KLEBER ET MARIGNY
Kléber secondait Marigny. Lorsque la légion des Francs tentait une expédition sérieuse, il envoyait, pour la soutenir, de petits détachements du camp retranché. Si Tentreprise exigeait un renfort considérable, il la dirigeait en personne. C'est au siège de Mayence qu*a débuté le plus glorieux des enfants de Strasbourg, ce Kléber qui, selon le mot de Bonaparte, grandissait de quelques coudées au milieu de la mitraille. Dès le mois d'avril 4793, sa crinière de lion, sa taille athlétique, son tempérament robuste, sa bonhomie mêlée de finesse, Tascendant qu'il exerce sur son entourage, le sang-froid qu'il allie à la fougue, sa vive et pénétrante intelligence, son génie guerrier qui s'excite et s'enflamme au fort du danger, toutes ces qualités physiques et morales qui font de Kléber le type accompli de l'Alsacien français, le mettent au premier plan et attirent les regards. Les grenadiers du Calvados qu'il emploie aux travaux de terrassement ne se plaignent pas des fatigues qu'il leur impose; ils l'aiment, ils l'admirent, ils vantent sa justice et son activité. Les officiers de la garnison sentent qu'une âme vigoureuse gouverne ce corps vigoureux et reconnaissent en lui l'étoffe d'un grand capitaine. Un d'eux regrette qu'il n'ait pas conduit l'expédition de Mosbach ni la sortie de Marienborn. « Je ne sais que lui, dit-il à deux reprises, qui fût capable de régler la marche et les mouvements de tant de corps différents. » Les ennemis dressaient son horoscope et le jugeaient destiné à s'élever très haut. Kléber, écrit un Saxon qui s'entretint avec lui, « est un homme de grands
inlrépidité, par l'exemple, et que je regrette infiniment. Puisse Marigny, son émule, être préservé du même sort ! » Le 25 décembre, Merlin fit décréter que le père de Marigny conserverait le cheval que montait son fils au siège d'Angers [Mo»,, 26 décembre 1793).
talents militaires, qui s'entend à son métier et qui jouera certainement un rôle* ».
Il s'était déjà tiré de la foule. Adjudant-major du 4« des volontaires du Haut-Rhin, puis lieutenant-colonel en second, il menait et entraînait le bataillon commandé en chef par l'ignorant Dumoulin. Chargé, pendant l'hiver de r/92, de surveiller la rive gauche du Rhin de Mayence à Nieder-Ingelheim, il avait, d'abord à Budenheim, puis à Mombach, déployé dans celte lâche une prudence et une énergie qui lui valurent les éloges de Gustine. Il demandait avec instance des pièces françaises au lieu des pièces mayençaises qu'il ne pouvait employer à cause de leurs roues pourries et de leur inécanisme absurde. Il méditait un coup de main sur le poste d'Ellfeld et s'engageait, grâce à des espions dont il était sûr, à tromper la vigilance des ennemis. On dit même qu'il avait créé une compagnie de bateliers et comme une petite marine qu'il cacha dans une anse, et qu'une nuit il passa le Rhin, enleva les sentinelles, fit prisonniers quelques Prussiens qui dansaient à l'auberge, et s'excusa galamment auprès des dames d'avoir troublé la fête «.
Reubell, son compatriote, et Merlin se prirent d'amilié pour le vaillant officier. Ils le promurent, le 6 avril, au grade d'adjudant-général chef de brigade, et, de concert avec d'Oyré, le chargèrent de la défense des ouvrages extérieurs de Mayeuce. Kléber avait sous ses ordres neuf
» Reynaud, Merlin, I, 194-195; Mém.^ du général X***; Czetlrilz, 259 et 274. (Ce dernier ajoute que Kléber avait sur lui de belles cartes du pays.)
» Pajol, KUber, 1877. p. 13-20; Reynaud, Merlin, I, 194 ; Decaen ; il semble avoir été membre du club de Mayence ; le Verzeichniss indique, du moins, parmi les clubisles KUber, frantôs. Volont.
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bataillons d'iofanterie et cent cavaliers. Il établit son quartier général au fort Sainte-Elisabeth, dont il se réserva le commandement particulier, et pour mieux encourager ses troupes et gagner leur confiance, il logea sous une lente. Il fit nommer dans les autres forts des officiers de son choix. Trois capitaines de grenadiers, résolus et pleins d'ardeur. Dubreton, Sainte-Suzanne, de Nattes jeune, défendirent, le premier, le fort Saint- Charles ; le deuxième, le fort Saint-Philippe ; le troisième, le fort Saint-Joseph. Le Hauptstein eut pour gouverneur d'abord Dumoulin, puis Marcillac, lieutenantcolonel du 2® bataillon de TAin. Le Gartenfeld, qui formait la droite du camp retranché, fut confié à Nicéville. Mais Kléber ne se bornait pas à donner des ordres. Durant tout le siège, il ne cessa, avec Marigny, Boisgérard et Merlin, de concerter des plans, et, comme il disait, d'après les découvertes qu'il faisait et les conjectures qu'il lirait, de proposer des projets et de prendre des mesures pour frapper des coups d'éclat et entreprendre des escalades sans échelles *.
Dès le 6 avril, il se portait avec un gros détachement sur Mombach, poussait jusqu'à Budeuheim et rentrait à la pointe du jour avec un troupeau de cent vingt vaches. Il employa le reste du mois à ramasser du fourrage dans les villages de Zahlbach et de Bretzenheim, à la barbe des assiégeants. Le 17 et le 20, les volontaires, qu*il animait de son ardeur, faisaient le coup de fusil avec les avant- postes prussiens et les refoulaient sur le chemin de Mombach, Le 22, ils attaquaient les tirailleurs qui gardaient Bretzenheim et les mettaient en fuite. Le 24, le 25, le 26, après quelques volées de canon
* Reynaud, Merlin, II, 77; Decaen.
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et une vive mousqueterie, ils regagnaient Mayence avec plusieurs chariots de paille, de foin et de vin *.
Durant le mois qui suivit, Kléber, Marigoy, la légion des Francs ne cessèrent d'attaquer ce Brelzenlieim où, selon le mot d'une gazelle, il y avait tous les jours quelque chocV Le 5 mai, ils essayaient d'enlever un piquet d'avertissement, posté sur un lertre el composé de trente fusiliers et de vingt chasseurs. La surprise réussit. Les assiégeants, trompes dans l'obscurité par des Alsaciens qui parlaient allemand, tendirent la maiu à leurs ennemis et les aidèrent à monter. Mais bientôt leur erreur se dissipa. Ils s'enfuirent. Maîtres du terrain, les Francs démolirent une chapelle où les chasseurs prussiens avaient coulume de s'embusquer, el brûlèrent l'église de Bretzenheim qui leur servait d'observatoire*.
Le surlendemain, 7 mai, nouvelle sortie. Malgré des coups de canon et d'obusier, les assiégés élevèrent des retranchements à Zahlbach. Mais, dans la nuit, le prince Louis-Ferdinand se jetait à l'improviste sur la flèche construite à la fourche du ravin, culbutait les parapets, repoussait le bivouac jusqu'aux palissades du camp retranché, et, sous les boulets de la place, rasait les ouvrages commencés*.
Kléber, Marigny, Boisgérard ne se rebutèrent pas. Le 8 mai, tout élait réparé. Les terrassements de la flèche s'élevaient de nouveau sur la hauteur de Zahlbach et sous la protection des batteries qui les garnissaient, la légion des Francs tentait d'enlever derechef le piquet de
« Journal du siège; Gaudin ; Duncker, 245-249.
* Le Batave, n» 117 (Francfort, !«' juin).
» Duncker, 254 ; Czettritz, 85 ; Darst,^ 934 ; Belng., 203 ; Journal du siège,
♦ Duncker, 255 ; Czetirilz, 87, Darst., 935 ; Bdag., 204 ; Laukhard, 366; Gaudin ; Journal du siège.
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Urelzeiiheim. Elle débouchait de tous côtés par les chemins creux, lirait des coups de fusil, déchargeait les canons de son artillerie volante, puis se repliait en hâte à Tabri de ses redoutes. Les Prussiens durent barricader les rues de Breizenheim avec des charrettes et autres obstacles, défendre la gauche du village par un retranchement qui fut muni de deux pièces, et appuyer le piquet par la brigade du général Manstein*.
A Mombach, comme à Breizenheim, Français et Allemands étaient aux prises. Là aussi, durant ce glorieux mois de mai, la guerre faisait ses ravages : elle bouleversait les jardins anglais qu'avaient plantés les chanoines de Mayence; la verdure des boulingrins était détruite par les bivouacs ; les sentiers des labyrinthes se transformaient en larges routes; sur les tertres où croissaient encore quelques arbustes, se dressaient des canons, et dans des kiosques à demi renversés s'établissaient les corps de garde. Le 18 mai, par une belle et hardie manœuvre qui menaçait d'envelopper les hussards de Wurmser et les forçait de se sauver au galop, la légion des Francs raflait tout le bétail qu'elle trouvait dans Mombach. Le 25, elle chassait les avant-postes prussiens du bois et du bourg et s'emparait d'une pièce de quatre, placée à la pointe de la forèl, entre Mombach et Gonsenheim ; cette sortie, dirigée par Kléber, fut, dit Gaudin, « très bien conduite et eut un succès complet* ».
Cette guérilla se poursuivit encore dans le mois de juin, heureusement et avec vigueur. Le 4, la légion des
1 Expéditions du 9, du 10, du 12, du 15, du 18, du 24, du 29, du 30. (Duncker, 258, 261, 264, 266 ; Gzeltrilz, 88-89; Gaudin.)
> Czettritz, 161, 164; Darst., 944; Belag,, 211; Vérine, Gaudin, Journal du siège^ Rougemaîire ; Droz, Essai sur Vart d'être heureux^ édit. de 1857, p. 167.
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Francs traversait le ravin de Zahlbach et, sous les ordres de Merlin, attaquait Bretzenheim. Le commissaire eut son cheval tué pendant qu il mettait pied à terre pour pointer une pièce d'artillerie légère * .
Le 9, la légion faisait semblant de fuir devant les chevau-légers du régiment saxon de Gourlande qu'elle nommait hussards rouges à cause de leur habillement, elles attirait sous la mitraille de deux canons masqués dans les seigles. Ces Saxons étaient très bien montés, et Merlin avait dit à Marigny : * Tu ne m'as pas encore enlevé un de ces gaillards-là ; il faut qu'ils paient ma monture. » Marigny promit de lui remplacer la bête qu'il avait perdue, et il tint sa parole dans celte journée du 9 juin. La légion des Francs avait pris six à sept chevaux ; elle offrit le plus beau à Merlin et refusa toute récompense *.
Le lendemain, 40, autre expédition. A onze heures du soir, les Francs, conduits par Kîéber et Marigny, attaquaient Sainte-Croix, qui servait de poste aux Impériaux. L'opération, écrit Gaudin dans son journal, eut tout le succès qu'on désirait. On ne tira pas un coup de fusil et ne perdit pas un seul homme. La garde fut égorgée ou mise en fuite. 450 ouvriers, commandés par le capitaine du génie Ghevalot, livrèrent aux flammes l'église du village. Les gens du pays y avaient entassé leurs récoltes. A la vue du feu qui dévorait l'édifice, ils levaient les bras au ciel et s'étonnaient de la destruction impunie d'un sanctuaire où il y avait une image de la Vierge qui faisait depuis longtemps des miracles. Mais
« Duncker, 270-273; Czellrilz, 171 ; Gaudin, Journal du siège. * Id.\ Czeltritz, 172; Gaudin (son journal cesse vers celte époque); Schaab, 361.
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celte fois, dit un Prussien, « Timage fut passive et ne sauva ni Téglise ni elle-même* ».
Jusqu'à la fin du mois de juin, la légion des Francs fut agissante. Le 15, au matin, elle assaillait à Timproviste le piquet de Mombach. Le 2i, au soir, elle se jelait sur Bretzenheim, pénétrait jusqu'au milieu du village, et reculait sous le feu des chasseurs qui tuaient à diverses reprises l«s chevaux de ses canons. Le 30, elle se portait de nouveau vers la forêt de Mombach*.
* Czettritz, 173; 7>ar«^, 948; Belag,^ 218; Preuss, Augenzeuge, 277-278 ; Gaudin ; Journal du siège.
* Czetlrilz, 174, 179, 182; Dohna, II, 336; Gaudin; Journal du siège.