DES MODELES DE LA NATURE. . 21I
qu’elles imitent les règles des grands peintres, pour nous donner des tableaux parfaits de ce qu’elles veulent représenter. Elles choisissent un sujet, et s’attachent au plan qu’elles se sont proposé; elles disposent de la naissance, de l'éducation, des qualités naturelles et acquises, des temps, des conjonctures, des amis, des ennemis; elles font remarquer des vertus et des vices, des actions heu reuses et malheureuses; elles joignent même de petites circonstances aux plus grandes, et les savent placer avec tant d’art que les actions des hommes et leurs motifs nous paraissent toujours sous la figure et avec les couleurs qu’il plaît à la nature et à la fortune d'y donner.
Quel concours de qualités éclatantes n’ont-elles pas assemblé dans la personne d’Alexandre, pour le montrer au monde comme un modèle d’élévation d'âme et de grandeur de courage! Si on examine sa naissance illustre, son éducation, sa jeunesse, sa beauté, sa complexion heureuse, l'étendue et la capacité de son esprit pour la guerre et pour les sciences, ses vertus, ses défauts même, le petit nombre de ses troupes, la puissance formidable de ses ennemis, la courte durée d’une si belle vie, sa mort et ses successeurs, ne verra-t-on pas l’*industrie et l'application de la fortune et de la nature à renfermer dans un même sujet ce nombre infini de diverses circonstances ? Ne verra-t-on pas le soin particulier qu’elles ont pris d’arranger tant d'événements extraordinaires, et de les mettre chacun dans son jour, pour composer un modèle d’un jeune conquérant, plus grand encore par ses qualités personnelles que par l'étendue de ses conquêtes ?
Si on considère de quelle sorte la nature et la fortune nous montrent César, ne verra-t-on pas qu'elles ont suivi un autre plan, qu’elles n’ont renfermé dans sa personne tant de valeur, de clémence, de libéralité, tant de qualités militaires, tant de pénétration, tant de *facilité d'esprit et de mœurs, tant d’éloquence, tant de grâces du corps, tant de supériorité de génie pour la paix et pour la guerre, ne verra-t-on pas, dis-je, qu’elles ne se sont assujetties si longtemps à arranger et à mettre en œuvre tant de talents extraordinaires, et qu’elles
n’ont contraint César de s’en servir contre sa patrie, que pour nous laisser un modèle du plus grand homme du monde, et du plus célèbre usurpateur ? Elle le fait naître? *particulier dans une république maïtresse de l’univers, affermie et “soutenue par les plus grands hommes qu’elle eût jamais produits; la fortune* choisit parmi eux ce qu'il y avait de plus illustre, de plus puissant et4 de plus redoutable pour les rendre ses ennemis; elle le réconcilie pour un temps avec les plus considérables pour les faire servir à son élévation; elle les éblouit et les aveugle ensuite, pour lui faire une guerre qui le conduit à la souveraine puissance. Combien d’obstacles ne lui a-t-elle pas fait surmonter! De combien de périls sur terre et sur mer ne l’a-t-elle pas garanti, sans jamais avoir été blessé! Avec quelle persévérance la fortune n’a-t-elle pas “soutenu les desseins de César et détruit ceux de Pompée! Par quelle *industrie n’a-t-elle pas disposé ce peuple romain, si puissant, si fier et si jaloux de sa liberté à la soumettre à la puissance d’un seul homme ! Ne s’est-elle pas même servie des circonstances de la mort de César pour la rendre convenable à sa vie ? Tant d’avertissements des devins, tant de prodiges, tant d'avis de sa femme et de ses amis ne peuvent le garantir, et la fortune choisit le propre jour qu’il doit être couronné dans le Sénat pour le faire assassiner par ceux mêmes qu'il a sauvés, et par un homme qui lui doit la naissance 6.
2. G (seul) : E/les le font naître. La leçon que nous donnons (et qui est commune aux manuscrits 325 bis et Chapet, et à Barthélemy) peut surprendre parce que le pronom e// ne renvoie grammaticalement à rien; en fait il s’agit de la nature, opposée à la fortune (La nature le fait naître. la fortune choisit...).