitz, tout étourdi de la menace imprévue dont il venait d'apprendre la nouvelle, et de la communication plus inattendue encore qui en était la suite, convoqua sur-lechamp son conseil de guerre. Kaunitz, d'ailleurs, aussi médiocre militaire qu'il devait se montrer plus tard habile politique, n'avait nulle confiance
1. Le maréchal de Saxe au comte de Kaunilz, 28 janvier 1746 (Correspondance, p. 48). — Saint-René Taillandier (p. 284). — Cet écrivain, en citant la lettre, y voit une preuve du bon sens et de Vhumanité, qui sont les traits du caractère de Maurice. — D'Ëspagnac convient cependant (t. II, p. 131) que Maurice avait compté sur les faubourgs de Bruxelles pour loger ses troupes et que la résolution d'y mettre le feu l'aurait jeté dans un grand embarras. — Le biographe allemand, Weber, prête à Maurice l'intention de faire croire k Kaunitz qu'il n'avait pas l'intention de faire le siège de Bruxelles. Ce moyen de détourner les soupçons eût été singulièrement choisi.
(M. d'Arneth nous l'apprend) ni dans ses propres talents, ni dans la force de résistance des troupes, qu'il commandait. Dès le commencement de rhiver, il avait averti Timpératrice que, si les Français faisaient une attaque sérieuse, avant que de puissants renforts lui fussent envoyés, tous les Pays-Bas seraient emportés en quinze jours. Aussi ne trouva-t-il rien de mieux à proposer à son conseil que de mettre à Tabri la garnison en évacuant sur-le-champ la ville, au lieu de compromettre par une défense impuissante cette dernière ressource de la province abandonnée *.
Pendant qu'on discutait cette étrange proposition, la brigade de Normandie, vivement poussée en avant, arrivait en vue de la ville, jetait des ponts sur le canal d'abord, puis sur la rivière; et le faubourg principal,celui deLaeken,était occupé avant qu'on eût décidé si on le livrerait ou non aux flammes. Maurice y vint prendre ses quartiers le 30, et dans la journée qui suivit, tous les autres faubourgs reçurent successivement les différents corps exactement arrivés au rendez-vous.
La position n'eût pas été assurée cependant si on ne se fût emparé aussitôt de quelques points
i. D'Araeth, t. HI, p. 213, 455.
fortifiés, en dehors de la ville, de peu d'importance à la vérité, mais où on ne pouvait laisser Tennemi logé sur les derrières de l'armée assiégeante. Les forts des Trois-Fontaines, de Grtinberghe, et de Vilvorde durent être ainsi enlevés à la baïonnette. La résistance, d'ailleurs, fut presque nulle, les Autrichiens se hâtant de se replier sur Malines, et Maurice, qui ne tenait pas à s'embarrasser de prisonniers qu'il n'aurait su comment garder, ayant recommandé qu'on leur facilitât ce mouvement de retraite : « Je sais, écrivait-il en particulier à l'officier chargé de s'emparer de Grûnberghe, que présenter un objet sanglant au roi n'est pas lui faire une chose agréable ; aussi je voudrais éviter de prendre la garnison de Griinberghe prisonnière en lui laissant cette nuit le chemin libre de se retirer sur Vilvorde. Nous pouvons bien faciliter cette évasion; vous sentez bien que je ne puis faire de capitulation avec eux et que je suis obligé de le& réduire en poussière. Aussi je prends sur moi le moyen que vous pourrez trouver de leur faire sentir la clémence du roi sans blesser sa justice. » Ces opérations préliminaires ayant pris quelques jours, ce n'est que le 8 février que la tranchée est enfin ouverte, et, dès le 11, le courage
des assiégés semble défaillir : Kaunitz fait proposer sous main de remettre la place pourvu que la garnison entière puisse sortir librement avec les honneurs de la guerre. Maurice, qui sent son avantage, n'a nulle envie de se contenter à si bon marché ; mais pour ne pas pousser à bout des gens qui faiblissent et les entretenir, au contraire, dans les sentiments d'une crainte salutaire, il ne refuse pas de soumettre l'offre à la décision de Versailles bien entendu, sans interrompre un seul instant le cours de ses opérations et sans répondre de ce qui peut arriver jusqu'au retour du courrier. C'est ce qu'il explique lui-même à Kaunitz dans une nouvelle lettre que le comte d'Argenson qualifie avec raison de chef-d'œuvre, tant les termes en étaient bien choisis pour donner à réfléchir à son correspondant,
« Au quartier général de Laeken.
» H février 1746.
» J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire hier, et, assurément, la proposition que Votre Excellence me fait serait acceptable dans d'autres occasions. Je connais les égards qui sont dus à une nombreuse et brave garnison, et je serais approuvé de lui accorder
tous les honneurs de la guerre; mais Bruxelles n'est point une place tenable, il ne serait pas possible d'assembler d'armée pour venir à son secours sans courir risque d'une destruction totale; aucuns moyens ne me manquent, je puis les augmenter en artillerie et en tout autant que je le veux : aussi il ne faut qu'un peu de temps et quelques précautions pour vous forcer à demander des conditions honnêtes, quoique un peu dures...
J'enverrai pourtant un courrier sur-le-champ à la cour pour savoir ses ordres : je crains seulement mes propres troupes : elles sentent leur supériorité et jusqu'aux soldats connaissent des défauts à cette grande ville que j'ignorais et que peut-être Votre Excellence ignore elle-même : je crains donc que dans une attaque un peu vive, ils ne forcent de toutes parts leurs officiers à marcher, et lorsque je les aurai une fois dedans, il faudra bien que j'aille à leurs secours. Jugez, monsieur, du désordre et de la confusion d'une telle circonstance. Il me serait triste que ma vie fût mai'quée par une époque telle que l'est celle de la destruction d'une capitale. Votre Excellence ne saurait croire jusqu'où le Français pousse l'indiscipline et la hardiesse. J'ai vu plus d'une fois à la reddition des villes, pendant qu'on réglait les
4i MAURICE DE SAXE
formes de la capitulation, toute la ville se remplir de soldats sans savoir par où ils y étaient entrés. A Philisbourg, cela nous est arrivé : cependant les otages en sortaient par un seul petit bateau. A Ypres, qui est assurément une place avec de hauts remparts couverts d'ouvrages et de bons fossés, tous les postes étaient garnis de troupes hollandaises : je fus voir M. le prince de Hesse, que je connais depuis de longues années; pendant que j'étais chez lui, toute la ville se remplit de soldats français sans qu'on ait su par où ils y étaient entrés. Cela se passait à dix heures du matin. A cinq heures du soir, il envoya chez moi et me fit dire qu'ils y étaient de nouveau. On y envoya des détachements pour les chasser. Ils sont comme des fourmis et trouvent des endroits inconnus aux autres. Jugez ce que ce serait, monsieur, dans des occasions où ils auraient le pillage pour but et dans une place mauvaise par elle-même. C'est, je vous assure, ce qui m'embarrasse le plus dans la conduite de cette affaire *. »
Maurice, en tenant ce fier et habile langage, témoignait plus d'assurance qu'il n'en éprouvait
1. Maurice de Saxe au comte de Kaunitz, il février 1746. (Ministère de la guerre.)
en réalité, car il apprenait à peu près en même temps que le prince de Waldeck, qui était resté à Anvers (toujours en qualité de commandant en chef de l'armée hollandaise), sortant de son inaction, faisait mine de rassembler toutes les troupes sous ses ordres pour venir au secours de la place assiégée. Des dispositions avaient même dû être prises pour aller au-devant du prince et lui livrer bataille s'il se présentait. La position (Maurice en convient lui-même) n'eût pas été commode si on avait dû soutenir le combat en ayant à dos les quinze mille hommes de la garnison, qui n'auraient pas manqué de sortir au même moment.
Mais Waldeck fut, suivant sa coutume (Maurice y avait compté sans doute) assez lent à se mouvoir, et, en attendant, il parait que le tableau des suites d'une prise d'assaut, et la crainte de voir les fourmis leur monter aux jambes, firent, sur le gouverneur et les officiers, toute l'impression désirable, car le 20 février, dès que, l'attaque ayant été dirigée contre l'ouvrage à cornes, qui passait pour le plus fort, des grenadiers français se furent montrés sur le haut de la brèche, le drapeau blanc fut arboré, et des parlementaires vinrent discuter les conditions
de la capitulation. Ils essayèrent bien encore
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d'obtenir quelques ménagements en alléguant que la ville n'était pas réduite à la dernière extrémité et que des secours pouvaient arriver : « Ah! vous avez raison, dit Maurice, il n'y a que des gens sans cœur qui se rendent quand ils attendent du secours : rentrez donc et défendezvous. » Le défi ne fut pas relevé : toute la garnison dut se rendre à discrétion, et tout ce qu'elle put obtenir fut que ses armes seraient déposées en magasin pour être rendues à la paix. Et encore, en accordant cette condition,Maurice savait-il bien ce qu'il faisait, car comme on lui faisait observer quelques jours après que la garnison captive, n'étant pas suffisamment surveillée, pourrait peut-être échapper : « N'ayez pas d'inquiétude, dit-il, les armes du soldat hollandais lui appartiennent; en s'en allant, il nous donnerait le droit de les garder, et ne s'exposera pas h les perdre. » Le siège avait duré trois semaines et ne coûtait pas à l'armée française plus de neuf cents hommes. Le succès matériel était grand : l'effet moral, plus grand encore, fut relevé par la modération que le vainqueur mit dans l'usage de son triomphe.
Bruxelles, lieu de réunion de tous les chefs des armées alliées pendant la campagne précédente, regorgeait de richesses qui, étant le bien de
ET LE MARQUIS D'aUGENSON. 47
Tennemî, auraient pu être considérées comme de bonne prise. Le duc de Cumberland et le prince Charles de Lorraine y avaient laissé tous leurs équipages. Maurice leur fit restituer le tout sans rien garder; tous les officiers généraux autrichiens reçurent des passeports, et Kaunitz, en se retirant, put emmener les employés civils qu'il désigna. Le seul qui fut menacé un moment d'être retenu était un gazetier de Hollande qu'on avait fait venir, tout exprès, pour rédiger, sous les yeux des commandants autrichiens, des libelles diffamatoires destinés à être répandus en Europe, contre la France, son souverain, ses ministres et ses généraux. Le pauvre homme, tout effrayé, jurait qu'il n'avait rien écrit que sur des notes transmises et des ordres donnés par ses supérieurs, au nombre desquels il comptait Cumberland et Waldeck eux-mêmes. Maurice fit constater judiciairement sa déposition, après quoi il lui donna son congé. Il n'était pas fâché, laissait-il entendre, de faire voir, à son tour, à quels expédients des princes et des généraux ne dédaignaient pas d'avoir recours, et à quels ennemis la France avait affaire. Le seul qu'il exceptait de cette réprobation commune, c'était le comte de Kaunitz lui-même, chez qui, une fois la capitula-
tion faite, et dans tous les débats qui suivirent pour en régler Texécution, il se louait de n'avoir rencontré que des procédés pleins de loyauté et même d'aménité. « M. de Kaunitz, écrivait-il, m'est venu voir et m'a demandé une quantité de passeports... C'est un homme très sage, très aimable et très habile, ou je suis bien trompé; il m'a paru dans le dessein de ne plus servira cause de sa santé qui est délicate : je voudrais qu'on nous l'envoyât en France, vous en seriez content, car sûrement il plaira à tout le monde. » Quand on songe que ce vœu, quelques années plus tard, était accompli, et qu'on se rappelle quel parti le même Kaunitz su tirer de ses relations à Paris, pendant le séjour qu'il y fit comme ambassadeur, ce jugement parait d'une perspicacité vraiment prophétique \
Cinquante-deux drapeaux pris sur l'ennemi avaient été envoyés sur-le-champ, à Paris, pour être portés à Notre-Dame, où un Te Deum devait y être chanté : et on ne savait, dit Barbier, quasi où les placer; mais au nombre des trophées militaires si glorieusement conquis, il en était un
1. Maurice au comte d'Argenson (p. 26-21 février, 2 mars 1746). (Ministère de la guerre, et Correspondance fi, II, p. 142. — Saint- René Taillandier, p. 294. — D'Espagnac, t. II, p. 143 et 144.)
dont Maurice avait voulu faire un hommage au roi, encore plus solennel : c'était Toriflamme de François I", trouvé dans une des salles d'armes de Bruxelles, auquel étaient joints deux étendards du corps des gendarmes et des gardes du corps, pris en même temps à Pavie. « J'ai fait retirer ces trois pièces, écrit-il le 2 mars, et si vous l'avez pour agréable, je me propose de vous les faire porter. » — « Le roi n'a pas cru, répond le comte d'Argenson, qu'il fût convenable que les deux étendards de la maison du roi et l'oriflamme de François I", qui se sont trouvés dans la salle d'armes de Bruxelles, fussent rapportés ici avec éclat, et Sa Majesté aime mieux que vous les rapportiez vous-même, ce que je ne saurais trop vous exhorter à faire le plus tôt qu'il vous sera possible : mais je juge par le silence que vous gardez avec nous sur ce point, que vous êtes bien aise de nous surprendre agréablement. »
Effectivement, il n'était plus question ni de la difficulté de voyager, ni de l'attente du carrosse qui était toujours àGand en construction; mais plusieurs semaines furent encore nécessaires pour disposer les troupes de manière à garantir la ville occupée contre un retour offensif des alliés. Enfin le 11 mars, tout étant prêt, le vainqueur se mit
en route; sa rentrée en France fut un véritable triomphe. Dans les moindres bourgades, on se pressait sur son passage; à chaque relais de poste, des jeunes filles, vêtues de blanc, vinrent lui offrir des bouquets. A l'entrée de Paris, des douaniers, chargés de percevoir les droits d'entrée, voulaient visiter sa voiture. — « Que faites-vous, canailles, s'écria le préposé, est ce que les lauriers sont contrebande? » A Versailles, dès que l'arrivée du maréchal fut annoncée, le roi se leva, fit quelques pas au-devant de lui et l'embrassa sur les deux joues; quoique la salle fût pleine, il dit tout haut qu'il aurait bien voulu qu'il y eût plus de monde encore pour être témoin de son compliment. — « C'est une réception, dit le chroniqueur Barbier, qui aura déplu à plus d'un seigneur de la cour. » Tout ne se passa pourtant pas en paroles : le don des grandes entrées y faveur de cour d'un prix tout particulier, qui permettait d'aborder le souverain à toute heure, puis l'octroi des lettres de naturalité solennelles qui rattachaient, pour la vie, le maréchal à la patrie dont il venait de porter si haut la gloire, furent des témoignages plus éclatants et plus durables de la reconnaissance royale.
Mais c'était à TOpéra, bien plus qu'à la cour, et
ET LE MARQUIS D'aRGBNSON. 51
dans ce monde de théâtre dont il était le favori dès sa jeunesse, que Maurice était sûr de trouver un accueil enthousiaste qui, là du moins, no faisait pas de jaloux : « Le vendredi 18, dit encore le même Barbier, M. le maréchal comte de Saxe vint à Topera d'Armide; tout était plus que plein. Il avait fait retenir les deux premiers bancs du côté du roi. Plusieurs de ses aides de camp étaient au second banc; M. le major des gardes françaises avait fait garder ces deux bancs par une sentinelle. Le maréchal arriva avec M. le duc de Biron, colonel des gardes et M. le duc de Villeroy : il était entre eux, au balcon, à la troisième place... On dit que M. Berger, directeur de rOpéra, vint au-devant de lui, lui fit compliment et lui présenta le livre d'honneur, ce qu'il ne fait qu'aux rois et aux princes du sang. A l'arrivée du maréchal, il y eut grands battements de mains au parterre, en criant! — Vive le maréchal de Saxe! Il salua très poliment le public. Ce n'est pas tout : dans le prologue d'Armide^ fait en l'honneur de Louis XIV, la Gloire paraît tenant une couronne de lauriers à la main et chante ces paroles :
Tout doit céder dans Tunivers A Tauguste héros que j'aime.
Ce qui est suivi d'un grand chœur de danse des
52 MAUniGE DE SAXE
suivants de la Gloire. A la fin du prologue, Tactrice qui faisait la Gloire s'avança sur le bord du théâtre, et présenta la couronne à M. le maréchal de Saxe, qui fut surpris et qui la refusa avec de grandes révérences; mais la Gloire insistdi en lui disant quelque chose de gracieux, et comme le maréchal était trop éloigné dans le balcon pour qu'elle pût lui mettre dans la main, le duc de Biron prit la couronne de la main de la Gloire et la passa au bras gauche de M. le maréchal de Saxe. Celte action d'éclat donna lieu à de nouvelles acclamations : — Vive M. le maréchal de Saxe! à de grands battements de main et à un bruit général de TOpéra... Il faut convenir qu'un honneur aussi éclatant vaut un triomphe des Romains. M. le maréchal de Saxe se trouve ainsi couronné par la Gloire même, personnifiée, dans un spectacle public et dans la plus belle assemblée de l'Europe, avec l'applaudissement et l'approbation de tout le spectacle. On ne peut rien de plus flatteur. On a été persuadé aussi que cela ne s'est pas fait sans l'agrément et la permission du souverain. »
Ce dernier point n'est pas l'avis du duc de Luynes, écho plus fidèle des impressions et des conversations de Versailles, qui, après avoir
raconté la même scène, conclut en disant :
« M. de Saxe n'a pas été généralement approuvé d'avoir accepté cette couronne ». A quoi il ajoute, non sans quelque malice, que la Gloire aussi (personnifiée par mademoiselle Demetz) y avait trouvé son compte par renvoi d'une paire de boucles d'oreilles en diamants d'une valeur de dix mille livres, dont le maréchal lui fit don le lendemain*.
Faut-il s'étonner qu'au récit dépareilles scènes, un des clients de Maurice crût pouvoir, sans paraître trop familier, lui en faire, dans une lettre presque officielle, son compliment. « Monseigneur, lui écrivait le chargé d'aflaires qui venait de remplacer à Dresde le marquis de Vaulgrenant, vous avez toujours été un héros qui a eu son essor au-dessus des autres. Jouissez longtemps du privilège d'être adoré par une moitié du monde, et regardé par l'autre comme le plus grand homme du siècle. »
Cet éloge délicat le touchait sans doute à un point sensible du cœur. J'aime à croire pourtant qu'il fut plus flatté en recevant d'un de ses lieutenants, le marquis d'Armentières, qu'il avait
1. Barbier, Journal, mars 1746. ~ Luynes (t. VII, p. 250 à 259}*
laissé à Louvain, la lettre suivante : « Il était à croire qu'une manœuvre aussi belle et aussi hardie que celle que vous avez faite donnerait à penser aux Hollandais. La preuve en est par le prompt départ de M. de Wassenaer. Cette opération va donc être décisive, et le militaire seul aura à s'en plaindre, parce qu'ils cesseront de faire leur métier. » Effectivement, la première conséquence du siège et de la prise de Bruxelles, c'était le départ pour Versailles d'un employé hollandais, chargé par les États généraux de venir porter des propositions de paix, et dans la circonstance, cette démarche, si on savait promptement en tirer parti, pouvait terminer par une crise décisive la longue guerre qui désolait l'Europe.
On pourrait signaler dans l'histoire de l'Europe moderne plus d'une occasion où les résolutions d'un petit État, peu puissant par lui-même, ont décidé de l'issue d'une grande lutte, et par là même de la direction imprimée au cours général des événements. C'est le poids léger qui, jeté à droite ou à gauche dans les plateaux d'une
balance, suffit pour la faire trébucher dans un sens ou dans l'autre. Tel était le rôle aussi important que périlleux dévolu, dans cet instant critique, à la république hollandaise. Du moment où les Pays-Bas ne contenaient plus un soldat anglais, et où, de Dunkerque à Ostende, toutes les côtes flamandes étaient occupées par les armées françaises, Londres et Vienne ne pouvaient plus communiquer librement qu'à travers la Hollande. Les ports hollandais étaient les seuls où une flotte britannique pût encore aborder sans combat, le jour où TAngleterre se croirait de nouveau en mesure de reparaître sur le continent. Le territoire hollandais était aussi le seul point de rassemblement possible pour les troupes alliées et le lieu désigné pour les réunions de leurs chefs. Qu'allait-il donc arriver si la Hollande elle-même, épouvantée par l'essor victorieux des armes de Maurice, perdait courage, demandait grâce à Louis XV et obtenait de lui la permission de rentrer dans un état de neutralité qui, fût-elle même passive et malveillante, l'aurait obligée de fermer les entrées de mer et de terre à tous les ennemis de la France? Le coup eût été mortel pour la coalition, atteinte par là comme un nœud vital et séparée en deux tronçons qui ne pour-
raient plus se rejoindre. C'était la crainte exprimée par les meilleurs juges dans les deux contrées intéressées, où Ton suivait avec une inquiétude chaque jour croissante les progrès des opérations militaires du maréchal de Saxe. « La France, écrit Horace Walpole le 7 février, est à la veille de prendre Bruxelles et Anvers, et cette dernière ville est déjà assiégée. En ce cas, je ne vois pas comment nous pourrions envoyer des troupes sur le continent Tété prochain. » — « Il n'y a point de doute, écrit de Vienne l'ambassadeur vénitien Erizzo, que si les Hollandais, comme on le craint, s'accommodent avec le roi Très Chrétien, il n'y aura plus moyen de continuer la guerre dans les Pays-Bas *. »
Mais pour la Hollande elle-même, le concours de circonstances qui, en mettant entre ses mains la clé de la situation politique de l'Europe entière, la désignait en même temps comme le point de mire de la plus redoutable des attaques, était la cause d'une grande et véritablement cruelle perplexité. Depuis plus d'un demisiècle, en efifet, le sort des Provinces-Unies était rattaché par un lien étroit à celui de TAngle-
1. Horace Walpole à Horace Mann, 7 février 1746. Cort^esjH^n' dance d'Erizzo, 5 mars 1746. (Archives de Venise.)
ET LE MARQUIS D'ARaENSON. 57
terre : rintimité des deux puissances maritimes était telle que, dans le langage des chancelleries, on ne les nommait jamais Tune sans l'autre. Frédéric a caractérisé cette solidarité des deux États par une image très vive que j'ai déjà eu occasion de citer : « La Hollande, dit-il, est rangée derrière l'Angleterre comme une chaloupe suit l'impression d'un vaisseau de guerre auquel elle est attachée. » Fausser compagnie à l'Angleterre, c'était donc couper l'amarre qui reliait la petite embarcation à la grande, au risque de rester ensuite, en pleine mer, isolé au milieu des flots ; aucun politique hollandais n'envisageait de sang-froid une telle résolution, d'autant plus qu'entre la république, fille de la réforme, et la royauté, ennemie du papisme, l'union était affaire de sentiments encore plus que d'intérêt. N'était-ce pas un prince d'Orange qui avait établi à Londres la dynastie protestante? Déserter cette cause aujourd'hui qu'elle chancelait, quel déshonneur dans le présent, quelle imprudence pour l'avenir! Et quant à l'Autriche, les descendants de Charles-Quint n'avaient pas, assurément, les mêmes titres héréditaires que ceux de Guillaume III à l'affection des compatriotes des de Witt et des Nassau : mais depuis les dernières luttes, qu'avait terminées la
paix d'Utrecht, on s'était accoutumé à La Haye à considérer la possession des Pays-Bas, par une puissance rivale de la France, comme la seule barrière (le mot était même consacré dans les traités) qui pût être opposée à la pression constante exercée sur cette frontière par l'ambition delà maison de Bourbon. Une stipulation expresse obligeait même, on Ta vu, l'Autriche à confier la défense des principales villes fortes des Pays-Bas à des garnisons hollandaises, placées là comme des sentinelles avancées, chargées de veiller à la défense de la république. Une fois ce rempart tombé, l'indépendance hollandaise se sentait à découvert devant l'ennemi. Parce que cette ligne de défense venait d'être forcée, fallait-il, par une capitulation trop précipitée, se résigner d'avance à ne la jamais relever? Que faire pourtant, si on était menacé chez soi^ tout à l'heure, dans ses propres foyers, sans que ni Autriche ni Angleterre fussent en mesure de porter secours? Devaiton périr pour ne pas abandonner des alliés qui s'abandonnaient eux-mêmes?
Telle était la question pleine d'angoisse, véritable cas de conscience à résoudre, qui était débattue, non seulement dans les assemblées d'états des diverses provinces, mais dans les lieux
publics, dans les cafés, dans les brasseries, dans de nombreuses gazettes, usant sans mesure de cette liberté de presse dont ce coin de l'Europe avait seul alors le privilège. Entre une bourgeoisie pacifique, mais épeurée, et craignant toujours d*être accusée de faiblesse, et un parti fanatique, conduit par un chef ambitieux et appuyé par la populace, la lutte était ouverte et constante, et les agents anglais et autrichiens, présents sur les lieux, n'épargnaient rien pour l'entretenir. De graves souffrances matérielles venaient encore aggraver et envenimer la situation. A la suite du dernier conflit diplomatique, un édit royal avait retiré toutes les faveurs faites par les traités de commerce au pavillon hollandais dans les ports de France : des bâtiments, surpris par cette suspension imprévue, avaient été capturés et leurs cargaisons restaient sous séquestre.D'importantes cités qui vivaient de négoce se trouvaient ainsi atteintes dans les sources mêmes de leur prospérité. Un instant, à la vérité, la paix conclue à Dresde entre Frédéric et Marie-Thérèse avait calmé un peu les esprits. On s'était plu à y voir l'aurore d'une pacification générale. Des envoyés, sur-le-champ expédiés à Berlin et à Vienne, étaient allés, les uns supplier Frédéric de pro-
fiter de sa victoire pour intervenir en faveur du protestantisme menacé sur les deux rives de la Manche; les autres, prier la nouvelle impératrice d'user de la liberté qui lui était rendue pour prendre souci de ses possessions flamandes, et arrêter le cours des exploits de Maurice. Mais Frédéric faisait la sourde oreille, ne se souciant nullement de rentrer dans une mêlée dont il avait su sortir à temps sain et sauf, et TAutriche, qui promettait beaucoup, était lente à tenir; en tout cas, elle ne pouvait être prête avant le printemps. En attendant, Maurice avançait toujours : Thiver, loin de l'arrêter, ne faisait que faciliter ses mouvements en raffermissant le sol sous ses pas; encore quelques journées de marche et quelques traits d'audace, la frontière était franchie et la république pouvait tomber, par surprise et sans défense, entre les mains de son vainqueur.
C'est sous l'impression de cette alarme, devenue très générale, et après une décision très orageuse que les États généraux venaient enfin de se résoudre à envoyer à Versailles un député chargé de porter des paroles de paix : la mission fut résolue le 1°' février, sur la nouvelle de l'arrivée de Maurice devant Bruxelles; et la prise de la
ville, opérée plus rapidement encore qu'on ne pensait, ne put que hâter Tordre du départ *. Mais comme c'est ordinairement le cas des résolutions prises par des autorités partagées, incertaines et peu sûres d'elles-mêmes, la démarche, portant la trace des incertitudes qui l'avaient précédée, garda un caractère équivoque. On voulut ménager à la fois ceux qui l'avaient provoquée et ceux qui l'avaient combattue. Le comte de Wassenaer (c'était le nom de l'envoyé, le même qui était venu deux ans auparavant trouver Louis XV à son camp devant Lille) ne fut officiellement chargé que d'offrir au gouvernement français les bons offices de la république, pour travailler à poser les bases d'une pacification générale, afin de les proposer ensuite à l'acceptation de l'Angleterre. Des instructions ostensibles furent rédigées en ce sens et dans des termes de nature à pouvoir passer sous les yeux des cours alliées, sans constituer à leur égard un manque de foi, ou même de convenance. Mais une communication plus secrète autorisait l'envoyé à demander un armistice de quelques mois, pendant lequel l'occupa-
1. Chiquet, agent français à La Haye, après le départ de La Ville, 28 janvier 1746. (Correspondance de Hollande. — Ministère des affaires étrangères.) — Droysen (t. III, p. 99). I. 4
tion française devrait être contenue dans des limites définies, et qui pourrait être prolongé si le gouvernement anglais refusait d'entrer en négociation. En réalité, le pas était fait, c'était la neutralité réclamée et promise, car dans les moments critiques où chaque heure compte, un arrangement provisoire équivaut à une concession définitive *. Aussi faut-il croire qu'une recommandation plus secrète encore était faite à Wassenaer, de ne lâcher cette parole décisive qu'à la dernière extrémité, et d'épuiser tous les moyens de prolonger la conversation, afin de laisser à l'Angleterre le temps de sortir de ses embarras, comme à l'Autriche de terminer ses préparatifs.
1. Ammon, ministre de Prusse à La Haye, à Frédéric, !•' février 1746. {Droysen, t. lU, p. 91). — Frédéric & Ghambrier, 15 février 1746. (Ministère des affaires étrangères). — On voit par une lettre du maréciial de Saxe au maréchal de Noailles, écrite de son camp devant Bruxelles, le 6 février, que Wassenaer avait dû demander au commandant de l'armée française un laissez-passer pour se rendre en France à travers les Pays-Bas. Maurice dut l'accorder, mais il conçut à l'instant Finquiétude qu'une négociation entamée à Versailles ne lui permît pas d'achever le siège commencé : « Voici le moment, écrit-il à Noailles, où il faut que je sois instruit de ce que vous faites avec M. de Wassenaer; je crains qu'on ne me fasse faire quelque fausse démarche,... m'abuser sur ce point, ce serait vous tromper vous-même... Si les Hollandais retirent leur troupe des places de la reine de Hongrie, je ferai ce qu'on voudra, et il n'y a qu'à mettre des pantoufles! mais si ceci doit traîner à une négociation, je ne peux point soutenir cette position. » L'alarme de Maurice ne fut pas justifiée, puisque Wassenaer n'arriva à Versailles qu'après la prise de Bruxelles. (Saxe à Noailles, 6 février 1746. — Papiei's de Mouchy,)
ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 63
Personne cependant ne s'y trompait, et dès qu'on apprit l'arrivée de l'envoyé hollandais, suivant de quelques jours la prise de Bruxelles, l'opinion générale fut qu'il apportait aux pieds de Louis XV la soumission complète de ces fiers républicains. « Les Hollandais, écrit l'ambassadeur de Venise à Paris, vont être forcé de subir les conditions que cette cour voudra leur prescrire : on s'apprête à recevoir M. de Wassenaer avec le même ton de hauteur et de supériorité que, pendant les malheurs de Louis XIV, les plénipotentiaires français ont dû subir à Gertruydenberg. » C'était bien le droit, en effet, et c'eût été le fait également, si le petit-fils de Louis XIV eût été un souverain digne de son aïeul, connaissant sa force, usant de ses avantages et doué d'une volonté qu'il sût imposer à ses ministres *.
Mais si la division régnait à La Haye, elle n'était pas moindre dans les conseils de Louis XV et là, non plus, d'une autorité débile et flottante que se disputaient des esprits incertains, on ne pouvait attendre une action d'une simplicité énergique. En réalité, pour un homme d'État qui
1. Correspondance de Tron, ambassadeur de Venise à Paris, 28 février 1746. (Celte correspondance est en copie à la Biblio* thèque nationale, où elle a été remise par M. de Mas-Latrie.)
aurait senti le prix d'une occasion à saisir au vol, il n'y avait qu'une seule chose à faire : c'était d'asséner, sur la tête déjà courbée de la république hollandaise, un coup vigoureux, dont la secousse, l'arrachant à l'Angleterre, aurait frappé la coalition à sa jointure. A aucun prix il ne fallait lui permettre, en soulevant des questions qu'elle n'avait ni droit de traiter ni pouvoir de résoudre, de confondre sa cause avec celle des alliés dont il importait de la détacher. C'était sa paix particulière dont il fallait lui dicter les conditions en se gardant de lui laisser débattre celles de la paix commune.
Au lieu de viser droit à ce point capital, on se mit à discuter autour de Louis XV, d'une façon en quelque sorte théorique, et comme si on eût été à la veille d'un congrès, la nature et le degré des exigences qu'il conviendrait à la France d'élever dans une pacification générale. La France devaitelle persévérer dans le programme de désintéressement absolu proclamé avec emphase au début de la guerre et se borner à prendre en main les intérêts de ses clients d'Italie et d'Allemagne? ou bien, revenant à des vues moins chevaleresques, lui convenait-il de réclamer pour elle-même une extension de territoire comprenant tout ou partie
des conquêtes que la victoire avait rangées sous sa loi? Une fois la question posée sur ce terrain (que rien ne pressait d'aborder ce jour-là), un débat des plus vifs s'engagea, soutenu de part et d'autre par des raisons spécieuses ou valables, et qui finit par une sorte de prise personnelle entre le marquis d'Argenson et le maréchal de Noailles. On sait quelle était, au sujet du rôle qui convevenait à la France pour assurer sa véritable grandeur, l'opinion consciencieuse et depuis longtemps arrêtée de d'Argenson. Il a pris soin de la consigner dans ses Mémoires^ en des termes qui ne sont pas dépourvus de noblesse, pour s'en faire honneur devant la postérité. Dans sa pensée, la royauté française était assez forte, son territoire assez étendu, ses frontières assez bien arrondies, pour qu'aucun accroissement matériel lui fût ni nécessaire ni même profitable. Loin de là, la seule chose qui compromît et menaçât son autorité, c'étaient les vues ambitieuses qu'on ne cessait de lui prêter et qui tenaient toutes les puissances en méfiance devant elle, toujours prêtes à s'armer et à s'unir pour lui résister. Que sa modération fût une fois mise hors de doute, le roi de France s'élèverait sans peine au poste supérieur d'arbitre et de protecteur paternel de l'Europe entière.
L'occasion était propice pour donner cours à ces sentiments, puisque la victoire venait à point pour démontrer leur sincérité. D'Argenson, qui s'accuse dans ses Mémoù^es de n'avoir pas su assez dissimuler ses principes, n'eut garde assurément de les taire ce jour-là. Ne venait-il pas d'ailleurs de les mettre en pratique d'avance par l'indifférence avec laquelle il avait reçu et laissé échapper les offres de cessions territoriales faites par Marie- Thérèse et portées à Dresde par son représentant? De plus, dans les circonstances présentes, il était convaincu (ses dépêches le redisent à plus d'une reprise) que l'établissement de la Prusse en Silésie assurait à la France, par l'affaiblissement de sa rivale séculaire, un profit suffisant pour compenser les efforts et les sacrifices que la guerre lui avait coûtés. C'était une modification déjà apportée à l'équilibre général de TEurope, tout à son bénéfice et qui pouvait lui tenir lieu, avec avantage, d'un accroissement de territoire.il s'opposa donc très résolument à toute condition mise dans la négociation de la paix future, en vue d'un intérêt particulier ou d'une prétention personnelle à la France. Un puissant appui lui fut apporté dans ce système d'abnégation par le concours du maréchal de Belle-Isle. En sa qualité d'instigateur
principal et presque d'auteur responsable de la guerre dont il s'agissait de constater les résultats, Belle-Isle croyait mieux que tout autre en représenter l'esprit. Aux jours de son entrée triomphale en Allemagne, il s'était épuisé auprès de tous les petits souverains qui s'étaient fiés à sa parole en protestations de désintéressement. Son honneur lui semblait engagé à voir Teffet répondre aux promesses. De plus, il ajoutait (et de sa bouche, cette allégation avait une certaine valeur) que les visées supposées de la France à une domination universelle étaient, au delà du Rhin, le fantôme de toutes les imaginations, et qu'il suffirait à Marie-Thérèse d'en dénoncer, de nouveau, les indices pour surexciter le patriotisme germanique, et décider les cercles encore hésitants à sortir de la neutralité et à venir se ranger sous son drapeau. L'Allemagne, ajoutait-il, considérait, tout aussi bien que la Hollande, les Pays-Bas comme le rempart de sa frontière occidentale, et ne mettrait pas moins de prix à en maintenir l'intégrité *.
1. Les principes de d'Argenson en matière de politique étrangère sont exposés par lui-même dans ses Mémoires (t. IV, p. 135), dans les termes que j'ai déjà cités, et on ne pourrait pas compter ni citer toutes les dépêches dans lesquelles il affirme que la conquête de la Silésie par la Prusse était le véri-
Le thème opposé fut soutenu tout aussi nettement par le maréchal de Noailles. On ne pouvait attendre moins du pieux disciple de toutes les traditions de Louis XIV^ de celui qui ne prenait jamais la parole (on Ta vu) sans commencer par ces mots : « Sire, votre illustre bisaïeul, » et il est certain que le grand roi aurait été étrangement surpris d'entendre dire que ses armées devaient se battre et ses généraux remporter des victoires, uniquement pour le compte et le profit d'autrui. Noailles était d'ailleurs de ceux (et le nombre en était déjà grand) qui commençaient à trouver qu'entre l'amitié volage du roi de Prusse et rhostilité avouée de l'Autriche, la différence n'était pas grande, en fait de résultats; et que, ne pouvant plus compter sur personne, la France ne devait plus songer qu'à elle-même. Des raisons morales de d'Argenson, il n'est pas probable que le vieux maréchal tint grand compte, car d'Argenson convient lui-même que le siècle et la nation n'y étaient pas encore préparés. Mais à
table et suffisant avantage que la France devait tirer de la guerre. Quant à Belle-Isle, ses idées sur les conditions de la neutralité allemande sont exposées dans des lettres adressées à d'Argenson, qui le consulta à plusieurs reprises à ce sujet, et résumées dans une grande cpitre du 28 juin 1746, qui se réfère à des conversations antérieures. (Correspondance d^Allpmagne» — Ministère des affaires étraogères.)
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Belle-Isle, invoquant les paroles données et les engagements pris, il ne devait pas être embarrassé de répondre que la France avait pu faire le sacrifice de tous les avantages matériels, tant que, persistant dans le dessein d'enlever aux héritiers de Charles-Quint la dignité impériale, elle poursuivait, à tort ou à raison, un avantage moral qui pouvait en tenir lieu ; mais, le but primitif une fois manqué, et la maison d'Autriche remise à la tète du saint empire, c'était par un accroissement de forces et de moyens de résistance qu'il fallait faire tète à sa jeunesse renaissante et à sa vigueur ressuscitée. D'ailleurs, à l'autorité très ébranlée du glorieux vaincu de Prague, Noailles put tout de suite en opposer une autre, plus en mesure de se faire écouter, celle du vainqueur de Fontenoy, dont il était demeuré Tami, le confident et souvent le conseiller.
Maurice, à peine arrivé à Versailles, prenait, en effet, en mauvaise part, et le disait très haut, la proposition de déclarer par avance que tout le fruit de ses exploits devait s'en aller en fumée. € Les Anglais et les Hollandais seront, disaitil avec son bon sens énergique, les premiers à se rire (il se servait U'une autre expression) de notre prétendue modération et n'y verront qu'un
manque de courage ou le défaut de moyens de continuer la guerre. » Enfin, qu'est-ce que Noailles n'aurait pas pu ajouter s'il avait su qu'au même moment Frédéric haussait les épaules du rôle de dupe que se donnait la France, en disant aux échos, par avance, qu'elle était prête à se contenter à si bon marché ? Ce grand connaisseur en fait de manière de tirer parti de la victoire ne pouvait même se tenir de faire parvenir charitablement son avis à Toreille de d'Argenson : « M. de Borkh, écrit Valori le 19 février, m'a dit, il y a deux jours, qu'il avait à me gronder de la part du roi, son maître, sur la trop grande modération de la France, qui ne demandait pour faire la paix que la restitution du cap Breton et offrait d'évacuer toutes ses conquêtes. — C'est en vérité trop, et il semble juste au roi, mon maître, que vous gardiez Ypres, Furne et Tournai. » Quel appui l'avis d'un si bon juge n'aurait-il pas apporté aux réclamations de Noailles et de Maurice, s'ils l'avaient connu I Et au fait, peut-être ne l'ignoraient-ils pas, car on ne se gênait pas (nous le savons) pour parler tout haut de tout à Berlin*.
1. Tron, ambassadeur de Venise à Paris, 14 mars 1746. — Valori à d'Argenson, 19 février 1746. {Correspondance de Prù8se. — Ministère des affaires étrangères.) — Les divisions du çoa«
Tels étaient les arguments développés de part et d'autre et que j'ai cru utile de résumer, même au prix de quelques longueurs, parce que la question devait reparaître (on le verra) périodiquement pendant toute la durée de la guerre, c'est-à-dire plus de deux années encore dans les camps comme dans les conférences, à chaque incident nouveau, survenu dans la diplomatie, ou sur les champs de bataille. Pour le moment, le parti de Taudace et de l'action sembla prévaloir, car Noailles, sentant son avantage, s'enhardit jusqu'à demander que la négociation quL allait s'engager ne fût pas conduite par le mimstre seul, mais par le conseil tout entier, réuni en conférence pour discuter avec l'envoyé hollandais. Pour le coup, d'Argenson, visé directement, se fâcha et le prit de très haut : « Je lui demandai, dit-il, comme il osait proposer au roi de changer la forme du gouvernement; j*ajoutai que le royaume de France ne deviendrait pas république par ses défiances et par son éloquence. Le roi rougit et changea de propos *. »
seil de Louis XV sur le point de savoir si on devait garder les conquêtes sont rapportées aussi par Chambrier, 14 mars 1746. tt Les uns disent qu41 faut regagner l'amitié de la Hollande en faisant oublier Tambition de Louis XIV; d'autres que la Hollande ne nous aimera jamais et qu'il faut lui faire peur en gardant le moyen de lui tomber sur le corps. »