DES EXEMPLES
Quelque différence qu'il y ait entre les bons et les mauvais exemples, on trouvera que les uns et les autres ont presque également produit
2lb REFLEXIONS DIVERSES
de méchans effets; je ne sais mesme si les crimes de Tibère et de Néron ne nous éloignent pas plus du vice que les exemples estimables des plus grands hommes ne nous approchent de la vertu. Combien la valeur d'Alexandre a-t-elle fait de fanfarons ! Combien la gloire de César a-t-elle autorisé d'entreprises contre la patrie ! Combien Rome et Sparte ont-elles loué de vertus farouches ! Combien Diogene a-t-il fait de philosophes importuns, Ciceron de babillards, Pomponius Atticus de gens neutres et paresseux, Marins et Sylla de vindicatifs^ Lucullus de voluptueux, Alcibiade et Antoine de débauchés, Caton d'opiniastres ! Tous ces grands originaux ont produit un nombre infiny de mauvaises copies. Les vertus sont frontières des vices; les exemples sont des guides qui nous égarent souvent, et nous sommes si remplis de fausseté, que nous ne nous en servons par moins* pour nous éloigner du chemin de la vertu que pour le suivre.
DE l'incertitude DE LA JALOUSIE
Plus on parle de sa jalousie, et plus les endroits qui ont déplu paroissent de differens costez; les moindres circonstances les changent, et font toujours découvrir quelque chose de nouveau. Ces nouveautez font revoir , sous d'autres apparences , ce qu'on croyoit avoir assez vu et assez pesé ; on cherche à s'attacher à une opinion, et on ne s'attache à rien; tout ce qui est de plus opposé et de plus effacé se présente en mesme temps; on veut haïr et on veut aimer, mais on aime encore quand on hait, et on hait encore quand on aime. On croit tout, et on doute de tout; on a de la honte et du dépit d'avoir creu et d'avoir douté; on se travaille incessamment pour arrester son opinion, et on ne la conduit jamais à un lieu fixe.
Les poètes devroient comparer cette opinion à la peine de Sisyphe, puisqu'on roule aussi inutilement que luy un rocher par un chemin pénible et périlleux; on voit le sommet de la montagne, on s'efforce d'y arriver; on l'espère
quelquefois, mais on s'y arrive jamais. On n'est pas assez heureux pour oser croire ce que l'on souhaite, ny mesme assez heureux aussi pour estre asseuré de ce qu'on craint le plus; on est assujetti à une incertitude étemelle, qui nous présente successivement des biens et des maux qui nous échappent toujours.