LE COMTE D'HARCOURT
L E soin que la fortune a pris d’élever et d’abattre le mérite des hommes est connu dans tous les temps, et il y a mille exemples du droit qu’elle s’est donné de mettre le prix à leurs qualités, comme les souverains mettent le prix à la monnaie, pour faire voir que sa marque leur donne le cours qu’il lui plaît?. Si elle s’est servie des talents extraordinaires de Monsieur le Prince et de M. de Turenne pour les faire admirer”, il paraît qu’elle a respecté leur vertu et que, tout injuste qu’elle est, elle n’a pu se dispenser de leur faire justice. Mais on peut dire qu’elle veut montrer toute l'étendue de son pouvoir lorsqu'elle choisit des sujets médiocres pour les égaler aux plus grands hommes. Ceux qui ont connu le comte d'Harcourt conviendront de ce que je dis, et ils le regarderont comme un chef-d'œuvre de la fortuné, qui a voulu que la postérité le jugeût digne d’être comparé dans la gloire des armes aux plus célèbres capitaines. Ils lui verront exécuter heureusement les plus difficiles et les plus glorieuses entreprises. Les succès des îles Sainte-Marguerite4, de Casal, le combat de la Route, le siège de Turin, les batailles gagnées en Catalogne, une si longue suite de victoires étonneront les siècles à venir. La gloire du comte d’'Harcourt sera en balance avec celle de Monsieur
LE COMTE D'HARCOURT. Publié pour la r'e fois dans l’appendice au tome J de l'édition G.EF, d’après le manuscrit 325 bis.
r. Le manuscrit ne comporte pas de titre. — Il s’agit de Henri de Lorraine, comte d'Harcourt (1601-1666). La Rochefoucauld ne l’aimait pas parce que pendant la Fronde il s'était battu contre Condé; dans ses Mémoires, il parle, comme ici, de la « fortune » qui favorisa ce général (éd. G-E-F, t. IT, pp. 340 et 348).
2. Cf. MS 67, où La Rochefoucauld emploie la même image, et attribue aux rois eux-mêmes le pouvoir qu'il attribue ici à la fortune.
3. Cf. le parallèle de Condé et de Turenne contenu dans la réflexion 14 (p. 213).
4. On dit aujourd’hui iles de Lérins (Sainte-Marguerite et Saint- Honorat).
s. Toutes ces victoires furent remportées sur les Espagnols, et la Savoie, de 1637 (iles de Lérins) à 1645 (campagne de Catalogne).
le Prince et de M. de Turenne, malgré les distances que la nature a mises entre eux; elle aura un même rang dans l’histoire, et on n’osera refuser à son mérite ce que l’on sait présentement qui n’est dû qu’à sa seule fortune.
Lee l'édition des Grands Écrivains, l’habitude s’est établie de joindre aux œuvres morales de La Rochefoucauld le portrait qu’il a composé de lui. Ce portrait a vu le jour pour la première fois en 1659, dans un Recueil des Portraits et Éloges en vers et en prose dédié à Son Altesse Royale Mademoiselle, qui fut publié par les éditeurs Sercy et Barbin,
et qui parut simultanément, avec un achevé d'imprimer du
25 janvier, en deux formats (in-12 et in-8°)!. La date de composition n’en est pas connue ; l'expression guelque jeune que je sois inciterait à la placer bien avant 1659, car à quarante-six ans on ne se déclarait guère jeune au XVII* siècle, mais de
toute manière l’allusion que l’auteur fait à ses malheurs ne
permettrait pas de la situer avant la Fronde; si l’on voulait considérer comme une indication précise la phrase où il dit qu’il a à peine ri trois ou quatre fois depuis trois ou quatre ans, on serait tenté de proposer la date de 1655 ou 1656, soit trois ou quatre ans après la cruelle année 1652; mais tout cela reste fort hypothétique.
Il n’existe pas de manuscrit de ce portrait. Le seul qui ait été signalé se trouvait dans ce manuscrit du XVIN* siècle, appartenant à la Bibliothèque de Vitry-le-François, aujourd’hui détruit, dont nous avons parlé à propos des Réflexions diverses : on se rappelle que les épreuves d’une édition abandonnée, l'édition Herbert, permettent d’en connaître le texte?. La version du portrait que l’on y trouvait présentait, de même que celle de l'édition Brotier (1789), qui en était très proche,
r. Le portrait se trouve au tome I (pp. 116-124 de l'édition in-r2, pp. 618-630 de l'édition in-8°). Il existe entre les deux éditions une légère différence de texte, qui sera signalée en note.
>. Cf. la notice des Réflexions diverses, p. 178.
quelques variantes par rapport aux texte du recueil de 1659; on les trouvera dans les notes.
L'habitude s’est établie aussi de joindre à ce portrait ceux de La Rochefoucauld par Retz et de Retz par La Rochefoucauld. Nous avons déjà donné ce dernier à sa place normale, c'est-à-dire en appendice aux Réflexions diverses, comme le veut le manuscrit 325 bis'. Quant à celui de La Rochefoucauld par Retz, nous en reproduirons le texte en note”.