LE CARDINAL DE RICHELIEU
Conseil. Ce changement d'opinion de Monsieur de Luçon surprit le maréchal d’Ancre, et l’obligea de lui dire avec quelque aigreur qu'il s'étonnait de le voir passer si promptement d’un “sentiment à un autre tout contraire; à quoi Monsieur de Luçon répondit ces propres paroles, que les nouvelles *rencontres demandent de nouveaux conseils. Mais jugeant bien par là qu'il avait déplu au maréchal, il résolut de chercher les moyens de le perdre; et un jour que Déageant® l'était allé trouver pour lui faire signer quelques “expéditions, il lui dit qu’il avait une affaire importante à communiquer à M. de Luynes, et qu'il souhaitait de l’entretenir. Le lendemain, M. de Luynes et lui se virent, où Monsieur de Luçon lui dit que le maréchal d’Ancre était résolu de le perdre, et que le seul moyen de se garantir d’être opprimé par un si puissant ennemi était de le *prévenir. Ce discours surprit beaucoup M. de Luynes, qui avait déjà pris cette résolution, © ne sachant si ce conseil, qui lui était donné par une créature du maréchal, n’était point un piège pour le surprendre et pour lui faire découvrir ses sentiments. Néanmoins Monsieur de Luçon lui fit paraître tant de zèle pour le service du Roi et un si grand attachement à la ruine du maréchal, qu'il disait être le plus grand ennemi de l’État, que M. de Luynes, persuadé de sa sincérité, fut sur le point de lui découvrir son dessein, et de lui communiquer le projet qu'il avait fait de tuer le maréchal ; mais s’étant retenu alors de luien parler, il dit à Déageant la conversation qu'ils avaient eue ensemble et l’envie qu’il avait de lui faire part de son secret ; ce que Déageant désapprouva entièrement, et lui fit voir que ce serait donner un moyen infaillible à Monsieur de Luçon de se réconcilier à ses dépens avec le maréchal, et de se joindre plus étroitement que jamais avec lui, en lui découvrant une affaire de cette conséquence : de sorte que la chose s’exécuta, et le maréchal d’Ancre fut tué sans que Monsieur de Luçon en eût connaissance6. Mais les conseils
s. Guichard Déageant de Saint-Marcellin, qui participait aux intrigues du duc de Luynes.