‹ Maurice de Saxe et le marquis d'ArgensonChapitre 27 sur 31 · EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

EN ESPAGNE

Juillet 174C.

Les génies universels sont rares : y prétendre est commun. Le chaos est un assemblage de tous principes sans forme et sans ordre; à force d*être tout on n'est rien; on s'attire cependant des admirateurs par Teffroi que causent la puissance de la parole, l'autorité de l'importance et du rang, le brillant du neuf en chaque matière et les dons superficiels ; mais les hommes ainsi doués tombent à l'épreuve; qu'ils parlent toujours, qu'ils n'agissent jamais, qu'ils ne se chargent de rien, s'ils veulent éviter une chute qui les constitue beaucoup plus bas par réalité qu'ils ne s'étaient élevés haut par illusion. Tel a été de nos jours le maréchal de Noailles, il s'est montré financier, général, dévot, ascétique, liturgique, agriculteur, négociateur, souffleur, compositeur en musique, galant, courtisan, plaisant, bouffon, économe; il a porté chape dans ses paroisses; il a tout su, tout

1. France et divers États de l'Europe (1730-1747) [N* 502. Ministère des affaires étrangères.]

commuDiqué, tout critiqué et a échoué à toutes ses entreprises sans exception ; il a même trouvé moyen de ruiner les affaires de sa maison à force d'avarice et de richesses ; il a été inaccessible en voyant beaucoup de monde ; il a perdu TÉtat toutes les fois qu'il a touché aux affaires publiques, et plus il a agi comme chef d'affaires politiques et militaires, plus notre État de France a souffert détriment et dommage.

Ayant été fait ministre d'État par ses pressantes sollicitations auprès de la duchesse de Chàteauroux, il commandait en même temps la grande armée d'Allemagne en 1743; il tint alors celle d'Angleterre enfermée de tous côtés à Dettingen; il n'avait qu'à laisser tirer notre canon, le roi britannique et la nation capitulaient à notre volonté ; le maréchal de Noailles trouva moyen de nous faire battre et de se retirer derrière nos frontières. 11 abandonna l'empereur Charles VII à son mauvais sort et lui conseilla même une négociation honteuse qui ne réussit pas. De là, le maréchal continua à gouverner plus que jamais les affaires d'État et de la guerre. On renvoya en 1744 le secrétaire d'État des affaires étrangères; le maréchal joua le rôle de premier ministre pendant la campagne de 1744, mais le roi étant tombé fort malade à Metz, le maréchal alla commander en Alsace; il s'agissait de chasser le prince Charles que l'on tenait enfermé entre nous et le Rhin comme les Anglais l'étaient à Dettingen; M. de Noailles laissa encore sauver cet ennnemi sain et sauf sans lui tuer un seul homme.

En 1745 il commença à se montrer hautement

grand ami de la cour de Vienne ; il annonça à tous

ceux qui voulurent l'entendre que le grand-duc serait certainement élu empereur, il se laissait aller à tout l'honneur dont le flattait Talliance qu'il avait avec la maison de Lorraine, sa fille ayant épousé le prince Charles, grand-écuyer de France, quoique le gendre ne tînt pas grand compte du beau-père ni de la fille. M. de Noailles négocia alors beaucoup avec le marquis de Stainville, ministre du grand-duc de Toscane, il se vantait de procurer bientôt la paix à force de complaisances pour la reine de Hongrie, mais cette négociation fut infructueuse pour la paix et nous donna une réputation de faiblesse que nous ne méritions pas.

Il suivit le roi à la campagne de 1745. Il ne tint pas à lui à la bataille de Fontenoy que Sa Majesté ne fît retirer son armée avant la dernière charge qui décida pour la victoire; à toute occasion il désespérait de la république (grand crime chez les Romains); il criait que tout était perdu; il se donnait cependant de grands mouvements pour ne rien faire, n'étant chargé de rien, et cependant de trop encore dans le conseil. 11 servit le reste de la campagne dans le même goût.

A la fin de Tannée 1745, le roi de Sardaigne se trouva fort pressé par nos armées ; abandonné de ses alliés, il se livra au roi seul pour signer un traité avec Sa Majesté et avec l'Espagne. Le roi travailla lui-même cette affaire, et les mémoires en sont écrits de sa propre main; il fit un partage de Tltalie qui est un chef-d'œuvre de modération et de prévoyance. L'Italie eut été éternellement heureuse et florissante, la maison de France en eut l'honneur de l'exécution et l'infant d'Espagne l'étallissement qui lui

convenait sans préjudicier à la saine politique ni exciter la jalousie des nations.

La reine d'Espagne fut agitée des furies en voyant un tel traité; elle se montra jalouse, haineuse, ambitieuse et déraisonnable; elle prétendit qu'on faisait tort à l'infant en lui donnant trop peu et en agrandissant trop le roi de Sardaigne. Celui-ci avait prévu la résistance, mais le temps pressait; les A.utrichiens, délivrés de leur guerre avec le roi de Prusse, entraient en foule en Italie ; le roi de Sardaigne se voyait emporté une seconde fois; il attendit cependant deux mois et demi le consentement d'Espagne : la France se fit scrupule de le tromper comme en 1733 en rengageant dans une alliance qui pouvait lui être funeste. On donna avis à Sa Majesté Sarde que le commandant français à Asti était mal sur ses gardes, il le surprit, malgré la foi donnée ; cette entreprise réussit par delà ses espérances et le nouveau traité fut rompu au moment même où l'Espagne y souscrivait.

Lorsqu'on vit en France des dispositions certaines de l'Espagne à accéder au traité de Turin, on résolut de députer à Madrid un homme principal pour adoucir l'aigreur, montrer de la condescendance et travailler à tout le détail de l'exécution et des suites de ce traités.

Le maréchal de Noailles brigua cette ambassade et l'obtint. L'envoi d'un personnage qui sonnait plus qu'il ne pesait, duc, maréchal de France, grand d'Espagne, capitaine des gardes et ministre d'État, ne pouvait qu'illustrer une négociation d'ailleurs si facile dans les circonstances où on la destinait, mais le maréchal avait d'autres desseins personnels et confus en luimême; le sort servit bien ses intentions. Il partit

dans des circonstances fort différentes de celles oti il avait été nommé, mais on ne pouvait reculer sur cette mission qui avait plu à Philippe V.

J'ai dit qu'il avait depuis deux ans une grande passion dans le cœur pour la nouvelle maison d'Autriche, il la laissait éclater à tout propos dans le conseil, et en entretenait souvent le roi (qui est bon et accessible. Sa Majesté se familiarise trop et laisse trop libre champ de tout dire à ceux de ses courtisans auxquels elle est accoutumée et qui osent l'interrompre à propos); avec cela le maréchal, indigné de n'êtes pas premier ministre et de n'avoir pas le secret des affaires étrangères, prend à tâche de détruire toute la besogne des secrétaires d'État et la sape par des discours indécents quand il ne peut l'attaquer plus lourdement.

A cela se joignit chez lui une autre passion personnelle et tenant tout à l'amour-propre ; il s'était cru fort bien avec le roi de Sardaigne depuis la campagne de 1735, cependant il venait d'éprouver que ce prince s'était passé de lui et n'avait voulu traiter qu'à son insu, il en avait juré rancune éternelle.

Il forma donc le projet de porter la reine d'Espagne à un traité de paix particulier avec la reine de Hongrie en procurant l'établissement de l'infant aux dépens du roi de Sardaigne seul : par là il servait sa haine et celle de la reine d'Espagne contre la cour de Turin; il conservait à la reine de Hongrie, sa patronne, toutes ses possessions en Italie : projet le plus contraire à la politique française qu'il pût y avoir dans les circonstances dont il s'agit, puisque l'abaissement de la maison d'Autriche au profit de quelque prince que ce soit a dû être notre principe

depuis Charles-Quint et non de faire des acquisitions sur nos voisins qui peuvent dépouiller TAutriche, comme est le roi de Sardaigne .

Cependant les instructions données au maréchal de Noailles portaient précisément le contraire de ce qu'il voulait faire. Il fallait, disaient-elles, porter l'Espagne à une plus parfaite conciliation qu'on ne lui avait encore vue avec la France pour les opérations militaires, il fallait la porter à un établissement plus modéré pour l'infant D. Philippe vu les disgrâces que nous venions d'essuyer en Italie et la paix de Prusse; il fallait concerter un projet de campagne où les deux généraux, Maillebois et Gages, fussent plus autorisés que ci-devant et eussent carte blanche; il fallait enfin rapprocher l'Espagne du dessein d'entamer une nouvelle négociation avec la cour de Turin, seul moyen d'établir solidement les infants en Italie et notre supériorité prépondérante en Europe.

Au lieu de cela, le maréchal de Noailles, arrivant à Aranjuez avec son fils, le comte de Noailles, son aide dans toutes ses manœuvres fausses et hypocrites, a commencé par décrier le ministère français en toutes choses, sur les affaires générales et principalement sur les intérêts et l'affection pour l'Espagne. Il n'a eu (dit Tévêque de Rennes dans ses dépêches) que deux objets dans son ambassade : celui de discréditer l'ambassadeur ordinaire et ceux qui le dirigent, et celui de plaire aux passions de la reine d'Espagne afin d'en tirer des grâces pour lui-même. Véritablement sa faveur à Aranjuez prit d'abord un grand vol, et fit peur à tous les courtisans, jusqu'au marquis Scotti lui-même; il réussit à éloigner Tévêque de Rennes des moindres conversations d'affaires, et il

était défendu aux ministres espagnols de parler de rien à celui-ci tant que le maréchal a résidé en Espagne.

Il n'a parlé du traité de Turin du 25 décembre 1745 qu'avec toute l'horreur qu'en avaient conçue sa jalousie et l'aveugle ressentiment de la reine d'Espagne, et du roi de Sardaigne que comme d'un ennemi qu'il fallait écraser; il a composé divers mémoires ou projets de campagne et de passage en Italie dont Ton peut dire sans prévention que ce sont autant de chefs-d'œuvre d'extravagance. L'Espagne, (suivant ces projets) se devait désister de la conquête entière du Milanais que lui promettait le traité ridicule de Fontainebleau, mais c'était en supposant qu'on prendrait beaucoup davantage sur les possessions piémontaises, tant anciennes que nouvelles.

11 a travaillé utilement à décrier en Espagne le maréchal de Maillebois et le comte de Gages à cause du bon accord où celui-ci avait vécu avec le premier.

Il a réussi à lier avec la cour d'Espagne une correspondance étroite et secrète qui ne devait passer que par lui seul pour les temps qui suivraient son ambas- • sade.

11 a fait envoyer à Vienne l'abbé Grimaidi, lors ministre de Gênes, et qu'il a attaché à l'Espagne ; c'était pour une négociation secrète et très coupable, pour tramer la paix particulière de Madrid avec Vienne, mais le conseil de la reine de Hongrie les a amusés et s'en est moquée.

Pendant tout ce grand travail de M. de Noailles aux affaires politiques et militaires communes aux deux couronnes, les eflfets sensibles en ont été en Italie une déroute continuelle provenant de mauvaise

direction : les Espagnols se sont fait enfermer dans Parme et dans Plaisance par un entêtement insensé et prescrit de leur cour; Tinfant a appelé les Français qui se tenaient à Pavie, poste où l'on pouvait seul tenir avec sûreté, même avec gloire; nous avons eu celle de délivrer l'infant et les débris de Tarmée d'Espagne, mais il a fallu par là abandonner les Génois, le duc de Modène, le royaume de Naples et peu après toute communication avec l'Italie.

Pour le maréchal de Noailles, il a obtenu la Toison d'or pour son fils, une place de capitaine des gardes pour son neveu, et présents sur présents d'un grand prix pour lui-même ; c'est sur ces entrefaites et après de si mauvais services, si peu palliés, qu'il est revenu en France.

Il y a donc eu grande imprudence à employer un tel homme dans ces affaires, je dis imprudence, car on ne peut accuser de mauvais desseins ceux qui, en étant auteurs, en ont souffert plus que les autres. Il y a faute cependant à mépriser des circonstances qu'on croit inutiles; rien n'est indifférent en politique; on croit ne se servir par complaisance que d'un homme simplement inutile, il devient pernicieux par l'événement. Suivant cette grande raison, le maréchal de Noailles n'aurait jamais dû être chargé de commandement ni de ministère.

Page 1