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Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé

E vous suis infiniment obligé, Madame, de m'avoir donné } la pièce que je vous renvoie, et encore que je n’aie eu que

le loisir de la parcourir dans le peu de temps que vous m'avez prescrit pour la lire, je n’ai pas laissé d’en retirer beaucoup de plaisir et de profit, et une estime si particulière pour l’auteur et pour son ouvrage qu’en vérité je ne suis pas capable de vous la bien exprimer.

L'on voit bien que ce faiseur de maximes n’est pas un homme nourri dans la province, ni dans l’Université; c’est un homme de qualité qui connaît parfaitement la cour et le monde, qui en a goûté autrefois toutes les douceurs, qui en a aussi senti souvent les amertumes, et qui s’est donné le loisir d’en étudier et d’en pénétrer tous les détours et toutes les finesses. Mais outre cela, comme la nature lui a donné cette étendue d'esprit, cette profondeur et ce discernement, joint à la droiture, à la délicatesse et à ce beau tour dont il parle en quelques

endroits de cet écrit, il ne faut pas s'étonner s’il a prononcé \

si judicieusement sur des matières qu'il avait si parfaitement connues.

Lettre 35. — Portefeuilles Vallant, t. Il, fol. 172-174. Encore un | lettre dont le contenu indique formellement qu’elle est antérieure |

à la publication des Maximes.

Pour ce qui est de l’ouvrage, c’est à mon sens la plus belle et la plus utile philosophie qui se fit jamais; c’est l’abrégé de tout ce qu’il y a de sage et de bon dans toutes les anciennes et nouvelles sectes des philosophes, et quiconque saura bien cet écrit n’a plus besoin de lire Sénèque, ni Épictète, ni Montaigne, ni Charron, ni tout ce qu’on a ramassé depuis peu de la morale des sceptiques et des épicuriens. On apprend véritablement à se connaître dans ces livres, mais c’est pour en devenir plus superbe et plus amateur de soi-même; celui-ci nous fait connaître, mais c’est pour nous mépriser et pour nous humilier ; c’est pour nous donner de la défiance et nous mettre sur nos gardes contre nous-mêmes et contre toutes les choses qui nous touchent et nous environnent; c’est pour nous donner du dégoût de toutes les choses du monde et nous en détacher, nous tourner du côté de Dieu, qui seul est bon, juste, immuable et digne d’être aimé, honoré, et servi. On pourrait dire que le chrétien commence où votre philosophe finit, et l’on ne pourrait faire une instruction plus propre à un catéchumène, pour convertir à Dieu son esprit et sa volonté; et cela me fait souvenir d’une excellente comparaison, que j'ai autrefois lue dans une épître de Sénèque! : C’est une chose bien étrange, dit-il, de considérer un enfant, pendant les neuf mois qu'il demeure dans le ventre de sa mère, avant que de venir au monde; il a des yeux, et ne voit point; il a des oreilles, et il n'entend point; il ne sait ce qu’il doit devenir; il n’a aucune connaissance de la vie en laquelle il doit entrer. Que si cet enfant pouvait raisonner, n'est-il pas vrai qu’il jugerait bien que toutes ces facultés et tous ces organes ne lui sont pas donnés en vain par la nature? que puisqu'il a une bouche :il ne doit pas prendre la nourriture comme une plante? que puisqu'il a des pieds, des mains et des bras, il n’est pas dans l'existence des choses pour être toujours en la forme d’une boule, parmi des ordures, dans une prison étroite et ténébreuse? et, de ces réflexions, il viendrait assurément à la connaissance de la vie qu’il doit mener sur la terre. Il en est de même, dit Sénèque, de l’état des hommes qui sont en cette vie présente, à l’égard de la future : ils ressemblent, pour la plupart, à ces enfants faibles et impuissants dont nous venons de parler; ils vivent sans réflexion; ils se laissent conduire à la coutume; ils s’abandonnent à leurs passions; mais s'ils

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