CHAPITRE X
Arrivée de la cour à Bordeaux. — Dislraclions pendant soq séjour. — Louis- Henri de Loménie, comte de Brienne. — Ses brillantes facultés ; vicissitudes de son étrange vie. — Ses Mémoires ; sa correspondance inédite; ses goûts d'archéologie et de numismatique. — La santé du cardinal retarde l'ouverture des conférences. ^ Choix d'une île au milieu de la Bidassoa pour y élever le pavillon de la Conférence. — Description des aménagements et du mobilier. — Intervention de Colbert pour l'ameublement. — Solennité de la première conférence. — Faiblesse du cardinal Mazarin vis-à-vis de don Louis de Haro pour une question de préséance. — Précaution inutile d'une séparation ; la cordialité règne entre les gentilshommes de la suite des deux plénipotentiaires. — Mission du maréchal de Gramont à Madrid pour demander la main de l'Infante. — Le maréchal arrive en courrier à la cour d'Espagne. — Sa réception. — Approbation générale sur la manière dont le maréchal sut s'acquitter de sa mission. — Circonstances qui retardent la célébration du mariage. — Faute commise par Ja suspension des hostilités. — Continuation des conférences. — Difficultés concernant le prince de Coudé. — Le comté de Conflans. — Appréhensions pour la conclusion du mariage de l'Infante causées par la mort du second fils du roi d'Fspagne. — Ajournement du mariage au printemps de l'année suivante. — Incertitude de la cour sur le lieu où elle passera l'hiver. — Principales conditions du traité de paix.
— Abandon des intérêts du duc de Lorraine et de Charles II. — Signature du traité de paix. — Incident d'une baleine. — Projet résolu et inexécuté d'un monument durable dans l'île de la Conférence. — Fcliange de présents. — Accueil fait a Toulouse par la cour au cardinal Mazarin.
— Colbert continue à se consacrer aux préparatifs du mariage. — Il obtient du cardinal la permission d'offrir un livre de musique à Marie- Anne Mancini. — Curieux incident d'une cassette égarée; emportement do la reine contre M. de Beaumont. — Innocence de M. de Beaumont reconnue. — Assassinat de M. de Beaumont. — Adroite manière dont M. de Guitaut remplit sa mission d'apporter au roi la soumission du prince de Coudé. — Départ de Toulouse du roi et de la cour.
APPENDICE
Plan du pavillon de l'île de la Conférence. — Détails de son ameublement
et des prix d'achat. — Lettre du comte de Brienne à son père, 19 octobre 1659. — Mazarin au maréchal de Gramont, 4 novembre 1659. — Le comte de Brienne à son père, 6 novembre 1659. — Colbert à Alazarin, 24 novembre 1659, — Le comte de Brienne, à son père, 9 décembre 1659. — Colbert à Mazarin, 17, 21, 24 et 29 décembre 1659.
De Saint-Jean d'Angely, la cour s'était dirigée sur Bordeaux; elle s'embarqua à Blaye, le 19 août, escortée par une flottille bordelaise richement pavoisée; le bateau royal était peint en bleu avec un semis de fleurs de lis d'or. Au débarquement, les Jurats de Bordeaux reçurent le roi avec solennité. Le monarque monta en carrosse avec la reine sa mère, et escorté de ses gendarmes, chevau-légers et mousquetaires, qui l'avaient attendu, rangés en bataille sur le port, il alla descendre à l'archevêché, où il établit sa résidence (1). La résolution étant prise de rester à Bordeaux pour y attendre le résultat des négociations, la cour reprit dans cette ville son train de vie accoutumé, visites de la reine dans les couvents, revues par le roi de son régiment des gardes, promenades le jour, et grand jeu chaque soir (2).
Quelques courtisans comptaient au nombre des plaisirs les curiosités du voyage, et de ce nombre était Louis- Henri, comte de Brienne, né en 1635 et associé, à l'âge de seize ans, à son père, Henri-Auguste de Loménie, comte de Brienne, ministre secrétaire d'Etat des affaires étrangères (3). Il était doué merveilleusement, possédant à fond le
(1) Voy. la Gazette,
(2) Mémoires de mademoiselle de Moiitpeusier.
(.3) La famille de Loménie n'avait aucun rapport avec la maison éteinte des comtes de Brienne, illustrée par les croisades; elle appartenait à la vieille bourgeoisie de la ville de Limoges; le premier membre de cette
latin, qu'il écrivait comme un auteur classique, parlant couramment l'espagnol, l'italien, l'allemand, grand amateur des beaux-arts, grand collectionneur d'estampes et de livres rares, il s'était formé par de nombreux voyages dans les pays les plus divers. Le duc de Saint-Simon l'appelle dans ses Mémoires « l'homme de la plus grande espérance de son temps en sagesse, le plus savant, et qui possédait à fond toutes les langues savantes et celles de l'Europe » . Doué d'un physique charmant, il excellait dans tous les exercices du corps. 11 avait été élevé familièrement avec le roi. Tant d'avantages le perdirent, il ne sut point se modérer et s'abandonna à l'entraînement des passions. Sa brillante jeunesse, favorisée par tous les bonheurs, fut suivie d'un âge mûr et d'une vieillesse accidentés par les plus étranges vicissitudes. 11 eut l'imprudence de se poser en rival des amours du roi pour mademoiselle de La l allière ; joueur effréné, et gagnant constamment bien au delà de ce qu'il perdait, il fut accusé de tricher. Ou l'obligea à se démettre de sa charge, qu'il vendit à Hugues de Lionne; son ambitieuse femme, Henriette de Bouthillier, en mourut de chagrin. Pris alors d'une dévotion subite, après un court séjour dans une maison
famille, qui se soit fait connaître, est Martial de Loménie, seigneur de Versailles, greffier du conseil, qui périt en 1572, à la Saint-Barthélémy. Son petit-fils, Henri-Auguste, ministre des Affaires étrangères, prit le titre de comte de Brienne à la suite de son mariage, en 1623, avec Louise de Beon de Masses, fille de Bernard de Masses, baron de Boutleville, et de Louise de Luxembourg, qui lui apporta ce comté. En outre, il fit, eu 1624, ériger en comté en sa faveur la baronnie de Mont!)ron, en .'Ingoumois, qu'il avait acquise de la maison de Montmorency; il fit aussi l'acquisition, de la maison de Brosse, de la baronnie de Boussac, dans la Marche limousine. Voy. le Nobiliaire du Limousin, par Nadaud.
MAZARI\ ET GOLBKRT. 295
dépendante du couvent des Carmélites, à Saint-Denis, couvent fondé par sa famille (1), il entra chez les Pères de l'Oratoire ; ce feu sacré s'éteignit au bout de sept années, il sortit de France en fugitif. Devenu amoureux de la femme du duc de Mecklem bourg et obligé de s'éloigner de cette petite cour, Henri de Brienne eut l'imprudence de rentrer en France. Sa famille voulut couvrir du prétexte de la folie l'étrangeté de sa vie et le fit enfermer successivement, d'abord dans deux abbayes de Bénédictins, notamment dans celle de Saint-Benoît sur Loire (2), enfin à Saint- Lazare, où il passa dix-huit années. S'il était excentrique et s'il avait le cerveau exalté par la captivité et par les austérités du Jansénisme, dont il avait adopté les doctrines, certainement il n'était pas fou, ses intéressants Mémoires le iémoignent suffisamment. Sa famille l'eût laissé volontiers finir ses jours à Saint-Lazare; il obtint néanmoins d'en sortir avec la levée de l'interdiction dont il était frappé. Il acheva sa vie dans la retraite, à l'abbaye de Château-Landon, où il mourut le 17 avril 1698. Si nous donnons ces détails sur la personnalité de Louis-Henri de Loménie de Brienne, nous l'avons fait par un double motif: le premier est celuici, ses Mémoires nous ont fourni des faits d'autant plus intéressants à reproduire, qu'ils sont rares et peu répandus; le second, plus intéressant encore, est que nous
(1) Ce couvent, supprimé à l'époque de la Révolution, a été depuis rétabli.
(2) Cette abbaye était gouvernée, au point de vue religieux, par un prieur claustral; mais elle formait un important bénéfice donné par le roi en commende. Daniel-Joseph de Cosiiac, aumônier du roi, doyen de Saint- Germain-l'Auxerrois, grand vicaire de Paris, nommé, eu 1734-, à l'évêcbé de Die sur la démission de son cousin Gabriel de Cosnac, fut nommé en même temps abbé commendataire de cette abbaye. L'auteur possède la correspondance de l'administrateur délégué du prélat, avec des devis et plans de
296 MAZARIX ET COLBKRT.
avons tiré de sa correspondance inédite certains faits qui n'étaient pas connus et qu'il a omis de consigner dans ses Mémoires {1).
Lors du passage à Saintes de la cour, le jeune Brienne fut frappé par les antiquités romaines qui subsistent encore, évidemment moins bien conservées qu'alors, l'amphithéâtre, le cirque, l'arc de triomphe, et il s'appliqua à en relever les inscriptions; de plus, il rechercha dans la contrée les nombreuses traces laissées par la domination romaine, et crut voir un signe certain de la prospérité qui l'avait accompagnée, dans la quantité des antiques monnaies d'or et d'argent, bien supérieure à celle des monnaies de bronze. Il en fit une riche collection pour le cabinet de son père. Parmi les médailles d'or, il cite comme les plus belles un Constantin : l'empereur tient dans sa main droite un signe militaire; d'un côté, deux figures à genoux élèvent les mains vers lui ; de l'autre, une femme couchée tient un enfant entre ses bras. Brienne mentionne encore un Marc- Aurèle, un Vespasien, une Plotine, une Mariana, une Acquilia Severa, un Alexandre Sévère avec bains aux revers , enfin un médaillon en argent de Cicéron, qu'il croit être l'unique en France. Il se proposait de réunir à son retour à Paris une assemblée de savants à laquelle il exposerait toutes ses découvertes que nous avons trouvées mentionnées dans une lettre adressée à son père (2). Dans une
restauration ; ces documents, sorlis de sa ramilie pendant la Révolution, lui ont été récemment donnés par M. l'abbé Poulbricro, savant archéologue, professeur au petit séminaire de Servières.
(1) ;ï/e/«02Ve.f publiés par Barrière ; 2 vol. in-S», Pontieu, édit. 1828, Imprimés à Leipzig; ne pas les confondre avec les Mémoires de son père.
(2) Lettre inédite, Blaye, 18 août 1659. Aff. étr., France, vol. 293.
MAZAinX ET COLBKUT. 297
autre lettre adressée à M. de Sève, prévôt des marchands, il lui décrit les richesses renfermées dans \e fameux cabinet d'Alby, ainsi qu'il le qualifie, cabinet dont le bonhomme Péruchot lui donnera des nouvelles, il lui parle de ses acquisitions de médailles, une Titiana, un Lépide, décrit au premier volume de M. Saint-Auranaul, et il lui propose de réserver à son attention un Caligula portant au revers une tête d'Auguste radiée, médaille provenant aussi d'Alby et dont il a trouvé à se défaire avantageusement (1).
Le jeune secrétaire d'Etat aurait vivement souhaité d'accompagner le cardinal Mazarin aux conférences des Pyrénées, mais celui-ci n'y ayant pas consenti, il demeura avec la cour, d'où il entretint une active correspondance avec son père, que sa santé avait obligé à ne pas quitter Paris.
La cour élait persuadée qu'elle ne ferait pas à Bordeaux un long séjour ; les préliminaires de la paix ayant été arrêtés à Paris, dans leurs bases principales, entre le cardinal Mazarin et Pimentel, il semblait que les conférences entre le cardinal et don Louis de Haro pour dresser et signer le traité lui-même ne pouvaient être que de courte durée. Ces prévisions ne furent pas confirmées. Le cardinal fut atteint, à Saint-Jean de Luz, d'une violente attaque de goutte ; un moment il eut l'espoir que ce contretemps aurait son bon côté en obligeant don Louis de Haro à l'y venir trouver et par conséquent à faire la première démarche. Don Louis en référa à sa cour; mais la fierlé espagnole ne put s'accommoder d'un procédé qui eût été considéré comme une trop ostensible avance; elle
(1) Leltre inédite, Toulouse, 2 novembre 1659. Aff. étr., France, vol. 294.
298 MAZARIX ET COLBERT.
prescrivit d'attendre que la crise du cardinal fût passée.
Ce temps fut employé par Hugues de Lionne et don Antonio Pimentelà la recherche d'un lieu convenable pour y ouvrir la conférence. Une petite île, au milieu de la Bidassoa, considérée pour n'appartenir ni à la France, ni à l'Espagne, fut le terrain choisi pour discuter et régler les conditions du traité prêt à se conclure entre les deux plus puissants Etats de l'Europe et du monde. Cette île avait été, en 1615, le lieu d'échange entre Elisabeth de France, fille de Henri IV, fiancée au prince d'Espagne, depuis Philippe IV, et l'infante Anne d'Autriche, fiancée à Louis XIII ; mais elle n'avait pas de nom déterminé : île de l'Hôpital (1), île des Faucons, île des Faisans, étaient les dénominations incertaines laissées à la fantaisie de chacun. Les nouvelles circonstances lui firent attribuer le nom d'île de la Conférence, pour arriver à celui d'île de la Paix (2) ; sa longueur était de cent vingt pas sur quarante de large. Il fut convenu que, par une ligne longitudinale, elle serait partagée en deux parties égales entre la France et l'Espagne ; et deux ponts furent établis pour que les deux Etats y eussent accès chacun de leur côté.
Au milieu de l'île, un pavillon fut construit à irais communs; il se composait de dix pièces ainsi disposées : un corridor central divisait six pièces, trois d'un côté, pour le logement du cardinal Mazarin, trois de l'autre, pour le logement de don Louis de Haro ; à son extrémité le corridor aboutissait à une pièce obscure, vide et fermée, dont la destination était d'empêcher qu'aucune conversation tenue
(1) Voy. la Gazette.
(2; Voy. la Gazette.
MAZARIX^ ET COLBERT. 299
dans le salou de la Conférence, disposé iminédialement après, ne pût être entendue. On pénétrait dans ce salon, non par la pièce obscure, mais par deux galeries ou corridors qui enveloppaient celle-ci. Dans ce salon, deux tables étaient placées, elles se touchaient; mais l'une était sur la terre de France, et l'autre sur la terre d'Espagne, conformément à cette ligne imaginaire qui partageait l'île entre les deux pays ; deux tapis, qui se touchaient, couvraient également le sol des deux territoires.
Au débouché des deux ponts aboutissant dans l'ile, un terrain commun aux deux nations donnait accès à l'unique porte extérieure du pavillon s'ouvrant sur le corridor central dont nous avons parlé. Limitant ce terrain commun, des barrières, élevées à la droite et à la gauche du pavillon, empêchaient d'en faire le tour à l'extérieur (1). Une autre précaution, qui ne figure pas sur le plan, parce qu'elle ne fut prise qu'après son envoi, fut celle d'une clôture longitudinale en planches, assez haute pour intercepter la vue, qui divisa en deux parties le terrain d'abord destiné à rester en commun. Cette précaution avait été dictée aux deux premiers ministres des deux Etats, par la crainte que si les gentilshommes de leur suite venaient à se mêler, il n'en résultât quelque querelle de nature à porter des entraves à la réussite des négociations. Ils redoutaient surtout que les Français ne tournassent en ridicule, suivant leur habitude, les chausses étroites des Espagnols. Le cardinal Mazarin écrivit à Le Tellier qu'il ne voyait pas pourquoi les Espagnols ne se moqueraient pas des larges chausses des
(l) Voy. le plan de l'île et du pavillon de la Conférence à V Appendice.
Français (1). On avait vu l'exemple d'une semblable querelle lors de l'enlrevue de Louis XI et de Henri II/, roi de Castille, seulement, à cette époque, la mode était absolument intervertie entre les deux nations (2).
La France et l'Espagne avaient chacune procédé à Îjl:s frais à l'ameublement de la partie du pavillon qui leur était affectée. Pour la France, les marquis de Chouppes et de Sévigné avaient été chargés de la construction et de l'ajustement du pavillon. L'ameublement commandé exprès se composait de quarante-huit tabourets, de huit banquettes ; et des étoffes nécessaires, en velours rouge cramoisi, en damas et panne couleur cramoisie, en crépine d'or, pour garnir ces meubles et un lit de repos; le tout, frais de transport compris, ayant coûté cinquante-cinq mille livres (3); à cette somme il faut ajouter, non l'achat, mais le coût du transport de dix-huit chaises, dix-huit tabourets, deux écrans, deux feux argentés et deux tables prêtés parla ville de Saint-Jean de Luz, En plus, le cardinal Mazarin avait fait venir quelques-unes des tapisseries qu'il possédait à profusion et des meubles lui appartenant personnellement, expédiés par un roulier que Colbert lit partir de Paris : une table et un cabinet spécialement désigné par le cardinal, la tapisserie des Actes des Apôtres, fabriquée à Mortlake, en Angleterre, sur les cartons de Raphaël, acquise par M. de Bordeaux, ambassadeur, à la vente du mobilier de Charles P' (4); la tapisserie des Hommes
(1) LeUre datée de Saiut-Jean de Luz, 7 août 1659. Histoire du règne de Louis XIV, par H. -P. de Limiers, Amsterdam, 1717.
(2) Voy. les Mémoires de Commiaes.
(3) Voy. cet inventaire à Y Appendice.
(4) Voy. notre ouvrage, Richesses du palais Mazarin, dans lequel nous
illustres que Colbert déclare fort médiocre et propre à être comprise au nombre des présents que le cardinal se propose de Ijiire. Le pratique intendant avait encore pourvu à la toilette du cardinal par un envoi d'habits, afin qu'en tous points il parût à son avantage (1).
Mazarin se montrait très fier de la magnificence apportée à l'ameublement de la partie française du pavillon, qui surpassait de beaucoup l'ameublement de la partie espagnole ; ses tapisseries, — évidemment Colbert ne les a pas toutes énumérées, — effaçaient par leur nombre et parleur beauté celles de don Louis de Haro. Il n'était pas moins glorieux du luxe de ses équipages, de la tenue martiale et brillante de ses gardes à pied et à cheval, de l'entourage des deux cents gentilshommes qui lui faisaient cortège.
Le pavillon de la Conférence achevé et la crise de goutte du cardinal passée, les deux plénipotentiaires de France et d'Espagne partirent, le 13 août, l'un de Saint- Jean de Luz, par terre; l'autre, de Fontarabie, par eau, chacun accompagné d'une escorte destinée à rester sur chaque rive opposée de la Bidassoa. De part et d'autre, il ne devait pénétrer dans l'île qu'une suite de soixante personnes. Le cardinal Mazarin arriva le premier avec une longue file de trente carrosses escortés par ses gardes à pied et à cheval, qui se rangèrent en bataille à l'entrée du pont. Don Louis de Haro, porté par le flux qui remonte la Bidassoa, arriva quelques instants après sur une galiote peinte et dorée. Ses gardes, qui suivaient la rive, se
avons fait reproduire par l'héliogravure quelques-unes des tapisseries du cardinal conservées au Garde-Meuble.
(1) Voy. la correspondance de Colbert à \' Appendice.
rangèrent en bataille à la tête du pont, du côté de l'Espagne.
Une question de préséance se posa tout d'abord entre les deux plénipotentiaires ; le cardinal Alazarin réclamait le pas ou la main, comme on disait alors, en raison de sa pourpre j don Louis répondit qu'il ne s'adressait point à un cardinal, mais à un minisire plénipotentiaire de France, comme lui-même l'était de l'Espagne. Le cardinal céda, et il fut convenu de l'égalité (1). A peine les deux ministres avaient-ils pénétré dans le salon destiné à leurs secrètes conférences que l'impatience de leur suite se manifesta pour une réciproque rencontre. Les Espagnols, les premiers, forcèrent la clôture en planches qui les séparait des Français, et l'on se mêla de part et d'autre avec un empressement et une cordialité qui mit fin immédiatement aux appréhensions qui avaient dicté une précaution superflue. A table, chaque jour, l'entente se cimenta plus encore, d'après ce passage d'une lettre du cardinal :
« Tous les jours de conférence, je prends soin de faire faire de grandes collations à l'ambigu et cela produit un bon effet, parce que, durant les conférences, tous les grands d'Espagne et les plus considérables de la suite de don Louis viennent boire dans mon appartement, et ceux qui sont auprès de moi vont dans celui de don Louis, où ils sont aussi fort bien régalés (2). »
Après cette première entrevue, qui fut toute de cérémonie, les deux premiers ministres retournèrent chacun à
(1) Le comte Louis-Henri de Loménie de Brienne reproche celte faiblesse au cardinal Mazarin. Voy. ses Mémoires.
(2) Lettre du cardinal k Le Tellier, Saint-Jean de z, 19 août 1659.
leur résidence de Saint-Jean de Luz el de Fontarabie, d'où chaque jour désigné à l'avance, ils se rendaient au pavillon de la Conférence. Malgré les grandes lignes du traité tracées préalablement à Paris, beaucoup de difficultés surgirent ; mais comme, de part et d'autre, on était résolu à s'entendre et que le mariage du roi avec l'Infante formait la base des négociations, il fut convenu que la discussion des intérêls politiques n'arrêterait en rien les préparatifs de cette union et les préliminaires qui devaient la précéder. En conséquence, Louis XIV adressa de sa main au roi d'Espagne une lettre dalée de Bordeaux, le 21 septembre (1), dans laquelle il exprimait le désir de conclure la paix et d'épouser l'Infante; il annonçait, pour demander sa main, l'envoi à Madrid du maréchal de Gramont en qualité d'ambassadeur extraordinaire.
Le cardinal Alazarin crut devoir s'excuser auprès de don Louis de Haro de ce que celte mission n'eût pas été confiée à un homme de plus haute qualité, tel qu'un prince, ainsi qu'il avait été fait pour la reine, mère du roi, dont la main avait été demandée par le duc de Mayenne ; mais il donna pour raison la nécessité de ne pas perdre de temps, et fit valoir comme compensation la naissance du duc de Gramont, ses dignités, ses grandes qualités, et la connaissance qu'il avait de la langue espagnole.
Cette première démarche fut accompagnée d'une demande de dispense en cour de Rome pour cause de parenté entre le roi et l'Infante.
Le maréchal de Gramont, après avoir pris congé du car-
(1) Aff. étr., Espagne, vol. 34.
304 MAZARIN ET COLBURT.
dinal Mazaiiii et visité clou Louis de Haro, prit Je cheuiiu de Madrid. A peiue avait-il commencé sou voyage qu'il reçut à Iruu l'ordre du cardinal de le suspendre jusqu'à ce que certaines difficultés suscitées par don Louis de Haro eussent été levées. Nous ferons connaître plus loin quelle était la nature de ces difficultés ; mais pour le moment, nous nous bornons à constater que cette résolution énergique du cardiual fut un coup de maître. Don Louis de Haro prit l'alarme, il craignit la responsabilité d'une rupture imputée à l'exagération de ses prétentions, et il s'empressa d'assurer le cardiual qu'il lui ferait sur les points en litige toutes les concessions de nature à le satisfaire. Sur cette assurance, le cardinal envoya l'ordre au maréchal de continuer sa route.
Le maréclial de Gramont chevauchait sur une mule à allures rapides dont lui avait fait présent don Louis de Haro ; une suite assez nombreuse de gentilshommes l'accompagnait ; mais fout ce cortège n'avait pas grande apparence ; il eût fallu plus de temps pour se mettre en plus brillant équipage; l'impatience de conclure l'avait emporté sur toute autre considération. Le maréchal ne supporta pas impunément la rapidité et les fatigues du voyage ; un soleil si ardent le frappa sur la tête qu'un rhume violent, accompagné de fièvre, le saisit ; la fièvre atteignit également le marquis de Xoirmoustiers et le comte de Guiche (1), néanmoins le cortège ne discontinua pas de chevaucher. A quelque dislance de Madrid, le 16 octobre, le
(1) Lettre du maréchal de Gramont an cardinal Mazarin, datée de Buestrajjo, le 13 octobre 1659. — Lettres du cardinal Mazarin et secret de la négociatio7i des Pyrénées, Amsterdam.
maréchal de Gramont trouva, envoyé par le roi d'Espagne à sa rencontre, le lieutenant général des postes avec six maîtres courriers et huit postillons vêtus de casaques de satin rose à passements d'argent. Ceux-ci prirent la tête du cortège, le maréchal, en courrier, venait après avec sa suite, et tout l'escadron prit le galop pour mieux témoigner l'empressement réclamé par la circonstance. Les principales rues de Madrid furent traversées à celte allure au milieu de la population accourue ; les dames émaillaient les balcons. Le maréchal mit pied à terre au palais de l'Escurial, où il remit immédiatement en audience solennelle la lettre du roi de France au roi d'Espagne ; ce monarque la prit sans lui faire aucune réponse. Le lendemain, le maréchal fut invité à un dîner de gala chez l'Amirante de Castille ; il y avait quatre-vingts convives et environ huit cents plats parurent sur la table. Un concert suivit ce pantagruélique festin. Le 20 octobre, don Fernando Ruis de Contreras, premier secrétaire d'Etat, apporta en présent au maréchal, de la part de l'Infante, un cordon de diamants et lui remit des lettres contenant la réponse favorable du roi, de la reine et de l'Infante; il lui annonça que son souverain l'attendait pour lui donner son audience de congé. A cette audience, Philippe IV sortit un instant de son flegme et de son mutisme ordinaires en confirmant à l'ambassadeur, dans un court compliment, qu'il accordait la main de l'Infante. au roi son maître.
La soirée de ce jour se termina par une comédie jouée
dans une salle qui n'était éclairée que par six grosses
bougies de cire blanche émergeant de six gros chandeliers
d'argent. Le roi, là reine et l'Infante assistaient à la repré-
306 MAZARLY ET COLBERT.
sentation ; les dames, peu nombreuses, étaient assises à terre sur des tapis (1) le dos appuyé sur un banc. Le roi resta tout le temps dans une telle immobilité qu'il ne remua pas une seule fois la tête, seulement il tournait parfois les yeux à droite et à gauche (2). Le lendemain, le maréchal de Gramont reprit la route des Pyrénées.
La manière dont le maréchal de Gramont avait rempli sa mission en lui donnant de l'éclat, bien qu'un cadre luxueux lui eût fait défaut, eut un grand succès auprès des cours de France et d'Espagne. Le cardinal Mazarin lui en exprima sa satisfaction (3).
La cour de France et Louis XIV lui-même, devenu fort impalient du dénouement, avaient quitté Bordeaux pour se rendre à Toulouse, afin de se trouver plus à portée de la frontière, s'atlendant à ce que la cérémonie du mariage s'accomplirait dans le plus court délai ; mais c'était une erreur. Deux raisons majeures vinrent dresser leurs obstacles : d'un côté, le cardinal Mazarin et don Louis de Haro continuaient à discuter longuement dans leur île les conditions de la paix ; de l'autre, Ye roi d'Espagne avait déclaré qu'il voulait conduire lui-même l'Infante à son futur époux, mais que sa santé ne lui permettant pas d'entreprendre dans la mauvaise saison un voyage long et difficile, il le remettait au printemps suivant. Ce retard donnait à don Louis de Haro une marge certainement calculée pour insister davantage au profit de l'Espagne sur les clauses en litige du traité.
(1) Les Mémoires Aa duc de Saint-Simon confirment qu'il était d'étiquette à la cour d'Espacjne que les dames fussent assises à terre.
(2) Voy. les Mémoires de madame de Mottevillc.
(3) Voy. celte lettre à VAppendice.
Le cardinal s'aperçut alors de la faute commise d'avoir conclu avec l'Espagne une suspension d'armes qui avait arrêté le cours de succès dont chacun eût apporté dans la balance un poids décisif. Le cardinal avait cédé, nous l'avons dit, à l'impatience de la reine, pressée de conclure le mariage de son fils avec sa nièce, espoir depuis longtemps caressé et que pour rien au monde elle n'eût voulu voir s'évanouir. Les difficultés portaient sur les villes à rendre de part et d'autre, sur des délimitations de territoires, sur la situation à donner au prince de Condé. Autant pour gagner du temps que pour ménager sa responsabilité, don Louis de Haro envoyait fréquemment des courriers au roi d'Espagne, en sorte que chaque conférence était souvent séparée par un intervalle de plusieurs jours.
Les questions concernant le prince de Condé n'étaient pas les moins difficiles à résoudre. L'Er,pagne, se disant engagée vis-à-vis de ce prince par l'honneur et par la reconnaissance, déclarait que si la France ne lui rendait pas ses biens, ses gouvernements et ses dignités, elle était décidée à lui céder le Cambrésis en toute souveraineté. La France ne pouvait s'accommoder de voir établir sur une frontière si proche de sa capitale un prince d'un si dangereux voisinage autour duquel viendraient se rallier les mécontents. Cependant la restitution au prince de Condé de tout ce qu'il avait possédé était d'un dangereux exemple. Don Louis de Haro citait des précédents, en altérant le plus possible l'histoire au profit de sa thèse j il disait que les rébellions étaient chose ordinaire en France et que leurs fauteurs avaient toujours été rétablis, donnant pour exemple l'accommodement du connétable de Saint-Pol. Le
cardinal réfuta soa dire en lui objectant que le connétable de Saint-Pol avait fini par être décapité et en lui citajit les châtiments infligés au maréchal de Biron, au duc de Montmorency, à Cinq-Mars et à de Thou.
La question de savoir si l'on rendrait au duc de Lorraine tout ou partie de ses Etats faisait naître également quelques dissentiments, mais d'un accommodement plus facile. Ni l'un ni l'autre des plénipotentiaires ne tenant à soutenir fermement les intérêts du duc dépossédé, il était évident qu'ils finiraient par s'entendre à ses dépens.
Sur un autre point, don Louis de Haro résistait, mais faiblement, aux prétentions du duc de Neubourg pour la restitution de Juliers, prétentions soutenues par la France.
Les places fortes de Flandre et d'Italie à restituer de part et d'autre étaient encore le sujet de controverses, mais celles-ci ne demandaient, pour être aplanies, que la recherche de légitimes compensations ; les limites à tracer entre la France et l'Espagne, sur la frontière des Pyrénées, étaient d'un règlement plus difficile. S'il était entendu que la France restituait la Catalogne et que l'Espagne abandonnait le Roussillon et la portion de la Cerdagne située sur le versant français des Pyrénées, avec le comté de Conflans , don Louis de Haro se refusait à comprendre nominativement ce comté dans la cession, disant que la convention désignant la ligne des montagnes des Pyrénées comme formant la frontière des deux Etats suffisait pour établir l'attribution à la France de ce territoire. Le cardinal Mazarin se refusait à admettre comme suffisante cette vague attribution ; la chaîne des Pyrénées poussant des
ramifications entre ce comté et le Roussillon, il se méfiait que plus tard on ne prétendît que la ligne de la frontière passait par cette chaîne secondaire et que, par suite, ce petit pays ne fut réclamé par l'Espagne.
Ces difficultés concernant le prince de Condé et le comté de Conflans étaient celles sur lesquelles le cardinal Alazarin avait suspendu un instant le voyage du maréchal de Gramont.
Relativement au prince de Condé, il fut convenu et accepté de part et d'autre que, moyennant la cession par l'Espagne de la ville d'Avesues, avec promesse de rendre Juliers au duc de Neubourg, et moyennant encore la restitution des places du Catelet, de Hesdin, de Rocroy et du château de Linchamp par le prince de Condé, ce prince rentrerait dans ses biens et dans la possession du gouvernement de Bourgogne, et que sa charge de grand maître de la maison du roi passerait sur la tête de son fils, le duc d'Enghien. Don Louis fit môme accepter que le prince de Condé pût recevoir sans forfaiture, du roi d'Espagne, un million d'or comme remboursement des avances qu'il avait faites pendant la guerre, payement qui serait effectué par annuités de cent mille écus seulement en raison de la situation obérée des finances espagnoles ; pour éviter toute interprétation publique fâcheuse, il fut convenu que l'archiduc d'inspruk serait subslitué au prince de Condé comme créancier apparent en remboursement d'une somme qui lui était due par le roi d'Espagne (1).
Le prince de Condé aurait désiré traiter en personne à
(1) Lettres du cardinal Mazarin à Le Tellier, datées de Saint-Jean de Luz, le 4 et le 6 novembre 165!^.
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la conférence les conditions de son accommodement, don Louis de Haro en fit la proposition; mais le cardinal Mazarin n'y voulut point consentir. Ce prince envoya alors à sa place, Lenet, conseiller au parlement de Bourgogne, ministre de ses affaires politiques et domestiques, et Caillet, son secrétaire.
Si le cardinal consentit à voir Lenet, qui pendant la guerre de la Fronde, en Guyenne, avait joué un rôle si accentué contre l'autorité royale, ce ne fut pas sans répugnance (1).
Pour le pays de Conflans, la ligne de la haute chaîne des Pyrénées fut positivement arrêtée entre les plénipotentiaires comme frontière entre la France et l'Espagne, de manière à ne laisser aucune équivoque sur la cession à la France de ce comté.
Partout où la guerre avait été portée, des avantages furent assurés à la France, qui s'agrandit dans les Pays- Bas des villes d'Arras, de Gravelines, de Lens, du Quesnoy, de Monlmédy, d'Avesnes, de Thionvilleet d'autres moins importantes ; en Lorraine, des évêchés de Metz, Toul et Verdun ; en Alsace, des villes de Belfort, Brisach, et de Philipshourg ; en Italie seulement, elle dut rendre Valence et Alortareaux Espagnols, Verceil au duc de Savoie.
La liberté du duc de Lorraine, que les Espagnols 'retenaient prisonnier dans le château de Tolède, étant une des conditions du traité, ce prince, à peine libre, se rendit à la conférence pour faire valoir ses griefs et réclamer la
(1) Nous avons donné dans notre ouvrage Souvenirs du règne de Louis XIV un grand nombre de documents inédits émanant de Lenet qui complètent les Mémoires qu'il a laissés.
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restitution de ses Etats, le cardinal Alazarin et don Louis de Haro se le renvoyèrent l'un à l'autre, et, en définitive, conclurent la paix à ses dépens, son duché se prêtant à de commodes compensations entre la France et l'Espagne, Ce prince fut réduit à d'inutiles protestations contre le droit du plus fort, fâcheuse politique, en définitive, qui peut procurer des avantages présents, il est vrai, mais que la morale condamne, et qui, par une juste punition, finit toujours par compromettre l'avenir.
Charles II, le roi dépossédé de l'Angleterre, fut aussi victime de celte déplorable politique qui fait abstraction des principes pour l'intérêt du moment. Ce prince s'était rendu à la conférence avec la conviction d'y rencontrer pour sa cause un sympathique appui ; Cromu ell avait cessé de vivre, une vive réaction monarchique se manifestait, il s'agissait seulement d'obtenir quelques secours pour aider cette réaction par un débarquement en Angleterre. Le cardinal Mazarin et don Louis de Haro se renvoyèrent l'un à l'autre le prétendant, ainsi qu'ils avaient fait pour le duc de Lorraine ; don Louis cependant inclinait pour ce prince et faisait valoir qu'il ne demandait qu'un secours de quatre ou cinq mille hommes ; mais le cardinal lui répondait que pour si peu il ne croyait pas que le roi d'Espagne consentît à partager avec personne la gloire de son rétablissement (1). Mazarin continuait ainsi à suivre jusqu'au bout la politique révolutionnaire dont M. de Bordeaux, sa créature, était en Angleterre le soutien déclaré (2).
(1) Lettre du cardinal Mazarin à Le Tellier, datée de Saint-Jean de Lut, le 6 novembre 1659.
(2) Dans notre ouvrage Souvenirs du règne de Louis XIV nous avons
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Charles II partit de la conférence sans avoir rien obtenu; heureusement pour lui, les royalistes d'Angleterre, avec Monck à leur tête, n'eurent besoin pour lui rendre sa couronne d'aucun secours étranger.
Le traité élaboré ne demandait plus qu'à être signé, lorsque survint un événement qui donna à la France l'appréhension d'un changement des dispositions de l'Espagne. Philippe IV perdit son second fils , et celte mort créait une éventuaUté plus grande pour que l'Infante fût appelée à la couronne d'Espagne; heureusement une nouvelle grossesse de la reine vint dissiper ce nuage, en éloignant la crainte que les couronnes de France et d'Espagne fussent réunies sur la même lêle.
Le traité étant prêt à être signé, le mariage du roi et de l'Infante aurait pu être célébré sans relard, si le roi d'Espagne ne l'avait ajourné au printemps de l'année suivante. Cet ajournement fut généralement considéré comme préjudiciable aux intérêts de la France (1) ; de plus il jetait la cour dans l'incertitude du lieu oii elle passerait l'hiver : serait-ce à Toulouse, ou bien retournerait-elle à Paris? Le parti à prendre fut remis à la décision du cardinal Mazarin.
Le traité de paix et le contrat de mariage furent signés le 7 novembre. Pendant la cérémonie de la signature, une baleine fut aperçue vers la cote ; les pêcheurs de Saint- Jean de Luz se jetèrent dans leurs chaloupes et la prirent ; cet incident, que rapporte le comte de Brienne, eût été interprété, dit-il, à bon augure du temps des Romains.
complètement dévoilé, d'après des documents inédits, la politique suivie par M. de Bordeaux, ambassadeur en Angleterre.
(1) Lettre inédite du comte de Brienne à son père, Toulouse, 6 novembre 1659. Aff. étr., France, vol. 294.
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Ce ministre nous apprend égalemenl, dans sa correspondance , un fait qui , nous le croyons , n'a jamais été consigné par l'histoire : le cardinal Mazarin et don Louis de Haro décidèrent que, pour rappeler à la postérité le souvenir de la Conférence , une construction durable de même forme que la construction provisoire serait élevée sur son emplacement , et chacun remit, à cet effet, une forte somme au baron de Watteville, gouverneur de Saint- Sébastien, qui se chargea de l'exécution (1). Celle-ci est encore attendue.
Le 12 novembre eut lieu la vingt-cinquième et dernière conférence, qui ne fut qu'une réunion de félicitations et d'adieux dans laquelle se fit un échange des présents accoutumés en pareille circonstance. Le cardinal Mazarin offrit à don Louis de Haro la tapisserie des Bestions, provenant de l'hôtel de Guise où elle était tendue dans le grand salon , et une copie faite l'année précédente de la tapisserie des Bacc/ianales tendue dans la petite chambre de la reine; cette princesse y avait joint toutes sortes de menus objets que l'on appelait des galanteries, des gants de Martial d'une qualité supérieure aux gants renommés d'Espagne, des huiles parfumées, des pommades, des rubans, des glands, des cordons de chapeau en or et en argent, des chapeaux de castor, des bas de soie, d'étamine et de poil de chèvre, des peignes de toutes formes en buis, en écaille, en ivoire. Don Louis , de son côté , remettait pour la reine force galanteries espagnoles, gants, pastilles, eaux de senteur, parfums et cent autres choses; enfin deux tapisse-
(1) Lettre inédite du comte de Brienne i son père, Toulouse, 11 novembre 1659. Aff. étr., France, vol. 294.
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ries, l'une de haute lice surpassant en beauté les plus belles tapisseries connues en France, l'autre en broderie du travail le plus délicat. On remarqua que les présents offerts par l'Espagne étaient de moindre valeur que ceux offerts par la France; une boëte ornée du portrait du roi d'Espagne, ne valait que vingt mille livres; une boëte ornée du portrait du roi de France en valait trente raille, et tandis que Pimentel recevait un cordon de chapeau en diamants et des pendants d'oreilles pour sa femme, Lionne ne recevait que des bagatelles; mais il s'attendait que sa femme recevrait en Espagne quelque compensation (1). Cette dernière conférence terminée, le cardinal partit immédiatement pour aller rejoindre la cour à Toulouse où il arriva le 22 novembre. 11 y reçut le plus chaleureux accueil ; à quatre lieues de la ville il trouva les principaux seigneurs de la cour accourus à sa rencontre ; à deux lieues le roi et la reine l'atleudaieut avec impatience et lui exprimèrent avec effusion leur joie de le revoir et leurreconnaissance jusqu'à la mort pour les éminents services qu'il venait de rendre (2). Le triomphe de Mazarin était complet. Colbert, tenu à l'écart des négociations, avait eu cependant une certaine part à leur préparation, puisqu'à l'occasion du projet de mariage avec la princesse de Savoie il avait fait à Paris , dans les Archives , la recherche des contrats de mariage des rois de France; il l'avait con-
(i) Le comte de Brienne, le père, n'ayant pas trouvé dans la Gazette les détails des présents échangés, les avait réclamés de son (ils, qui les lui donna dans une lettre datée de Toulouse, le 7 décembre 1659, d'où nous les avons tirés. AIT. étr., France, vol. 294.
(2) Lettre inédile du comte de Brienne à son père, Toulouse, 23 novembre 1659. Aff. étr., France, vol. 294.
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tinuée plus utilement cette fois, et en envoya le résultat. Enfin, plus activement que jamais, il avait à pourvoir aux nombreux préparatifs du mariage. Ceux-ci, bien que depuis longtemps commencés, étaient loin d'être achevés, et si un retard n'eût été décidé, mille choses eussent été prêtes trop tard. La plupart des bijoux n'étaient pas livrés; beaucoup de pierreries manquaient encore ; l'orfèvre Lescot faisait attendre son retour de Hollande ; l'orchestre des musiciens n'était pas encore complètement recruté. Trouvant sans doute que Colbert seul ne pouvait suffire à tant de détails, le cardinal lui adjoignit le surintendant Fouquet, bien certainement contre le gré de son intendant qui ne le pouvait souffrir. Colbert avait reçu du cardinal l'ordre de rejoindre la cour; mais comme il se livrait à Paris à des occupations plus importantes et plus indépendantes, il répondait par force objections pour différer, insistant sur le grand préjudice qui résulterait de son éloignement de Paris ; mais comme, tout en résistant, il tenait à se ménager, ce galant un peu lourd pensa qu'il se ferait bien voir en demandant au cardinal la permission d'offrir un livre de musique à la plus jeune de ses nièces, Alarie-Anne, celle qui est devenue la duchesse de Bouillon.
Un incident d'autant plus curieux à relater qu'il présente le mérite de l'inédit, fait ressortir à quel point la reine était susceptible de se laisser entraîner par l'emportement de son caractère. Dans les bagages de la cour, se trouvait une précieuse cassette qui voyageait toujours de conserve avec les cassettes des diamants de la reine. Cette cassette contenait, outre le chiffre de la correspondance diplomatique avec l'Angleterre, des papiers d'une nature délicate.
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les lettres mêmes du cardinal à la reine avec le chiffre qui en donnait la clef; un nommé Dubosq était chargé de veiller sur cette cassette et possédait seul le secret de son contenu. Un gentilhomme, ami de Dubosq, M. de Beaumont, écuyer ordinaire de la reine, voulant mettre en sûreté trois cents pistoles qu'il portait avec lui , avait prié Dubosq de les placer dans la cassette confiée à sa garde, Dubosq étant venu à mourir, M. de Beaumont demanda à la reine l'autorisation de faire ouvrir la cassette pour en retirer son argent; la réponse de la reine fut que cette cassette ne serait ouverte qu'au retour du cardinal et en sa présence, parce qu'elle contenait des documents importants pour le service du roi, qui ne devaient tomber en aucunes mains autres que les siennes. Beaumont la supplia de lui faire au moins compter cet argent sur les charges du défunt ; la reine le rebuta en lui disant qu'elle ne voulait point faire de tort à sa veuve. A l'arrivée de la cour à Toulouse la cassette se Irouva perdue; et Monsieur, en riant et sans y attacher d'importance, dit à la reine que sans doute l'àme de Dubosq était venue l'enlever; mais la reine n'était pas d'humeur à écouter des plaisanteries sur une perte qui pouvait avoir de graves conséquences : le feu lui monte au visage , et , sans se donner un moment de réflexion, elle acccuse Beaumont de ce détournement, le fait appeler et, devant tout le monde, le traite avec les propos les plus blessants pour l'honneur d'un gentilhomme; enfin sans vouloir écouler Beaumont qui s'excuse, elle veut le contraindre à faire un aveu. Cette scène n'amena aucun éclaircissement. Sur le soir, madame de Beauvais, première femme de chambre de la reine et fort familière
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avec elle, de plus désignée par la chronique scandaleuse comme une amie particulière de M. de Beaumont, vint faire un vacarme épouvantable dans le cabinet de la reine oii ne se trouvaient que le roi, Le Tellier, et le comte de Brienne. La reine, loin de faiblir, n'en fut que plus échauffée ; vainement madame de Beauvais ne se lassait pas de répéter que si un gentilhomme pouvait être capable d'un tel acte, elle ne voudrait pas pour l'en punir d'autre bourreau qu'elle-même, la reine ne se calmait pas. Comme tous ces violents propos ne faisaient pas retrouver la cassette, on eut ridée par laquelle il eût fallu commencer, de recourir au valet de chambre chargé du soin des cassettes ; et, bien qu'il se tînt d'habitude dans la chambre de la reine, on ne le trouva point tout d'abord; enfin, lorsqu'il parut, il ne put rien expliquer, et la reine, de plus en plus exaspérée, s'écria qu'on lui avait fait la langue et elle le chassa. L'exempt Denise fut appelé, et déclara avoir vu à Nérac la cassette emportée par un homme dont les vêtements noirs étaient recouverts d'un manteau gris; mais, croyant que cet homme apparten;iit à la maison de la reine, il ne s'était point inquiété de son action.
Cette orageuse soirée se prolongea plus tard que de coutume, et lorsque la reine fut couchée, contre son habitude, elle ne put que difficilement s'endormir. Le lendemain elle s'éveillait en méchante humeur lorsque l'on vint lui apprendre que la cassette s'était retrouvée à sa place ordinaire sans que l'on sût comment. La reine la fit ouvrir en présence du maréchal de Villeroiet de Le Tellier,afinde vérifier si elle n'avait pas été fouillée; mais son contenu se retrouva intact avec les trois cents pistoles qui furent ren-
dues à M. de Beaumont; la reine lui fil quelques excuses.
Le comte de Brienne en transmettant en chiffres cette anecdote à son père lui recommandait le plus profond secret et de mettre sa lettre sous clef, après l'avoir fait déchiffrer par Blondel (1).
La fin malheureuse de M. de Beaumont, l'année suivante, mérite d'être mentionnée; ce loyal gentilhomme étant à cheval fit la rencontre de deux cavaliers dont l'un lui tira un coup de pistolet et l'étendit raide mort. D'une information faite par le lieutenant criminel résulta la présomption que l'assassin s'appelait la Frouillardière et que Delongueil était le nom de l'autre cavalier (2).
Le traité de paix ayant rétabli le prince de Condé dans ses biens, charges et dignités; une démarche de reconnaissance et de soumission s'imposait à ce prince. En attendant le moment de la faire personnellement, il se fit précéder par un mandataire, M. de Guilaut, gentilhomme attaché à sa personne (3). Son envoyé se rendit à Toulouse et sut remplir sa mission avec une singulière adresse. Le cardinal Mazarin commença par le recevoir; et, après avoir pris communication sur des copies des lettres scellées pour le roi et pour la reine dont Guitaut était porteur,
(1) Voy. cetle lettre du 19 octobre 1659 à l'Appendice. Le comte Louis- Henri de Brienne a passé sons silence cette anecdote dans ses Mémoires.
Blondel était nn ami de Biiinne; il reçut le brevet de maréchal de camp ainsi que le constate une Ictlre que lui adressa le comte Louis-Henri de Brienne, du 9 novembre 1659. Aff. étr., France, vol. 294.
(2) Lettre inédite de M. de Riants k Mazarin, 9 mai 1660. Aff. étr., France, vol. 910.
(3) On l'appelait le petit Guitaut ; il était cousin de François de Pciclipeiroux de Gomminges-Guilaut, capitaine des gardes de la rciue, qui avait, en 1650, arrêté le prince de Condé et l'avait conduit à Vincennes.
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lettres dont il approuva le contenu, il conduisit le messager à l'audience de Leurs Majeslés. Guitaut remit ses lettres; mais lorsqu'il lui fallut parler pour expliquer sa mission, un trouble inexprimable , en souvenir du passé , ne lui permit pas d'émettre la moindre parole. Le jeune roi qui déjà se plaisait à produire l'effet d'intimidation dans lequel il excella bientôt, fut ravi, et déclara que ce silence était bien plus éloquent que le discours le mieux préparé. Alors Guitaut, comme rassuré par cette bienveillance, recouvra la voix, et, avec une naturelle éloquence, il dit que Leurs Majestés ne devaient pas être surprises de son émotion après être resté neuf années sans pouvoir leur exprimer son respect ; ses sentiments si longtemps comprimés ayant tous voulu se faire jour à la fois, les expressions avaient manqué à leur impétuosité; en terminant, il certifia par les plus vives assurances la fidélité dont le prince de Condé donnerait désormais les preuves. Ses protestations furent bien accueillies de Leurs Majestés , et la reine déclara qu'elle rendrait à ce prince les mêmes sentiments d'affection qu'autrefois dès qu'elle aurait acquis la certitude qu'il servirait le roi, son fils, aussi bien qu'il en était capable. Guitaut retourna auprès du prince de Condé, en pouvant se flatter d'avoir bien rempli son mandat et d'avoir bien fait sa cour (1).
A la fin de décembre, la cour partit de Toulouse, et le 1" janvier 1660 elle couchait à Carcassonne.
(l) Voy. la lellre iuédite du comte de Brienne, du 9 décembre 1659, à l'Appendice. Il a passé sous silence dans ses Mémoires celle audience intéressante.
APPENDICE