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MADAME DE SABLÉ
ADAME de Sablé appartient à la brillante pléiade des grandes dames du dix-septième siècle dont les maris ne nous sont restés connus que par le nom qu'ils avaient donné à leur femme. De tous ces maris de femmes illustres, le plus obscur est sans contredit Philippe^Emmanuel de Laval, marquis de Sablé^ de la grande famille des Montmorency, fils et gendre de maréchaux de France. Ses seuls mérites étaient sa naissance et sa for-
tune; mais il ne sut sauvegarder ni l'une ni l'autre : il dissipa la plus grande partie de ses biens dans des liaisons indignes du nom qu'il portait, indignes surtout de la femme de bien dont il avait lié la destinée à la sienne.
Quant à Madeleine de Souvré, marquise de Sablé par un mariage dans lequel son goût n'avait pas été consulté, elle n'en conserva pas moins à son mari la fidélité qu'elle lui avait jurée.
A une époque où la galanterie était tout à fait de mise^ elle fut le plus parfait modèle de toutes les vertus domestiques. Jolie^ et partout réputée pour rêtre^ comblée d'hommages d'autant plus dangereux qu'ils s'adressaient en même temps à son esprit et à sa beauté^ elle sut résister aux séductions qui l'environnaient, et auxquelles il lui eût été d'autant plus facile de s'abandonner que la société de son temps ^ si indulgente aux erreurs de ce genre^
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n'eût pas manqué d'en rejeter entièrement la faute sur les déportements de son mari. Tous ses contemporains sont d'accord pour témoigner de sa vertu, si pourtant l'on en excepte Tallemant des Réaux, dont la langue de vipère aime à se promener sur toutes les répu^ tations. Seulement Madame de Sablé avait cinquante ans à l'époque où il l'accuse d'une intrigue amoureuse avec René de Longueil^ président au Parlement de Paris, et l'absurdité d'une telle supposition montre quel degré de confiance on doit accorder aux allégations de l'auteur des Historiettes.
// faut le dire aussi^ Madame de Sablé ^ malgré toute l'affabilité de son caractère^ était une nature froide^ plutôt faite pour l'amitié que pour l'amour. L'amitié était pour elle la suprême expression de la tendresse.
Pratiquer l'amitié fut la grande occupation de sa vie, la définir fut le but principal des quelques lignes dans les-
quelles elle a fixé ses pensées. Elle en parlait souvent dans le cercle littéraire que son esprit distingué avait réuni autour d'elle; elle en discuta beaucoup avec le célèbre auteur des Maximes, et sur ce points comme sur tant d'autres^ elle fut en désaccord avec lui. Pour le duc de La Rochefoucauld, qui ne connaît pas de tempérament à la perversité humaine, il n'existe pas de véritable amitié. Aussi écoutons-le :
ce Ce que les hommes ont nommé « amitié n'est qu'une société, qu'un « mesnagement réciproque d'interests, « et qu'un eschange de bons offices; ce « n'est enfin qu'un commerce oii l'amour « propre se propose toujours quelque « chose à gagner '. »
Madame de Sablé ne se fait pas non plus illusion sur l'amitié; elle convient
I. Voir notre édition in-8^ des Maximes de La Roeheftmcàuld (1868), maxime 83, page 3i.
^e la plupart du temps il y a lieu d'en suspecter la sincérité.
« La société, dit-elle, et mesme c< l'amitié de la plupart des hommes^ « n'est qu'un commerce qui ne dure, « qu'autant que le besoin, — Quoique a la plupart des amitié^ qui se trou- « vent dans le monde ne méritent point « le nom d'amitié, on peut pourtant en a user selon les besoins, comme d'un « commerce qui n'a pas de fonds cera tain, et sur lequel on est ordinaire- « ment trompé ' . »
Mais pour cela Madame de Sablé n'abandonne pas la cause de l'amitié.
Elle sait bien que la véritable amitié existe, puisqu'elle la sent et qu'elle la pratique; aussi quelle définition lui en dictent et son cœur et son bon sens :
« L'amitié est une espèce de vertu « qui ne peut estre fondée que sur l'es--