LE MOULIN A EAU, GUÉ-DU-LOIR; LOIR-ET-CHER (1Y
pêche de Port-Ivy, dans une petite crique animée de barques aux voiles jaunes ou brunes. Ainsi, en traversant une langue de terre de quelque quinze cents mètres, il passait du grandiose au suave, heureux de dessiner, de peindre, de se reposer à lire ses livres préférés dans sa
maison ornée de vieux bahuts bretons, égayée de faïences, à composer, vers les derniers temps, des tableaux de fleurs, enfin à se mêler familièrememt aux conversations des paysans et des pêcheurs, bien carré d’épaules, la tête en avant, l'air à la fois bon garçon, narquois, bienveillant, et un peu bourru, trinquant sans façons et tirant de sa bonne pipe de confiantes bouffées.
En 1914, par une assez curieuse coïncidence, il jetait, dans une note que nous supposons la conclusion de ses « propos de peintre », un regard en arrière sur le chemin parcouru par lui et les artistes de son époque. Il considérait que leur œuvre, inexpérimentée au début, s'était fortifiée de qualités acquises, et que le succès qu'elle commençait d'obtenir était légitime. Il espérait que dans l'avenir on distinguerait une cohésion dans ce mouvement accompli, disait-il, « dans une période difficile ».
« Nous étions, ajoutait-il fièrement, il est bon qu'on le sache, amoureux de notré art, de la vie; ettdé la oie de vivre. » Cependant, il concluait par ces paroles-qui semblent tracer une démarcation très accentuée entre eux et les générations qui allaient suivre; vue d’une justesse frappante sur un état d'esprit virtuellement terminé, ainsi que sur celui qui commençait à se camper sur la négation, peut-être sur l'ignorance, de tout l'effort des aînés, de tout l'héritage des anciens :
« Je sais qu'un fond de tristesse fut inhérent à nos années de jeunesse passées dans la crainte, dans la douleur. Nous eûmes, de ce fait, une certaine timidité. Malgré une volonté tenace, nous doutions de nous-mêmes, et ce sera peut-être notre plus bel éloge. »
Le lendemain, c'était la guerre. Le commencement
: Si ’ ? 5 ’ 4 . à , u de l’année s'était passé à peindre des fleurs éclatantes et des natures mortes d'une robustesse exceptionnelle,
L'INONDATION, GUÉ-DU-LOIR, LOIR-ET-CHER CFO nor
puis des vues de la presqu'île, de la Rance*a-Dinan/, de la baie de Saint-Servan, des gorges et des cascades en Savoie. |
Dès 1915, les tableaux de ravage et de mort le hantent. J1 va peindre les ruines, à peine refroidies, de Senlis: et il trace d'imagination, mais avec sa profonde
connaissance de la mer, la catastrophe du Bouvet et le torpillage de la Provence. De ces mêmes sujets, ainsi que du champ debataille de la Marne, Barcy, Villeroy, la tombe de Charles Péguy, il exécute des aquarelles et des eaux-fortes.
En passant par Paris, soit en se rendant vers les désastres, soit au retour vers Kerhostin, où il trouvera un apaisement dans quelques sujets favoris, il a l’occasion de visiter le Louvre désert, le Louvre aux murs dénudés, sauf des très grandes pages que l’on n'a pas encore eu le temps ni les moyens de soustraire à leurs risques. La Vénus de Milo n'est plus sur son piédestal; la Victoire de Samothrace est murée dans une sorte de casemate; le Naufrage de la Méduse, tout seul dans sa salle, lui paraît plus beau, et il note avec un peu d'humour que la collection Chauchard n’est pas partie pour les régions méridionales.
Tout cela ne suffit pas à son activité, pas plus que Îles tableaux du Finistère et du Morbihan qu'il peint pendant cètte longue année d'attente de 1916 -"Ipettientmmsen 1917, réaliser un désir obstiné de voir et de dessiner la guerre; 1l obtient l’autorisation d'accompagner son ami Ch. Le Goffic à Dunkerque, à Nieuport, à Dixmude et le résultat sera un beau et saisissant album. Dans une page tracée à la hâte, le 9 mai, il fixe les impressions-deson excursion à Nieuport, et il se montre là non moins peintre que, cette fois, véritable écrivain. Ces lignes, qui témoignent de la vivacité de son émotion, valent la peine d’être transcrites.
« Grise, comme un lièvre qui se sauve le long du fossé, l'auto roulait à l'abri du camouflage remplaçant un
bois détruit. Le soleil pointait à l’horizon inondé. Son disque rouge surnageait, quand surgit tout à coup la tragique silhouette de la ville dévastée. Des arbres semblant
LEMLOÏIR OA PONCÉT SARTHE (TOI).
morts, dénudés, immenses bâtons, se dressaient au milieu des ruines, pans de murs, toits troués, vestiges de l’église, fers tordus de l'usine à gaz. L’être humain était absent. C'était le silence et la désolation. Les seuls espaces libres couverts de petites croix indiquaient les places où reposent
ceux qui défendirent Nieuport bombardée depuis deux années sans aucun répit.
« La nature s'éveillait par ce beau matin de printemps. Mais le bruit semblait à jamais étouffé. Un homme, rasant