‹ Maurice Leblanc la vie extravagante de balthazarChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les événements revêtent quelquefois les apparences du plus mauvais roman d'aventures

À proprement dire, Balthazar ne tomba pas malade, mais il profita d’un répit dans ses occupations pour faire de la chaise longue devant son tonneau.

Il avait d’ailleurs un peu de fièvre que Coloquinte combattait avec des infusions de plantes séchées par elle. Elle lui tâtait le pouls, lui lavait le visage à l’eau tiède, lui posait sur le front des compresses auxquelles il préférait la main fraîche et apaisante de la jeune fille, et souvent le berçait de paroles chuchotées qui prouvaient à quel point elle connaissait la nature de son maître et profitait de son enseignement.

— Dans quel état vous mettent les émotions trop fortes, monsieur Balthazar ! disait-elle d'une voix qui défaillait de tendresse, et en le regardant avec extase. Votre fièvre me désespère, et j'ai bien envie de pleurer. Soyez calme, je vous en supplie. Contrôlez les élans de votre cœur. Il faut attacher le moins d'importance possible aux buts que l’on poursuit, afin que la réussite ou l’insuccès ne vous ébranlent pas trop profondément.

Elle employait les expressions du professeur, et il semblait à Balthazar que c'était lui-même qui se donnait des conseils et dessinait les limites au-delà desquelles il n'y a qu'aventures et dangers pour les impressionnables de son espèce.

— Tu as raison, disait-il, tout en examinant avec elle le gracieux visage d’'Ernestine Henrioux.

Du portefeuille et des titres, pas un mot. Ils n'y songeaient point, et n'avaient même pas la curiosité d'en établir le compte exact. Une fois remisé dans les profondeurs de la serviette, derrière les brosses et les boîtes de cirage, cela ne représentait plus pour Balthazar que la principale des conditions imposées par M. Charles Rondot. Le jour où l'on se reverrait, de quel poids pèserait un tel argument !

— Mais croyez-vous que Mie Yolande vous rendra heureux ? disait Coloquinte en tremblant. Saura-t-elle ranger vos affaires, vous préparer votre café, et vous protéger contre un tas de petits tracas qui vous agacent et vous troublent ? Je souffrirais à en mourir si elle n’était pas digne de vous.

Les termes dont elle usaïit n’allaient pas au-delà de ses sentiments profonds. Mais tout semblait naturel à Balthazar de ce que Coloquinte pouvait lui offrir. Au juste, il n’y prêtait pas attention.

— Yolande est digne de moi, affirma-t-il naïvement. C'est une noble créature, comme on en voit dans les pièces de théâtre.

Un matin, il reçut de Mle Rondot ce message téléphonique : Venez sans perdre une minute. J e serai dans mon boudoir. Votre fiancée.

Il montra le message. Coloquinte ne dit pas un mot et tira du papier de soie qui l’enveloppait la redingote de cérémonie. Le haut-de-forme fut extrait de son carton, ainsi que le gant jaune beurre.

Trois fois elle rajusta la cravate blanche de Balthazar, puis elle le contempla des pieds à la tête. Un jeune dieu de la mythologie ne lui eût pas semblé plus beau ni plus élégant de tournure. Comment Mie Yolande ne l’eût-elle pas aimé !

Ils s’en allèrent. Au square des Batignolles, il installa Coloquinte et sa serviette sur un banc.

— Reste ici. Je suppose bien que Yolande a remporté la victoire, puisqu'elle s'intitule ma fiancée. Mais, tout de même, jene peux pas arriver avec l'argent. J e viendrai le chercher.

Il ne doutait pas d’ailleurs, M. Rondot s’absentant chaque matin, que l'entretien ne fût d’abord tout intime, et il dit à la domestique qui accourut à son coup de sonnette :

— Mademoiselle est dans son boudoir, n'est-ce pas ? — ]J e suppose, monsieur.

Il connaissait bien la pièce, pour y avoir donné à Yolande des leçons de philosophie quotidienne. On devait passer par la salle à manger. Il entra vivement et s'arrêta court. M. Rondot, rentré plus tôt qu'à l'ordinaire, déjeunait.

La stupeur de Charles Rondot fut telle qu'il resta la fourchette en l'air, la figure soudain violette et les lèvres agitées d'un bégaiement.

— Vous ! vous ! Je vous ai défendu... Vous n'êtes qu'un.

Balthazar refusa de savoir ce qu'il était. Il allongea le bras en souriant, comme s’il voulait dire :

— Attendez. Pas de gros mots. vous regretteriez. — Vous n'êtes qu'un.

Le bras de Balthazar insista :

— Un peu de patience. Vous allez être satisfait.

Mais, comprenant soudain qu'il y avait eu méprise et qu'il ne pouvait montrer la dépêche de Yolande, il s’écria tout de go :

— Mon père est retrouvé !.…]J'’ai un nom !...de l'argent !...

Charles Rondot avait enfin réussi à se détacher de sa chaise et avançait à petits pas élastiques, comme une bête fauve qui va s'élancer. Balthazar se hâta de dresser des obstacles.

— Beaucoup d'argent !... beaucoup... et puis un grand nom...le droit de rester couvert...

M. Rondot atteignait enfin le but. Son poing crispé chatouillait le menton de Balthazar, et il rugit, comme s'il avait enfin trouvé l'invective qu'il cherchait :

— Vous êtes un chenapan de la plus belle eau !

Balthazar chancela. M. Rondot avait une manière toute spéciale de le désarçonner par des expressions inattendues.

— Que signifie, monsieur ?.….

— Un chenapan de la plus belle eau, je le répète. Un individu qui traînait la savate il y a huit jours, et qui se vante d’avoir beaucoup d'argent, est un chenapan de la plus belle eau.

— Je puis vous affirmer que mon père... commença Baltha-

— Je me fiche de votre père.

— Le nom que je porte...

— Je me fiche de votre nom. Pour moi, vous êtes le chenapan Balthazar et, comme tel, recherché par la police.

Le professeur sursauta :

— Hein ? Qu'osez-vous dire ?

— Recherché par la police ! vociféra Charles Rondot. Deux inspecteurs sont venus ce matin me demander des renseignements sur vous, monsieur ! et je leur ai donné votre adresse, monsieur ! Villa des Danaïdes ! On va vous cueillir comme un chenapan…

Balthazar s’effondrait un peu plus à chaque insulte. Sous la poussée frénétique de l'ennemi, il reculait vers la porte du fond, comme s’il eût encore préféré les menottes de la police à la colère de Charles Rondot.

— Je te prie, papa, de ne pas toucher à un seul des cheveux de mon fiancé.

La porte s'était ouverte, et Yolande apparaissait, calme et majestueuse. Balthazar, ne doutant plus que le courroux de Charles Rondot ne se précipitât tout entier sur l'intruse, éprouva un grand soulagement. Pas un seul de ses cheveux ne serait touché. Quelle sécurité ! Mais il apprit, une fois de plus, que les choses se passaient à l'envers de ses prévisions. Charles Rondot, désemparé subitement et hors de combat, baïissa le nez, ainsi qu'un enfant pris en faute, et Yolande, dont l'assiduité à la Comédie-Française anoblissait encore les manières distinguées, tendit à son fiancé une main qu'il agrippa comme on s'accroche à une branche.

— Balthassar, dit-elle, avec la magnifique sonorité qu'elle donnait aux trois syllabes, Balthassar, j'ignorais que mon père fût là, et je viens d'apprendre le bruit de la discussion. Excusezmoi et ne m'en veuillez pas. Mais tenez compte, je vous en prie, de l'avertissement qu'il vous a donné. Vous êtes sous le coup d'une arrestation imminente.

— Mais c’est impossible, mademoiselle ! gémit-il éperdu.

— Balthassar, ce matin, mon père a communiqué votre adresse - et c’est ainsi que je l’ai connue - à deux inspecteurs

qui l'interrogeaient sur vous. Or, des fenêtres de ma chambre, on les voit tous deux dans la rue. Ils vous ont suivi.

— Mais pourquoi ?

— J'ai cru comprendre, Balthassar, qu'il s'agissait de vos accointances avec l'assassin Gourneuve et avec la bande des Mastropieds et qu'ils ont pour mission de vous conduire à la préfecture de police.

Il fut abasourdi et frissonna : « Gourneuve... Les Mastropieds. la préfecture de police... Ah ! je suis perdu... »

— Vous êtes sauvé ! s’écria-t-elle, du ton victorieux dont elle eût annoncé à Hernani qu'il était libre. Les magasins ont une sortie particulière sur la rue voisine. Suivez-moi, Balthassar.

Sous les yeux de Charles Rondot, lequel n'avait pas risqué un murmure de protestation, ils s'en allèrent comme des amants de théâtre qui, enlacés et marchant au pas, s’éloignent vers la toile de fond.

Ainsi furent franchis la salle à manger, puis le vestibule, puis des couloirs éclairés au gaz où leurs ombres touchaient de la tête au plafond. Une porte de service les arrêta.

— Ton front, Balthassar.

Balthazar Ôta son chapeau. Une grêle de baisers s’abattit sur son crâne.

Ensuite, d'un geste large, Yolande tira le verrou. — Va.

Le mot et le mouvement qui l'accompagna étaient empreints d’une telle solennité que toutes paroles et déclarations eussent amoindri la grandeur de l’adieu.

Ale

Balthazar ne se retourna même pas. Il aspirait à pleine poitrine l'air enivrant d'une liberté qu'il avait été sur le point de perdre. La tête droite, le cou hors du faux col, il ne voyait du spectacle des rues que la bande de ciel bleu tendue au-dessus d'elles.

Il rejoignit Coloquinte au square des Batignolles. Elle était pâle, comme si sa vie eût été en jeu.

— La police me recherche, les Danaïdes doivent être cer-

nées, dit-il, évoquant ainsi l'investissement d’une citadelle par des corps de troupes.

— Cernées !

— Oui, prenons le train.

— Mais ?.…

— Mais quoi ? N’avons-nous pas tout ce qu'il faut dans ta serviette ? fit Balthazar qui avait vu tant de choses sortir de cette serviette qu'elle lui semblait inépuisable en provisions de toute espèce ! Allons, tu es prête ?

Elle était prête à le suivre au bout du monde. Mais il ne remua pas, et elle vit son regard fixé sur un individu à forte moustache et d'aspect bourru qui s’avançait vers lui.

— Voici l'un des inspecteurs, dit-il entre ses dents. M. Rondot a trahi sa fille et les a lancés sur ma piste.

Et sa conviction était si forte qu'il annonça :

— C'est moi que vous cherchez, n'est-ce pas, monsieur l'inspecteur ? C'est bien moi, le sieur Balthazar ? Je suis à votre disposition.

À quoi bon résister ? la bataille était perdue. L'héroïsme de Yolande n'avait pu le sauver. Complice du nommé Gourneuve, affilié à la bande des Mastropieds, il sentait peser sur lui toutes

les puissances du monde, et s'étonnait qu'on ne lui rivât point à la cheville le boulet des forçats.

L'inspecteur, homme taciturne, n'eut donc pas besoin de donner des explications qu'on ne lui demandait pas. Coloquinte héla une automobile où elle s'installa sur le strapontin après les avoir fait monter tous les deux.

Jamais Balthazar ne lui parut plus admirable que durant ce trajet. Maître de lui, insensible à toutes ces petites tracasseries du mauvais sort, qu'il devait ramener évidemment à leurs justes proportions d'épisodes quelconques, il s'intéressait aux spectacles de la rue et critiquait l'allure imprudente du chauffeur. Coloquinte les yeux humides, lui embrassa les mains.

À la préfecture, ils montèrent deux étages.

— Baissez votre chapeau, souffla Coloquinte, et relevez le col de votre vêtement.

— Pourquoi donc ?

— Il y a toujours des photographes à la porte des juges.

— Et après ? dit Balthazar avec défi. Ils verront comment se tient un honnête homme.

— Ah ! monsieur Balthazar, dit-elle, vous êtes encore supérieur à œæ que je croyais.

Il se redressa. Il eût posé devant tous les appareils du monde. Mais il n’y avait pas de photographes. Un huissier les accueillit et les introduisit dans un somptueux cabinet de travail orné d’un bureau ministre, au-dessus duquel se penchaïit une tête magnifiquement pommadée.

— Affaire Balthazar, monsieur le directeur.

— Faites asseoir, dit la tête. Mon porto est là, ] oseph ?

— À côté de vous, monsieur le directeur.

AS

— Merci. Laissez-nous.

Il continuait à lire un dossier. Sa main ornée de bagues balançait un lorgnon d'or.

Assis l’un près de l’autre, Balthazar et Coloquinte ne bougeaient pas. Les nattes de la jeune fille pointaient hors de sa toque. Anxieusement, elle scrutait le visage de Balthazar.

Il chuchota :

— Qu'est-ce que c'est que Gourneuve ?

— Gourneuve ?

— Oui, on m'accuse d’être son complice.

— Sais pas.

— Et la bande des Mastropieds ? Tu en as entendu parler ? — ]J amais.

— Moi non plus, fit-il, et je ne comprends pas pourquoi on me jette en prison.

Elle tira un flacon de sels de sa serviette et le lui offrit. Il refusa. Prêt à toutes les luttes, armé de pied en cap, il épiait l'attaque imminente de l'ennemi et regardait cette tête luisante de pommade. La raie, droite et régulière comme une avenue du parc, commençait à la nuque même, divisait, jusqu’au milieu du front, les plates-bandes bien nivelées de la chevelure, passait entre les sourcils touffus, et se prolongeait au milieu d'une barbe symétrique, taillée comme un double buisson.

M. le directeur releva cet ensemble harmonieux et le contempla dans deux miroirs, l'un planté devant lui comme un chevalet, l’autre accroché derrière lui, à la muraille, et qui reflétait les images absorbées par le premier.

Puis il savoura lentement deux gorgées de porto, et, sans quitter son verre, demanda :

— Vous êtes bien monsieur Balthazar ?

Le mot monsieur emplit Balthazar et Coloquinte de contentement.

— Oui, monsieur le directeur.

— Et mademoiselle ?

— C'est ma dactylographe. On nous a menés ici ensemble, pour des raisons que j'ignore, de même que j'ignore les motifs pour lesquels on me jette en prison.

Deux petites gorgées, et M. le directeur protesta :

— En prison ! Mais vous n'êtes pas en prison. Le fonctionnaire que je suis n’est pas un geôlier, mais un simple administrateur, en l'occurrence porte-parole de M. le préfet.

Il était toute courtoisie et toute aménité. L'’ordonnance de sa tête lui ordonnait une bienveillance continuelle. Un tel homme ne devait exprimer que des choses agréables.

Coloquinte laissa échapper un petit rire, Balthazar se détendit. Il n’était pas question de prison, ni de menottes, ni de boulet de fer à la cheville.

M. le directeur huma un peu de porto, et s'étant assuré, grâce au jeu des miroirs, que sa raie ne remuait pas, il articula posément :

— Me sera-t-il permis de vous adresser, au nom de M. Ile préfet, quelques questions, et voudrez-vous y répondre aussi nettement que possible ?

— Comment donc, monsieur le directeur !

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