IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE
i5 exemplaires sur papier du Japon
numérotés à la presse
de I à i5.
3o exemplaires sur papier de Hollande
numérotés à la presse
de I à 3o.
40 exemplaires sur papier vergé pur fil
des Papeteries Lafuma numérotés à la presse
de I à /^o.
Tous droits de traduction et de reproduction réserves pour tous pays.
COI'YHIGUT BY ALBIN MiCIIEL I92Ï
20 avril ig...
Le commissaire de police m'a dit :
— Pardonnez-moi d'avoir forcé votre porte, mais mon devoir m'oblige à ne négliger aucun détail pour découvrir la vérité. Mieux que moi, vous connaissez l'état d'esprit de nos populations méridionales; il est prompt à s'émouvoir, surtout dans une agglomération comme celle de Masmir. J'ai reçu des instructions formelles : nous avons, dans la circonstance présente, le plus grand intérêt à procéder avec discrétion, afin de ménager les susceptibilités locales et de calmer les impatiences. Vous avez été un maître éminent du barreau parisien ; vos travaux, vos études et vos articles consacrés aux questions sociales vous désignent pour guider nos recherches.
Enfin, vous avez été éprouvé avec cruauté par un événement récent et, à ces divers litres, votre opinion nous sera particulièrement précieuse. Si délicate que fût ma démarche auprès de vous, je n'avais pas le droit de m'y dérober.
Je me tais. Ma pensée est ailleurs. Qu'on me laisse avec ma douleur.
Le commissaire reprend :
— Il s'agit du déraillement survenu la semaine dernière à l'aiguille, près de la gare de Masniir...
Je l'interromps :
— Cet accident a fait de moi l'une de ses victimes, en frappant M™^ André Lafrand. N'insistez pas.
Je me suis levé pour lui signifier la fin de notre entrevue. Il demeure :
— On a ordonné une contre-enquête sur les causes de la catastrophe . . .
— Une contre-enquête ? Il avait été nettement établi qu'un hasard désastreux. . .
Il déclare :
— On l'a cru, d'abord. On serait prêt encore à le croire. Toutefois, tels indices ont paru suspects. On a estimé en haut lieu qu'il convenait de s'en remettre à des experts.
Je le questionne avec angoisse :
— Il y aurait eu crime ? Un crime ! . . .
Mes mains se sont collées sur mes yeux. C'est la nuit et l'horrible spectacle renaît dans
ma mémoire. Il se serait trouvé un homme pour commettre une pareille action, pour me tuer Laure?
La voix du fonctionnaire frappe mes oreilles :
— On n'a aucune preuve, je le répète ; on n'a que des soupçons. Les voies semblaient en parfait état. L'express avait passé sans encombres une heure avant le rapide venant de Paris. Des trains de marchandises ont circulé toute la journée ; les signaux avaient fonclionné. Un inspecteur avait visité le poste d'aiguillage à 21 h. 3o, c'est-à-dire exactement une demi-heure plus tôt. Rien à signaler. Il l'a cojifirmé, lorsque je l'ai interrogé. Que s'est-il passé après sa tournée ?
Je lui demande :
— Le chef de gare cstime-t-il qu'au nombre de ses agents il y ait un bandit capable de...
Le commissaire réplique avec un calme qui me déroute :
— Le chef de gare a sous ses ordres un personnel de deux mille agents. Il ne les coimaît pas individuellement ; il apprécie leur valeur professionnelle et ne peut que s'en rapporter à ses chefs de service pour les détails. Vous n'ignorez pas, d'autre part, que ces employés et ouvriers de la voie ont été rudement travaillés, qu'il y a parmi eux des exaltés; il peut y avoir des anarchistes. De là à conclure qu'il se trouve un criminel de cette envergure, avouez qu'il faut y
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réfléchir à deux fois. Nous n'avons pas d'éléments d'appréciation immédiate, nous procédons par tâtonnements, par élimination cl lorsque nous examinons cpielques noms, c'est avec des réticences... Imaginez que l'on ouvre une instruction : ce serait folie de ne pas agir à coup sur ; on ne nous le pardonnerait pas. Il y aurait de quoi soulever l'opinion. Aussi bien, nous essayons de prendre sur chacun les renseignements secrets les plus précis et c'est pourquoi je suis venu à vous, en dépit de mes hésitations à troubler votre recueillement. Ce bavardage m'exaspère :
— Arrivons au fait.
— Voilà. Parmi ceux que nous avons été amenés à surveiller, — oh ! de loin, sans qu'ils s'en doutent, — nous relevons le nom d'un aiguilleur qui est entré à la compagnie sur votre recommandation.
— Ils sont plusieurs dans son cas. J'ai pu me porter garant de mes protégés au moment oti j'intervenais. Il m'eût été difficile de suivre chacun d'eux, de près, depuis vingt-cinq ou trente ans que je m'en suis occupé.
Le fonctionnaire insiste :
— Celui-là se vante d'être de vos amis. Il prétend que vous avez été liés comme deux frères. C'est un nommé Gargaille.
— Victor?
L'exclamation a été si spontanée qu'elle
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devrait suffire à le justifier aux yeux du magistrat.
— Parfaitement, Victor Gargaille, répète mon interlocuteur. Je constate qu'il n'a pas menti, du moins pour ce qui est de vos relations personnelles avec lui.
Je m'écrie :
— Victor Gargaille ! Voyons !... Victor... C'est absurde. Qui vous a fait croire ?
Il remarque :
— Ses antécédents eux-mêmes paraissent être excellents. Il est fort bien noté, intelligent, régulier dans son service...
— Alors ?
— Ses voisins, toutefois, affirment qu'il tient parfois des propos équivoques, des propos révolutionnaires . . .
— Vous ne sauriez lui en faire un grief. Quand un homme a passé la nuit dans un poste de vigie, qu'il est fatigué, son humeur est forcément plus irritable... Songez à l'effort accumulé pendant la guerre par ces gens-là, à leur tension d'esprit... Que Gargaille s'emballe, qu'il ait un langage imprudent, je le regrette, mais, après tout, vous le déclariez vous-même, ses notes sont là. Vous n'y relevez aucun reproche... Et puis, non, Victor, c'est de la folie !
— Je suis heureux d'enregistrer votre protestation, acquiesce le commissaire, néanmoins, je ne saurais m'en contenter. Peut-être ignorez-
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VOUS, en effet, ce qu'est devenu votre protégé. Permettez-moi de vous demander s'il y a longtemps que A' ous ne l'avez rencontré ?
Pourquoi m'iniliger ce supplice ? La dernière fois que je l'ai vu, j'étais avec Laure. Nous étions heureux... Pourquoi me torturer? Je prononce avec une indifTércnce voulue :
— Il y a quelques mois, chez lui.
— Et vous n'avez rien remarqué ?
Subirais-je l'influence de cet inquisiteur? Je
n'ai pas à lui faire part de mes observations ; elles ne signi lient rien.
Je sais que Victor est un brave garçon ; je m'en tiens là et je n'en sortirai pas.
— Tant mieux, tant mieux, affirme le commissaire. C'est donc qu'il a été calomnié. Ses voisins, toutefois, insinuent volontiers qu'il se livre à la boisson et qu'il maltraite sa femme. Le savez-vous ?
— Je ne le savais pas.
Non, je ne le savais pas, je ne veux pas le savoir. Et puis, après? S'il abuse de l'alcool, ce n'est pas une raison pour être un assassin ! Il maltraite sa femme, pauvre petite Maria! Que de sentiments remués, de sentiments lointains et que je croyais inéluctablement oubliés...
— Je sais par contre, — je tiens à ne pas me dérober, — qu'il a un fils, Clément, qui a eu pendant la guerre la plus belle conduite. Ce jeune homme s'est engagé dès 1914» alors qu'il
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appartenait à la classe i6; il est actuellement à l'hôpital de Marseille, en traitement pour maladie contractée à la suite de ses blessures et pour intoxication par les gaz sur le front d'Orient. Croyez-moi, Gargaille n'aurait pas élevé un ûls comme celui-là s'il avait été un anarchiste.
— Eh bien! — insinue le commissaire, — puisque vous vous intéressez à cette famille, vous ne refuserez pas d'interroger votre mémoire, de me donner votre témoignage autorisé en faveur de Gargaille.
Je me rappelle les dossiers compulsés au cours de ma carrière, les erreurs judiciaires éclaircies ; je me rappelle que j'étais un défenseiir des causes compromises et que, peut-être, aujourd'hui, je pourrai, une fois encore, sauver un innocent, — car Victor est innocent, j'en ai la certitude morale. En ai-je connu de ces pauvres diables livrés à leurs passions, généreux au fond, inconsidérés, mais incapables d'une mauvaise action... Est-ce que moi-même, autrefois, je n'ai pas été complaisant pour leurs impatiences, n' ai-je pas lîatté leurs penchants par mes utopies, et mes premiers succès, ne les ai-je pas dus à soutenir leurs erreurs par mes propres doctrines? Par quel mouvement réflexe de mon esprit, par quelle habitude invétérée suis-je enclin à faire ce retour sur moi-même, à m'analyser, alors que j'ai à raconter, simplement, sans
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détails, ce que je sais de Victor? Décidément, ma douleur me trouble. Allons, maître Lafrand, vous avez la parole.
— J'ai toujours connu Gargaille. Mon père possédait à Satinasse un moulin à huile; j'habitais seul avec lui ce castelet, car ma mère était morte peu de temps après ma naissance. Le père de Gargaille travaillait pour nous; il était notre baïlle. C'était un homme d'une autre époque, un fidèle, un scrupuleux. Il prenait en mains nos intérêts avec plus de soucis que s'il se fût agi des siens propres. Il logeait à l'entrée de la ville, rue de la Liberté, dans cette maison plate à deux étages, avec ses terrasses superposées; vous la voyez d'ici, avec son escalier extérieur et sa large cour, qui se perd dans le pré; le fdet d'eau qui le fend est le dépotoir du quartier. Au rez-de-chaussée, l'épicerie, de mon temps, était aussi un débit de boissons. Je vous cite ces détails, afin que vous sachiez quelle a été l'éducation de Victor. Jamais le père Gargaille ne se serait abaissé à y prendre un verre, si voisin que fût le lieu tentateur. Il donnait l'exemple de la sobriété, du dévouement. Il n'aimait que son chez lui, ces trois pièces qu'il occupait avec sa femme, ses deux filles et son garçon. Il était le modèle des ouvriers.
— Fort bien, acquiesça le commissaire. Mais, si accompli qu'ait été le père, le fils a pu être dévoyé, subir de mauvaises intluences ?
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Je l'c'dilic :
— J'étais son meilleur ami et il était le mien. Nous formions avec Farigoul — vous connaissez bien Farigoul, le cordonnier de la rue du Chapitre, près de l'église abbatiale ? — nous formions un trio indissoluble. A l'école, gamins, nous étions assis sur le même banc; les jeudis et les dimanches, nous parcourions les collines et, en automne, la récolte faite, nous nous livrions à d'interminables parties dans le moulin, nous grimpions sur les fûts, bousculions les estagnons et tapions sur les piagnes. Quel vacarme infernal, sous le sourire indulgent de nos pères.
Je cède au charme de cette évocation : elle est reposante. Elle m'entraîne en arrière, loin, très loin, aux temps où, semble-t-il, j'ignorais que l'on put souffrir. Une question positive me ramène à la réalité :
— Victor était-il laborieux ?
— Par boutades — je ne puis le dissimuler, quelque envie cjue j'aie à ne formuler aucune critique — il était très intelligent et, même, ambitieux. Des jours entiers il s'enfermait pour lire, à tort et à travers, de l'histoire, des romans, les journaux et il en tirait profit. Souvent, il nous amusait par ses galéjades et Farigoul, déjà, l'exhortait à se présenter aux élections... Vers ma douzième année, je fus mis interne au lycée d'Aix et je perdis contact avec mon camarade. Deux ans plus tard, mon père mourut et notre
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baille le suivit de près. Bientôt, j'allai à Paris achever mes études ; mes visites au pays se firent plus rares, Je me rappelle avoir passé quelques semaines à Salinasse, tenez, à l'époque où Victor était soldat. Il venait en permission d'Arles, du samedi au lundi... Moi, j'avais été réformé...
— Quelle a été sa conduite au régiment?
— Pas mauvaise. Au début, il avait été animé du meilleur esprit. Alors que, ouvrier à la compagnie du chemin de fer oii j'avais contribué à le faire prendre à la Journée, il regimbait contre ses chefs, il se soumettait sans murmures à la discipline militaire. Il était simple, ce grand garçon à la figure ouverte, avec ses cheveux roux et ses yeux bleus, aux regards fureteurs. Pourvu que l'ordinaire le contentât, il n'en demandait pas davantage. Les conseils de son père portaient leurs fruits : le vieux haïlle exerçait sur l'àmc de son garçon une action posthume et vraiment, Victor nous causait de la joie par sa bonne humeur. Au café qui nous réunissait, nos cadets se plaisaient à l'écouter ; les anciens s'arrêtaient auprès de notre table, la pipe aux dents et hochaient la tête tandis qu'il narrait les histoires de la chambrée. Ils l'encourageaient à conquérir ses galons de sergent...
Le commissaire observa :
— Il a pourtant quitté l'armée sans être gradé? Je réplique :
— Pour une bêtise. Il avait été privé de per-
mission deux samedis de suite, à cause d'un méchant astiquage. Alors, il avait sauté le mux'. Vous savez bien ce que sont les jeunes ^ens. Il était ardent, un peu hâbleur, eniin il prétendait en remontrer à ses supérieurs, en tournant les règlements. . . De là à tenir des propos de révolté, il n'y a qu'un pas... Que voulez-vous, il avait subi certaines influences. . .
— Quelles influences ?
Quelles influences... est-ce que je sais, moi?... J'ai oublié, depuis le temps. . . je ne me suis pas préparé à cette déposition. . . On vient m'arraeher, brutalement, à mon deuil, on exige de moi une précision de mémoire impossible. . . Et d'aj3ord, je ne voyais pas Victor tous les jours... je n'étais pas au régiment avec lui... Je le rencontrais au café... Je ne suis pas responsable des mauvaises influences qu'il a subies... Je n'y suis pour rien... Absolument pour rien... J'avais vingt et un ans, j'étais un intellectuel.,. J'étais en plein dans mes études...
Le commissaire me voit hésiter :
— Vous ne pouvez pas préciser ?
Je balbutie :
— En ce moment, j'avoue...
— Alors, — poursuit-il, — autre chose, si vous le voulez bien. Sa femme ?
Maria?... mie vision charmante de ma jeunesse... Pauvre femme! Etait-elle assez abîmée par la vie et par l'angoisse pour Clément, son
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petit, quand nous l'avons rencontrée, Laure et moi...
Je réponds :
— Madame Gargaille? Je n'ai que des éloges à faire d'elle.
— Tout le monde est d'accord là-dessus, approuve le commissaire.
Et, revenant à Victor :
— Sorti du régiment, il a été titularisé au chemin de fer ?
— Oui, sur ma recommandation.
— Il a été nommé aiguilleur... voyons, il y a dix ans.
Il consulte une note.
— En somme, conclut-il, vous estimez Gargaillc incapable d'être l'auteur de cet attentat. Seriez-vous disposé, le cas échéant, à déposer devant le juge d'instruction ?
— Certainement.
— Ma mission est terminée. Je n'ai plus qu'à m'cxcuser et à vous remercier.
Soi?' du 2.5 avril...
Cette conversation m'a bouleversé. J'avais l'impression, entre mes quatre murs, avec les volets clos, d'être enfermé dans une tombe. En
étendant mes bras, ne rencontrerais-je pas les parois d'un caveau et mes mains ne seraientelles pas glacées par l'iiumidité des ténèbres ? Je suis sorti ; j'ai marché droit devant moi, au hasard. Sous le firmament, déjà moins éclatant, à travers le duvet touffu des cerisiers fleuris et les pêchers mauves apparaissaient les taches claires delà prairie. Les jeunes verdures frémissaient aux souffles d'une brise légère. Tant de fines merveilles, pourtant, ne me charmaient pas. Je ne regardais que la voie du chemin de fer ; elle conduit à la place où, à quelques kilomètres d'ici, Laure est tombée...
Un homme marchait sur les pierres blanches du ballast, d'un pas tranquille ; c'était un aiguilleur. Arrivé au poste de vigie, il a grimpé le long de l'escalier de fer et il s'est installé dans sa cage de verre. Son camarade, qull remplaçait, est parti et lui, après avoir vérifié ses manettes, a tiré d'un panier son repas et s'est mis à le manger de bon appétit.
On accuse un de ceux-là d'être l'assassin de ma femme. Allons donc !
L'aiguilleur est un pilote, qui dirige comme du haut d'un phare le convoi porteur de vies humaines. Un signal lui en annonce l'approche. On dirait d'un monstre : ses antennes sont brillantes et la fumée pourpre frangée de noir que vomit sa gueule en flammes sème des étincelles, qui ressemblent à des étoiles filantes ; elles
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s'éteignent en touchant terre. Il siffle : c'est un cri de menace, de détresse ou un hurlement de fureur. Il souffle et sa lourde queue se replie avec un fracas assourdissant de ferrailles secouées. Le veilleur impassible l'attend. Et voilà que, sous le plancher trépidant, sur la terre qui tremble, passent, insouciantes, des créatures en quête de plaisirs ou de bonheur. Ce n'est pas l'instant de songer à venger les injustices du sort. Il y a là, aussi, des solitaires, des désespérés qui partent pour l'exil et qui maudissent la destinée. L'aiguilleur ouvre l'espace devant eux. Tranquillement, il tire et pousse le levier; son acte gouverne la force mécanique, il l'oriente; il la jette sur le chemin où elle s'engouffre aveuglément. Ses idées et ses gestes ont le môme terme. Pour lui, point de rêves : il est un manœuvre conscient ; il est nue volonté qui exécute un ordre, par lequel il va déterminer la direction que prendront ces inconnus. Il a l'orgueil de son métier et quand le silence revient, que la voie est déserte, dans la nuit claire, il ouvre l'un des carreaux et il écoute, là-bas, tout là-bas siffler le train : il est tranquille. Sa tâche est terminée.
Que Laure ait été victime de la fatalité, mon deuil n'en est pas moins inéluctable, mais je peux songer à elle en m'isolant avec elle dans sa tombe. Non, non, je ne croirai jamais à un crime. Tout le monde, grands et petits, riches et mendiants l'aimaient. Le plus cruel des
assassins aurait, pour l'épargner, laissé sauve la vie des autres.
Avant de rentrer, je me suis assis aux portes de cet enclos, que recherchait ma jeunesse rêveuse. Les rameaux d'un micocoulier le dépassent. Un acacia embaume, tout alentour. Devant moi, les sillons gris, dans lesquels s'eireuillont les oliviers et des mûriers qui avaient l'air de somnoler. Les roseaux, abritant les semailles, se doraient au soleil couchant, et derrière une rangée de cyprès le ciel se parait des tons roses, mauves et sanglants qui succèdent au crépuscule. Les maisons aux toits rouges s'égrènent jusqu'aux portes de la ville ; un chien aboyait. L'horizon semblait reculer. Sur le firmament, se détachaient les tours du château. Un long nuage, accroché aux créneaux, avait la légèreté d'un voile indéfiniment étiré entre les mains d'une figure de légende que je croyais apercevoir... Les premières pâleurs du soir ont adouci l'espace. La ligne des collines s'est confondue avec les lueurs du couchant qui les caressaient et les rendaient incandescentes. Les cendres vespérales sont tombées sur l'étang de Berre embrasé, qui apparaissait dans une échancrure.
En me retournant, les Alpilles au profil classique n'étaient plus qu'une ombre funèbre, s'évaporant d'un antre insondable. Elles paraissaient démesurément grandies, à me
donner le vertige et voici que, me semble-t-il, leur obscurité pénètre dans ma demeure; elle devient de plus en plus épaisse, de plus en plus opaque...
Toute chose, autour de moi, est dans Tordre coutumier.
La lampe éclaire ma table, les pannetières au mur, l'armoire luisante, les chaises rustiques. Laure ne se penehe-t-elle pas sur mon épaide pour lire cette page? Elle sourit; elle est revenue... Personne. Le silence. La détresse.
La lune bleutée argenté la nuit derrière mes volets clos et ses rayons liltrent à travers leurs rainures. Dehors, c'est une de ces nuits pacifiques, une de ces nuits voluptueuses du printemps provençal. Laure m'avait dit que je n'étais pas né pour l'existence à laquelle l'ambition m'a rivé. Elle aA^ait raison : elle seule m'a deviné. Elle seule m'a compris.
Nos veillées... Les yeux clos, la tète renversée sur mon fauteuil, je l'écoutais : après avoir éteint les lumières, elle s'asseyait au piano. Ses mains tiraient de leur léthargie les sons endormis sur les corder. FAle ioua.it VArlésienne... Le triste et tendre intermezzo confondait nos pensées. Laure avait été jalouse de ma terre : Laure, pourtant, me rendait à ses ardentes douceurs ; l'harmonie de ma Provence apaisait mes passions turbulentes et ses angoisses de femme. Nous avions la sensation
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d'être éternels. Les souvenirs les plus lointains remontaient à ma mémoire ; aucun d'eux ne me gênait. Je n'avais doue vécu que pour aimer. Le dernier accord expiré, je levais les paupières ; Laure avançait vers moi, comme portée par les suprêmes vibrations. Ses bras se nouaient autour de mon cou ; ses prunelles m'ouvraient les profondeurs de son âme ; j'entendais battre son cœur; je la respirais... Alors, sans un mot, elle s'asseyait sur le tapis, devant la flamme qui dansait dans la cheminée, devant la flamme qui semblait dévorer tout ce qui du passé n'était pas nous, rien que nous...
La visite du commissaire, cet après-midi, a ramené dans ma maison désertée par le bonheur les spectres de ma jeunesse. Je me rappelle avoir existé sans connaître Laure. Estce un regret ? Est-ce un remords ? J'éprouve une sorte d'horreur pour tout ce qui n'est pas elle, une honte invincible pour mes erreurs, l'amertune d'avoir manqué ma deslinée. Dans quel bas-fonds serais-je tombé, si la main de Laure ne s'était pas tendue vers la mienne ? Aurais-je peur maintenant? De quoi? Peur de vivre, non ; peur d'avoir vécu... Mon entretien avec cet encpiêteur a fait éclater les murs de l'asile oïl je m'étais réfugié. La mort, il y avait la mort pour me sauver de moi-même. Elle était presque une espérance. Je ne pensais plus
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qu'à elle... Laure, c'est Laure qui est morte, victime d'un attentat, peut-être ; je n'ai donc plus le droit d'oublier ({ue je suis encore de ce monde.
Quelle détresse ! Après tant d'années anxieuses, j'allais enfin consacrer mon âge mûr au recueillement. La i!:uerre m'avait régénéré. Le vieil homme s'était dépouillé de ses tares, La victoire de ma pensée par l'amour m'avait rendu à moi-même, tel que j'aurais dû être toujour-5, tel que j'étais resté en dépit de mes errements. Nous étions décidés à partir, à nous retirer dans ce castel, à nous épanouir sous la chaleur du ciel; notre jeunesse allait éclore pour porter des fruits, alors que les fleurs s'en étaient fanées. J'étais parti le premier : Laure, par un excès de sollicitude, avait désiré prendre seule à sa charge la liquidation de nos intérêts à Paris. Je l'avais précédée à Marseille, pour régler de mon côté les derniers détails qui entravaient encore ma liberté.
Deux jours durant j'ai parcouru la ville. Sur la Gannebière, je m'arrêtais devant les devantures des magasins pour choisir, avec l'insouciance d'un jeune homme, quelque objet qui pût contenter le caprice de Laure. Mes cinquante-cinq ans ne me pesaient plus. J'étais enchanté par l'attente de la femme que j'aimais; elle était belle; je m'imaginais ses moindres gestes; je me la représentais dans ses attitudes
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familières ; une parfaite confiance dominait ma passion. Quelques heures avant celle fixée pour son arrivée, je me souviens d'avoir contemplé Notre-Dame de la Garde, ruisselante de lumière, qui bénissait la foule enivrée de soleil et déferlant le long des rues. Je ne suis pas supertitieux ou, plutôt, je me figurais ne pas Tétre, Pourtant, mon inquiétude de savoir Laure en route s'est calmée tout à coup et je me suis senti rassuré. ^Misérables illusions ! Et dire qu'elles seules nous sauvent du désespoir.
La nuit s'est déroulée, une nuit pareille à celle-ci. Avant de quitter ma chambre, j'ai poussé mes croisées. Les étoiles, les larges étoiles qui palpitent pour guider le marin et le berger, irradiaient le ciel ; elles se reflétaient dans la mer sombre. Dans une heure, Laure serait ici, auprès de moi. Elle s'appuierait contre mon épaule. Devant nous s'enfonceraient dans Fonde nos rêves qui s'y déformeraient et nous chercherions sur le firmament les constellations gardiennes de notreinaltérable amour. Une suprême étreinte étoufTerait ce qui devait expirer de ce que j'avais été.
Je suis en avance à la gare. Je me promène de long en large sur le quai. Les lampes à arc pâlissent les visages. Un convoi s'arrête. J'interroge :
— Est-ce le rapide de Paris ?
L'employé s'éloigne, sans me répondre. Je
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consulte le tableau. Aucun retard n'est annoncé. D'autres personnes, venues au-devant des voyageurs, questionnent à leur tour. On leur dit: « Patientez. » Et je reprends ma promenade.
Une heure du matin.
J'entre chez le chef de gare.
— Y a-t-il un accident ?
Il plonge le nez dans ses paperasses, court au téléphone et m'invite à le quitter. Tout cela me paraît anormal.
Je me rends chez l'inspecteur. Je me fais connaître :
— M. André Lafrand, avocat et publiciste... Il m'examine en silence.
Je m'écrie :
— Il y a un malheur?
Il essaye de tergiverser :
— On ne sait rien de précis... On suppose que...
Voici un employé, un télégramme à la main :
— Le train de secours est annoncé...
Je lui arrache le papier. Je lis : « Déraillement à l'aiguille de Masmir... blessés... morts... »
Je cours sur le quai. . . Je vois des infirmières. . . des médecins en blouse... Je bouscule tout le monde... Je me précipite sur les voies... On m'agrippe, et me jette sur un banc : je claque des dents. Je sais baigné d'une sueur froide.
Une locomotive approche, avec une lenteur lugubre... Des voyageurs descendent, d'aucuns
avec des pansements... Une femme tient entre ses bras un enfant évanoui...
— Laure... Laure...
J'appelle, je fais des signes... Je la reconnais... Non, là-bas... C'est elle, c'est elle... Non... Une civière: on emporte un homme... Puis d'autres brancards... Je me penche sur chacun d'eux... Laure doit être sortie... Elle me cherche... Je vais la rejoindre... Je me heurte contre une nouvelle civière...
— Laure... Laure... Ouvre les yeux... Ne me fais pas peur...
Un faible soupir... puis, plus rien... plus rien. . .
On m'a relevé, à genoux auprès d'elle. Des hommes l'ont emportée... Je les ai suivis... Dehors, tout était noir... Au-dessous de moi scintillaient les lumières de Marseille et, du large, survolant la ville, les brises affluaient.
Un matin, je me suis éveillé dans une chambre blanche, avec des rideaux en toile. J'ai entendu pépier des oiseaux : ce fut la sensation de je ne sais quel prodige. Il parait que c'était la vie. Une religieuse s'est penchée sur mon lit.
Avec d'infinis ménagements on m'a rappelé à la réalité. J'ai éclaté en sanglots. Quelqu'un a prononcé : « Il est sauvé ! » Je n'avais qu'une idée : savoir, savoir toute la vérité.
Alors, la religieuse m'a raconté... Elle ne témoignait d'aucun effroi pour tant d'horreurs :
elle était accoutumée aux misères humaines. Elle s'arrêtait à certains détails ; dans les couvents on est intéressé par si peu de chose. Elle m'apprit que le rapide avait déraillé à la suite de ({uelque fausse manœuvre sans doute. Le tournant de la voie était réputé dangereux. Sur le lieu même du sinistre on n'avait relevé aucune trace révélatrice de la cause qui aurait provoqué l'accident. Bousculés les uns sur les autres, machines et wagons ne représentaient plus qu'un amoncellement de ferrailles, de dessous lesquelles on a retiré les victimes.
Deux jours plus tard, j'ai voulu emmener Laure dans notre petit cimetière. J'ai longé l'étang de Berre, les collines bosselées, j'ai traversé le paysage de notre bonheur... Masmir se dessine au loin... Que faisait Laure quand le choc s'est produit? Elle m'apparaît, debout dans le couloir, non, assise plutôt, le coude appuyé et le menton dans une main, tandis que de l'autre elle tient le livre dont elle à interrompu la lecture. A travers la nuit, elle cherche à deviner l'étang. Elle est heureuse de vivre. Elle songe que nous allons nous revoir. Elle se laisse bercer par les souvenirs qui nous appartiennent à tous les deux : une aube nouvelle se lève pour nous et pour nous seuls...
A Masmir, il m'a fallu descendre. Le terrain est à peu près déblayé. Il reste la carcasse d'un
fourii^on. Est-ce contre cette i)ierre qui frappe mon regard que son front adorable s'est abîmé? A-t-elle soullert ?
Le chef de gare in aborde pour m'adresser des compliments de condoléances et pour m'exprimer les regrets de toute la Compagnie. Je croise des employés qui me reconnaissent et qui me saluent. L'un deux s'approche de moi ; c'est un ancien. Ses prunelles brûlées par les veilles ressemblent à des miroirs sans tain. îl répète :
— Pour sur, moussu Lafrand, que c'est malheureux. Enfin, il n'y a pas de notre faute. Peuclîère, une si brave dame. Ah ! qu'elle était brave et qu'elle disait un mot à chacun.
Il esquisse un mouvement pour achever sa phrase, puis il reste là, les bras ballants, il remue la tète :
— Ce sont des choses terribles.
Cette formule m'exaspère. J'interroge l'hom^ me :
— Gomment expliquez-vous un pareil accident ?
Il tergiverse :
— Eh ! moussu Lafrand, je ne l'explique [)as. Les ordres ont été exécutés. Les voies, vous le pensez bien, ont été surveillées. Le mécanicien est mort. Le ehaulTeur aussi. Eux, ils auraient pu vous répondre. Moi, voyez, je suis à la lampisterie. Encore, si j'étais aiguilleur...
Aiguilleur? Mais, au fait, Victor me rensei-
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gncra, lui. Victor est intelligent ; il a été mon camarade d'enfance. J'ai besoin de serrer mie main amie. Je demande :
— Gargaille est-il de service ?
L'homme me conduit chez le chef pour consulter le tableau. On me renseigne : justement Victor est en permission de 4^ heures. Il s'est rendu auprès de son fils à l'hôpital de Marseille...
Ces détails m'avaient échappé : ils me frappent aujourd'hui. Il y alà des traits, des coïncidences que je n'avais pas notés. Ces employés semblaient gênés. Ils m'évitaient. Oui, ils m^évitaient...
Allons, est-ce que je suspecterais l'un de ces gens qui se sont dévoués, corps et àme, à leur service, pendant la guerre ? Serait-ce le grand garçon nonchalant qui, s'éloignant à mon approche, aurait perpétré le crime ? Serait-ce l'autre, à côté de lui, trapu, avec ses yeux en vrille ? Ou bien, cet ancien, qui répétait : « Il n'y a pas de notre faute, » en saurait-il plus long qu'il ne l'a dit ? Pourquoi cette insistance, d'abord, à affirmer que le personnel n'est pas responsable ? Je n'accusais persomie, moi. Voici quelques heures, encore, je n'aurais pas admis le moindre doute sur l'innocence de ces hommes... Je suis obsédé par les propos du commissaire, par ses insinuations. Il fallait me laisser pleurer en repos...
Je ne comprends pas, par exemple, que Victor
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ne m'ait pas adressé une ligue. Il ne devait pas ignorer le jour ni l'heure de mon passage. Victor aurait dû être là. Il tenait donc à ne pas me rencontrer ?
Absurde, absurde.
Victor me doit sa situation. Je me suis conduit à son égard comme un frère. Et puis, non, ce n'ect pas possible. Maria l'aurait empêché même de concevoir un pareil projet...
Les causes de ce sinistre ne sont que trop simples. Il suffit d'un malencontreux hasard, d'un excès de vitesse, sur la courbe... Si le mécanicien et le chauffeur n'étaient pas morts, ils me renseigneraient...
Ce vieux lampiste m'a dit : « Encore si j'étais aiguilleur. » Et il a ajouté — ces mots me reviennent tout à coup : « Mais les aiguilleurs sont si peu parlants. » Il avait presque l'air de leur reprocher une attitude sournoise. J'interrogerai Victor.
J'ai observé, ce soir, l'aiguilleur dans son poste, j'ai admiré sa tranquillité ; ces hommeslà ne sont, ne peuvent pas être des misérables ! Le rapide a déraillé sur l'aiguille, voilà le fait, le fait précis qu'il faut prendre comme base. L'express avait passé peu avant. Un inspecteur avait fait sa tournée : rien à signaler. Toutes les mesures ont été prises et le personnel est un personnel d'élite. Au temps où j'écrivais mon Introduction à la g/x've générale, combien
de ces modestes et de ces laborieux m'ont averti, dès cette époque, de mes errements que je devais reconnaître plus tard!... Non, tout au plus pourrait-on s'en prendre au mécanicien et au chauffeur. Mais, à quel mobile auraient-ils obéi ? Ils allaient à leur perte certaine. Alors, quoi ? Un accès de fièvre chaude ? Une folie subite ?
Cette obsession d'un crime m'apparait comme insensée et elle s'enracine. Je n'admets plus que mon amour m'ait été arraché par un événement fortuit et je ne conçois point que la terre puisse porter un monstre capable d'une telle monstruosité. Je fouille dans le passé. Je cherche le visage, le nom révélateur. L'instinct de la vengeance me tire de la douleur. Je veux me venger. î\Ie venger de qui ? Pourquoi ?
Pourquoi ? I^Iais parce que Laure a été assassinée. C'est évident.
De qui? Mais de...
Le nom que j'allais tracer m'échappe. Sur la page m'apparait une face grimaçante, hideuse... Je ferme les yeux. Je me refuse à la voir...
Les soupçons se sont portés sur Victor...
Voilà que Je recommence ! Non, non et mille fois non, je ne l'admets pas, je ne Fadmettrai jamais... Et puis, je le répète, il y avait Maria... A moins que ?daria...
Ce soir, décidément, je ne possède plus ma raison.
26 avril...
Toate la journée, j'ai songé à me rendre chez Victor. Ma conscience est fiévreuse. Il me faut l'assagir avant toute démarche, sinon je serais traité de malade et je n'apprendrais rien.
Comme je rentrais, j'ai suivi l'allée bordée d'iris et je me suis arrêté au pied du mur, fait de pierres accumulées. Enfant, nous nous cachions dans les cavités creusées jadis pour recevoir des ruches et qui ressemblent, aujourd'hui, à des sépulcres dont on aurait retiré les sarcophages. J'ai gravi la pente rocheuse, tapissée d'aiguilles de pins, sous les troncs rugueux et inclinés. Devant moi, reposait la Grau : on eût dit d'un océan étale, avec ses cailloux qui ressemblaient aux franges de vagues immobilisées. Le désert étincelait. Dans une oasis, la vitre incandescente d'un mas reflétait un rayon de soleil qui, semblait-il, avait percé les Alpilles.
Je me suis assis sur le bord de la terrasse, devant le castel; là, nous lézardions, Victor et moi, par les chaudes après-midi, à l'ombre du gigantesque platane, dont l'écorce jaune et lisse est maculée de taches vertes et dont les
branches nous faisaient peur comme si elles avaient été d'énormes reptiles suspendus audessus de nos tètes. Je me suis penché sur la margelle du puits pour essayer de retrouver les images d'antan, au fond de cet étroit abîme : sur l'onde aux reflets métalliques se jouaient les taches lumineuses du ciel. Nous y plongions le seau qui la ridait et nous le remontions pour nous désaltérer avec cette eau glacée. La corde criait sur la poulie grinçante. Tout cela, c'était hier.
J'écris auprès de la fenêtre ouverte. La nuit miroite à travers les feuillages et s'évapore du pré avec la senteur des arbres fleuris, pour devenir diaphane. Un rossignol a sifflé. Sa voix avait la limpidité d'une source qui chante. Il a gémi. Il s'est tu. Mon mal est resté en suspens. Ma jeunesse est un mirage au-dessus de ma vie présente, comme ce brouillard léger qui flotte sur les herbes.
J'ai eu raison de difl'érer ma rencontre avec Victor. Depuis trop longtemps, trop de faits sont oubliés. Je vais les exhumer et interroger leurs restes. Ils me livreront le secret qui me trouble.
Avec Victor, gamin de mon âge, me voici rentrant de Salinasse. Nous avons quitté la route, pour longer le sentier entre les chênes nains. Une charrette, chargée de foin, stationne devant la ferme. Allons-nous grimper au grenier
OU bien à la magnanerie? Nous avons été grondés pour ces escapades, la veille. Nous préférons taquineries poules et les canards, derrière leurs s?i'illes; au seuil de l'écurie voûtée, dans sa cage, la perdrix pousse des cris réguliers. Dès demain matin, nous nous retrouverons au Moulin, avec Farigoul.
L'été, nous y courions de bonne heure. En automne, nous nous y rendions à tout bout de champ. Nous traversions la place de la ville, en nous poursuivant à la course, nous passions sous l'antique portail et nous nous faufilions le long des ruelles. L'antre, enfin, taillé à même le roc, s'ouvrait béant devant nous. Les parois rugueuses elles-mêmes suintaient l'huile... La senteur du fruit écrasé embaumait la caverne. A la lueur incertaine des deux lampes fumeuses, dans le pressoir, les ouvriers causaient, sans se départir de leur besogne. Un cheval blanc faisait tourner la lourde meule. Quelques hommes^ la chemise échancrée sur leur poitrine velue^ jetaient les pelletées de grignons dans les sacs ; d'autres, cUsposant de leurs mains graisseuses les olives écrasées dans les scoiirtiiis, serraient à bloc la presse : le liquide s'égouttait, blond et odorant, à travers les pailles, dans les cuves.
— Et alors, moussu Lafrand, autrement, ça va bien, demandait le baille à mon père.
— Très bien, Gargaille. Et vous?
— Et, que voulez-vous, répliquait-il, tant
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qu'il y a des olives, je suis content et, cette année, ce ne sont pas les olives qui manquent !
Qu'il fait bon évoquer la silhouette de cet honnête Gargaille ! Comment Victor n'aurait-il pas été, lui aussi, un honnête homme?...
Moi-môme, ai-je toujours suivi l'exemple de mon père ?
Enfant, il ne m'a jamais puni avec sévérité; je ne crois pas l'avoir mérité. J'étais docile et laborieux. Victor, lui, était instable. Parfois, je le surprenais, fumant une cigarette. On nous l'avait défendu. Il n'en avait cure et il riait de ma soumission aux ordres reçus : aucune menace ne l'aurait empêché de satisfaire son caprice, mais il gagnait mon affection par ses qualités naturelles, par son ardeur, son originalité, son entrain. Et puis, il était bon : il partageait avec les plus pauvres que lui ses tartines de confiture et trouvait moyen, sans m'humilier, de me reprocher ma richesse.
Entre mille détails significatifs de l'influence que nous exercions l'un sur l'autre, je me rappelle ma première dette. Dans l'épicerie, au rez-de-chaussée de la maison habitée par les Gargaille, toutes sortes de sucreries sollicitaient notre gourmandise. Lorsque je n'avais pas le sou, je m'éloignais. Alors, Victor, m'entraînant vers la boutique, se moquait de moi avec la marchande qui me conseillait d'acheter à crédit. Je finis par lui devoir la somme de cinq
francs. J'en perdis le sommeil. Victor ne comprenait pas mes scrupules :
— Eh ! s'exclamait-il, tu es riche, toi. Tu n'as pas de soucis !
Victor était in^rénu. Si son père éprouvait pour le mien la déférence des serviteurs d'autrefois pour leur maître, si Victor, lui-même, savait qu'il serait un jour mon baille, nous grandissions, pourtant, côte à côte, sans accuser, par aucun signe extérieur, la différence de nos conditions. J'étais élevé dans le sentiment que toute notre dignité nous est conférée par le travail. J'éprouvais une aversion spontanée pour ces bourgeois qui croient à la noblesse de l'argent, qui en sont les vassaux et qui, par inintelligence des misères humaines, font de leur charité l'expression la plus hypocrite de leur égoïsme. Avec mon camarade, je mettais en connnun mes plaisirs et mes économies. Victor acceptait mes offres, comme chose naturelle. Il professait pour moi une sorte d'admiration si fervente que mes libéralités lui paraissaient être un devoir élémentaire envers mon prochain et, en particulier, envers luimême.
Secrètement, — je m'en aperçois aujourd'hui avec quelque pudeur, — je tirais vanité du sentiment que j'inspirais. Avec le recul des ans, j'y découvre déjà le plaisir fallacieux que me procuraient les tlalteries : c'était un avant-goùt
de la popularité que j'ai recherchée plus tard et qui a failli me perdre. Que n'aurais-je fait, adolescent, pour m'entendre louer par les Gargaille et par leurs voisins? Logiquement, j'aurais dû, après celte préparation, m'obstiner à vouloir entrer au parlement. L'orgueil m'en a tenu éloigné, après un échec pénible à mon amour-propre. L'éducation, décidément, se poursuit par ces influences extérieures, par ces amitiés contractées à l'école ou par ces implacables révoltes contre les brimades de notre liberté. Enfant, j'ai appris à aimer le peuple ; j'ai failli en devenir l'esclave et, maintenant, je me demande si jamais je l'ai compris...
Peut-être, puisque en remontant aux origines de Victor je découvre les raisons qui s'opposent ù ce que je le soupçonne capable d'une mauvaise action. Nous sommes devenus amis en subissant le même et inconscient émoi devant la beauté des choses.
Dès que nous disposions d'une après-midi de congé, nous allions chercher Farigoul pour partir en exploration sur les collines.
Quelle étrange incarnation de sa race que ce grand paresseux qui se nommait Marins Farigoul ! Il n'a occupé dans mon existence qu'une place secondaire, mais je détermine, par ses qualités et ses défauts, les mobiles mêmes qui nous font agir, nous autres Provençaux. Farigoul avait la passion de l'oisiveté comme
j'avais celle de l'action : le soloil l'engourdissait, alors que j'en concentrais la chaleur. Nos caractères sont faits pour tromper un observateur superficiel ; on est prompt à les juger simples, parce qu'ils sont expansifs. Leurs qualités et leurs défauts reflètent une lumière qui vous aveugle, lorsqu'on prétend la regarder en face.
Nonchalant, optimiste, séduisant par sa physionomie et par son humour, ce musard de Farigoul était un joli garçon avec de longs cheveux bouclés, des yeux clairs et un teint bronzé. Doué d'un magnifique entrain pour concevoir d'ingénieux projets, il opposait une inconcevable mollesse à leur réalisation. Il avançait, les mains dans les poches, la tète pendante à l'extrémité d'un cou mince et long et sa démarche était souple, poui^tant. A le voir flâner, des jours entiers, dans l'échoppe de son pèi'e, on l'eût pris pour un mauvais petit garnement, encrassé de veulerie et avec cela, nue fois dehors, avec ses camarades, il se rendait indispensable par ses inventions, son habileté à passer le temps à ne rien faire, sa patience à vous écouter et à vous donner l'impression de s'intéresser aux propos qu'il entendait. On lui savait gré d'être là ; près de lui, on avait précocement la sensation de n'être pas un ignorant. Je ne me déliais pas de cette facilité à éblouir mon prochain, de cette fausse scienoe, plus perfide que
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la richesse. Mais, surtout, Farigoul possédait une adresse remarquable. Il avait l'esprit pratique, qualité qui nous manquait à Victor et à moi. Et puis, il était passé virtuose dans l'art de flâner. Il se traînait, par la ville, de café en café, à la remorque de camarades toujours prêts à le régaler. Par ailleurs, il aimait la campagne. Il avait repéré les passages qui nous permettaient d'accéder aux sommets de ces hauteurs désertes, en nous infiltrant à travers les roches. De temps à autre, une couleuvre glissait parmi les touftes rases et rugueuses des thyms et des lavandes : Farigoul s'attardait à la poursuivre, tandis que nous avancions Victor et moi. Puis, il nous rejoignait en courant et nous racontait de mystérieuses aventures qui se déroulaient sur ce plateau. Il nous semblait alors que nous nous étions égarés sur l'interminable terrasse d'un château fort, dont les assises auraient été respectées par les siècles et dont les cavernes peuplées de loups et de sangliers formaient les insondables souterrains. Nous rencontrions des pins parasols isolés : ils ressemblaient à des éventails orientaux qui caressaient l'azur. Autour de nous, l'aridité, la sécheresse et là-bas, les racines dentelées d'une forteresse éveillaient nos jeunes imaginations. Pourtant, nous ne cédions pas à notre verve : le silence de ces lieux nous imposait le respect et chacun de nous se sentait envahi par l'angoisse de l'abandon.
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Nous subissions ainsi l'influence du paysage, sans nous en rendre compte, chacun selon ses alTinités propres et notre àme s'enrichissait de cet inconscient qui garde notre ^Tai naturel jusqu'à ce que la douleur le lui arrache.
Farigoul cependant nous rappelait à la réalité; il n'oubliait pas la « matérielle », comme il disait. Nous dégringolions le long de' la pente, vers une source au bord de laquelle nous goûtions notre repas.
Je ne puis concevoir que Laure n'ait pas été, dès cette époque, présente à ma destinée. Je n'ai compris la splendeur de ce décor, qui a charmé mon adolescence, qu'après avoir initié Laure à sa gracieuse beauté. Il y avait, au fond de cette vallée encaissée, tout contre la paroi lisse de la roche, un cloître ou, plutôt, un asile pour la prière, dans lequel avait vécu aux temps qui nous semblaient anciens un moine pénitent. J'y emmenai Laure. Elle portait, — je la revois, — une robe grise, avec une écharpe posée sur sa nuque. Elle a aimé la piété de cette ombre païenne répandue sur les édifices religieux et les constructions lézardées des hommes. Elle fut saisie par une sorte de frayeur hiératique devant ce délabrement des choses. D'épaisses grappes de lierre pesaient sur les ruines, barrant les cavités; un figuier, parmi les débris, étalait ses feuilles. Au-dessus de nos fronts, les lianes enlacées formaient des hamacs aux trames fines, s'accro-
chaut de branche en branche. Les rayons du soleil criblaient de trous étinceiants les pousses enchevêtrées et les énormes toiles d'araignées. Le silence, alentour. Tout à coup, ce lut un bruissement de feuillages : une faisane s'enfuit à notre approche. Laure tremblante se blottit contre moi...
Je ne suis jamais retourné à ce cloître, depuis ce- jour. Pour l'évoquer, il me faut évoquer mon adolescence et pour ne pas éprouver d'amertume par son souvenir, il me faut y chercher celui de Laure.
En racontant l'histoire de Gargaille, c'est ma propre histoire, celle du moins de mon esprit, que je retrace. Comment l'existence de deux hommes aussi différents peut-elle être si étroitement unie? Gomment, aujourd'hui encore, ai-je la sensation d'être solidaire de Victor? Gomment le soupçon qui pèse sur lui m'offenset-il dans ma dignité?
Le petit garçon que j'ai connu autrefois ne peut pas être un criminel; aurait-il donc changé au point que je ne le reconnaisse plus?
Voici quelques mois, j'avais rendu visite aux Gargaille. G'était par une fin d'après-midi très douce, en automne. Bien qu'il fît jour encore, les lumières bridaient déjà. On eût dit des perles incandescentes et suspendues à des fils, au-dessus de la route. Laure marchait à mes côtés. Les passants l'admiraient. Je me sentais
orgueilleux d'être soa mari. Klle n'avait jamais rencontré Victor. Je lui racontai notre enfance et lui citai quelques traits de notre jeunesse. Elle s'en divertit et se mit à mo taquiner, en me rappelant que j'avais trouve de l'agrément à Maria. Elle riait en femme victorieuse d'un passé qui, me semblait-il, n'avait jamais existé.
Sur la route, à la sortie du village, nous avons sonné à la grille, devant la maisonnette, blanche avec des volets verts, qui domine la voie ferrée.
Des pas liàtifs se sont fait entendre de l'autre côté de la porte, en glissant sur les carreaux. Le loquet a été tiré. Une femme s'est effacée sitôt qu'elle nous a aperçus :
— M. Victor Gargaillc, ai-je demandé?
Elle ne lâchait pas le bouton de la porte et nous examinait. Je dus répéter ma question. D'une voix qui me parut lointaine elle nous invita à entrer. Alors, seulement, je distinguai Maria. Je lui tendis la main. Elle essuya les siennes à son tablier ei; répondit avec hésitation à mon geste. Elle observait Laure avec un regard presque elfarouché. Laure la considérait avec une sorte de compassion. Comment auraitelle éprouvé de la jalousie pour mon admiration ancienne de cette beauté fanée? Maria était paie, maigrie; un cerne noir creusait ses orbites; l'expression de son visage émacié était
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également triste. Elle avait vieilli précocement. Son corps n'était plus qu'une défroque usée.
La femme de Victor célébra les mérites de son fils, de Clément; nous récita le texte de ses deux citations, nous décrivit les angoisses qu'elle avait de le savoir gravement atteint de la poitrine. Elle avait décroché sa photographie, en soldat, et nous la fit admirer.
Maria ayant allumé une lampe à pétrole posée sur la table, le profil de Laure fut éclairé par la flamme et se perdit sur l'écran de la nuit bleutée. Elle était la seule femme que j'eusse aimée.
Victor entra. Il descendait de son poste d'aiguilleur et il avait, en hâte, revêtu ses habits du dimanche pour nous faire honneur. Il affecta de me tutoyer, tout en me nommant « Monsieur ». C'était une vieille habitude. Elle ne m'offusquait pas. J'acceptai sans façons l'apéritif qu'il m'offrit. Le bonheur me grisait; je me divertis en devinant une certaine hauteur instinctive chez Laure, désireuse de ne point offenser ces braves gens ; elle ne parvenait pas à s'assimiler leurs manières ; j'exagérais, pour la taquiner, la familiarité de mes propos et de mes allures : j'avais besoin de m'épandre, par des éclats de voix, par mon rire, par une certaine trivialité : le vieux tempérament méridional reprenait le dessus. Du terrien, j'avais hérité l'aristocratie, mais du citadin, éduqué par les
coutumes d'une petite ville, je n'avais pas perdu toute vulgarité. Je m'imaginais que Victor se féliciterait de retrouver en moi le camarade simple et cordial de nos premières années. Etaisje assez ignorant du cœur humain et de l'orgueil populaire ! Gargaille était jaloux de l'intellectuel que j'étais. En essayant de me rapprocher de lui, j'avais peu à peu la sensation de l'éloigner de moi. Ses regards détaillaient avec une sorte de rudesse la beauté de Laure, ils allaient d'elle à iNlaria et ils m'interrogaient avec arrogance. Il était resté l'homme ombrageux d'autrefois : moi seul, j'avais changé. Les amis d'enfance ne tiennent aucun compte des progrès accomplis. Séparés d'avec eux, de longues années durant, on reprend, lorsqu'on se rejoint, l'entretien au point où il avait été interrompu. Les âmes, prisonnières de leur destinée médiocre, réduisent nos pensées à leur mesure et les discutent encore avec leurs passions.
Victor cherchait-il à préciser quelque détail de notre jeunesse, Maria faisait dévier l'entretien. Tentait-il de me parler de mes écrits, elle s'ingéniait encore à trouver une digression. Elle avait l'air de redouter qiwelque éclat. L'aiguilleur, alors, s'étendit sur les tracas de son métier. Il s'exprimait en technicien, il reprenait possession de lui-même. Pas une critique sur ses chefs, auxquels il évitait de faire allusion. Par
contre, comme je lui demandais quels étaient les projets d'avenir pour Clément, il s'exalta, déclarant que « le petit avait été assassiné », et céda à sa rancœur contre l'armée, avec violence.
Cependant Maria, penchée sur sa chaise, les coudes sur les genoux et les mains jointes, semblait en état de dévotion. A quoi songeait-elle? Elle songeait, peut-être, à ses rêves ensevelis dans les rides qui sillonnaient son visage... Moi, j'avais la fatuité de croire qu'elle nous admirait et que Laurc lui paraissait être la seule femme qui fût digne de moi. Je m'imaginais que j'étais resté pour Maria un grand homme... Pauvre petite Provençale en prière devant la beauté ! Elle nous entretenait des difficultés causées par la vie chère, de son ménage, de son fils. Elle nous disait :
— Que vous avez été braves de ne pas nous oublier. Vous avez fait une bonne action.
Et, comme je prenais congé d'elle, elle ajouta, en étanchaut d'un geste brusque des larmes affluant à ses cils :
— Victor est intelligent. Il n'a jamais eu de reproche dans le service, pour ça, non ! Vous le connaissez bien, Monsieur André, dites?
Victor nous accompagna jusqu'à la gare.
Il nous escortait avec l'air satisfait de se montrer en notre compagnie. Au passage, il saluait et m'obligeait à saluer ses voisins et ses
camarades que nous rencontrions. En attendant le départ du train qui devait nous ramener à Salinassc, — à dessein nous avions évité de prendre l'auto, — il se promena de long en large avec moi, sur le trottoir :
— Écoute voir un peu, monsieur, me déclarat-il, je ne viens pas discuter avec toi, au moins. Entre nous, on a le droit de se dire franchement les choses. J'ai toujours ton bouquin, ton (c Introduction à la Grève générale ». Aujourd'hui, tu es marié, retiré, content, peuchère, il y a de quoi. Mais, coquin de sort, ça n'empêche pas (lue tu es resté le même et quand le grand jour se lèvera, tu seras fidèle au poste, pas vrai? Je te connais, moi !
Il riait. Etait-ce par exaspération contenue ou pour me narguer? Je n'eus pas le temps de protester. La locomotive sifflait. Penché en dehors de la portière, j'avais tendu la main à VicLor. Il la secouait dans la sienne. Il affectait d'élever le ton :
— Et sans adieu, alors. Et, quand tu reviendras au pays, tu dîneras à la maison. Prochainement j'irai peut-être faire un tour au castel.
Les roues grincèrent. Nous partîmes.
Le long de la Cran grise une rangée de cyprès montait la garde. Je me suis approché de Laure. Elle a toiu'né vers moi ses yeux obscurcis par la tristesse. Nous sommes demeurés silencieux, comme absorbés par nos pensées. Laure
venait de découvrir l'homme que j'avais été, celui que je serais resté si elle ne m'avait sauvé. Le recommencement de notre vie n'estil qu'une illusion? J'ai confessé à Laure mes fautes et elle me les a pardonnées.
Que signifient mes remords posthumes ? Elle et moi, en dehors de nous rien n'existait et rien ne doit subsister.
Rien n'existait?
Si. Le passé. L'oubli en était impossible; il y avait un témoin pour me le rappeler. N'avais-je donc pas le droit de reconnaître et le devoir de professer publiquement les erreurs de mes idées? Je ne craignais pas, Laure vivante, les attaques de mes anciens partisans, qui m'ont accusé de les avoir abandonnés par opportunisme et qui ont traité de palinodie l'acte de ma conscience qui m'inspire la plus haute fierté ; cet acte a été aussi médité, aussi grave qu'une conversion opérée par l'intervention de la grâce, je l'ai accompli sous l'influence épuratrice de mon amour.
Qu'ai-je à me tourmenter ?
Laure n'est plus. La cloison sépulcrale qui me séparait du monde extérieur a été renversée par un brusque assaut de la vie. Je me réveille, seul, comme si j'étais perdu en rase campagne. La silhouette d'un homme m'apparaît ; elle se précise, à travers les ténèbres qu'elle franchit. J'aborde cet inconnu, je demande mon
MEA GULPA 49
chemin et il m'iuduit en erreur sur la route à suivre pour rejoindre mon foyer. Cet inconnu est le spectre de mon passé : il est mon ennemi.
Ai-jc un ennemi? Ce n'est pas Victor : c'est moi-même. Suis-je coupable? De quoi?D'avoir été sincère?
Qu'est donc la réalité vraie, alors? Ce que nous avons retenu de notre existence et ce que nous en avons compris ou bien tout cet inconscient dans lequel la douleur nous replonge? Quelle outrecuidance est la nôtre de vouloir faire de chacun de nous un être qui dure : l'amour nous leurre ; nous aimons et nous sommes aimés et voilà que nous croyons être une exception pour tous, comme nous le sommes pour une seule femme. Cette femme disparaît, nous ne sommes pas morts avec elle et, cette fois, nous restons inéluctablement à la merci de nos propres ressources. Nous ne sommes plus qu'une relativité qui s'effrite et bientôt les assises elles-mêmes de notre fragile personnalité apparaîtront béantes à la face du firmament.
La réalité est ce qui passe et ce que nous ignorons de nous-mêmes, puisque le fleuve tout entier de l'existence coule, coule pour s'engouffrer dans la tombe, puis se perdre sous la terre...
Nous étions prédestinés l'un à l'autre dès
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notre naissance, Laure et moi. Que ne Tai-je devinée pour attendre sa venue ? La jeunesse passée, nous aurions vieilli dans ce castel, pour notre bonheur mutuel. Elle serait peut-être encore auprès de moi, ce soir.
2J7 a<,'rll. — lo heures du soi?'
J'étais bien résolu, pourtant, à merendre chez Victor. Je me suis arrêté au millieu du chemin. Est-il possible qu'un bouquet d'arbres, une touffe de fleurs, un parfum, une étoile vous remuent l'âme au point de vous faire oublier ce que nous sommes, pour nous rendre tout entier à ce que nous avons été ?...
2 S avj'il.
Je ne chercherai plus la cause de mon malaise, à tâtons, dans le vague et au hasard de ma mémoire. Cette absence de méthode est néfaste. Mon imagination l'emporlerait. Après tout, je ne suis pas solidaire de Victor. A sup-
MEA CULPA 5l
poser qu'il soit coupable, je ne suis pas son complice. Je suis sa victime. Je n'ai pas de comptes à rendre. J'ai à me venger.
og avril...
En feuilletant de vieux papiers, j'ai exhumé mon cahier de thèmes latins. J'avais une grosse écriture de paysan. Les remarques et les corrections, en marge de mes devoirs, m'ont fait sourire. Le bon abbé auquel, en me retirant de l'école, mon père avait confié le soin de mon éducation, avait grand souci de compléter mon enseignement par des considérations morales. Elles sont naïves. Je n'étais pas rebelle à l'étude, seulement, je regrettais mes camarades, Victor et Farigoul, et nos équipées sur les collines. Nous lisions, mon précepteur et moi, Télémaqiie : l'accent de mon maître n'était certainement pas celui de Fénelon et je n'étais souverain que du domaine qui servait de champ d'exploration à ma fantaisie.
Aussitôt la leçon achevée, l'abbé m'accompagnait sur la route du castel; je prétextais une raison impérieuse pour le quitter et, au premier tournant, je m'échappais pour rejoindre mes fidèles acolytes. Cette heureuse existence se prolongea durant trois années.
Mon père mourut. J'atteignais alors mes seize ans. N'ayant pas connu ma mère, je perdais la seule afTection véritable à laquelle je pusse croire : désormais, ce fut l'isolement. De famille, je ne possédais plus qu'une tante — une sœur de ma mère — qui avait épousé un avoué à Paris. Sur le conseil de son mari, elle décida de m'enlcver à mon pays natal et de me prendre en pension chez elle. J'achèverais ainsi mes études dans un lycée. Ce fut l'adieu au passé, l'adieu aux champs embaumés, à l'ombre légère dos cyprès ; je ne devais les retrouver qu'à l'iieurc où le crépuscule est déjà la lumière d'outre-tombe.
La douleur précoce laisse à l'homme mùr son Ame d'enfant.
Paris e la Grand' Ville », me guettait. L'appartement bourgeois dans lequel je fus accueilli avec solennité devint le décor banal de mon exil. On me fit suivre les classes du lycée Louis-le-Grand, en qualité de demi-pensionnaire. Sous les becs de gaz, penché sur mes copies, derrière un bastion de livres, à l'étude, je grilfonnais des lettres que j'expédiais, en secret, à Victor et même à Farigoul. J'aurais écrit à n'importe qui, pourvu qu'il fût de « chez moi ». Il me semblait que je me rapprochais de la Provence, lorsque j'en évoquais les trop chers paysages. En automne, à la nuit tombante, je sortais, l'esprit exalté, le sang à la tête,
trébuchant à chaque pas le long du trottoir qui bordait la rue Saint-Jacques, alors étroite, éternellement boueuse et encombrée par les échafaudages. J'avais le cœur serré. J'étouffais. Je courais à la poste du Luxembourg, oii m'attendaient les réponses de Victor ; naïves, elles me racontaient à satiété les faits et gestes monotones. Il se plaignait de son existence laborieuse, me citait les moindres incidents locaux, me décrivait le café, dans lequel Farigoul le rejoignait « pour l'apéritif », et il m'enviait ma destinée qui, croyait-il, m'initiait à toutes les séductions de la cité.
— « Tes camarades, m'avait répété mon père ne sont pas de ton rang social ! » Mon rang social, hélas ! Je l'occupais dans le cortège passif des collégiens, sous l'œil observateur du surveillant, je l'occupais à table, dans cette triste salle à manger. J'étais un paysan, moi, et ce titre me paraissait le plus enviable de tous. Qu'avais-je besoin de science, de beaux vêtements, de confort, quand j'avais la terre, ma terre aux sillons argentés, ma belle terre, nourricière de lleurs et de fruits savoureux ?
Mes révoltes étaient sourdes encore. J'étais ingénu, mais déjà toute contrainte m'était un supplice. L'éducation me paraissait être une convention inutile. On me grondait, pour la plus légère infraction aux règles établies ; les reproches me blessaient dans mon indépendance. Je
n'obéissais que par crainte des représailles. On ne me persuadait pas : on me contraignait à me soumettre. Je me sentais touché dans les racines de ma vie intérieure.
Mon oncle — maître Ernest Morinard — et ma tante Alice étaient ce que l'on nomme des gens bien pensants. Ils habitaient rue de Bellechasse, tout près de la basilique Sainte-Clotilde. De son aristocratie morte, l'austère quartier ne gardait plus, à mes yeux, qu'un ennui morne : j'avais l'impression d'une éternelle après-midi dominicale, entre ces murs épais. L'air que j'y respirais était froid, et rare la clarté grise qui filtrait à travers les fenêtres du salon doré, entre les rideaux que ma tante drapait ellemême, chaque matin. Ma chambre, au fond d'un corridor, ouvrait sur une cour étroite et voisinait avec celle de mes deux cousins — mes cadets — qu'un précepteur éduquait à domicile. Leurs sœurs, dont l'aînée était ma contemporaine, fréquentaient un cours dans le voisinage. Elles n'étaient ni jolies parleur aspect, ni séduisantes par leur esprit. Nos conversations nous ramenaient aux petits incidents de la paroisse, aux études, aux examens et nous valaient de sages conseils, qu'émettait mon oncle sur un ton doctrinal. Chacun affectait, envers moi, une attitude distante : ma tante prenait soin de m'insinuer que je n'aurais jamais à briguer la main de l'une de mes cousines. Je n'y aurais point songé.
Plus pénible me fut la certitude que j'acquis de l'éloignement où l'on tenait mes cousins. Quelques mots, échappés à ma verve provençale, suffirent pour me mettre au ban de ma propre famille : j'en devins le paria. Et rien pour m'aider à supporter mon épreuve, pas une sympathie intuitive, pas un ami.
En sortant du lycée, l'été, je m'attardais sur les terrasses du Luxembourg. Le ciel nuageux, par delà les marronniers, m'offrait des espaces libres ; de larges trouées d'un bleu sombre allaient grandissant, comme étendues par les derniers assauts du soleil couchant. Un cri d'oiseau, un rien suffisait pour m'émouvoir. J'aimais. Qui? Personne. Nui visage n'apparait dans ma mémoire, pour recueillir aujourd'hui l'aveu que j'aurais tu, naguère, par pudeur ou par timidité. Il y avait en moi des tendresses que l'amour d'une mère n'avait jamais bercées.
La nuit, j'attendais le silence. Lorsque la maison dormait d'un sommeil égal, j'allumais une bougie, — que j'avais achetée moi-même, car ma tante contrôlait les moindres détails de mon existence — et j'écrivais. Pauvres vers de potache, pauvres soupirs de détresse ! et combien sincères.
Après m'ètre grisé de paroles et d'idées, pondant une vie inutile, je reconnais dans l'homme que je suis, l'adolescent que j'étais...
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3o avril.
Par habitude professioiiiielle sans doute, je me prends à instruii'e mon passé, à en plaider le procès devant moi-même : je suis, tout ensemble, mon juge et mon défenseur.
Jeune homme, j'hésitais sur le sens de ma destinée. J'étais malheureux et je ne songeais qu'à mon infortune. On me répétait que je n'étais pas à plaindre : n'avais-je pas assez de fortune pour qu'un avenir aisé me fût assuré ? Présentement — déclarait mon oncle — là famille m'offrait l'hospitalité : nourri, blanchi, logé> instruit par dessus le marché, je devais me livrer à des actions de grâce et l'on ne voyait point, sans inquiétude, sourdre mes premières révoltes, manifestées par mes humeurs taciturnes, contractions du visage, crispations des mainSj sur lesquelles on ne manquait point d'attirer mon attention, pour m'humilier. Ma famille me poussait au travail : elle m'en gavait, comme une oie qu'elle aurait engraissée, avant de la produire au marché. Ah ! ces soirées mortelles, durant lesquelles ma tante se livrait aux comparaisons entre mes cousins et moi ! Los cousines s'en mêlaient. Leurs lèVres minces,
faites pour livrer, en confession, les secrets de leurs âmes étiques, souriaient avec une certaine expression de supériorité pour me narguer sur mes notes, pour me reprocher mes mauvaises places, pour me démontrer qlie je n'étais bon à rieii, que, de naissance, j'étais un raté. Eti ai-je versé des larmes, que ces misères ne méritaient pas de provoquer !
Le dimanche^ on daignait m' admettre à la grand'messe. J'avais été pieux. Sous la haute voûte de mon église provençale, je laissais pénétrer dans mon cœur les effluves de la foi, tandis que par le porche ouvert entrait l'azur du ciel. Mes yeux s'attachaient sur notre bon vieux curé : il officiait avec une magnifique simplicité. Du haut de l'orgue, me survolaient les sonorités qui m'entraînaient avec elles vers les hauteurs. Là, je priais, je sentais que j'appartenais à cette terre, à laquelle appartenaient cette église, ce prêtre, ces fidèles, d'où s'exhalait cette musique ; je me sentais saisi d'admiration pour l'austère majesté de l'architecture — pourtant je n'en soupçonnais même pas la beauté réelle - — et j'oubliais toute cause de rancune contre mon prochain : j'avais le cœur pur.
A Paris, je perdais toule confiance. Je me savais environné de voisins hostiles; ils me toléraient pour des raisons de convenalice. Je ne pouvais plus lïgnorer. J'étais gauche ; je devais avoir l'air bohème ; toute l'attention de tout le
monde n'était-cUc pas conccnlrce sur moi? Je Repensais qu'à cela et je me disais que ces gens, assemblés pour entendre la parole divine, n'étaient peut-être réunis à pareille heure que pour se montrer les uns aux autres et pour médire les uns des autres, après avoir fait semblant de s'édifier. Je rencontrais des jeunes gens, correctement vêtus, colléj^iens en uniforme, polyteclmiciens, Saint-Gyriens, que l'on invitait à choisir eux-mêmes leur dessert chez le pâtissier, à la sortie. On se saluait, se complimentait et, après le déjeuner, mon oncle interrompait la lecture de sonjournal, pour nous adresser quelques sentences. En ai-jc entendu des lieux conmnins !
Une fois par mois, afin de nous égayer, on nous conduisait au cirque ou au Jardin d'Acclimatation. J'en revenais avec la migraine et on m'obligeait à travailler. Les autres dimanches étaient consacrés à faire ou à recevoir des visites. Souvent, on retournait aux Vêpres. Je subis l'ennui des traditions bourgeoises et religieuses. Mes cousins et cousines eux « savaient » — oui, ils savaient — (jue leur destinée serait en tous points seuiblable à celle de leurs parents et qu'elle était la seule digne de « personnes appartenant à leur rang social ».
Si l'on m'avait accordé, au moins, la faculté de reprendre du courage, de reprendre des forces, l'été, dans ma Provence. Mais non. A peine si on me donnait des nouvelles. Mon oncle, qui
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était aussi mon tuteur, gérait mou bien, au mieux de mes intérêts, alïirmait-il. J'appris, par les lettres de Victor, qu'un termier exploitait mon bien, et vendait mes olives. Le castel restait clos. Que j'avais de peine à taire mes désespoirs ! Après tout ce domaine était à moi, je n'étais pas un esclave et j'avais bien le droit, en somme, de m'alTranchir. Mais, j'étais terrorisé ; mon âme ligotée se débattait en vain.
On me traînait à la suite de ma famille dans les villes d'eaux. J'y dépérissais. Je me rappelle certaines parties de croquet et certaines sauteries, au cours desquelles je me couvris de ridicule. Il y avait là une jeune femme, jolie et coquette, dont les moqueries me faisaient mal. J'aurais souhaité qu'elle me prît en pitié et elle me glaçait, sans que je parvinsse à vaincre l'attrait qu'elle exerçait sur moi. Plus tard, je devais découvrir entre le souvenir qu'elle m'avait laissé et Laure comme une ressemblance. Est-ce donc que mon premier et mon plus vague désir appartenait déjà à Laure?
Un camarade m'avait prêté les Confessions. Je les lisais en cachette. Tout le jour, je pensais à un massacre de ces bourgeois ; la nuit, je rêvais d'un amour qui me rendait tout entier aux paysages de mon enfance. On m'ignorait. La haine du despotisme germait dans mon cerveau. Avec cela, on me donnait peu d'argent, on me traitait comme un gamin de santé délicate et doué de
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mauvais instincts ; on me gardait par devoir, pour ne pas me jeter sur le pavé et, cinq années durant, je subis en silence ce martyre.
Il ne m'excuse pas : il m'explique. Le travail m'avait sauvé d'un acte irréfléchi, peut-être du suicide, car j'y ai songé. Ma culture intellectuelle, par contre, avait exaspéré mon antipathie contre ceux que je nomuiais mes geôliers. Les auteurs classiques, les romanciers et les poètes, ce qui me tombait sous les yeux me suggérait des arguments contre les étrangleurs d'idéal. Ils avaient voulu me faire oublier ma Pl'ovence ; ils avaient mutilé ma sensibilité ; ils avaient prétendu que je lusse un jeune homme pareil aux autres et ils ne m'en avaient donné que l'habit. Plus que jamais je restais insaisissable et sauvage. Mes élans d'enthousiasme se muaient en passions vengeresses.
On m'avait promis, pour me récompenser de mon baccalauréat, un voyage en Provence. Enfin, ,f y retournai. Sur le mur doré, l'aiguille cassée de l'antique cadran solaire traçait toujours son ombre grêle et tronquée devant les chifrtes presque elîacés ; sur le sol jaune, parsemé de pierres, s'étalait l'ombre du platane. Le puils profond avait toujours la même fraîcheur.
Les fermiers m'accueillirent avec mille égards : j'étais leur jeune maître. J'en éprouvai de l'orgueil. J'avais hâte de me rendre à la ville ; le moulin était fermé. Mes concitoyens m'arrê-
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taient, pour me féliciter de mon retour et s'extasier sur ma mise : mes relations d'autrefois me parurent humbles. A Paris, je les réclamais ; ici me manquait l'éclat dont j'aurais désiré les éblouir. Qu'y avait-il de changé ? Rien, hormis moi-même.
Victor avait quitté Salinasse. La demeure champêtre des Gargaille, elle aussi, avait été comme désertée à son tour. Le père de famille était mort ; sa veuve, qui avait conservé le loge^ ment, en avait chassé i'àme. Elle ne cessait de se lamenter sur ses misères : le baïllc « il avait passé tout doucettement ». Voilà un moment qu'il était « fatigué », même « qu'il n'avait plus la force pour se rendre à l'ouvrage, voyez ! » Il allait ramasser du bois sur les collines, « pour la soupe ». Un soir, il s'est couché. Le lendemain, c'était fini.
— Alors, que voulez-vous, monsieur André, poursuivait-elle, nous sommes pas des riches comme vous, peuchère. Les petites ont grandi. Elles travaillent dans la couture à Marseille. Moi , je suis restée, en attendant de les rejoindre bientôt à la ville, mais je ne suis plus jeune...
Je l'interrogeai :
-^ Et Victor ?
— Victor, soupira-t-elle, vous le connaissez, monsieur André, pas vrai ? Le voilà qui va sur ses dix-huit ans... Vous seriez brave, dites, si vous glissiez un mot à M. Lamblin, le député, qui l'a
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fait prendre comme auxiliaire à la gare des marchandises deMasmir. Il gagne un peu, mais pas assez... Il faut manger!
Je lui promis d'intervenir en faveur de son fils et je n'eus pas de peine à lui faire accepter « un petit cadeau en souvenir de notre baille » .
Farigoul, lui, continuait à « bricoler » chez son père dont les yeux s'usaient à la tâche. Marins était maintenant un joli garçon, qui eût été presque charmant, n'était qu'il négligeait sa personne. Son extrême nonchalance et sa veulerie s'étaient encore accusées. Décidément, je n'appartenais pas au même milieu que mes anciens amis.
Par réaction contre l'ennui de mes cinq années de captivité à Paris, je m'obstinai à passer deux mois dans mon pays. J'étais fier de régner sur mon domaine, d'en imposer à mes fermiers, de donner à mon nouveau baille des instructions, fier, aussi, de me savoir supérieur à mes camarades.
L'été était chaud. Le bourdonnement des mouches et des abeilles me tirait de ma sieste quotidienne. Je lisais, à tort et à travers, m'irritant contre la vie, exécrant la mienne, me sachant voué à la médiocrité, aussitôt que je songeais à regagner la capitale, condamné à l'oubli, dès que j'envisageais l'hypothèse de me fixer dans ma maison provençale. Être libre et aimer : ces deux sentiments se disputaient les
rêves de mes dix-huit années et l'impatience de dominer les arrachait à mon inquiétude. J'avais la superstition de l'égalité^ alors que j'étais enclin au despotisme. Ma famille symbolisait pour moi tout ce que j'englobais dans le mot de bourgeoisie et c'est d'elle que je prétendais me venger.
Un samedi soir, comme je remontais le long du cours qui, à cette époque, exhalait une senteur d'absinthe, je m'entendis appeler : entourés de quelques comparses et derrière une redoute de bouteilles, de siphons, accumulés sur la table, Victor et Farigoul me faisaient signe de les rejoindre. La crainte de paraître les éviter m'entraîna vers eux. Je m'assis auprès d'eux et — je l'avoue avec quelque honte — je goûtais du plaisir au contact de leur vulgarité. Ils n'avaient point cet air heureux de l'ouvrier qui, sa semaine terminée, s'accorde le luxe « d'un verre ». Leur attitude était celle de professionnels. Ils parlaient de « l'apéritif » comme d'un rite qu'il eût été malséant de ne point pratiquer. La casquette en arrière, une cigarette rachitique pendue à la lèvre, les regards filant de droite et de gauche, Victor semblait intoxiqué par l'alcool, qui s'évaporait par la sueur perlant sur son front. 11 discourait à tort et à travers, avec cette volubilité du Provençal qui, brusquement, interronq:)t son discours en français, pour partir sur un développement en patois.
Bon garçon, par ailleurs, aimant la vie, il ne racontait les menus détails (Je son existence que pour vanter ses capacités ou pour céder à sa verve. A l'en croire, il s'était, de prime abord, distingué par son intelligence, encore qu'on ne l'employât qu'aux travaux nianuels de la gare. « Et le chef, alors, que je lui ai dit, que », répétait-il, et Victor en citait de ces mots à lui, des mots malicieux et concluants, propres à faire valoir son instruction et son ingéniosité. Avec cela, il se montrait enchanté de sa force physique, ce nerveux qui accomplissait avec ses membres frêles une besogne de colosse. A peine si, entre deux gorgées du mélange qu'il absorbait, il évoqua les souvenirs de notre enfance. Il ne songeait qu'à l'avenir; il nous apprit que sa bonne conduite lui avait valu l'autorisation de passer tous les samedis et dimanches auprès de sa mère.
Je récoutais et je ne m'ennuyais pas. Trop longtemps j'avais soulfert par l'oppression de la vie que ma famille m'imposait à Paris, La vague tristesse que j'avais éprouvée en franchissant le seuil de mon castel désert se dissipait. Je retrouvais, non le bonheur d'autrefois, mais une impression confuse dans laquelle ee confondaient un « déjà vu » et quelque chose d'indéfmissablement nouveau qui m'attirait. Mes affmités intimes me portaient vers la mélan-
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colic ; celles de ma race, vers une certaine exubérance communicative. Enfin, je n'étais plus le collégien que l'on tient en laisse ; j'étais à la terrasse d'un café, je parlais haut, je participais à l'entrain ambiant : j'étais un homme.
Le samedi suivant, je revins, puis les autres. Ce furent de véritables assises autour de ces flacons. Farigoul m'attendait sur la route, à l'entrée de la ville. Il m'initiait aux événements survenus depuis la semaine précédente. J'y découvrais, à côté de la bonhomie tranquille, une passion véhémente, une fièvre de se mouvoir, une impatience de jouir de la vie et d'être riche ; elles trahissaient la révolte contre ce que mes amis nommaient « les moussus », patrons ou bourgeois qui goûtaient béatement la richesse acquise et la transmettraient à leurs enfants, « rien que pour leur faciliter les plaisirs qui avaient été les leurs. » Travailler, en somme, paraissait être une occupation anormale à mes encenseurs ; ils cherchaient insatiablement les moyens de se distraire, ou, plus exactement, les occasions de consommer les boissons favorites, en se traînant de café en café,
Farigoul se plaignait de son labeur, alors qu'on lui reprochait sa paresse, mais, peu loquace, il avait une manière à lui d'écouter, puis de s'exprimer, avec des hochements de tète significatifs, par monosyllabes, si bien que ce comparse inutile nous devenait indispen-
sable et que nous finissions par nous laisser convaincre par lui : Farigoul incarnait à nos yeux la victime du travail obîi|?atoire.
Peu à peu, j'acquis de l'autorité ; on me désigna comme arbitre des querelles ou des idées qui jaillissaient de nos jeunes cerveaux bouillonnants. Victor nous amenait du renfort, toute une bande de cinq ou six, recrutés au hasard de ses rencontres : « Tu ne viens pas, hé? C'est moussu Lafrand qui paye! » D'abord, on s'était abstenu devant moi de prononcer les discours qui auraient été pour froisser mes préjugés. Tout naturellement, les véritables caractères se découvraient sous l'influence des mixtures alcooliques et je notais, chez Victor, les contradictions d'un tempérament qui, par hérédité, semblait incliner vers la discipline et qui, brusquement, s'échappait et se montait contre les injustices du sort. Il déclarait à son voisin : « Ne te gêne pas ! Moussu Lafrand a de l'argent. Pas vrai, André? » Il était jaloux de son prestige, du tutoiement avec lequel il m'interpellait et il étalait sa satisfaction d'être là, de me ramener à son niveau et de se hausser au mien.
Secrètement, j'éprouvais une sorte de gêne, lorsqu'un ami de mon père me surprenait en pareille compagnie ou que j'entendais quelqu'mi, me désignant, déclarer : « Il n'est pas fier, le fils Lafrand. ^> Alors, je me rappelais
mes origines, je paradais devant mes propres regards, éblouis par ma générosité, je me divertissais en songeant à ce qu'auraient pensé mon oncle et ma tante s'ils m'avaient aperçu à ce moment précis, et ma haine contre la bourgeoisie s'accentuait. A mon tour, j'étais avide de prononcer des diatribes enflammées, de prouver à mon auditoire que j'étais bien avec lui de cœur et d'esprit, que je n'étais pas envoûté par des superstitions exécrables, enfin que mon raisonnement et mes propos avaient une autre valeur que les divagations de ceux auxquels je payais l'apéritif hebdomadaire. J'étais devenu oisif, moi aussi ; j'étais plus instruit que mes comparses, mais je dépérissais par anémie cérébrale.
Un soir pourtant — n'était-ce pas hier? — l'un de nous se livra à une sortie virulente contre la société. J'osai répliquer. Les mots coulèrent de source, les mots, un fatras de de mots, un ramassis de digressions nourries par mon petit savoir de bachelier. A tort et à travers, je citai des auteurs : j'éblouissais mon auditoire par ma science. Farigoul, renversé sur sa chaise, la pipe aux dents, remuait la tête et répétait sur un mode flatteur :
— Il est épatant, il est épatant.
Mais Victor, humilié par mon succès, prononça :
— Pardi, ce n'est pas malin d'être savant,
quand ou a de l'or plein ses poches et que Ion a étudié! Nous autres, les pauvres ouvriers...
Je l'interrompis :
— Ouvriers, m'écriai-je, nous le sommes tous. Oui, tous, nous sommes des travailleurs !
Et, là-dessus, je me mis en devoir d'exhaler mes rancœurs, de décrire la honte que j'avais d'appartenir, par ma naissance, à une caste maudite. Délibérément, je supprimais les différences que créent entre les hommes la fortune, la naissance et l'éducation : je me faisais l'apôtre de l'égalité. Mes auditeurs étaient enthousiasmés, et, afin de prouver qu'ils m'avaient fort bien compris, ils acceptèrent que je payasse, une fois de plus, l'addition. Victor, qui n'avait pas joint aux leurs ses louanges, estima superflu de me remercier.
Dès lors, j'entretins, grâce à ces réunions, le culte intensif de ma personne. Chaque samedi soir, j'y allais de mon palabre. J'avais remarqué que A^ictor prenait ombrage de mon succès. Je m'ingéniai à en pallier les effets, en lui témoignant les marques particulières de ma sympathie. Je l'accompagnais jusque chez lui et, dans le courant de la semaine, je rendais visite à sa mère. La veuve Gargaille me confiait ses misères; je recueillais ses doléances sur son manque d'argent. L'argent, toujours l'argent ! J'en arrivais, presque, à rougir de mon bien puisqu'il rendait suspecte ma sincérité. Si
troublé que je fusse par la vanité, j'étais un jçrand naïf. Je jQs parvenir à la femme de notre ancien baille des secours qui se multipliaient, rien que pour me faire pardonner ma fortune et peut-être pour m'entendre dire :
— Vous êtes notre bienfaiteur ! Vous ue nous oublierez pas, quand vous serez député?
Député ? Pourquoi pas ? La vocation s'imposait avec cette popularité embryonnaire d'estaminet. Ce titre, pensais-je, me permettrait d'affranchir de leur médiocrité mes amis, d'en faire des bourgeois à leur tour et de m' offrir à moi-même le luxe de vivre selon mes caprices d'homme aisé, sons le masque d'un prolétaire. Quelles représailles contre les mesquineries que j'avais endurées, chez mon oncle et chez ma tante !
Je leur écrivis pour leur notifier ma résolution de les quitter, de prendre mes inscriptions de droit et de me préparer à la politique. La réponse qu'ils m'adressèrent était — je le confesse aujourd'hui — inspirée par les sentiments les plus sages. Mon tuteur me donnait « pour la dernière fois » ses conseils : je lui répondis par une lettre hautaine, insolente même, et il me fit savoir que j'aurais, dans l'avenir, à me passer de lui. En me rendant ses comptes de tutelle, il m'informa qu'il avait arrêté certaines dispositions pour préserver de la ruine mon capital et que j'aurais, jusqu'à ma
majorité, à me contenter d'une pension que me payerait désormais son notaire. La rupture entre ma famille et moi était consommée.
Libre : j'étais libre ! L'ivresse de mon indépendance détermina, pendant les premières semaines qui suivirent mon retour à Paris, une sorte de béatitude. J'avais loué une chambre, au quartier latin, par la fenêtre de laquelle Je voyais les arbres du Luxembourg, à mes pieds et là-bas, les coteaux de la banlieue à travers la fumée des usines. La porte de mon oncle, bien entendu, me restait consignée : heureux ostracisme ! Mon budget établi — car j'étais prévoyant par esprit d'imitation et je subissais inconsciemment encore l'influence de mon père — je menai une existence conforme à mes ressources et à mes goûts : je désirais me prouver à moi-même dans quel mépris je tenais la richesse. Nous nous réunissions quelques camarades et moi, pour nos repas, autour d'une table sans nappe, dans certaine gargote, auprès de Gluny et, pour être franc, je dois déclarer que nous nous contentions d'un ordinaire fort modeste. Certains d'entre nous, obligés de gagner leur vie, besogneux et propres sous leurs vêtements élimés, aflectaient par avance une attitude de futurs bureaucrates, précurseurs de grandes réformes administratives et prédestinés à l'aigreur; d'autres parlaient avec componction d'une préfecture
éventuelle; l'un deux, plus taciturne, ambitionnait simplement la crosse épiscopale, mais sa vocation était contrariée par une famille d'esprits forts. Il y avait, aussi, de jeunes littérateurs, critiques implacables de nos aînés, pris en bloc, et un poète, scribe toute la journée, dont les regards s'allumaient, le soir, comme deux quinquets d'un fiacre de nuit.
Parfois, nos veillées nous rassemblaient chez l'un d'entre nous, au cinquième étage d'une maison, rue Flatters. A travers les vitres, nous contemplions Paris dessiné par le pointillement de ses becs de gaz. Juste au-dessous de nous, les lumières du boulevard de Port-Royal ressemblaient à des chenilles, cheminant et formant un long chapelet. Plus loin, on eût dit d'un grand filet scintillant, jeté sur la ville. Un bol de punch brûlait sur la table autour de laquelle se groupaient les hôtes, quelques étrangers et quelques étudiantes russes, aux bandeaux plats, qui, avec des gestes félins, s'emmitouflaient dans un chàle qu'elles serraient contre leur poitrine mince, frileusement. Nous nous exaltions; nous bâtissions des projets et démolissions la cité présente pour relever, avec ses ruines, la cité future. Néanmoins, nous n'étions pas anarchistes. Tel d'entre nous, qui nous effrayait presque par ses théories sociales, passe, aujourd'hui, pour le plus bénin des réactionnaires; tel autre qui flétrissait l'inertie
des bourgeois, file des jours paisibles, au bord de l'eau, dans sa bourgade, après un riche mariage. En vérité, nos défauts étaient ceux d'une jeunesse qui désirait s'affranchir d'un joug dogmatique. Qui donc nous reprocherait l'excès même des jugements que nous portions sur nos aînés? Nos professeurs de l'enseignement secondaire nous avaient appris à aimer et à servir la France. Guidés par leur méthode, nous ne demandions, au fond, qu'à devenir les honnêtes artisans de l'œuvre nationale. Les contradictions de nos esprits ne témoignaient que d'un débordement d'idées, qu'il fallait assagir. Nos parlottes se terminaient par des votes naïfs, par des ordres du jour qui affirmaient nos sentiments généreux et dont je n'aurais pas à renier l'inspiration, maintenant que mon évolution est achevée.
J'ai évolué, c'est vrai. Évoluer, n'est pas changer, mais conserver le type primitif et le pousser à son achèvement. Quelles que fussent mes velléités de protester contre les préjugés de mes origines, j'étais de vieille souche bourgeoise et je devais le rester. Qu'est-ce donc qui m'a tiré hors de mon sillage naturel? Peut-être la tentation exercée par une curiosité multiple et désordonnée, peut-être l'abstraction de quelques maîtres donc je suivais les leçons, peut-être la vie, tout simplement. Ma génération a été la victime des fausses alertes, de la revanche
avortée, de l'horreur que lui inspirait la mainmise des doetrines toutes faites sur ses épanchements intellectuels. Nos idées sombrèrent sous l'effondrement de nos illusions. Nous n'étions pas romantiques ; nous étions avisés et subtils ; hardis, mais enclins à calculer, aussi : les problèmes extérieurs ne nous attiraient pas. Nous pensions que pour exercer la profession de diplomate il convenait d'être homme du monde et nous nous refusions à l'être. L'eussions-nous voulu, d'ailleurs, que nous aurions eu grand'peine à y réussir. La politique de parti nous passionnait, par contre. Nous nous posions, de prime abord, en adversaires du pouvoir existant; nous nous établissions dans l'opposition, par impatience de gouverner nousmêmes et nous trouvions pour toutes les difficultés des solutions en dehors desquelles — affirmions-nous — il n'était point de salut. C'est ainsi que j'ai perdu, quelques années durant — et j'en souris aujourd'hui — le sens des réalités concrètes, pour céder à une phraséologie métaphysique. D'Allemagne nous recevions ces vagues de gaz spirituels qui, couvrant de brumes asphyxiantes les sommets des Vosges, nous cachaient les propres frontières de notre pensée. Nous croyions à la Science. Mommsen en devenait une incarnation qui nous éblouissait au point de nous tromper sur son pédantisme. L'histoire n'était plus qu'une nébuleuse de petits
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faits ; lo droit, une série d'articles à débiter par les soins de la jurisprudence ; nous nous lancions dans les généralités spéculatives et abstraites, par réflexe. Désabusé, mais orgueilleux, pessimiste, mais confiant en moi-même, je confondais Napoléon avec Julien Sorcl, je cherchais Dieu et la patrie à travers Kant, l'ordre social à travers Rousseau et la justice humanitaire dans Karl Marx.
Je m'adonnai à ces débauches cérébrales — ayant été réformé au service militaire pour faiblesse de constitution — durant les trois années qu'exigea la préparation à ma licence de droit. Une visite chez mon notaire m'édilia sur ma fortune : j'estimai le moment venu de m'établir, de préparer ma carrière, tout en poursuivan t le diplôme du doctorat. Afin de ne poinl effrayer, dès l'abord, mes clients éventuels, je m'installai dans un confortable appartement du boulevard Saint-Germain. Ma concierge, stylée par mes instructions, éloignait tels de mes visiteurs avec lesquels j'étais résolu à rompre. Je me mis à fréquenter le palais et j'obtins mes premiers succès à l'assistance judiciaire.
Le liasard — oui, le hasard, vraiment — me mit un jour en présence de l'homme qui devait donner à mon existence une nouvelle impulsion. A celte épo(jue, entre deux audiences, je descendais parfois, vêtu de ma robe, au Café du Ikirreau. Certaine après-midi, j'aperçus, affalé
devant une lablc. tournant d un geste machinal la euiller dans sa tasse, un petit homme a^risonnant, le chapeau enfoncé sur la tète, jusqu'au ras (les sourcils. Le patron de l'établissement, qui m'honorait de ses bonnes grâces, s'approcha de lui dès qu'il m'aperçut et me fit si-rne de le rejoindre. Il me présenta el, me désignant l'inconnu, nomma Auguste Bornet. Son livre venait de paraître, ce fameux livre qui révolutionnait la société, qui bouleversait les conceptions placides des conservateurs, personnifiés par ma famille, ce livre de réformateur, dont les doctrines inondaient le monde. Ce volume de trois cents pages contenait un chapitre par lequel mi parlementaire considérable s'était jugé dillamé et il intentait un procès à l'auteur. Mais Auguste Bornet se distinguait par une prodigieuse absence de sens pratique, pour ce qui était de sa défense. Volontiers, il l'eût abandonnée. Après avoir pris contact avec plusieurs de mes confrères, même d'éminents nuuUes du barreau, il s'était emporté contre ce qu'il appelait avec dédain ^ leur pusillanimité >. De son œuvre, il était résolu à ne pas retrancher un mot. Insistait-on, il vous menaçait de prendre lui-même la parole à l'audience et de conmienler par de nouvelles insinuations son texte. Successivement, il avait été abandonné par tous les avocats au\(picls il s'était adressé. Alors, il s'attablait là. dans cette salle: il en était
devenu riiabitiié. Il sirotait sa lasse de cafécrème, après son déjeuner et vous jetait, à la dérobée, un implacable regard de caricaturiste. De temps à autre, le patron dans le giron respectable duquel il s'était épanché, lui amenait un défenseur : Bornet l'étudiait, le questionnait sur ses antécédents, le tournait et retournait sur toutes les coutures, puis, avec un salut onctueux le congédiait et sifflait : « Idiot. »
Ce sexagénaire avait des manières douces. On l'eût vraiment cru inofïensif. Il était sobre de paroles et gardait levés au ciel ses yeux d'un bleu transparent. Dès que je lui fus présenté, il me dévisagea, me transperça de son regard : de notre première rencontre date notre amitié. A mon tour, je pris un malin plaisir à l'interroger, sans en avoir l'air, à lui soutirer des idées, à me laisser initier par lui à ses thèses, à discerner, sous ses théories, la part de sincérité qu'elles comportaient et ce qu'elles avaient de factice. Nul, avec plus d'âpreté, n'excellait à railler les mœurs de ses contemporains. Tour à tour, il s'amusait à flatter leurs manies, puis à les épouvanter par ses sophismes. Aussitôt qu'il avait conquis un adepte, il soutenait une opinion contraire à celle qui lui avait valu sa victoire : « Il me suffit, déclarait-il, de sentir mes croyances partagées, pour en découvrir la sottise. » Champion de l'égalité, il se montrait jaloux de son individualisme. Préconisant la
chute du régime actuel, il jugeait les hommes trop paresseux pour en construire un autre et se contentait de le leur démontrer. Il affolait les timides et exaspérait les exaltés. Avec cela, il végétait sur la rive gauche, en petit bourgeois casanier, chaste, laborieux, et vous révélait ce génie particulier à un homme doué d'un esprit faux et qui voit juste quelquefois.
Il n'en fallut pas davantage pour m'enthousiasmer. L'œuvre d'Auguste Bornet n'était-elle pas l'expression même de ma pensée en pleine ébullition? L'occasion m'était offerte de professer, à défaut d'une foi que je ne possédais pas, mon aversion contre un monde duquel je m'étais évadé par un bannissement volontaire. Sa cause devint la mienne et je la plaidai avec une chaleur qui me valut d'être remarqué pour ma fougue et mon éloquence, affirmait-on. Mon triomphe — car je me figurai avoir remporté un triomphe — m'assura dès lors une clientèle qui s'étendait des méconnus .lux employés aigris. Je fus l'avocat des pamphlétaires, des causes spécieuses, des divorces équivoques et des cas litigieux, soulevés par les contestations entre le droit au bonheur auquel j'adhérais et la sécurité de nos conventions sociales.
Entre temps, je fréquentais quotidiennement Auguste Bornet. Il ouvrait devant moi ses dossiers, dans lesquels s'accumulaient les notes; il allait et venait dans sa chambre, d'une pape-
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rasse à l'autre, invariablement paterne, remuant les feuillets avec l'air mystérieux d'un chimiste maniant des explosifs. Il attendait de moi la réalisation de ses rêves : pour lui plaire, je me présentai aux élections; envoûté par son exemple, je traitai d'idiots mes plus solides partisans : j'allais au devant de l'échec qui me fut infligé, mais Auguste Bornet parut s'en réjouir : — « Vous voilà édifié sur les manières et sur l'intelligence de ces gens-là », déclara-t-il en guise de condoléances, et il me félicita fort de ce que, dorénavant, je serais fatalement désabusé sur les puissants du jour.
— Faites une œuvre, répétait -il, une œuvre patiente, une œuvre longuement méditée, flagellez vos sembables, fouaillcz-les de votre mépris et apprenez à dominer les autres, en découvrant la vulgarité de leurs appétits.
J'étais jeune; j'étais sincère. Surtout, j'étais grisé par l'orgueil de mon insuccès électoral et par les succès que je récoltais au palais. Je me mis à écrire : le démon me tenait bien. Mon ironie était lourde, si mon ardeur était inflexible. J'avais a8 ans. Je ne me déclassai pas. ^les confrères me traitaient avec une sorte de considération et me recevaient chez eux. On s'étonnait de mes bonnes manières et l'on vantait la tenue de mon style. C'est alors que, circonvenu par Auguste Bornet, je commençai à rédiger mon ft Introduction à la Grève générale ». Carrément,
je prenais l'ait et cause pour les prolétaires en rébellion contre les patrons. Je préconisais le Grand Soir. Je l'annonçais comme prochain. J'étais aveuglé; plus mon plan me paraissait irréalisable, plus je le défendais avec acharnement. Ce fut l'époque à laquelle j'entrepris mes tournées de conférences, l'époque du mouvement qui m'étourdissait.
Un matin, en arrivant chez Auguste Bornet, on m'apprit que sa femme de ménage l'avait trouvé mort dans son lit. Il avait laissé un testament par lequel il demandait une messe et exprimait le désir que ses restes fussent transportés, sans que personne ne les accompagnât, dans le cimetière de son pays natal. C'était le trait suprême de son ironie.
Au terme de cette première étape, que je viens de parcourir, qu'ai-je à me reprocher? D'avoir été inconscient, d'avoir bondi trop vite, sous la poussée de ma jeunesse et de mes instincts ? Je le regrette, aujourd'hui, comme une faute vénielle. Il me fallait cette expérience pour me conduire aux sources de ma pensée. Mon évolution m'y ramène : nous ne nous comprenons nous-mêmes que par contraste. Laure était ce que le monde avait porté de plus ravissant : son premier regard m'a édifié sur l'état de mon esprit. Mes paroles et mes écrits ont été dispersés. J avais eu la fatuité de me croire un précurseur: plus tard, assagi par les épreuves et
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par Fàge, un critique avisé : la douleur ne m'avait pas révélé le peu que je suis. A peine si, jadis, j'ai défrayé la chronique un jour ou deux, lorsqu'on m'a condamné comme étant suspect de réaction après m'avoir fait un grief d'être révolutionnaire. Je ne prendrai pas la peine de répondre à des accusations aussi J)anales par un panégyrique. La postérité ne s'intéresse pas aux passants : mon ombre s'efface dans l'ombre de ceux qui ont passé. 11 ne reste rien de l'homme que j'étais : il ne reste rien, hormis mon inéluctable malheur.
Naîl du 3o avril...
Et, pourtant, si Laurc avait été victime d'un attentat... si Gargaille?...
Mais non, je déraisonne. Victor est devenu, lai aussi, un homme parfaitement tranquille, un bourgeois à sa façon et je n'ai point à suivre le commissaire dans ses déductions. D'abord, pour quel motif Victor aurait-il commis un crime? Il n'y avait aucun intérêt. Que désiraitil ? Il désirait être heureux ; c'était son droit. Il en manifestait une certaine impatience et ce n'est pas à moi de la lui reprocher. Il s'est trompé, autrefois; je m'étais bien trompé.
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moi. Quant à croire que me.s discours aient produit une influence quelconque sur sa destinée, c'est absurde. Nous avons été élevés ensemble ; nous étions de trop vieux amis pour qu'il put se méprendre sur mon caractère.
Il est vrai, j'ai été orgueilleux. Je prétendais, tout ensemble, être et n'être pas ce quêtaient les autres. Quand Victor était soldat et qu'il venait en permission, son uniforme exerçait un prestige supérieur à celui de mes titres universitaires. Alors que je restais un étudiant, l'armée faisait du lils de notre baille un homme. J'éveillai son esprit critique, par amour-propre blessé, d'abord, puis avec une sorte de complaisance pour ma qualité intellectuelle et j'attirai son atteution sur ce que je nommais « l'ingénuité populaire » ; je lui suggérais de l'aversion pour ime autorité que je décrétais arbitraire; je raillais son ambition de concpiérir les galons de sous-offlcier ; je répétais des lieux communs et je citais, pour étayer mes propos sur des textes qu'il ne pouvait pas contrôler, les théories abstraites, préconisées par les philosophes et les sociologues allemands.
Qu'à cette époque Victor m'ait écouté, qu'il ait désiré affirmer devant moi sa compréhension de mes thèses, je ne saurais le nier. Je l'amenais à en juger de ses chefs comme j'en jugeais de ma propre famille.
Plus tard, après mon échec à la députation,
je revins dans notre ville avec une amertume exaspérée. A Paris, j'avais le travail, j'avais de quoi me distraire, je passais inaperçu, tandis qu'en province les vieux amis de mon père s'étonnaient de ma non-réussite et se demandaient quelle en était la cause, « puisque j'étais savant et que j'avais de l'argent! » Alors, moi, je ripostais avec une sourde colère à ces « réactionnaires » qui avait l'air de me narguer. Eh bien, oui, j'étais le compagnon des Farigoul et des Gargaille et j'allais prouver que je ne l'étais pas qu'en apparence, mais que leur cause et celle de leurs semblables étaient devenues les miennes. Autrefois, j'avais pris leur parti quand par leurs ragots ils m'initiaient aux démêlés de leur quartier : j'écoutais maintenant leurs doléances avec une même attention , avec une même tendance vindicative. Us ne se 'doutaient pas de la collaboration qu'ils apportaient à l'œuvre que je préparais et que je construisais avec une fiévreuse exaspération. Un procès que je plaidai dans la région devait ajouter à ma popularité locale. Je jouissais d'une considération mitigée de crainte...
— Vous savez qu'il me tutoie toujours, répétait avec vénération Farigoul.
Victor, lui, m'abordait, le verbe haut :
— Et alors, ça va, mon cher maître? Tu es toujours content ?
Victor avait été titularisé au chemin de fer à
Salinasse depuis deux ou trois ans. Il vivait seul, sa mère et ses sœurs s'étant établies à Marseille. Il parlait peu ; il ne se compromettait pas. Un sourire ironique se dessinait sous sa courte moustache, lorsqu'il m'écoutait : il s'amusait, rien de plus, et la meilleure preuve eu est qu'il songeait exclusivement à se taire bien noter et à avancer sur place. Quand mon livre a paru, avec quel air il m'a demandé « si je partagerais avec lui mon argent et les fermes attenant au cas tel ». Il y avait là plus de taquinerie que d'envie. Victor était, à son. poste, ce qu'avait été son père durant toute son existence : un bon serviteur. Il me traitait d'égal à égal, parce que je l'avais exigé, mais il savait, pourtant, me flatter, il savait prévoir : il était dans le vrai et c'est moi qui me trompais. Plus j'y réfléchis, plus je découvre de motifs pour croire en son honnêteté : il n'avait pas besoin de changer, lui ; il n'avait qu'à suivre la filière.
Si, un instant, j'ai été suggestionné par les insinuations de ce commissaire, c'est que je gardais un reste de rancune contre Victor ; je ne lui avais pas encore pardonné son attitude d'alors ; rejeté brusquement sur ma jeunesse, je lui en voulais, comme je lui en avais voulu à cette époque lointaine de m'avoir donné des leçons, à moi qui m'étais imaginé avoir été son maître. Que l'orgueil est donc tenace, même
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dans la douleur ! L'homme qui soulFrc éprouve le besoin de se venger sur son prochain. A la réflexion, je réponds de Victor plus que de moi-même. Avec quelle vaillance il a poursuivi sa rude tâche ! A vingt-six ans, après avoir été le manœuvre courbé sur la pelle en respirant la poussière du charbon, il travaillait à obtenir son titre d'aiguilleur. Il n'ignorait pas qu'il resterait pauvre et il en était fier. Il se proposait de fonder un foyer...
Grâce au ciel, je n'ai fait qu'une victime de mes errements et cette victime est moi-môme. Peut-être ai-je racheté mon passé par mon expiation. J'avais été rudoyé par les idées mêmes pour le service desquelles seules je souhaiterais aujourd'hui avoir vécu. Ma sensibilité ardente s'est retournée contre ma conscience ; en prenant en horreur le despotisme de ma famille, j'ai été, par une pente naturelle, entraîné à me révolter contre l'ordre de ma patrie. J'ai été déraciné.
VA voilà que le mistral se lève. Il siflle, il coupe l'espace, il attise la clarté des étoiles. Sous sa caresse formidable, la mer bondit et se déchaîne. Il fuit sur le désert de la Crau et grimpe sur les croupes arides des collines ; il s'engouffre dans les rues de la ville et les gravit par assauts successifs. Il rase le sol ; il renverse les obstacles, pour les réduire en grains de sable qui grésillent contre les volets ,
il soulève la terre et réveille les cendres des morts, les pousse devant lui, les roule, jusqu'à ce qu'elles s'élèvent, flottent un instant comme une voile gonflée et se dispersent. Les oliviers placides frissonnent ; les feuilles des mûriers dansent une sarabande folle ; les toits des fermes sont emportés. L'immense houle accourt, bondissante, sauvage, elle se brise contre les murs qu'elle secoue. C'est lugubre et sublime, c'est une galopade farouche des puissances désagrégées de la nature.,.
Demain, couchés sur les sillons ou gisant sur les pierres qui les déchirent, les amandiers, avec leurs branches dénudées, ressembleront à d'immenses roses de Jéricho. Les pins seront étendus, pareils à des Titans superbement tombés dans un combat mortel. Ils dresseront vers l'azur leurs racines pantelantes...
Moi aussi, j'ai été arraché de mes assises par un ouragan...
mai.
Vers le soir, la tempête est tombée. J'ai promené ma tristesse le long d'un sentier désert et je me suis assis au pied de la paroi rocheuse que nous gravissions avec allégresse, dans
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noUc enfance, Victor, Farigoiil et moi. Mes souvenirs ne m'ont plus fait de mal : il me semblait que leur voix lointaine s'efTaçait dans le murmure des branches. Tout était simple en moi, comme autour de moi, tout, jusqu'à ce paysage d'olivettes, avec ses moutons, sous les lueurs d'un crépuscule très doux : il y avait là une beauté primitive, une sensation évan, Gaélique. Je me réconciliais avec le monde, tandis qu'à quelque cent mètres de moi je regardais une masure délabrée, dont les murs s'effritaient et dont la toiture était effondrée, P]tait-ce la tombe, ignorée de tous, où je trouverais le repos éternel? Cela, aussi, me paraissait être tout simple. Derrière moi, le roc inaccessible comme ma jeunesse à laquelle je ne pouvais plus remonter ; devant moi, le sépulcre dans lequel je me mêlerais à cette terre grise... La paix divine des choses est entrée en moi...
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Maintenant, c'est le calme, le grand calme du matin printanier. L'air est chaud, il est léger. l*ar la fenêtre ouverte, j'ajDcreois la margelle du puits, la borne roussie, le décor de la terrasse enluminée par les feuillages du platane
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qu'inonde, comme une muraille transparente, le ruissellement d'un soleil argenté. L'espace est sonore. Là-bas, j'entends sur la route trotter une mule et tinter la clochette pendue à son collier. Une voix appelle dans la campagne. Les oiseaux sifflent. Toute chose est pure. Je sens que mon amour n'a pas de fin : la douleur me paraît presque douce et je songe, sans amertume, aux jours heureux.
L'an dernier — il n'y a qu'un an! — nous étions partis pour Satinasse, à pareille époque, Laure et moi. Nous venions de Marseille. J'avais entassé auprès de moi, sur la banquette de notre compartiment, les journaux que je prenais alors soin de dépouiller. En levant les yeux je vis le profil que j'aimais, auréolé par la clarté du ciel. La matinée avait le rayonnement de celle-ci. Le coude appuyé sur le rebord de la portière, Laure contemplait le paysage : le train longeait l'étang de Berre, dont les ondes immobiles, aux reflets glauques, se perdaient dans les vapeurs qui voilaient l'autre rive. Sur les pentes des collines bosselées, le sol étincelait sous les oliviers. Sur l'azur se découpaient les ruines déchiquetées des masures et des églises et les noires quenouilles des cyprès. On eût dit d'un tableau consacré par quelque primitif i\ la beauté de la Madone. J'interrompis ma lecture, pour me confesser à ma femme : je me sentis délivré du mal qui me rongeait ;
j'avais la sensation d'entrer en convalescence; mon être était régénéré par le renouveau du lendemain...
J'emprisonnai dans les miennes les mains de Laure. Elle tourna vers moi ses regards assombris. En vain je l'interrogeai : elle, si attentive à soutenir mon courage, si ingénieuse à me conseiller, avait perdu sa fierté devant les mesquineries de la vanité ou de l'ambition; elle n'était plus qu'une amoureuse, dont le front glissa sur mon épaule :
— Serez-vous donc toujours inhabile à me deviner, soupira- t-elle?
Et, plus bas, par crainte de s'entendre ellemême :
— Je hais votre passé, je hais tout ce qui de vous ne m'appartient pas. Je m'étais promis à moi-même de me taire : je ne pense qu'à cela...
Ce passé, tout ce passé est mort aujourd'hui : notre amour que j'avais enseveli pendant les heures troubles et que j'avais peur d'exhumer, renaît pour ma rédemption. Qne la chère mémoire ne prenne plus ombrage d'une jeunesse que j'ai reniée et dont les suprêmes vestiges sont tombés en poussière. Le peu que je suis, je l'ai acquis par mes propres forces ; j'ai construit d'un même geste mon foyer et ma pensée. C'est là notre refuge et là, aussi, notre dignité. Je ne regrette point, toutefois, d'avoir remué mes sou-
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venirs anciens ; ils témoignent de ma sincérité . Je ne vais pas troubler ma sereine méditation en attachant, par scrupule, de l'importance à quelque épisode dont Laure a été la première à sourire.
Qu'il avait de malice et de charme le sourire encore inquiet avec lequel elle me donna le pardon que je désirais, au moment où nous approchions de Masmir. Par quelle rencontre cette minute-là devait-elle m'accorder toutes les joies, à la même place où, quelques mois plus tard, j'allais être condamné à souffrir de tous les maux ?
Notre bonheur absorbait le passé; il nous semblait qu'au confluent des jours vécus et de l'avenir, le présent dût être éternel...
Tous deux, je nous revois, sortant de la gare de Salinasse et traversant la place. Je m'appuyais sur le bras de Laure. Nous avancions, portés par la lumière qui allongeait côte à côte nos ombres violettes sur le sol blanc. Nous avions l'impression d'atteindre le terme d'un long voyage et nous sommes rentrés au caslel sous les branches des platanes qui se rejoignaient.
Il me fallut, aussitôt de retour, me rendre à la Terme. Je m'y résignai contre mon gré et je revins ù la maison d'humeur assez méchante. Il était tard. Je poussai la porte et pénétrai dans la salle à manger, et, comme je m'étonnais de ce
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que le couvert ne fût pas encore dresse, on m'annonça que Laure s'en était allée se promener par la campagne et qu'elle me priait de l'y rejoindre. Je l'appelai, depuis la terrasse. Elle me répoiidi!; :
— Je vous attends !
La clarté par laquelle était inondée l'olivette avait la transparence glauque d'une clarté sousmarine : j'avançai au fond d'une rivière de soleil. Je ne voyais toujours pas Laure, mais je l'entendais rire. Un bosquet, au milieu des herbes fraîches, mêla cachait. J'en écartai les rameaux qui me frôlaient le visage cl, tout à coup, je m'arrêtai devant une table servie. Les rayons du jour miroitaient sur le vin rosé dans le cristal des carafes; hors d'un vase se penchaient des tleurs et devant moi, ravissante, m'apparut l'incarnation la plus parfaite de mon pays qu'il m'eût été donné de contempler. Laure était coiffée du bonnet en dentelles et du ruban de velours, parures des femmes d'Arles. La chapelle décoiivrait sa poitrine, sur laquelle reposait la croix de Provence.
Laure s'est assise, en face de moi, sur une chaise rustique. De la nappe, éclatante de blancheur, s'exhalait un parfum de lavande. Les ombres des fines verdures y traçaient leurs dessins mouvants. La main de ma femme s'est posée sur la mienne; Laure s'est inclinée vers moi. L'expression de ses yeux qui était grave.
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s'est faite malicieuse quand les miens se sont remplis de larmes.
Elle riait.
La voilà bien toute : elle ne se moquait point. Elle partaiçeait mon émotion, mais elle désirait qu'elle fut élégante et que notre bonheur eut la limpidité de la lumière.
Ai-je été la victime lamentable d'une hallucination ou bien l'image radieuse m'est-elle apparue, pour que le spectre m'en occupe désormais? Dans ma mémoire, Laure sourit aux années écoulées avant que je la rencontre et mon passé se confond avec le sien.
Nuit du 2 mai. . .
La première fois qu'après mon retour au castel, j'ai avec ses clefs ouvert le secrétaire dans lequel Laure enfermait ses bijoux et ses papiers, j'ai eu l'impression de cambrioler sa demeure, pour me saisir d'un bien qui ne m'appartenait pas, comme si j'allais m'emparer de ce qu'elle ne m'avait pas donné d'elle-même; j'étais impatient, presque, de découvrir un secret qu'elle m'avait caché, de surprendre quelque détail qui me ferait mal. . . Il n'y avait là que mes lettres, des fleurs fanées que nous
avions cueillies ensemble, ces petits riens qui sont tombés en poussière avec les minutes heureuses. Je n'ai retrouvé que la trace de nos pas, côte à cote, mais le chemin parcouru m'a semblé nouveau, si nouveau que Je me suis senti abandonné sur la terre.
Est-ce en essayant de remonter aux sources de notre existence que je me suis égaré? Ma pérégrination m'avait éloigné de Laure ; m'a-telle enlin ramené vers elle ? Pourquoi cette angoisse alors et cette lassitude, comme si la pensée que je cherche s'enfuyait, dès que je m'approche d'elle ?
La douleur est une prison. Le souvenir en est le geôlier. Le captif se croit accoutumé aux ténèbres, mais un rayon de soleil perçant les barreaux de sa cellule suffit pour l'éblouir; il n'entendait plus que le silence et l'appel du monde extérieur déchire ses oreilles en les frappant. Les voix de la conscience bourdonnent comme les voix de ces cloches solennelles qui sonnent la mort et dont l'écho se répercute dans les cavités du sépulcre. Elles font osciller l'ame du fond de ses origines aux confins de sa destinée, pour la suspendre, par un balancement vertigineux, au-dessus de la terre.
J'ai voulu m'évader : mon passé m'épiait et le passé de Laure me guettait pour me barrer la roule.
Pourtant, son passé à elle je le connaissais.
Elle me 1 avait raconté, la main dans la main et SCS yeux ne mentaient pas.
Je connaissais mon passé aussi et, pourtant, je ne l'ai compris qu'après ces jours et ces nuits de tourmente, comme sije l'avais ignoré jusqu'alors.
Lorsque je me suis penché sur le puits, devant le castel, je ne retrouvais plus mon image, parmi les reflets du ciel, sur le miroir de ces ondes renouvelées. Les ombres et les clartés qui se jouaient sur les eaux obscures brouillaient ma A'ision.
Lorsque je plongeais mes regards dans ceux de Laure, leurs rayons se fondaient dans une même lumière: et cette lumière s'est éteinte. J'ai peur d'évoquer ces prmielles et de descendre au fond de cette àme, comme si j'allais y découvrir un autre visage que le mien, ramené par quelque mystérieux remous de la survie.
J'ai aimé Laure pour ce qu'elle avait souffert. Est-ce donc que tout mourrait en nous, hormis notre douleur el que j aie encore à consoler Laure de la sienne, par delà le tombeau?
3 mai...
Il m'arrivait d'être jaloux. Par un mot, par un sourire, Laure m'apaisait. Quel art pour m'attendrir sur la peine que je lui causais et pour
iii'édifier sur la vanité de mon inquiétude ! Puis, elle s'asseyait devant le piano. Elle ouvrait au hasard la partition des sonatesde Beethoven. Par le premier accord, elle prenait possession de mon être. Mes angoisses, mes craintes sur lesquelles ma pudeur observait le silence, modulaient sur l'ordre impérieux du rythme, au gré de l'harmonie. J'en subissais la majesté; je me laissais emporter vers la résolution de ma pensée. Des paysages défilaient devant elle : ceux de ces matins d'hiver en Provence avec leur clarté blanche, leurs brumes qui sont la parure nuptiale d'un printemps à son approche, les prémices d'un bonheur annoncé pour durer toujours.
Laure me disait :
— La vie est de la musique ou, plutôt, la musique est la vie même. Ecoutons en silence l'agonie de la note qui cesse de vibrer pour ne point étouffer par nos voix discordantes la note qui va naître de sa mort.
Nous nous taisions. La confiance mutuelle exige ces respects : le timbre des mots la heurte et la brise. Je contemplais Laure. sans plus l'interroger. Je me sentais au cœur je ne savais quoi de léger et de mélancolique. D'une main tremblante, je caressais le front et l'ovale de Laure et elle levait vers moi ses yeux qui la rendaient transparente jusqu'au fond de l'àme. J'y lisais l'histoire de sa vie.
Celle de son enfance, à Paris, capricieuse et
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délicieusement libre, d'abord. Sa mère est une femme douce, un peuefiacée, qui veille sur réclosion de sa fille, qui modère ses passions, et son père appelle souvent auprès de lui. dans son atelier de peinture, la jolie gamine précocement séduite par la beauté. Elle est line, avec des cheveux blonds vaporeux, que noue un ruban bleu; elle porte une robe, elle aussi, rayée de bleu et de blanc et elle s'arrête — que ce portrait me la rend vivante ! — un doigt sur la bouche et une main potelée tombante, tout étonnée devant ces toiles barbouillées de couleurs qui l'elTrayent. Parfois, elle interrompt brusquement la pose ; elle saute sur le divan, debout, près de la baie vitrée et, par delà les arbustes du jardinet, elle considère, du haut de Montmartre, la cité à ses pieds. Il y a un piano contre le mur, un piano chargé de potiches, de palettes et de pinceaux qu'il s'agit de déplacer sans bruit pour ouvrir le clavier et quand, avec d'iniinies précautions, la petite Laure a, enfin, découvert les touches, elle tapote, au hasard de sa fantaisie, elle joue par cœur une valse entendue au passage ou bien elle improvise et son père l'observe à la dérobée et esquisse d'elle un croquis.
Lorsque j'ai raconté à Laure mon enfance vagabonde, elle m'a répondu :
— Gomme vous, je choisissais pour camarades les voisines du quartier; j'attendais leur sortie
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de l'école et leurs jours de congé pour les inviter à la maison. Nous mettions sens dessus dessous l'atelier et nous taisions, nous aussi, les folles dans le grenier. Je crois bien que si mon père avait été seul chargé de mon éducation, il m'aurait laissé grandir à ma guise, tant il se divertissait de mes ébats, mais il y avait maman qui entendait que sa fille lût irréprochablement élevée et elle avait raison...
Encore qu'elle eût un caractère enclin à se plaire dans la solitude, Laure, dès qu'elle commença son instruction, révéla une intelligence avide de culture et un don rare dassimilation. Elle était sauvage par goût et spontanément gaie. Elle se pliait à la discipline de la pension qu'elle fréquentait et dans laquelle elle frayait avec ses contemporaines de souche bourgeoise. Comme je m'étonnais de sa docilité, elle me déclara :
— L'ordre esllcryUmie dei'existence et, n'étant pas seuls au monde, nous devons essayer de créer entre nous et nos semblables une certaine harmonie.
Ainsi lui fut épargnée celte révolte qui devait troubler mon apprentissage. A quinze ans, Laure était une jeune lille romanesque, mais d'apparence froide et posée. Sa mère lui inculquaitles principes moraux et religieux destinés à la soutenir dans l'épreuve. Son père l'initiait aux joies de l'indépendance et lui dévoilait par l'art
les mystères de la vie intérieure. Instinctivement elle cédait tour à tour à l'un et à l'autre, sans essayer de gagner sa mère aux fantaisies paternelles et sans importuner le peintre par les préceptes qui lui étaient enseignés par ailleurs. Elle ne sentait pas où elle ne voulait pas sentir les contradictions entre les caractères de ses parents : elle les aimait tous les deux et, bien qu'elle les surprît souvent dans une attitude trahissant une sourde hostilité réciproque, elle ne concevait point qu'ils ne lussent pas unis par une mutuelle tendresse.
Le drame conjugal dont elle avait été le lémoin ingénu ne lui fut révélé qu'à la mort de sa mère. Le peintre passait rarement chez lui ses soirées; le matin, il s'enfermait dans l'atelier et, à table, il affectait une extraordinaire indifférence à l'égard de sa femme, à moins que, reprenant ses vieilles habitudes bohèmes, contractées au début de sa carrière, il ne se divertît à raconter des anecdotes ou des farces qui la choquaient et qui lui valaient de sévères réprimandes. Il ne se rendit pas compte, tant il était alors préoccupé par le modèle qui posait sa toile, que l'état de la mère de Laure menaçait gravement sa santé. La jeune fille, avertie par le médecin, tenta d'en prévenir son père. Il répliqua : — Elle nous enterrera tous.
Et Laure reçut de sa mère de discrètes confidences. Sa mère s'était éprise de son mari alors
qu'il peignait un portrait d'elle ; il avait été charmé par sa beauté -— car elle avait été belle — et il avait demandé sa main. Elle était riche ; elle apportait dans son ménage une pondération qu'elle tenait de traditions séculaires. Ni les manières frustes du peintre, ni ses boutades ne ralentirent son dévouement. Elle s'était figurée que, peu à peu, par son influence, elle réussirait à le transformer, mais non : il était resté l'esclave de ses coutumes invétérées. Sans doute, il respectait la vertu de sa femme, mais il y avait en lui deux hommes : l'artiste qu'elle admirait et le mari auprès duquel elle était isolée.
— Promets-moi, répétait-elle à sa fdle, que tu ne commettras jamais la même folie que moi : épouse un honnête garçon, laborieux, simple ; n'épouse jamais un artiste.
Une nuit, tandis que Laure veillait auprès d'elle, sa mère succomba, terrassée par une congestion cérébrale.
Au petit-jour, la jeune fille entendit s'ouvrir la porte du jardinet et les pas de son père craquer sur le gravier. Il passa près de la chambre, sans même songer à prendre des nouvelles, Laure courut chez lui ; en l'apercevant, défaite, il balbutia :
— Ma pauvre petite ! Ma pauvre petite ! Puis, il se rendit auprès de la morte, la considéra un instant sans une larme et s'en fut.
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Laure le chérissait trop pour le juger. Maintenant qu'elle demeurait seule avec lui, il redoublait de tendresse. Gomme lorsqu'elle était toute petite, elle venait tlàner dans l'atelier, dès que le modèle l'avait quitté. Le peintre l'y retenait, la priait de lui faire de la musique, lui révélait une âme profonde, grave, passionnée pour son métier, un cœur doué d'une sensibilité nuancée et un esprit mordant, incisif contre la sottise humaine. Lui parlait-il de la morte, il lui arrivait de soupirer : « Nous ne nous comprenions pas » et Laure, qui pourtant pleurait sa mère, ne pouvait se défendre de plaindre son père d'avoir vécu dans l'isolement, lui aussi.
Elle atteignit sa dix-huitième année. J'ai là, sous mes yeux, le portrait de ce que la nature avait créé de plus ravissant. Tant de charmes n'étaient rien, poui^tant, auprès des grâces dont son àme était parée. Laure avait promis à sa mère de ne point unir sa destinée à celle d'un artiste : l'artiste c'était elle. De son père, elle avait hérité la séduction capricieuse, Tirrésistible attrait pour la beauté, la hantise de l'inconnu, cette sensibilité chatoyante qu'elle tenait cachée afin de ne pas trahir, peut-être, le serment qu'elle avait fait et de laisser prédominer sur elle les qualités qu'elle tenait de sa mère.
L'enfance de Laure m'est un enchantement :
lOO ME A CULPA
que ne puis-je m'y arrêter et tourner la page pour la rouvrir sur notre bonheur ?
Ses yeux ont souri à d'autres yeux que les miens, ses lèvres ont murmuré des paroles d'amour qui n'étaient pas pour moi...
Nuit du 3 mal...
Qu'avais-je donc à m'irritcr contre cet étranger, disparu depuis si longtemps ? Je disais, volontiers : v Je ne suis pas jaloux de lui ; il serait ridicule d'être jaloux d'un mari ? > Et, pourtant, Laure s'est donnée à lui et cet homme a vécu...
^ mai...
Pourquoi une femme ne serait-elle pas susceptible de suggestionner à elle-même le sentiment que son dernier amour est le premier? La mémoire des femmes est moins tenace que celle des hommes : Laure n'était-elle pas de bonne foi lorsqu'elle me jurait n'avoir jamais aimé avant de me connaître? Elle racontait sa triste aventure, comme s'il se fût agi d'une autre que de
MEA CULPA lOI
la sienne. Elle ne se souvenait que d'avoir souffert : « Parce que je vous attendais », m'affirmait-elle. Mon doute l'eût offensée. Je la croyais, par tendresse. Elle me disait encore : « J'avais pardonné ; vous êtes venu et j'ai oublié. »
Pauvre petite Laure ! La voici donc, à dixhuit ans, seule aux côtes de ce père qui la chérit avec orgueil, mais auprès duquel il serait vain de chercher des conseils. Elle est abandonnée à elle-même, à la tristesse de son deuil, à ses réflexions et à ses rêveries. Sans doute elle prend conscience de son devoir et elle est prête à consacrer ses jours aux soins que réclame la maison dont elle est devenue la maîtresse. Elle ne demande qu'à y apporter un peu de bonheur ; elle s'y ingénie: mais, avec sa distraction naturelle, son père n'y prend pas garde ; il avait délaissé sa femme, qui ne le comprenait pas et il ne sait pas s'attacher à sa fille, qu'il ne se donne pas la peine de comprendre. C'est un vieil amant de son art, incapable de sentir les atteintes de l'âge et qui joue au grand-père avec cette enfant, de la destinée de laquelle il est responsable. Parfois, au printemps, il l'invite, le soir, à sortir avec lui. Coiffé d'un feutre à larges bords, la vareuse ornée d'une rosette rouge et boutonnée jusqu'au col, il glisse son bras sous le bras de la jeune fdle et les passants le croient en bonne fortune. Il en est fier. Tous deux errent sur la Butte et, avec un geste large, qui
embrasse l'horizon, il instruit Laure : devant eux, Paris étincelle ; au-dessus de leurs fronts, c'est, sur le ciel de mai, le feu d'artifice qui sème des étoiles et les y laisse suspendues. Laure apprend à admirer. Sa mélancolie s'efface. Elle rentre charmée par ce spectacle, séduite par ce décor, les yeux scintillants des clartés qu'ils ont reflétées. Le voile de deuil se lève : la grand* ville qui l'attire, la réclame pour qu'elle devienne l'une de ses souveraines. Laure voudrait être heureuse...
Alors, qu'au vernissage, oii elle accompagne son père, on lui présente un homme dont le sou. rire de connaisseur s'adoucit à sa vue, qu'elle l'entende prononcer les premières paroles flatteuses qui lui sont adressées, elle cède au plaisir de charmer, à la tentation de dominer, à la certitude qu'elle prend de conquérir ce mystérieux Paris dont les rumeurs sont montées jusqu'à elle. Laure avait fait à sa mère le serment de ne jamais épouser un artiste : Georges Gorbin était un bourgeois riche, qui se contentait de faire fructifier à la Bourse la fortune considérable que lui avaient léguée ses ancêtres laborieux. Lassé d'une existence nomade, il estimait le moment favorable pour fixer sa destinée : il fut ébloui par la beauté de Laure et, ne pouvant la prendre pour maîtresse, il la demanda en mariage. Le peintre, qui commençait à trouver lourdes ses charges paternelles, la pressa d'accepter.
Elle se rendit compte du peu de place qu'elle tenait dans la A-ie de son père ; il lui représenta quel serait l'avenir, s'il venait à disparaître, avant qu'elle n'eût fondé un foyer. Georges ne manquait pas d'esprit ou, plutôt, il était doué d'une arrogance qui trompait sur sa futilité. Laure ne l'aimait pas : elle n'éprouvait pas de répugnance à son égard, voilà tout, et les avantages qu'offrait la situation la déterminèrent à accepter. La romanesque enfant disait à Montmartre un éternel adieu ; elle descendait par les faubourgs dans la plaine : elle devenait un objet de luxe.
Tout d'abord elle fut grisée par ses succès. Elle avait grandi à l'écart du monde et le monde s'ouvrait devant elle. La spontanéité de ses répliques, ses jolies surprises, l'aisance avec laquelle de la simplicité elle passa à la richesse, l'éclat de sa personne la désignèrent aux hommages que, par un besoin de revanche contre son long isolement, elle s'amusait à provoquer. Son mari ne prenait aucun ombrage de ses triomphes : il était si sur d'être irrésistible qu'il s'amusait à jouer son rôle protecteur. Jamais il n'avait été titulaire d'une compagne aussi enviée et jamais il n'avait eu à afficher avec une fatuité plus épanouie une conquête aussi flatteuse pour sa carrière d'amant. Laure dépensait l'héritage paternel, les dons faciles, la merveilleuse souplesse de ses facultés, les trésors de sa fantaisie,
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mais elle gardait son cœur, elle protégeait contre la banalité du dehors sa fine et forte sensibilité : sa pudeur lui défendait de se livrer toute. Elle se prêtait. Elle ne se donnait pas.
Elle régnait sur le monde en enfant gâtée et elle fut la dupe de sa souveraineté. Les larmes de sa mère l'avaient édifiée sur les ravages exercés par l'inconstance, mais son père était un artiste; il n'était pas tributaire de l'instinct brutal. Jeune et ignorante des intrigues amoureuses, Laure ne concevait point que, sous le caprice satisfait, la pensée libérée ne cherchât pas la iDcauté. On la courtisait : elle était heureuse de plaire, mais elle s'imaginait que l'esprit avait sa part à ses succès. Elle ne tarda point à s'apercevoir que les attraits de sa personne, à l'exclusion de tous autres, lui valaient des hommages qui l'offensaient et qu'elle repoussait avec une sorte de dégoût. Son mari, auquel, spontanément, elle se confia, se divertit de sa naïveté. Etait-ce pour lui rendre moins pénible la fréquentation de ses amis ? Elle le crut ; elle se montra moins distante avec eux, jusqu'à ce que le sarcasme du viveur vînt l'éclairer sur la médiocrité de l'homme dont elle portait le nom. Ce fut la déception amère. Elle eut honte d'ellemême.
Georges prit l'humeur taciturne qu'elle lui opposa dans leurs tète-à-tète pour une boutade prolongée : le rire de ce mari sonnait faux dans
le silence ; c'était le rire de la fêle qui s'achève. Alors le masque tomba. Il apparut devant elle avec son vrai visage, aux traits flétris, à l'expression ordinaire. Le despotisme de sa passion exaspérée par le froid dédain contre lequel elle se brisait, prétendit réduire à l'obéissance passive la jeune femme : Laure en fut outragée. Sa fierté naturelle lui communiqua des forces pour décupler la résistance contre un fat qui ignorait les échecs. Elle lui infligea l'humiliation de le traiter en sot personnage devant ceux qui la convoitaient. Excédé par les coups qu'elle portait à son amour-propre, il menaça de l'abandonner : sa menace la trouva indifférente .
Après un an de vie commune, il suffit d'un caprice contrarié, d'une tristesse contenue, d'un geste malencontreux, pour détruire les illusions nécessaires à l'entente: Laure n'avait à formuler d'autre reproche contre Georges que d'être incomprise par lui , et Georges contre Laure qu'un excès de distinction dont il était incapable de soupçonner la qualité. Elle était froissée par son défaut d'intelligence : il s'ennuyait auprès d'elle et, soit pour tromper son désœuvrement, soit pour satisfaire sa rancune, il fut assez faible pour céder à ses habitudes contractées jadis et pour demander à des rencontres de hasard les distractions que réclamait son dilettantisme.
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Le mariage n'est pas une liaison qui peut se rompre au gré des amants : le mariage est une union ; il est un contrat ; il engage la dignité de ceux qu'il lie. L'amour qui rapproche deux créatures n'est que la source d'une tendresse et d'une estime mutuelles qui protègent le foyer contre le rayonnement de la bonne fortune et contre les intempéries de la mauvaise. Mais que l'ignorance s'allie à la passion, que reste-t-il de cette fragile construction? L'ignorance, désabusée par la réalité brutale, découvre les incompatibilités des caractères et la passion émoussée se refusant à consentir les sacrifices réciproques des secrètes affinités, sans lesquels il n'est pas de bonheur conjugal, fait deux adversaires rivés à la même chaîne, de l'homme qui doit protection à la femme et de la femme qui doit obéissance à son mari.
Trop superficiel pour démêler les mobiles de la conduite observée par Laure, Georges se lîattait de mater sa femme par le dépit. Quand il estima que l'épreuve avait duré un temps suffisant pour mûrir la réflexion de celle-ci, il fit auprès d'elle une tentative insolente de rapprochement.
Ce fut la rupture, non la rupture déclarée, mais la rupture consentie par un pacte tacite et qui respecte les convenances. Laure continuait à se montrer dans le monde, accompagnée de son mari ou seule, lorsqu'il arguait de quel-
que affaire importante qui lui défcndi!.it de l'y conduire. Elle n'avait perdu ni de son entrain, ni de son éclat. Seulement, le soir, lorsqu'ils rentraient dans leur limousine, elle se blottissait dans ses iburrures et, les lèvres serrées, elle s'éloignait de toute la distance creusée par le mépris que lui inspirait le personnage. Livrée à elle-même, elle pleurait de désespoir sur sa destinée.
Laure, maintenant, devinait quelles avaient été les souffrances de son père et elle devinait aussi quelle avait été la blessure qui avait atteint sa mère dans ses pudeurs. Mais il y a, sans doute, dans l'àme des femmes un instinct maternel qui nous échappe. Peut-être pardonnerions-nous alors qu'elles demeurent implacables; mais, une fois notre sentence prononcée, nous ne nous dépouillerions point de ce que nous nommons notre honneur, pour nous dévouer à celle qui nous aurait offensés. Georges, dans un souper, avait contracté la fièvre typhoïde. Laure voulut s'installer à son chevet et le soigner. ]Miné par la maladie, il parlait d'elle dans son délire et criait son nom avec d'autres dont le souvenir le hantait. Il recouvra une heure de clairvoyance pour supplier sa femme de ne point le condamner : déjà la mort éteignait la dernière lueur de son regard, quand une étincelle de pensée brillait encore pour exprimer son repentir.
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Laure me clil :
— Peut-être m'a-t-il aimée. J'ai eu des torts envers lui. Je ne savais pas. J'étais trop jeune. Elle restait veuve ù vingt-sept ans.
4 mai....
La vie ne recommence pas avec le sentiment qui naît. Elle l'enfante dans la douleur et ne sourit qu'à son premier appel. L'illusion seule prolonge le bonheur : la lourde roue du temps continue à dévaler le long de la pente pour écraser le doute, l'hypocrisie, le mensonge dont les sucs empoisonnent les germes broyés de l'amour qui, demain, féconderont l'univers.
— Il me fallait avoir souffert pour vous choisir, me disait Laure, d'un air semi-grave et semi-railleur. Son choix même impliquait un terme de comparaison.
Or, de ces six années qui se sont écoulées, depuis qu'elle était veuve et avant notre rencontre, je ne sais rien ; elle-même en gardait une impression confuse. Aucun événement précis sur lequel foncer ; c'est une succession de menus incidents, une nébuleuse de rêves, un poudroiement d'images ; c'est le reflux vers
sa retraite de la vie intérieure, qui y entraînait les poussières soulevées par son glissement sur les voluptés terrestres ; c'est un cheminement nomade, la traversée d'un désert qui reste à jamais inexploré pour moi : c'est quelque chose de Laure, quelque chose d'insaisissable et d'inconscient, mais quelque chose néanmoins, le meilleur d'elle-même, me semble-t-il, qui m'a été inéluctablement ravi.
J'évoque, je rassemble, je reconstitue les moindres détails et chacun m'est une raison de l'aimer.
Avec une élégante cràneric, Laure acceptait la gageure de sa liberté.
Son mari lui avait légué le sentiment d'un remords suprême et trop tardif pour qu'il put l'expier. Elle en faisait survivre le souvenir. Auprès de l'agonisant, elle s'était montrée indulgente pour la banalité d'une inconstance qui l'avait offensée : elle avait trop de noblesse naturelle pour en concevoir de l'amertume ; elle était trop artiste pour demander à une satisfaction d'orgueil l'expiation posthume d'une faute ordinaire. Mais, si elle avait perdu le goût de séduire, elle n'en avait pas perdu la faculté.
Je me refuse à écouter la voix perfide de ma curiosité ; je ne céderai point à la tentation d'une analyse subtile et je ne me demanderai pas (juels furent les mouvements et les frissons
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de sa sensibilité. Je veux aimer Laure comme elle voulait être aimée, par ma douleur et ma confiance.
De sa mère, elle tenait une conscience intransigeante. Toutefois, cette haute morale, qui lui était innée, n'eût abouti qu'à la résignation et Laure avait résolu de « rester dans la vie ». Romanesque, elle était exposée à devenir la proie de quelque professionnel héros d'aventures qui l'eût traînée sur les tréteaux de la comédie humaine.
Par quel prodige, sans y perdre de son éclat, ni même de son enjouement, réussit-elle à observer un constant et sagaoe contrôle d'elle-même? Laure s'exilait et se désintéressait de l'amour. Elle pratiquait, sans ostentation, la piété et l'on pouvait la voir, le dimanche, prendre le chemin de l'église. Quelques-uns, qui cherchaient à la tléchir, par leur dévotion, célébraient ses actes de charité, la décrivaient parcourant les quartiers pauvres ou accueillant, chez elle, le cortège de ses clients, auxquels, avec les secours matériels, elle prodiguait ses encouragements. D'aucuns, intrigués par l'apparente contradiction entre ses manières libres, dans le monde, et la tenue sévère de sa vie, la jugeaient inaccessible aux passions et la considéraient comme une cérébrale ou comme une égoïste. On ne la comprenait pas.
Laure, en effet, n'avait pas iuitié à ses médi-
tations ses amis, si ce n'est M""* B..., à laquelle j'ai dû de la connaitre.
— Essayer de vous expliquer mon caractère et mes afiinités — me suggérait-elle — serait une vaine tentative. Lisez dans mon regard.
Il était limpide, il était expressif de son énergie, pourtant, trop de reflets s'y jouaient parmi lesquels perçaient, à travers l'ombre de la douleur, les rayons de la malice, pour que je ne fusse pas troublé par tant de profondeur et de clartés scintillantes. Alors, elle désira me rassurer sur l'objet de mon inquiétude, après avoir raillé mon scepticisme.
— A vous, m'assurait-elle, je ne saurais célei le plus intime de mes secrets; mais je n'ai point à vous en révéler.
Et elle se mettait au piano.
Là, elle se livrait.
La musique ne crée- 1- elle pas un être nouveau, en portant le nôtre à son achèvement? Elle concilie les contradictions de l'esprit et du cœur, que dis-je? Elle les découvre, avec ces dissonances qui, par l'harmonie insinuante, travaillent à la modulation de l'accord et disparaissent pour lui permettre de se résoudre. Enfant, Laure posait déjà sur les louches ses doigts incertains ; plus tard, elle se mit au travail, pour chercher la précision de son jeu, en même temps que l'interprétation de sa pensée; enfin, aux heures de crise, elle avait acquis
lia MEA CULI'A
cette sincérité précoce qui n'accepte d'autre maître que la nature : Laure était devenue une artiste et nul ne le soupçonnait.
Parfois elle me taquinait :
— Je ne me suis trahie qu'une seule fois, m'avouait-elle avec une grâce trop jolie pour que sa provocation fût irritante, qu'une seule fois, vous m'entendez?
Laure avait eu pour camarade de pension, cette jeune femme dont on lui avait cité en exemple, au cours de leurs études communes, l'austérité, la dévotion, l'acharnement au travail. Elevée par des parents qui appartenaient aux milieux industriels et rappelaient, par leurs mœurs austères mon oncle et ma tante, elle semblait prédestinée à poursuivre une carrière terrestre dénuée de tout imprévu. Elle s'était mariée la même année que Laure. L'homme qu'elle avait épousé ne possédait d'autres défauts qu'un excès de qualités ; il était précisément trop parfait et il l'ennuyait. L'ennui est, de la fidélité conjugale, le plus redoutable adversaire. M"'° B... en éprouva les effets dès les premiers temps de son union.
Le père de M""" B... avait coniié à son gendre la direction d'une affaire dont il présidait le conseil d'administration. La jeune femme était aimante : elle s'efforça de ne pas rester étrangère à l'activité de son mari. Mais celui-ci opposa du dédain à ses naïvetés. Elle reconnut, d'abord.
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et humblement, son ignorance : la tendresse intuitive eût fait d'elle la plus dévouée des com«» pagnes. Elle se sentit isolée, elle se sentit cap-^ tive dans sa maison. La lecture l'exalta et, bientôt, devait la pousser à la révolte. Les œuvres d'Auguste Bornet, qui défrayaient alors la chronique, excitèrent sa curiosité. Au lieu de la lier au devoir, le sacrifice qu'elle avait tenté d'accomplir l'affranchissait des entraves familiales. Sa personnalité, trop longtemps bridée par les principes de son éducation^ s'éveillait pour lui révéler qu'elle avait a droit au bonheur » et qu'elle ne dépendait plus que d'ellemême. Elle désira approcher le philosophe dont elle subissait l'influence et elle se rendit auprès de lui, en grand mystère, comme à un rendez-' vous. L'habitude prise de s'évader entre cinq et sept la conduisit à partager ces heures avec un aimable garçon qu'elle trouva infiniment moins importun que son mari.
M"* B... gardait des illusions : elle se croyait heureuse, alors que la honte de sa faute la rongeait. Terrifiée à l'idée que son aventure ne devînt publique et ayant pris en dégoût son existence de mensonge, elle se croyait irrémédiablement vouée au désespoir, puis à la déchéance. Laure obtint d'elle une confession désolée : les deux camarades de pension se retrouvaient, l'une trahie, l'autre trahissant. Elles eurent pitié l'une de l'autre.
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— Je ne parvenais pas à l'approuver, me dit Laure, et je désirais la consoler. Alors, je lui ai lait de la musique. Il faut me le pardonner.
Bientôt, le cfalant ami de M""" B... ayant jugé à propos démettre un terme à leur liaison, contracta un mariage avantageux et reçut, par hasard, une mission qui l'envoyait en Extrême- Orient. Impuissante à cacher désormais son chagrin, M™* B... décida de rompre avec son mari. J'étais l'ami, le disciple, l'héritier, presque, d'Auguste Bornet : elle me remit la charge de plaider le procès.
Un matin — il y a de cela douze ans — on m'annonça la jeune femme. Elle était mince et blonde, avec des prunelles glauques ; ses lèvres étaient lines et lents ses gestes. Pour la première fois, depuis mes débuts au barreau, je recevais la visite d'une cliente qui appartenait à un monde dans lequel j'avais été élevé moi-même. L'occasion m'était offerte d'en attaquer, d'en démolir les idées, d'en montrer les conceptions vétustés et les erreurs. J'allais pouvoir développer les propositions qui m'étaient chères et que je préconisais alors.
La procédure achevée, mon dossier composé et ma plaidoirie construite, je m'acheminai vers le tribunal, le jour fixé pour l'audience.
Je venais de m'installer à mon banc et j'attendais que l'on appelât l'affaire des époux B..., quand on m'avertit qu'une personne dési-
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rait ni'entretenir. Je crus, tout d'abord, qu'il s'agissait de M'"" B... et qu'elle souhaitait insister sur quelque détail. Je sortis de la salle.
Au jour brouillé de mars qui filtrait par les fenêtres, je n'aperçus que quelques rares flâneurs mêlés à mes confrères. Comme je me disposais à rejoindre ma place, une jeune femme se leva d'un banc sur lequel elle était assise. Je ne l'y avais pas remarquée. Elle m'aborda. Une voilette cachait son visage, dont je devinais la pâleur. Elle était enveloppée d'une fourrure, qui n'épaississait pas sa forme souple et rythmique. C'était Laure.
Son amitié pour M""" B..., m'expliqua-t-elle, l'avait conduite au Palais. Elle avait entendu parler de moi par son ancienne camarade de pension et elle avait exprimé le désir d'écouter ma plaidoirie.
J'eus l'impression que nous nous connaissions déjà. Quelques mots suffirent pour exercer sur mon esprit un charme indéfinissable. Je n'étais pas romanesque et je me défendais d'être un sentimental; je ne croyais qu'aux idées, avec plus de violence que de sectarisme doctrinaire, il est vrai. Je jugeai lourd et grossier, tout à coup, le discours que j'avais préparé, comme s'il devait froisser la sensibilité de mon auditrice.
Elle aussi était née, pourtant, de cette race bourgeoise, dont je me préparais à démasquer l'égoïsme invétéré, mais elle était attachante
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par je ne savais quoi d'inquiet que trahissaient la voix et les gestes : j'oubliais presque la cause que j'étais convié à défendre ; je me racontais l'histoire de cette créature, telle que j'en inventais la fabulation et quand je me levai pour prendre la parole, ce n'est plus aux juges, c'est à elle que je m'adressai.
Ce fut porté par une inspiration subite que je me pris à décrire l'existence conjugale telle que l'avaient faite nos mœurs : la jeune fille ignorante reçoit de ses parents un mari qu'ils choisissent pour elle ; situation de fortune, conditions, convenances sociales sont pour rapprocher les familles et l'enfant s'en remet à leur discernement. A peine si elle a été consultée : des entrevues, ménagées avec prudence et dûment surveillées, permettront aux futurs époux d'échanger quelques idées générales, sur lesquelles ils tomberont automatiquement d'accord. La jeune fille est accoutumée à la docilité. On lui affirme qu'elle sera heureuse et elle ne demande qu'à le croire. Pour elle, le bonheur et le devoir sont une même chose, puisqu'elle a reçu l'un et appris à pratiquer l'autre sous les auspices d'une tendresse que prolongera le mariage en la renouvelant.
L'homme, par contre, est éduqué par l'expérience. Lui a-t-elle révélé ses propres faiblesses ou celles dont il a été le témoin, il devra se montrer d'autant plus respectueux des qualités
ingénues qui sont prêtes à s'épanouir au foyer qu'il va fonder ; si sa morale est sévère et s'il a grandi à l'écart des tentations, il devra éprouver d'autant plus d'émotion à la veille de créer une famille. A-t-il le droit, dès lors, de ne témoigner à sa compagne qu'une estime hautaine, d'user envers elle de la seule autorité que lui confère la loi, d'exercer strictement une froide tutelle? Son rôle, enfin, est-il terminé quand il a assuré l'existence matérielle, le bienêtre, voire le luxe à sa maison ? Le mari doit aide et protection à sa femme ; quelle créature humaine se vanterait de n'avoir jamais été effleurée par les souffles enfiévrés du dehors et de n'avoir jamais été attirée par quelque appel lointain qui frappait ses oreilles? La vertu est une victoire et non un état contemplatif. Cette aide et cette protection que réclame une femme ne tiennent pas dans quelques phrases doctrinaires, débitées avec solennité, non plus qu'elles ne s'exercent par un despotisme formel. Elles appellent la confiance : donc, un homme est responsable des conséquences qui peuvent résulter de l'union qu'il contracte. Cet homme, serait-il le mieux intentionné du monde, n'est pus exempt de reproches, s'il ne sait pas mériter de la femme l'obéissance à laquelle elle est astreinte. L'aide et la protection qui étaient nécessaires à M"" B. . . ne lui ont pas été accordées. Elle a été livrée à elle-même, elle a eu
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peur d'un jugement arbitraire porté sur elle par son mari, elle a redouté un dédain dont elle avait subi les premiers effets. Elle est fautive, mais non coupable : il y a des cas — et j'affirmais ma conviction comme un principe à introduire dans le code — oîi l'amour est le devoir conjugal élémentaire.
Que ma thèse ait été paradoxale ou non, elle me valut de la seule personne à l'opinion de laquelle j'attachais quelque importance — je l'avoue — les éloges les plus enviables. Il serait prudent, pour ma dignité professionnelle, que je rétablisse dans son intégrité ma plaidoirie, afin d'expliquer le succès qu'elle obtint auprès de mes juges eux-mêmes : je l'avais étayée par de solides arguments juridiques — j'ose le rappeler pour ma satisfaction et par une vanité un peu puérile, mais légitime, en somme — et M'"° B... n'eut pas à regretter de s'être adressée à moi. N'ayant pas d'enfant, elle fut heureuse d'obtenir le divorce, avec des considérants qui ménageaient sa dignité.
Un mois plus tard, elle ne me cacha point que son amie avait eu de l'agrément à m'entendre et qu'elle avait manifesté le désir de me revoir. M""^ B . . . me pria donc à dîner chez elle avec Laure.
En dépit de mes airs batailleurs, j'étais un grand naïf, j'étais resté un paysan provençal ; je gardais la fierté d'être né sur ma terre ; le
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soleil que j'avais respiré, dilatait mon esprit et toutes choses autour de moi. J'exagérais les moindres événements, à commencer par ma propre importance. Je me figurai, sans difficulté, que, saisie d'admiration pour mon talent oratoire, Lanre était devenue l'une de mes lectrices assidues et qu'elle s'était convertie à mes doctrines. 'Slow Introduction à la Grevé générale avait soulevé les critiques sévères de la presse bourgeoise; j'avais échangé des polémiques dont les échos m'étourdissaient encore. Je crus opportun de me composer une attitude; je me préparais à décrire les milieux que j'avais fréquentés et à les caractériser avec volubilité; je me disais que le monde dans lequel j'étais invité à m'introduire serait à la fois effrayé par ma présence et curieux d'observer de plus près un défenseur du prolétariat aussi véhément que je l'étais.
Pénétré de mon prestige et secrètement flatté de frayer avec les hôtes de ce salon, j'en franchis le seuil et aussitôt mes regards tombèrent sur Laure. Elle était assise un peu à l'écart, tout contre le piano, le visage illuminé par le reflet rosé d'une lampe. En m'inclinant devant elle, j'admirai sa chcAclure châtain avec des reflets fauves ; nul bijou n'encerclait ses bras, ni son cou. Une rose thé rehaussait la ceinture de sa robe gris perle. Elle m'accueillit avec un sourire qui rayonnait. Le nez était droit ; la
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courbe aristocratique des sourcils avait été dessinée pour que tant de beauté régnât sur la vie ; le front était la châsse de son Intelligence. Parfois ses dents gourmandes piquaient sa lèvre, tandis que ses mains dégantées jouaient avec un éventail. Son regard était étoile. Elle m'intimidait ; elle m'éblouissait. Je n'étais plus rien qu'un rêveur, qu'un amant de Provence. Nous avons passé la soirée à nous interroger mutuellement sur nous-mêmes. Ce fut comme un prélude, comme un thème initial qui se dérobe avant de s'anirmer. Qu'était-elle : une coquette, une intellectuelle ou, plus simplement, une femme capricieuse qui se moquait de moi? Elle me plaisait trop et je me sentais trop loin d'elle pour que je ne fusse pas enclin à me tenir sur mes gardes.
— Expliquez-moi, prononça-t-elle sur un ton qui me parut impérieux, expliquez-moi votre Introduction à la Grève générale.
Etais-je donc l'auteur de ces pages qui préconisaient le massacre de la caste à laquelle appartenait cette femme adorable, de ces pages qui excitaient les appétits et les instincts populaires, de ces pages qui prêchaient la révolte? Je ne comprenais plus que je les eusse écrites. Que n'ai-je répondu à Laure :
— Oubliez-les et faites que je les oublie. Parlez-moi de Vous. Je vous écouterai. Je ne vois plus que vos yeux...
I^Iais, avec une mnlioe persistante, elle insistait, cependant que je subissais sa volonté.
-— Connaissez-vous vraiment le peuple aussi bien que vous le croyez ^ me demanda-l-elle ?
Et voilà qu'insensiblement entraînée par ses souvenirs, elle me raconta ceux de son enfance, les jeux qu'elle partageait avec ses voisines, l'accueil que lui Taisaient leurs parenls et, de ces anecdotes, elle déQ:ageait des images et des idées harmonieuses; elle découvrait de la bonté chez les créatures frustes, de la grâce chez les simples et il y avait dans ses mouvements, pour souligner ses dires, une autorité douce, une vertu évocatrice qui me révélaient le charme du luxe que j'ignorais, de ce luxe qui m'avait paru être une faiblesse entre toutes vulgaire et qui, avec Laure, devenait le ravissement même de la vie. Je ne tentais pas de discuter mon œuvre. Il y avait en moi une éclosion de sentiments merveilleux.
Peu de temps après, Laure voulut bien m'engager à lui rendre visite et, bientôt, je fus admis dans l'intimité de sa maison. Gomment cela s'est-il fait ? Me le demandais-je à haute voix, elle me répondait : « Eh bien, cela s'est fait... comme ça », et ses mains semblaient recueillir dans l'espace les impressions comme si elles y étaient demeurées en suspens. A la réflexion, je devine les raisons pour lesquelles, peut-être, elle trouvait quelque agrément à me recevoir :
je ne ressemblais pas à ses hôtes cou tiimiers, « gens dn monde », habiles à s'exprimer avec une extrême aisance sur les sujets dont ils ignoraient la portée, soucieux de plaire, attachant à leur personne une valeur qu'ils ne me laissaient pas le temps de distinguer, agréables par ailleurs et, malgré tout, un peu condescendants à l'égard d'un homme qui avait besoin de travailler pour vivre.
Les défauts des nouveaux riches sont la caricature des traits, qui, souvent, faisaient la qualité des anciens.
Je n'appartenais à aucun clan. Je n'étais l'amant d'aucune femme célèbre. Je n'étais même pas un candidat-amant à redouter. J'observais un silence prudent, pour écouter ces messieurs détailler en professionnels le potin du jour et je m'clfaçais dans l'ombre quand on vantait l'élégance de l'un d'eux : les premiers temps, j'affectais un certain mépris pour ces futilités ; peu à peu elles me génèrent ; je me sentis gauche, mal habillé, pas même ridicule, incapable d'attirer sur moi une pensée de sympathie. Alors, je quittais ce salon ; je rentrais à pied, chez moi, par les rues encombrées.
Un certain soir d'hiver qu'il pleuvait, j'ai rencontré un chien crotté. Il grelottait. Les passants l'évitaient; je l'ai caressé. C'était un animal de race, perdu dans la cité et je comparais son sort au mien.
Qu'était devenu mon orgueil ? Qu'était devenue ma violence ? Ma fouojue tombait : ces gens me désarmaient et, surtout, je craignais, en les attaquant, de commettre, aux yeux de Laure, une faute de goût.
Laure me déroutait. Seule à seul avec moi, elle semblait n'aspirer qu'à la sérénité de la vie intérieure. Son regard était pathétique et caressant. J'y lisais l'angoisse et j'y trouvais la douceur. Un importun interrompait-il notre entretien, elle passait de la gravité qui nous avait rapprochés, à ce ton badin qui m'exilait loin d'elle. Alors, des sentiments hostiles se faisaient jour ; je me taisais, pour n'être pas agressif; la sottise des autres creusait entre elle et moi un vide que je jugeais infranchissable et je prenais congé en l'abandonnant à son bavardage stérile. En dépit de la confiance qu'elle m'avait témoignée, je souffrais comme si j'étais l'un de ses pauvres, qu'elle congédiait les mains pleines.
Du vaniteux que j'avais été, elle avait fait un timide. Elle ne songeait point à exercer sur mes idées une influence, mais sans que j'y prisse garde, mes idées se modifiaient.
Quand nous avons été mariés, ma femme n'en a-t-elle pas usé de même avec les vestiges du passé, rassemblés dans notre castel? Elle respectait les meubles anciens, les portraits et les bibelots : ceux qui juraient par leur vulgarité vieillotte avec la grâce ancienne disparais-
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salent comme par enchantement et la maison, pourtant, restait la même.
Je ne pensai plus qu'à Laure. Il n'était pas dévénement auquel je ne mêlasse immédiatement son souvenir, pas de menu incident, qui me surprît et auquel, aussitôt, elle n'eût sa part, pas de décision pour laquelle je ne fusse amené à la consulter, même en esprit. Lorsque je retournais chez elle, je dissimulais sous un masque d'ironie mon émotion. Dès que je m'approchais d'elle, je la sentais intangible pour moi. Pourtant, elle était simple, et, si enclin que je fusse à douter de sa sympathie, je ne pouvais nier qu'elle ne marquât de l'intérêt pour ma personne. Elle s'initiait aux problèmes qui avaient fait l'objet de mes études. Elle affectait de l'indifférence pour mes faits et gestes. Souvent, elle me parlait de ma plaidoirie sans avoir l'air d'y insister; mes arguments l'avaient touchée : elle ne le dissimulait pas.
Peu à peu, elle m'a permis de deviner ses pensées sur l'amour : elle en avait l'idée la plus haute et la plus déçue, pourtant. Je pressentais un mystère dans son passé : elle me sut gré de ne pas chercher à le pénétrer. Nous n'échangions guère de confidences, mais nous avions l'impression de nous connaître depuis longtemps, depuis toujours et de n'avoir plus de secrets l'un pour l'autre. Parfois, elle me répétait quelque propos qu'avait tenu sur moi l'un
de ses amis et elle se moquait de la méfiance que je professais à l'égard de ses relations. Après m'avoir fait perdre de mon aplomb, elle me rendait la foi en moi-même. Si touché que je fusse par le charme de Laure, j'étais bien résolu II ne lui faire aucune concession. Mon orgueil, encore hésitant, me défendait de céder à la séduction : j'affirmais mon dogmatisme irréductible et elle riait, elle me corrigeait par un « que vous êtes ennuyeux » qui me mortifiait.
Alors, ma dépouille intellectuelle tomba en loques. Mes errements d'autrefois en compagnie de Victor et de Farigoul, au café, mes discours, mes ambitions, tout cela n'était plus qu'un amas de vieilleries brisées et h jeter au dépotoir : j'avais de mon pays des visions radieuses. Il y avait en moi de l'ivresse, de l'inassouvi, une sensation de miracle qui va s'accomplir : celle d'être deviné par Laure.
Pourtant, elle observait avec moi la réserve qui lui était coutumière. Souvent, au moment de la quitter, elle détruisait d'un mot mes illusions : « Que vous êtes resté jeune », soupiraitelle avec dédain, alors que sur ses prunelles la douleur déroulait son voile de deuil. Osais-je lui rappeler qu'elle était jeune, elle aussi, et qu'elle n'avait pas le droit de renoncer au bonheur, elle répliquait : « Pour cela, il faudrait aimer, »
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Quel sourire amer passait sur cette bouche d'amoureuse...
La nuit tombante m'offrait un refuge. Les ténèbres descendaient en nous. Laure se blottissait dans une bergère, auprès d'un feu de bois. Le reflet de la flamme qui léchait les bûches, colorait son visage. Il y avait des silences lourds. Laure levait les paupières : elle était transfigurée. Elle aimait, elle m'aimait, une seconde, je le sentais, je ne pouvais pas me tromper. Quelle angoisse étouflait sur mes lèvres un aveu qu'elle attendait peut-être? Si j'avais parlé non de l'amour, mais de mon amour, malgré elle, Laure m'aurait écouté.
Mais Laure, à qui l'expérience de son mal donnait l'intuition du mien, était résolue à garder mon amitié, sans rompre le charme de la pénombre qui régnait sur les choses et sur nos sentiments; elle me laissait partir sans qu'elle m'eût permis de lui dire que de mon tourment elle était l'unique et le trop cher objet. D'autres fois, elle me recevait par un « J'ai pensé à vous », qui me révélait qu'elle aussi m'associait à ses faits et gestes ; elle ne se défendait plus contre l'infiltration du fluide spirituel qui réchaulfe l'isolement. Elle ne m'accusait plus d'être resté jeune; elle avait peur d'avoir cessé de l'être elle-même. Elle n'aimait pas avec l'ivresse de la plante qui s'élève vers la lumière naissante; elle aimait
avec l'attrait de la feuille qui tombe pour la terre.
Les premiers crépuscules de l'automne ont plus de splendeurs que les aurores du printemps.
Nuit du 5 mai...
En pensant l'un à l'autre nous avons appris à penser l'un par l'autre. Nous savions nous aimer, nous ne savions pas comment. La passion n'aveugle que la jeunesse et nous avions trop soufïert pour n'être pas prévenus que nous ne serions plus insouciants. Nous voulions nous vaincre : elle ralentissait mes impatiences par ses alarmes, moi, je rassurais ses pudeurs par ma docilité qui m'enseignait la tendresse. Les mots auraient trahi un secret qui, déjà, était le nôtre et qu'en livrant ils auraient isolé dans nos mémoires séparées. Lorsqu'il est devenu trop pesant pour nos respects mêmes, nos bras se sont ouverts avec la douceur de deux ailes. Ils se sont refermés pour étouffer nos angoisses, puis ils se sont dénoués avec lenteur et, dans nos yeux, est montée l'aube nouvelle. L'amour a été la révélation de la vie, mais non le renouveau d'un souvenir dont nous redoutions le retour et que, seule, l'étreinte pouvait ensevelir dans l'oubli avec l'oubli de nous-mêmes.
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6 mai...
J'ai été touché par l'amour, comme si j'avais été touché par la grâce divine. C'était par un matin d'octobre, un matin qui s'évaporait de la Méditerranée. Pour la première fois, peu de de temps après notre mariage, nous arrivions ensemble à Marseille. Dans la crique ëchancrée, sur le miroir translucide de l'onde, les troncs roux des ping, les mâts et les cordages des bateaux à l'amarre, se dessinaient en relief. Plus loin, de gros vapeurs, contournant l'écueil de Monte-Cristo, vomissaient une épaisse fumée noire, dont le panache flottait sur l'azur ; ils cinglaient vers la ville, comme s'ils allaient défoncer les maisons, tassées les unes contre les autres.
Laure s'appuyait à mon épaule. Je me tournai vers elle. Ses prunelles étaient pleines de larmes. Sa personne fme s'abandonnait avec confiance. Je ne voyais plus que Laure se profilant sur la mer et sur l'antique cité phocéenne, encadrée par ses collines argentées et sa flore, au seuil de ma Provence. Patrie de la richesse et de la lumière, toute chose ici restait auguste et splendide : dans mon âme s'éveillait le désir de l'ordre, de l'harmonie, du silence qu'impose au
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tumulte et à la clameur des hommes, la paix de la beauté.
Nous avions la sensation d'être jeunes, comme si nous étions élus pour le demeurer à jamais. A la lueur du firmament, le visage aimé avait la fraîcheur du fruit sur la branche.
Nous avons longé la Cannebière, grouillante d'une foide cosmopolite, la rue Saint-Ferréol, dans laquelle nous bousculaient les oisifs et les commerçants, mais, ni le vacarme des camions, ni la turbulence des flâneurs épars dans ce décor Jjariolé de la volupté et de l'insouciance contemporaines, ne gênaient le rêve qui se déroulait avec nos pas. En suivant la Corniche, nous respirions les parfums de ses arbres, cependant que nous n'entendions plus que les vagues qui déferlaient sur le sable doré.
Vint le soir, au vieux port avec ses senteurs marines, ses façades criblées de trous lumineux, son ghetto déjà noyé dans l'obscurité des ruelles étroites ; devant nous, vers l'ouest, l'écran des monts des Maures n'était plus qu'une vapeur saturée par le reflet des étoiles.
Alors, je me pris à souffrir, en me rappelant quel homme j'avais été. Le bonheur m'avait ébloui, dans cetle féerie vespérale, je me sentais humilié par le souvenir de mon passé vulgaire.
« Vous manquez de simplicité », m'a déclaré Laure.
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Être simple est un art que j'ignorais encore.
Au début de novembre, nous étions de retour à Paris. J'avais un foyer. Laure m'y recevait. Avec quelle persuasive intuition elle devinait mes tracas pour les effacer d'un mot. Laure se désintéressait de la politique, mais elle m'annonçait l'agression qui, quelques années plus tard, devait nous surprendre, et elle s'ingéniait à m'édifier sur la fausse générosité dont je devenais la victime, sous la suggestion de la phraséologie. L'abstraction des rhéteurs me condamnait à un état stagnant: ma pensée, elle aussi, manquait de simplicité. Je croyais aux thèses qui fomentent les querelles intestines. Laure me montrait la pensée française, empoisonnée par les utopies étrangères et menacée par les intrigues.
INIe fallait-il une suprême épreuve pour me désabuser ?
J'avais eu le tort de ne pas rompre avec certains de mes anciens acolytes. Encore que mon existence privée fut en contradiction avec les solutions qu'ils préconisaient et avec leurs goûts, je continuais à les fréquenter : je mettais un point d'honneur à les réconcilier avec l'élégance de ma vie et une sorte de fierté à ne pas modifier l'inspiration de mes discours. Dès l'abord, ils manifestèrent de la défiance à l'égard de ma femme. Bientôt, gagnés par son accueil, ils m'envièrent cette compagne : elle réussit à se faire pardonner les joies qu'elle res-
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sentait à répandre la charité, à se faire pardonner le luxe môme qu'elle cultivait. Ils trouvèrent de l'agrément à être reçus par cette maîtresse de maison, suspecte pourtant d'être réactionnaire. Ils acceptèrent l'idée qu'elle se rendît à l'Eî^disc et qu'elle fut pratiquante: chacun l'imaginait à genoux et à l'ombre embaumée d'une chapelle romane. Ses yeux avaient la profondeur d'un vitrail. Elle semblait avancer, portée par un parfum d'encens.
Nos invités partis, c'était de nouveau l'enchantement de l'intimité : comment n'aurais-je pas ri des propos que j'avais tenus, trop lourds pour le soufllo que je respirais sur les lèvres de Laure ? Il y avait en moi deux hommes : le premier traduisait avec exubérance les opinions qu'il professait; le second cacliait une sensibilité contenue. L'àmc d'un méridional garde son coin d'ombre. Lequel de ces deux hommes l'emporterait sur l'autre ?
Je rêvais de ne former avec Laure qu'un seul être spirituel. L'effet de la grâce que j'avais éprouvé se retirait-il de moi et, après avoir été exalté par un zèle de néophyte, allais-je retomber dans un doute plus angoissant? De même qu'une douce piété ne s'acquiert que par le sacrifice des vanités et par l'intelligence de l'esprit religieux, la tendresse ne se dégage de l'amour que par le renoncement à la volupté et par l'abandon de notre égoïsme. La tendresse
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crée l'unité ; la passion, au contraire, divise. Les vertus de Laure m'enseignaient l'art de les servir, mais sa beauté m'iniligeait une humiliation qui excitait mon désir de régner sur elle ; je conçus le dessein ingénu d'opposer à ses attraits mon prestige propre: pour devenir le maître de la femme que j'aimais, je n'avais, en lui obéissant, qu^ù élargir l'horizon de ma pensée. J'affirmais, au contraire, mon despotisme cérébral et je rétrécissais les limites de mes recherches : je demeurais l'esclave de mon orgueil.
J'étais laborieux. J'avais la prétention de connaître les questions que je traitais. L'impatience de les épuiser luttait avec ma curiosité. Laure ne se montrait jamais satisfaite. Elle exigeait que j'approfondisse mes fouilles et si de mes travaux quelques pages méritent l'attention, c'est à elle que je dois de les avoir écrites. Par ailleurs, — telle était ma hâte d'étendre ma renommée, — je répandais des tracts et des brochures, par lesquels j'exhalais d'autant plus volontiers ma violence que je me figurais convertir Laure à mes convictions par leur impétuosité. Parfois, je m'emportais contre sa réserve, alors que secrètement j'approuvais sa prudence et j'affectais par ailleurs d'opposer une sereine apathie aux éloges que m'adressaient les puissants du jour.
Laure m'aimait pour moi-même. « Vous voilà
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donc le porte-parole officieux de la révolution », disait-elle, et, avec une ironie d'apparence induL p^ente, elle stigmatisait ceux que je nommais mes partisans. Sa verve s'exerçait sur les mœurs parlementaires, sur l'administration. « Vous serez ministre, du train dont vous y allez, s'écriait-elle. Votre maison sera inondée par la paperasserie, je vous le jure et, croyez-moi, la paperasserie est l'un des signes précurseurs de l'anarchie. »
Ou bien, elle déclarait, avec un joli éclat de rire : « La belle chose que d'être avocat et publiciste; vous voilà compétent sur toutes les matières. Un homme du monde ne ferait pas mieux ! » Et, cherchant à me battre dans mes derniers retranchements, elle concluait : « Surveillez votre langage. Vous devriez relire vos classiques. »
Afin de lui plaire, je les repris, en sceptique d'abord, pour narguer la pompe du Grand Siècle qui m'incommodait, puis avec rage pour en flétrir l'arrogance et Laure de répliquer : « Les lignes en sont pures ; la majesté en est simple ; l'ordonnance harmonieuse, comme celle d'une belle âme qui met d'accord sa pensée et ses actes. » Elle aimait la claire logique; elle admimirait la fusion de l'esprit et de la lettre; elle réclamait pour elle la discrétion qui dépouille l'amour de sa banalité, le silence des choses. Je l'écoutais, je me révoltais contre mon incapa-
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cité à partager son admiration et je m'obstinais à servir des idées trop fragiles pour porter une période, trop floues pour être gravées dans le marbre et trop entachées de mon égoïsme pour se couler dans le courant limpide d'un pareil style.
L'indulgente bonté de Laure ne s'alarmait pas de mes résistances. Elle m'éduquait par l'art de découvrir l'art en toutes choses. Toutefois, le mouvement de l'existence quotidienne me ramenait sur les tréteaux où je reprenais le rôle de mon personnage. Alors, ce fut un divertissement pour Laure de m'en apprendre la composition et d'en dessiner le caractère par ses nuances. «. Je ne vous reproche point, me répétait-elle, de réciter vos discours ni de développer vos thèses ; mais, je ne veux pas que vos idées soient servîtes ni qu'elles deviennent jamais vénales. » Ainsi, elle fit de moi un homme indépendant. Avant tout autre soin, elle prenait celui de ma dignité. Je devins un adversaire redoutable et, ne craignant plus de dénoncer les fautes commises par ceux qui, sans ma résistance m'auraient sans doute réduit à leur me)?ci, je devins aussi un ami dangereux. Ma collaboration aux divers périodiques auxquels j'adressais mes articles, parut dès lors indésirable et je fus bientôt libre de tout engagement. « Tout ceci est relatif, concluait Laure. Il n'y a d'absolu que notre amour. » Je suivis sa direction spiriluelle.
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Elle ne s'exerçait encore, et sans que j'en eusse une conscience nette, que sur ma vie intérieure. Déjà, j'étais plus civilisé, moins sauvage plutôt. Peu à peu, je m'acclimatais au milieu dans lequel nous avions choisi nos relations. Les politiciens et les sophistes avaient été définitivement élagués. Nous ne recevions plus que de rares amis, tels que M"'^ B... et quelques artistes. La musique occupait dans notre existence hivernale une place prépondérante, puis, dès la fin du printemps, Laure m'emmenait hors de Paris ; nous passions l'été dansFIle-de-France. Le ciel y est moins éclatant, mais aussi pur que le firmament provençal. Le soleil y est roi, mais ses feux ne vous aveuglent point. L'or pâle y perce les fraîches et fines verdures et je m'abandonnais au charme de ces paysages ; ils étaient un décor pour la grâce et la beauté de Laure. J'oubliais mes ambitions ; mes violences tombaient comme par un ordre magique. Je n'étais plus qu'un amant : nous étions heureux.
L'hiver nous rappelait à la ville, sur laquelle régnait cette demi-obscurité qui tombe avec le jour des morts, et je sentais agoniser en moi je ne savais quel sentiment de sérénité. L'action me sollicitait de nouveau : je m'aperçus alors que j'étais un isolé. Encore que l'on m'eût condamné pour ma loyauté brutale, d'aucuns estimaient que mon intransigeante intégrité dissimulait un caractère souple, outrecuidant,
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insatiable. J'eus à repousser les offres des intriguants et à déjouer les insinuations des perfides. La sensation de ma solitude s'appesantit sur moi . L'amertume déjà menaçait de me vouer à une résignation stérile. Laure cependant souriait : « Le découragement est démodé, » disait-elle, et elle ajoutait : « Vous avez votre pensée. N'estce donc rien que de penser? » Je n'étais pas né méditatif: le méridional reste, des heures durant, en contemplation béate devant un plan d'oliviers, mais sa paresse fait songer à une caverne dans laquelle la fantaisie sommeille, comme derrière les Alpilles, il y a des gouffres dans lesquels le mistral enchaîné attend la minute favorable à son évasion. Immobile, je m'énervais ; des espaces indéfinis s'ouvraient à mon imagination. Je raisonnais : je me reconnaissais inapte à imposer par l'adresse mes volontés. J'avais renoncé au pouvoir et à ses avantages, mais je n'abdiquais pas mes convictions. Je savais comment triomphent les idées médiocres : les miennes ne ramperaient pas pour atteindre leur but ; elles le survoleraient pour y atterrir. Après avoir honni la classe bourgeoise, après avoir lui les professionnels et les doctrinaires de la révolution, j'en arrivais à réprouver l'égoïsme quelles qu'en fussent les manifestations ; je le débusquais sous la charité, sous l'emphase des sophistes, sous les poussières de la métaphysique, sous les déchets de la jouis-
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sance : les conventions en veiLu desquelles a été établi l'ordre social, déclarai-je, ligotaient l'expansion de nos instincts qui nous poussent vers le bonheur. L'épreuve ennoblit ou abaisse les hommes et les place sur un même niveau qui est la vie. J'en concluais au renversement des frontières spirituelles et terrestres :,j'en arrivais au dogme du cosmopolitisme et de l'égalité. Je préconisais la paix par la révolte, au nom de mes aspirations sentimentales. « L'idée seule vaut que l'on vive », afiirmais-je à Laure, et elle m'écoutait, avec douceur, et elle n'arrêtait ni la parole sur ma lèvre, ni le mot au bout de ma plume; elle me conseillait seulement: v Servez donc l'idée. Vous plaignez la douleur, vous aimez votre prochain, mal peut-être, mais vous l'aimez. Un jour vous comprendrez que de tous les actes humanitaires, le sacrifice collectif est le seul qui confère aux hommes l'égalité. »
En 1914» nous avions projeté de séjourner sur les rives des lacs italiens. Je me proposais de passer par la Provence et d'en profiter pour me reposer quelques semaines dans mon castel. Vers la fin de juillet, nous nous trouvions à Marseille. J'entendis les premiers grondements qui nous parvenaient d'Orient; je les entendis sans émoi : ma jeunesse avait été leurrée par les alertes avortées ; j'avais été à trop bonne école pour ne pas me défier de ces soubresauts qui suscitent l'enthousiasme popu-
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laire et qui s'achèvent par une tentative de coup d'Etat manqué ou, plus simplement, par une crise ministérielle. J'ignorais les préparatifs commencés par l'ennemi : d'ennemi, je n'en connaissais qu'un, l'égoïsme, d'où qu'il partît ; j'ajoutais foi à la fraternité de Gain et d'Abel. Je me figurais que le peuple ne se soulèverait qu'au nom de ses droits égalitaircs. Je croyais à la révolution et je ne croyais pas à la Croisade des nations.
Laure, elle, ne doutait pas de notre race. Elle savait, — oui, elle savait, — par quel miracle les révoltes des appétits se changeraient en héroïsmes et comment les humanitaires consentiraient l'impôt du sang pour le salut de l'humanité par la France.
Elle refusa de continuer notre voyage : elle estimait que la place de chacun était marquée sur le territoire. Comme je jugeais excessifs ses scrupules, elle me demanda à brùle-pourpoint : « Et si la guerre éclatait, que fericz-vous? » Je la raillai : « Elle n'éclatera pas. Je ne crois qu'à l'idée, moi, et l'idée, c'est la paix par l'entente des hommes. Les vieilles querelles sont usées. On vent vivre et vivre heureux. »
Peu de jours plus tard, nous recevions des Gargaille une lettre, adressée à Paris, et que l'on avait fait suivre à Marseille. Maria nous mandait que Clément, son lils, avait résolu de s'engager depuis plusieurs mois. « Voyez, écrivait-elle.
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on ne comprend pas ce qui se passe. Là-bas, on les entraîne, on les fatigue. Les povres ! »
La guerre ! Non, ce n'était pas possible...
J'appris l'assassinat de Jaurès. « Vous voyez bien que l'on tue et que l'on meurt pour une idée », prononça Laure, et puis ce fut l'ordre de la mobilisation.
Le 6 août, nous avions traversé la ville, lentement. J'étais prostré. Les prunelles de Laure rayonnaient d'une ardeur superbement embrasée. Un détachement d'alpins déboucha par la rue. Il marchait à une magnifique et souple cadence. Les clairons étaient muets et muets les tambours. Ces jeunes hommes étaient fleuris. Ils criaient : « Au revoir ! » On les acclamait. Nous les avons suivis. Une femme, derrière nous, pleurait. Laure se cramponnait à mon bras. Pour la seconde ibis, j'eus la sensation d'être touché par la grâce : la foi que j'avais cherchée s'imposait à mon esprit, à ma raison, dilatait mon cœur, impérieuse, irrésistible. L'amour puissant, puriilcaleur de toutes mes tares, prenait possession de mon être. J'étais lier de protéger contre les remous de la bousculade la femme que j'aimais et de protéger avec elle sa vertu, son élégance, sa délicate beauté. Je songeais à notre « chez nous », je songeais que cette même foule en délire pourrait, dans un accès de révolte, s'y engouffrer et détruire l'œuvre d'art réalisée par notre mutuelle
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inspiration. Je songeais encore qu'il y aAait là des hommes et des femmes confondus, chacun évoquant son propre foyer comme j'évoquais le mien ; cju'en ce moment suprême aucune rancœur réciproque ne soulevait les uns contre les autres, les individus qui se heurtaient et qui se mêlaient dans le même courant pour accompagner le Ueuve de nos armées jusqu'à son embouchure. Donc, il n'y avait plus des foyers, mais un seul, un unique foyer, le mien, celui de mon voisin, orné par les merveilles accumulées d'un commun trésor. Il fallait avoir une Ame de bandit pour oser l'attaquer. Tous, nous en avions de l'orgueil pour tous. Notre passion humaine était absorbée par une tendresse filiale qui créait notre unité. J'aimais Laiire : je ne pouvais pas ne pas aimer la France. L'heure de la rédemption était-elle venue?
Tout à coup une A^oix que je reconnais m'interpelle :
— Eh, qu'est-ce que tu fais là, toi, monsieur? Je me retourne : j'aperçois Victor. Auprès de
lui, Maria. Elle est terriblement pâle. Pourtant, elle a recouvré la beauté, comme si la jeunesse reparaissait avec la douleur qui figeait son masque. Victor, lui, a le teint animé ; la casquette en arrière, une mèche de cheveux colle à son front ruisselant de sueur. Il reprend sur un ton agressif :
— Toi, tu es ici eu curieux. Un joli spectacle
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pas vrai ? Nous autres, nous avons fait le voyage pour revoir le petit. Il a délilé devant toi et tu ne l'as pas reconnu. Le petit, il part, tu comprends, monsieur, il va se battre pour que les bour^^cois, eux, ils puissent vivre tranquilles, pardi !
Maria sanglotait. Il la secoua :
— Kii ! ne pleure pas! D'abortl, je te dis, moi, que ça ne se passera pas comme ça et tu peux m'en croire !
Puis, s'adressant à moi :
— Sans adieu, camarade ! On se reverra. Ils me le payeront cher, tous et tant qu'ils sont. Ils ont voulu la guerre, ils m'ont pris mon garçon...
Maria le suppliait de se taire et m'adjurait de ne prêter aucune attention à ses propos.
— Laisse donc, prononça-t-il sur un ton sourd, il me connaît et je le connais. Nous sommes collègues, tous les deux. Il a beau être riche, ça n'enqjèche pas...
Elle l'entraîna. Ils se perdirent dans la mêlée.
— Pauvres gens, soupira Laure, et je fus ému par sa pitié.
La soirée était chaude. Les clameurs de la cité avaient expiré. Lumières éteintes, nous contemplions à travers la nuit les clartés du port (jui s'égrenaient. Une sirène hurla au large.
— Demain, je m'engagerai.
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Le son de mes paroles me tirait d'un songe. En vérité, je ne sais à quoi je pensais au juste. C'était plus fort que moi.
Un sanglot retentit. Je serrai Laure dans mes bras.
— Vous pleurez ? lui demandai-je.
Et, se blottissant contre ma poitrine, elle a soupiré :
— Je t'aime...
•j mai. . . .
On n'a pas voulu de moi. On m'a trouvé trop vieux et trop faible pour être soldat. Tout le mal peut-être est venu de là. C'eût été une belle lin...
IÇuit du y mai...
Le commissaire de police m'a interrompu. Lorsqu'on m'a annoncé sa visite, j'ai commencé par répondre que je ne recevais pas. 11 a insisté.
— L'enquête suit son cours, m'a-t-il dit. Hier,
MEA GUIPA I/J3
i'ai convoqué Gargaille. Je lui ai fait sabir un interro2:atoire.
Je l'arrête aussitôt :
— Je vous ai donné sur mon camarade d'enfance des renseignements auxquels je n'ai pas un mot à ajouter. Vous connaissez mon opinion. Elle n'a pas Avarié. Au surplus, je n'ai aucun titre pour intervenir.
— Vous en jugerez après m'avoir écouté, réplique-t-il, Gargaille était de service, le soir de l'accident. Il déclare n'avoir relevé aucun symptôme anormal. A la minute précise, il a exécuté la manœuvre prescrite. Il n'a fourni aucune explication sur la cause qui a déterminé la catastrophe et il n'a pas songé à la chercher. Il est demeuré à son poste, a fait fonctionner les signaux pour fermer la voie et il a attendu l'heure de la relève.
Je remarque aussitôt :
— Sa conduite témoigne de son sang-froid et mérite des éloges.
— D'accord, acquiesce mon interlocuteur.
Avouez toutefois que, sa garde achevée, il eiit été naturel qu'il se rendît sur les lieux du sinistre, qu'il travaillai au déblaiement et qu'il secourût les victimes. Il prétend, aussitôt libre, avoir rejoint ses camarades. Il indique avec précision le rôle rempli et la place occupée par chacun d'eux. Ses allégations ont été reconnues exactes. Malheureusement, personne ne l'a vu, lui.
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— Ceci prouve, monsieurlecommisaire, qu'il y avait de l'afTolement.
— Ceci prouve, rétorque le magistrat, que cet homme est doué d'une force d'âme bien singulière, à moins qu'il n'ait adopté une altitude savamment préméditée. Je n'admets pas l'indiirércnce. Rélléchissez : il a subi un choc nerveux violent; la réaction a dû se produire, il devait avoir besoin de se mouvoir, de constater par lui-même le désastre, enfin, il devait éprouver le désir spontané de seconder les sauveteurs. Eh bien, pas du tout! Il n'a pas bougé ; du haut de son observatoire, à travers les vitres, il reste spectateur impassible, il note les moindres détails et sa mémoire les enregistre avec une surprenante sûreté.
Je l'interromps :
— Et vous en concluez?
— J'en conclus que la conduite de Garguille est pour le moins étrange, pour ne pas dire suspecte.
Cette insinuation m'exaspère :
— Vous invoquez vous-même la possibilité d'un choc nerveux. Quel en a été le réflexe ? Vous teniez-vous aux côtés de Victor et vous a-t-il été loisible de constater son état? Non, n'est-ce pas? Savez-vous si, au calme dont il a fait preuve par la conscience du devoir professionnel, n'ont pas succédé une crise de tremblements, puis la prostration?
— Je prévoyais votre arj^unient, rispostc le commissaire. Admettons votre hypothèse. Dans ce cas, il eût été logique et plausible qu'accablé par rémotion, Gargaille eut rejoint en hâte son domicile. Or, on le rencontre sur la route, marchant à grands pas, tète baissée, les mains dans les poches du pantalon. Et oii va-t-il ? Droit devant lui, sans but, à la façon d'un homme bouleversé ? Nullement : il entre dans un débit. Il s'y attable. Il prononce quelques paroles insignifiantes et il évite de répondre aux questions qui lui sont posées sur l'événement auquel il vient d'assister. Il boit. Il se grise. Et quand? Une demi-heure après qu'il a été remplacé. Et il ne sort qu'au petit jour, titubant.
Cette fois, je m'emporte :
— Vous êtes venu me demander mon sentiment : je vais donc vous le donner en toute franchise. Prenez garde, M. le commissaire. Vous êtes en train de commettre une grave erreur. Evitez qu'elle ne devienne irréparable. Vous partez d'une idée préconçue. Quelles charges relevez-vous contre Victor? Quel fait nettement établi avez-vous à alléguer ? Vous avez, dès l'abord, fouillé le passé de Gargaille. Là, il n'y a pas grand'chose à signaler. Gamin, il était mon ami. Plus tard, c'est un brave garçon, un peu léger au régiment, mais qui, bientôt, gagnera la vie de sa famille, jusqu'à ce que ses sœurs soient établies et pourvoient aux
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besoins de leur mère. Il tient parfois des propos un peu vifs, tout au plus inconsidérés. Il suffit : Gargaille est noté comme un révolutionnaire. De sa conduite qui est irréprochable, vous semblez ne pas vous soucier. Par contre, dans le cfuarticr, vous recueillez les rapports de ses voisins. Vous portez-vous garant de leur parfaite moralité, à ceux-là? Qu'importe, ils vous renseignent sur les faits et gestes de votre homme ; ils vous disent qu'il fréquente volontiers le calé ; lorsqu'il rentre chez lui, on l'entend crier et se quereller avec sa femme : voilà qui vous démontre, n'est-ce pas, qu'il est un alcoolique invétéré? Vous oubliez, simplement, qu'il est aiguilleur depuis vingt ans. Pas une seule fois — vous entendez — pas une seule fois il ne s'est présenté si légèrement éméché que ce soit et il se présente quotidiennement à la gare et ses chefs apprécient sa correction. Le soir de la catastrophe il est de service : sa vigilance devrait être une garantie et, en effet, il fait un rapport minutieux. Vous lui reprochez, ayant conservé sa présence d'esprit, de s'être dérobé à relever les blessés. A votre tour, réllécliisscz : cet homme a résisté à l'émotion; il est surexcité. Son regard saisit avec une acuité maladive les visions qui le frappent et sa mémoire les enregistre avec la rapidité d'un appareil photographique prenant un instantané. La réaction se produit. La conscience revient à ce cerveau
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troublé. Ses yeux tombent sur l'horrible spectacle qui se déroule à ses pieds. Il est pris de peur. Il a besoin de fuir et il va, il va sur la route, halluciné, à travers les ténèbres. Croyez-moi, il était à moitié ivre, au moment où il a franchi le seuil de ce débit et, pourtant, il n'avait pas bu. Un petit verre, une goutte suffit pour chavirer ses esprits. Gargaille est enlré dans ce café en état de somnambulisme. Il est tombé sur une cliaise, il a voulu oublier... On l'interroge. Le souvenir reparaît. Il Técarte et il reste là pour se défendre contre la solitude nocturne et le silence des ombres.
« Mais, au surplus, avez-vous acquis la conviction qu'il y avait eu tentative criminelle ? On n'a pas déterminé l'origine de la catastrophe et avant même d'avoir résolu la question préjudicielle, vous vous hâtez de jeter votre dévolu sur l'auteur d'un attentat problématique. Est-ce donc que vous désirez à tout prix un coupable ?
« Voyons les avantages que vous offrirait, à l'occasion, cet inculpé. Il professe des idées révolutionnaires, il est alcoolique, donc il doit être anarchiste. J'ai fait justice des deux premières accusations. Clément, le fils de Gargaille, élevé par son père et par sa mère dans les traditions de cette honnête famille, est là pour balayer la dernière. Relisez ses citations : elles vous répondront de l'honneur attaché au nom qu'il porte.
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« Croyez-moi, Victor est simplement un brave garçon, qni s'exalte quelquefois. Ne vous obstinez pas à suivre cette piste et cherchez ailleurs — s'il y en a — les responsables de cet affreux malheur. »
Le commissaire de police avait fait mine de m'interrompre à diverses reprises. Je lui trouvais un air méchant. Comment un fonctionnaire aussi mal initié à la connaissance des hommes démèlerait-il la vérité, alors qu'il s'agit d'un caractère aussi complexe que celui de Victor?
Je signifie que l'entrevue est terminée. Le commissaire semblait disposé à continuer l'entretien. Une comprend pas que sa vue seule me met au martyre et qu'elle évoque le souvenir d'horreurs que je fuis, en me cachant dans le passé, l'heureux passé qui est mort...
Laure, Laure, depuis que vous m'avez quitté, je suis un homme perdu!
Nuit du 8 mai...
Je rentrais, après une promenade solitaire, quand, sur le pas de la porte, je trouve mon homme d'hier qui m'attendait. Il paraissait embarrassé pour solliciter de moi quelques minutes de conversation qu'il jugeait indispensable.
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afin de corroborer celle de la veille. Le moyen de refuser? Nous voici donc, de nouveau, face à face; lui, dans son rôle de ministère public et moi, déjà prêt à protester avec la fougue d'un défenseur fort de ses convictions. C'est sur un ton respectueux qu'il s'est excusé de troubler mon repos et c'est avec une émotion qui, peu à peu, m'a gagné moi-même, qu'il m'a éclairé sur ma religion :
— Gargaillc possède en vous un avocat persuasif, monsieur. Puisse-t-il n'avoir pas à recourir, devant la cour d'assises, aux bons offices que certainement vous ne lui refuseriez pas. Vous m'avez suspecté départi pris : je vous jure que je n'ai aucune idée préconçue contre lui. Mon désir serait d'établir sa parfaite innocence. Toutefois, j'ai réfléchi : je n'ai pas le droit de vous laisser ignorer les renseignements que j'ai recueillis.
« Mieux que moi, vous savez que nous avons à prendre en considération les circonstances morales dans lesquelles se présente un prévenu. Je vous assure que j'ai questionné Gargaille avec une bienveillance particulière, en raison de l'intérêt que vous lui témoignez. A mesure que je serrais mon interrogatoire, il se dérobait par l'imprécision de ses réponses. Il avait commencé par invoquer des alibis. Il avait nié s'être enivré, après avoir quitté son poste et être rentré chez lui dans l'état d'excitation décrit par les
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voisins. En leur présence, devant leurs affirmations contradictoires, formelles et contrôlées, il a bien fallu qu'il avoue avoir menti. Alors, il s'est écrié : « Ce n'est pas toujours INIaria qui aurait pu vous le dire, vu qu'elle était sortie et qu'elle n'est pas rentrée de la nuit. »
« Aussitôt, j'ai fait chercher la femme Gargailie pour une confrontation.
« Dès qu'elle est entrée, son mari s'est répandu en iujures à son adresse. Elle les subissait sans protester, en créature accoutumée à être malmenée. Elle avait découché, en effet, et elle nous a fourni des explications confuses. Elle a prétexté un malaise, causé par une sorte de pressentiment qui l'attirait vers la voie du chemin de fer; elle l'atteignait lorsque le déraillement s'est produit. Elle a perdu connaissance. Il est fâcheux que nul témoin ne se soit rencontré pour confirmer sa déposition. Cette femme jouit, il est vrai, d'une réputation irréprochable et, à mon avis, ne saurait être impliquée dans cette affaire. Enfin, Gargaille a proclamé : « Et, d'abord, si on me prend pour un révolutionnaire et si on m'arrête, il faut arrêter aussi M. Lafrand. Pourquoi me reproche-t-on mes paroles et le laisse-t-on bien tranquille, lui? Parce que moi, je suis un pauvre prolétaire, tandis qu'il est un bourgeois et aussi parce que l'an dernier il nous a fait un boniment qui doit le faire bien voir en haut lieu. Du temps que
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nous étions collègues, il ne tenait pas ces discours-là! Parbleu, s'il a changé, c'est que sa belle dame lui a bourré le criine et l'a rendu traître. Après tout si elle y est restée... »
« Je lui ai enjoint de se taire. Il s'est penché du coté de sa femme et a marmonné des mots insaisissables pour moi. Il s'est refusé à toute explication supplémentaire. Je l'ai congédié en lui ordonnant de rester à ma disposition.
« Vous le voyez, monsieur, cet homme n'est pas digne de vos bontés ! »
C'est avec une parfaite apparence de calme que j'ai riposté :
— Je ne demande rien en échange de ce que je donne. Je n'ai d'autre dessein que de seconder, si j'y suis appelé, l'œuvre de la justice. Je persiste à croire que Victor Garf^aillc est innocent de ce crime.
J'ai dit : « Je persiste à croire que Victor Gargaille est innocent de ce crime. »
Ces mots-là ont franchi mes lèvres. Alais ce n'est pas vrai : j'ai menti, j'ai menti avec la volonté d'égarer le commissaire. Je veux me venger moi-même et je ne veux pas que ma vengeance avorte. Seul, je saurai débusquer le coupable, parce que seul je le connais et que je
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connais sa complice. Je poursuivrai l'enquête pour mon compte, sans me laisser arrêter par les faux-fuyants, par les protestations hypocrites, par la comédie sinistre de l'exaltation et de la douleur.
Et, maintenant, je vais établir devant moimême ma conviction inébranlable, non plus sur des ragots rapportés par le voisinage, ni sur des présomptions plus ou moins vagues, mais par une déduclion logique et par des preuves morales, en attendant que les faits les corroborent.
C'est très simple :
Victor Gargaille a été élevé avec moi ; il a partagé mon existence jusque vers sa quinzième année. A l'école, il révèle déjà un caractère irascible. Intelligent, il gâche ses facultés naturelles par le désordre de ses lectures et par sa paresse. Le père Gargaille est un honnête homme. Aussi longtemps qu'il est là, il y a un maître. Il meurt. Sa veuve ne cesse de gémir sur son infortune. Elle me sait riche. Elle m'exploite. Chaque jour, elle doit inciter son fils à renouveler auprès de moi ses démarches. Il n'est peut-être pas mauvais garçon, par atavisme. Ses instincts cupides sont encore endormis. Déjà — c'est évident — il se dit qu'ayant été mon camarade, il est appelé à le rester : pour cela il lui faut de l'argent. Je suis là pour lui en fournir. Le reste le regarde : ce
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que je fais, il peut le faire. Seulement, il faut travailler, devenir manœuvre pour gagner son pain quotidien. Il oublie que moi, je suis un cérébral, que j'ai le temps de m'assimiler ma nourriture intellectuelle, alors qu'il prétend, de son côté, y participer et qu'elle est indigeste pour son esprit inculte. Le voilà militaire. Il suffit qu'un ordre lui déplaise et entrave ses projets pour qu'il se révolte. Il me choisit pour confident : je m'ingénie à le comprendre et, le comprenant, je découvre en lui les mobiles qui soulèvent les impatiences de ses semblables. Quel champ d'investigation ! Je ne cède pas à une curiosité de dilettante : je suis un homme sincère, moi. J'écris, je parle, je prends en mains la cause de ceux qui sont les déshérités et je m'aperçois que, peu à peu, ils débordent et qu'ils sont en train de devenir les maîtres. Alors, je m'efforce de les rappeler à la juste mesure, d'apaiser leurs violences, de leur rendre intelligible l'excès de leurs revendications. Victor Gargaille n'est pas assez sot pour ne pas admettre le retour à mon évolution normale. Lui aussi a reçu en partage des principes et il n'avait qu'à suivre l'exemple paternel. Est-ce que je ne suis pas là pour le lui rappeler et, confessant mon erreur, n'ai-je pas quelques motifs pour croire que ma conduite est bonne pour l'édifier sur la sienne? Non pas : cet individu pour lequel — le mot est du eom-
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missaire de police — j'ai eu des « ])ontés », que j'ai traité à l'égal d'un frère, que j'ai patronné, à la famille duquel j'ai prodigué mes bienfaits, que, jeune homme, j'abordais en ami, sans vanité, sans marquer la distance qui nous séparait, auquel j'ai demandé ses impressions, ses confidences, qui m'est redevable de sa situation, de son avancement, de son bonheur, en somme, cet individu a le toupet de faire retomber sur moi la responsabilité de ses inconséquences, de rapprocher les théories que j'ai soutenues, de ses propos intempérés ; que dis-je? ce serait moi qui devrais être justement poursuivi, non pour mes fautes périmées, mais pour ce qu'il nomme mes trahisons : je n'avais pas le droit d'être un bon Français. Il ne m'a pas pardonné de prendre ce droit, avant qu'il ne m'y ait autorisé !
Voilà donc l'œuvre, l'élaboration lente qui s'accomplit sur une durée de trente ans. D'abord, Gargaille a contenu par prudence les colères sourdes qui bouillonnent en lui, car il avait sa place, il avait des intérêts à ménager. Il a eu peur d'une autorité qu'il ne se sentait pas de taille à briser tout seul. Puis, il s'est livré à une propagande maladroite, en s'acoquinant avec quelques fous de son espèce. Enfin, l'alcool a activé l'iniluence de l'intoxication cérébrale. Il a conçu un plan pour frapper de terreur les timides.
Les voisins rapportent qii'il malmène sa femme et cette femme a la réputation d'être irréprochable, d'être une victime.
Qu'est-elle au juste? Une enfant du peuple, une petite ouvrière, flattée, naguère, de frayer avec « l'ami » des Gargaille, avec un « Moussu » qui se montre poli avec elle, lui adresse quelques compliments, lui témoigne de la gentillesse, s'amuse en toute simplicité, avec cette gamine, qui en a vu bien d'autres et qui n'a pas l'air d'avoir froid aux yeux. Victor est amoureux d'elle. Il lui fait la cour, elle l'écoute, mais, tout de même, elle a goûté d'autres manières avec moi. Victor n'est et ne sera jamais que son inférieur, car elle a la notion, elle, des différences. C'est une jolie fille : c'est un titre à la fortune, à l'ascension sociale, aux hommages. Après tout, elle ne me déplaît pas, s'imagine-t-elle et, en somme, les romans racontent des aventures plus imprévues que celle qu'échafaude son imagination. Pourquoi ne l'épouserais-je pas ? Cette pensée revient avec insistance ; Maria s'y cramponne ; déjà, elle se fii^urail qu'elle entrerait en souveraine au castel, qu'elle régnerait sur mon âme et, davantage, sur mes biens et, lorsque je la retrouve mariée avec Victor, elle se vante d'être heureuse, elle me reçoit avec une sorte de dédain, jusqu'au jour où moi-môme je demande à Laure de devenir ma femme.
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Victor m'interdisait la liberté ponrmes idées. Maria, celle de disposer de moi-même. Et voilà qu'une inimitié commune consacre l'union de ce couple. L'homme est un faible, un impulsif. Sa compagne est une patiente et une têtue. Elle est rouée, par-dessus le marché. Jalouse de moi, elle ne l'est pas. Moi ou un autre, que lui importe ? J'étais le seul, par contre, qui fût susceptible de lui assurer la fortune, le luxe qu'elle ambitionnait, et cette fortune, ce luxe, tout est pour Laure. Cependant, Maria est trop avisée pour étaler sa rancœur. Victor, lui, n'est qu'un naïf. Il ne cache pas ses sentiments. Elle, au contraire, s'applicpie à les dissimuler; devant Laure, elle est une pauvre fille, très humble, une mendiante aux pieds de la Madone. Elle fait mine de l'adorer : elle la hait. Elle se rendait bien compte de ce que son amoureux et moi n'étions pas placés sur le même échelon. Gari^aille. en sortant du café, ne demande qu'à se colleter avec un adversaire. Elle, elle est sobre et combine la réalisation de ses desseins. Elle est la tête du ménat^e et, quand le mari rentre au logis, écumant d'impatience, elle l'arrête d'un mot et il se fâche, il s'acharne à prouver qu'il est le plus fort et elle courbe l'échiné, elle le laisse cogner, mais, le lendemain, elle le mate et elle le réduit à sa merci.
Parbleu, ces gens-là en ont conclu qu'il en
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allait de même dans mon foyer. Pour eux, j'ai été circonvenu par Laurc. Mais, Victor n'est ni assez malin, ni assez subtil pour inventer cette explication-là. C'est une trouvaille de femme. Victor est un misérable, le dernier des misérables ; il est une brute. Tandis que Maria est une futée qui souffre par la misère et par la médiocrité. Elle attend son heure pour intervenir. Sous la poigne de son homme, elle tremble, car elle aura besoin de sous pour payer, à la lin de la semaine, le boire et le manger, et puis, il y a Clément, l'héritier de la droiture qui était celle du grand-père Gargaille, Clément qu'elle éduque par l'envie d'accéder au rang c[ui lui était réservé, à elle.
Clément était, logiquement, appelé à exercer un métier quelconque, à entrer au chemin de fer, ou dans une usine en qualité d'ouvrier. Or, on le maintient à l'école aussi tard que possible. Ses parents songent à pousser ses études, à en faire, plus tard, un instituteur. Les exigences matérielles ne le permettent pas : ces gens réclament de l'argent et tout de suite. Ils ont consenti des sacrifices pour l'instruction de leur fils : il faut que ces sacrifices leur rapportent. Ils sont éblouis par le savoir de leur garçon. Empêchés de se séparer d'avec lui, ils le voient s'occupant d'agriculture : leur fds sera « ingénieur agronome » . En attendant qu'il acquière ce titre, ils le placent chez un paysan
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des environs, qui l'emploie à charger du foin et à charrier de l'engrais. L'entant se déclasse aux yeux de ses parents, il s'engage par dépit et c'est alors qu'éclate la guerre.
La mère est une superstitieuse et une fanatique ; elle a lu l'histoire en lisant les légendes sous les gravures d'Epiual. Illuminée, elle se représente déjà son lils accomplissant des hauts faits, gravissant les degrés de la hiérarchie et atteignant leur sommet. C'est elle qui l'a persuadé, par ambition alfolée, de contracter un engagement. Victor s'est refusé d'abord à y consentir; il n'aime pas l'armée. Sa femme lui rappelle les désirs qu'il avait conçus pendant son service militaire : ne devait-il pas être nommé caporal, à la veille de sa punition? Il aurait été promu sergent, adjudant et même officier de réserve, comme un bourgeois. Gargaille déteste le galon à cause du prestige qu il comporte, ce prestige qui ne lui a pas été accordé : si Clément allait revenir à la tète des troupes qu'il aurait commandées, à la tète de sa compagnie, précédée par la musique, ne serait-ce pas le plus cruel déti porté à ces « moussus » qui dédaignent les prolétaires, le plus désagréable pour M. Lafrand, « le réformé d'autrefois, qui serait blessé dans son inllexible orgueil » ? Devant cet argument, les résistances de Victor cèdent et maintenant notre rencontre à Marseille et les propos qu'il
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a tenus deviennent limpides : Gargaille voulait me donner le change, me lier en quelque sorte par une entente tacite. « Ils m'ont pris mon garçon, déclarait-il, ça ne se passera pas comme ça », et il riait sous cape, en se figurant par anticipation notre étonnement, et puis ce « on se retrouvera » qui était destiné à me tromper, qui m'invitait à poursuivre ma campagne, tandis que lui, père d'un lils qui se serait, au prix du sang, élevé au rang de bourgeois, m'accablerait sous le mépris. Et voilà qu'après le rêve de la fortune, après le songe de la carrière savante, s'envole la chimère de la gloire.
Dès lors, les Gargaille sont rejetés sur leur haine première : il est le paria de la vie et sa femme celle de l'ambition. A la rancœur, succède l'amertume de l'échec et à cette amertume, la passion jalouse. Ils sont au paroxysme de leur furieuse envie et je déclanche leur acte par la profession de foi que je serai amené à prononcer quelques années plus tard. C'en sera trop : j'amai l'air d'avoir choisi le moment pour les narguer. Ils seront assez aveuglés, ces primaires malfaisants, pour supposer que j'aie perdu mon temps à déjouer leurs projets. N'occupent-ils pas dans mon existence la même place que celle qui est la mienne dans la leur ? Ne m'obsèdent-ils pas autant que je les persécute ? Laure, entin, n'a-t-elle pas pour Maria un sentiment dédaigneux, en retour de l'àpre
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hostilité que la femme de Gargaille éprouve contre elle ?
Et voilà que, eraignant de se compromettre en m'attaquant de front, ils ajustent pièce à pièce leur monstrueuse machination. J'entends d'ici Maria : elle m'excuse presque et son indulgence apparente n'a d'autre objet que d irriter son mari. Que peut-il contre moi? Me faire soutlrir, me torturer et, avec un rafiinement de sauvages, ils décrètent la mort de ce qui m'est plus cher que la vie.
Ils se renseignent : je suis à Marseille. Ma femme doit me rejoindre dans trois jours. Elle prendra le rapide du soir. Un déraillement peut être maquillé. Le hasard les seconde : Victor est justement de service. Qui le soupçonnera? Probablement, il hésite encore : il y a d'autres voyageurs, des innocents. La complice lui verse une rasade : « Ce ne sont jamais que des sales bourgeois ! » Il tergiverse. Alors, elle le traite par le mépris : « Vous voilà donc, vous autres cpii prêchez la révolution : pas un d'entre vous n'aura assez de cœur pour terroriser vos tyrans ! »
Il refuse :
<( Eh ! bien, s'écrie-t-elle, je l'assassinerai donc, cette femme qui a rendu traître notre ami, je me ferai jeter en prison et exécuter ! f>
Il réfléchit ; elle poursuit :
« Qu'est-ce que lu ris([ues, tu es adroit, intelligent. Ils nous en ont infligé assez d'humiliations,
MEA CULPA iGl
pour que nous les payions en retour une bonne fois. » L'alcool le brûle : toute sa vie passe et repasse dans sa mémoire confuse. « Et le petit qu'on nous a rendu malade pour le reste de ses jours... » Une dernière gorgée; il part. Mais, elle se méfie et elle le surveille de loin. Cette femme qu'il dompte en la frappant, le domine par son implacable ténacité. Il rampe devant elle comme une vipère.
J'ai dit : « Je persiste à croire que cet homme est innocent » et je le dirai encore, jusqu'à ce que j'aie accumulé les preuves irréfutables de sa culpabilité.
g mai...
Da calme d'abord et de l'ordre. Si j'avais à plaider la cause de ces misérables, quel système adopterais-je pour leur défense ?
Je dirais :
Gargaille et sa femme sont inculpés pour avoir provoqué le déraillement du rapide Paris - Marseille. Voilà le fait.
Quel bénéfice matériel ou moral en ont -ils retiré ? Aucun.
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Que veulent ces gens ?
Gargaille est un employé irréprochable. Si certains de ses propos témoignent d'un tempérament passionné, ils dénotent surtout une parfaite sincérité.
La femme Gargaille est laborieuse, honnête et passe pour dévote.
Le fils a eu la plus belle conduite et il est, actuellement, malade à l'hôpital par suite de blessures contractées au front.
(Comment admettre que cet aiguilleur, estimé par ses chefs, ait accompli cet attentat et que sa fenime ait consenti à devenir sa complice ?
Gargaille est un simpliste. Il est un révolutionnaire convaincu. Il vivait dans l'espérance du grand soir. Pour lui, la guerre n'a fait que retarder l'heure libératrice. La paix signée, le moment lui paraît favorable pour le règlement des comptes. L'ordre social est bouleversé : l'instant est venu de niveler les ruines de la bourgeoisie et d'édifier la cité future.
La femme Gargaille a été initiée aux idées de son mari. Depuis quatre ans, les inquiétudes pour son fils la mettent à la torture. Ses nerfs sont malades. Elle a pour les idées de Victor le zèle d'une néophyte et ce zèle s'exaspère sous l'influence des angoisses maternelles. Sa douleur s'en prend aux femmes qui, n'ayant pas d'enfant, n'ont pas eu à supporter son martyre, à celles qui ont mené une existence égoïste.
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dans le luxe, tandis qu'elle souffrait mille nioi'ts.
La grève éclate. Ou demande un porte-parole. Gargaille a pour ami d'enfance un théoricien qui a pris en main la cause des travailleurs ; ce publiciste a soutenu leurs revendications ; il n'a pas, dans ses écrits et ses discours, reculé devant les solutions brutales. Jadis, il a préconisé celles de la violence. Il est donc l'honmie de la situation.
Or, au lieu de tenir le langage qu'on attendait de lui, il s'ingénie à ralentir les impatiences ; il invite à l'apaisement les agitateurs ; il célèbre la discipline ; il invoque l'union sacrée ; il ne craint pas de rappeler que les lion lier es séparent la France d'un peuple dont il répudie la fraternité ; la harangue de ce converti aux doctrines bourgeoises est une palinodie. Sans doute, il se dérobe par peur des coups, davantage par souci de ses intérêts privés. Ceux qui l'ont convoqué et qui se liaient à son honneur, se voient livrés dorénavant à leurs seules ressources. Il leur a nienli. La tète manque à ces membres entraînés et prêts à frapper les coups décisifs. Cet homme est un félon : il faut le juger, il faut le condamner, il faut rexéculer.
Mais est-il coupable et porte-t-il la resi)onsabililé de son attitude ? Non : il est un jouet entre les mains de sa femme. Elle n'est pas mère ; elle goûte avec béatitude les jouissances
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d'une invariable fortune. Lui, n'est qu'un corrompu : il n'est pas inguérissable, pour peu qu'on atteig^ne son mal dans ses origines. Et puis, ses écrits restent. II n'y a donc qu'à supprimer la conseillère perfide, qu'à faire disparaître l'Ii^minence Grise.
Les Gargaiile n'ont voulu atteindre qu'elle seule. Ils ne sont pas des anarchistes : ils sont des vengeurk, ils sont des justiciers. Ils ont voué à la mort la compagne du traître, au nom de leurs idées : ils ont agi par mandat, au nom d'une masse bafouée. Ils ont commis un crime, mais par fanatisme...
En vérité, je me grise de mes propres paroles; il n'y a point ici de tribunal ni de juges. Voilà que ces accusés ont l'air de se transformer en accusateurs, comme si j'avais à me défendre moi-même.
Je ne cherche point à pallier les erreurs auxquelles j'ai été sujet autrefois. La suite de mon existence a sa logique, paradoxale ainsi que celle de toute destinée humaine. Aujourd'hui, j'ai atteint ces hauteurs sur lesquelles le souille de la mort glace nos suprêmes ambitions terrestres et je puis en parler sans défaillance. J'ai péché par ambition en clfet; je le confesse. Jeune, j'ai cédé à mes emportements contre mes premières épreuves. Plus tard, j'ai désiré la renommée. Je n'éluderai pas les reproches que me méritent les tentations de ma
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carrière auxquelles j'ai succombé. Mais si, un jour, j'ai libéré ma pensée, ce ne fut pas un acte de lâcheté que j'accomplis, ce fut un acte d'amour ; j'avais appris à aimer ma patrie avec la même tendresse que ma femme.
Depuis le début des hostilités, j'avais interrompu toute collaboration à un périodique quelconque. Je n'avais publié ni volume, ni brochure, ni article. Au palais, je ne m'étais occupé que d'affaires banales et secondaires, d'ailleurs en petit nombre. Mes loisirs étaient consacrés à visiter les hôpitaux et à administrer certaines sociétés, sans aucune étiquette politique ni religieuse et qui se proposaient de secourir les familles les plus atteintes. Mes idées étaient demeurées comme en suspens. D'adversaire, je n'en voyais plus que dans l'envahisseur de notre sol. Je ne concevais pas que l'on pût servir l'humanité, si ce n'est en servant notre pays menacé par l'auteur du carnage. Néanmoins, je me figurais que, le fléau disparu, mes esprits recouvreraient leur sérénité ancienne et que mon horreur de la guerre consacrerait mon rêve de paix universelle.
C'est dans un tel état moral que me surprit la demande adressée par les promoteurs de la grève à INIasmir. Je commençai par refuser. Gargaille et ses amis insistèrent. J'hésitai. Ils revinrent à la charge. Ils firent valoir leur conduite pendant les hostilités, ils invoquèrent les
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liens de la solidarité sociale ; ils flattèrent mes passions, en me nommant leur chef. Ce titre me rappelait mes anciennes batailles, après la sombre inaction des dernières années. Charmé par mon prestige et plein de mon ori^ueil, je me laissai fléchir : au surplus, j'apprécierais sur place. Ils avaient résolu de me circonvenir.
Laure m'en avertit.
Lorsque je l'instruisis de mon prochain voyai!:c et de son objet, elle en marqua un pénihle étonnemcnt. « Prenez p^arde, me dit-elle, vous vous exposez à dépasser votre but. Que désirez-vous ? Que le monde soit apaisé. Ne fomentez pas l'hostilité entre frères. Pour précipiter le bonheur de quelques-uns, vous risquez d'écraser tous les autres sous le massacre collectif. » Une fois encore ce beau calme, celte délicate autorité, une fois encore le charme de sa raison m'humilièrent. Avec brutalité, je secouai mes scrupules et, par esprit de contradiction irrité, prenant à rebours ses conseils, je fus de nouveau l'insoumis que j'avais été et qu'elle avait entrepris d'assagir par sa sollicitude. « Ce que vous nommez le bonheur de quelques-uns, m'écriai-je, est simplement la justice de la grande masse. De la mêlée prolétarienne s'élèvent des clameurs, auxquelles nous n'avons pas le droit d'opposer la sourde oreille. Le peuple s'est magnitiquement battu. On lui a répété à satiété qu'il donnait son sang
et le sang de scfi enfants pour une idée et cette idée, il l'a servie jusqu'au bout. IMais, qu'est-elle donc? Elle est colle de la fraternité humaine. Elle n'est pas restreinte aux limites arbitrairement établies autour d'un pays. Elle est éparse sur le monde et c'est à sa poursuite que se sont jetées nos légions. Ils l'ont conquise sur le despotisme aveugle et non sur d'autres hommes qui sont leurs semblables. Ils l'ont arrachée au bec et aux serres de l'aigle impérial, mais ils n'ont pas lire sur la colombe qui portait le rameau d'olivier, parce qu'elle avait pris son vol du pigeonnier allemand. Assez de superstitions étroites, de tumultes, d'armes entre-choquées : le peuple veut se fondre dans les peuples. »
Elle sourit avec une indescriptible douceur et m'interrogea :
— Me permettrez-vous de vous accompagner et de vous écouter?
Nous sommes partis, par ce même train qui, quelques mois plus tard, devait la conduire à sa perte. L'aube s'est levée ; nous avons vu l'éther encore ténébreux se voiler d'une vapeur bleutée qui, insensiblement, devenait lumière. L'aurore se reflétait dans le cours du Rhône, entre les roseaux. Des prés scintillaient. Nous passions entre des collines qui semblaient avoir été ébréchées par l'explosion de quelque mine et dont les flancs arides se hérissaient de pousses
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trapues. Il y avait d'étroits vallonnements déserts que remplissait l'ombre, puis ce furent les champs d'olivieis immobiles, argentés, les villages blancs, avec leurs toits en tuiles rouges et leurs volets verts, les routes avec leurs plalanes aux faîtes feuillus déjà ensoleillés et làbas, en Avignon, étincelante d'or, la statue de la Vierge survolant le château des papes dont les murs et les tours se détachèrent peu à peu sur le rayonnement du ciel.
— Vous rappelez-vous...
Laure s'était approchée de moi.
— Je me rappelle...
— L'Évangile, reprit-elle, nous commande : aimez-vous les uns les autres. Regardez votre terre : un Français est un autre vous-même ; vous devez l'aimer non avec vos passions qui divisent les hommes, mais avec vos tendresses qui les unissent. La passion vient des enfants, mais la tendresse, de la mère...
Le soir, je prenais la parole. Dans une grange, éclairée par des quinquets fumeux suspendus au plafond par un fil de fer, s'entassaient quelques centaines d'hommes, auxquels s'étaient jointes des femmes. D'aucunes avaient couché sur leurs genoux un enfant qu'elles berçaient. Il y avait, juchés sur une poutre, les jambes pendantes, des jeunes gens gouailleurs, avec de longues mèches sortant de leur casquette et collant sur leur front. Les plus vieux
s'étaient découverts. Ils se gioupaieiit aux pieds de l'estrade — deux planches supportées par des tréteaux — qui nie tenait lieu de tribune. A mon entrée, ce fut un brouhaha de spectateurs, impatients devant le rideau et attendant l'histrion prêt à paraître devant eux. Le décor ne mancpiait pas de pittoresque : j'avais l'impression que c'étaient là des oripeaux, dressés pour une représentation, que j'avais été convié à interpréter un rôle dans une pièce dont la mise en scène avait été réglée. Je ne sais quoi d'artificiel me défendait de me sentir avec mes auditeurs en communion de pensée.
N'apercevant pas Gargaille, je m'enquis des motifs qui justifiaient son absence : un de ses camarades m'apprit qu'il avait été retenu par son service, loin de notre réunion. La femme Gargaille, elle non plus, n'y assistait pas.
Discrètement, Laure s'était assise près de l'entrée. On ne la remarquait pas : elle ne se distinguait que par sa ravissante simplicité. Je la voyais, légèrement inclinée sur le côté, illuminée par la lueur d'une lampe ; parfois, mes yeux rencontraient les siens.
Tandis qu'un orateur, avec une éloquence naïve et véhémente, exposait l'objet de cette séance et me remerciait de mon concours, que d'autres orateurs lui succédaient, je nie recueillais.
Mes regards levés se portèrent, par hasard,
sur une soupente : ils y distinguèrent du foin. Etait-ce une hallucination? J'en respirais la senteur. Des images flottaient devant moi ; des souvenirs que je croyais morts ressuscitaient du plus lointain de mon enfance. Cette pénombre me rappelait celle du moulin dans lequel je jouais avec Victor et Farigoul. Cette grange, les écuries et le poulailler du castel. Cette obscurité, celle de la magnanerie dans laquelle, le soir tombé, nous grimpions avec une sensation secrète de peur. Je songeais, non plus aux bourgeois qui m'avaient emmené à Paris, comme un enfant perdu et enlevé par des Bohémiens: je songeais à mon père, à son existence probe et laborieuse, à la maison qu'il habitait et que je chérissais, aux vieux meubles, dont chacun avait son histoire, aux bibelots que je touchais avec des mains tremblantes et une âme superstitieuse, je songeais à ce domaine acquis par le travail accumulé des générations, à ce bien dont je n'étais que le dépositaire, à la signification du patrimoine, enfin, qui m'avait été légué. J'évoquais encore la figure de notre baille, noble, loyale figure, briilée par le soleil, avec ses rides tannées ; j'évoquais mille traits de sa bonne humeur à la tâche, de son attachement à son maître ; j'évoquais son modeste foyer, si propre, balayé par les rayons du ciel, épuré par les souffles qui traversent l'azur, ce foyer dont il était le chef et qui avait été
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transmis à son fils pour qu'à son tour il le perpétuât.
Cette sereine continuité d'un bien familial n'était-elle pas l'idée même que je voulais servir ? Cependant, ces hommes qui lixaient sur moi leurs prunelles ardentes, ces femmes, pâlies par les fatigues, m'interrogeaient de leurs regards anxieux : n'allais-je pas leur livrer le secret des jouissances qu'ils désiraient et dont — je le savais maintenant — le renoncement seul assure le bonheur, comme le renoncement à la volupté, l'amour qui dure? Que, demain, ces déshérités d'aujourd'hui soient comblés, que l'or coule entre leurs mains calleuses, trouveront-ils leur destinée meilleure et leur soif grandissante sera-t-elle éteinte pour se désaltérer à une source plus féconde ? Elèveront-ils la maison qui sera le foyer et leurs neveux s'y réchaufferont-ils encore à la flamme qui dévorera l'arbre planté par leur aïeul ? Ne se contenteront-ils pas de construire en hâte une frêle bâtisse pour y fêter leur avènement à la richesse et n'arracheront-ils pas les racines de l'arbuste, en coupant les rameaux pour s'en faire une parure éphémère?
L'argent m'était échu par droit de naissance. Le bien-être, dont ils exigeaient leur part pour goûter les joies banales de la vie, m'avait accordé les plaisirs qui leur avaient été refusés et dont je sentais encore sur mes lèvres l'amer-
tume. J'avais été le détenteur du trésor qui devait les rendre heureux et, pourtant, j'avais soutTert par l'exaspération et le dégoût, j'avais souffert par l'irréductible contradiction entre l'orgueil que m'octroyait mon privilège atavique et l'orgueil de n'en prendre possession que par la conquête de mon esprit. Il avait suffi que l'équilibre fût rompu par la première épreuve, pour qu'en dépit de la vitesse acquise par mes aînés, Je désertasse leur lignée, pour qu'à l'adolescent, au front plein de rêves, succédât le jeune homme aux passions indomptées et l'homme, enfin, qui ne voyait plus dans l'univers que lui-même. Mol, toujours moi. Ce mol outré me fait songer à ces pieuvres dont les tentacules agrippent plantes marines, poissons, créatures humaines, toute proie qu'elles enlacent jusqu'à l'étouffement, afin d'en repaître le monstre. Mon moi est devenu vorace: le débordement social en est une hérésie. Je ne vaux que par ma destinée intérieure, par les sentiments qui m'appartiennent en propre. J'ai étalé mon moi sur la vie des autres et, au lieu de la servir, je l'ai absorbée.
Ces hommes et ces femmes accourus pour m'écouter, en reviennent, eux aussi, chacun à soi-même. S'ils sont touchés par le sort du voisin, c'est qu'il ressemble au leur et voici qu'au lieu de se détruire l'un l'autre, ils se rapprochent: en soutenant la cause du prochain, ils
obtiennent du j^rochain qu'il soutienne la leur. Ils dcAâennent solidaires.
Moi, je ne suis qu'un isolé : mes actes sont submergés par la marée du grand nombre. L'hypertrophie de ma personnalité n'est que le signe d'un état maladif: la vie extérieure se charge de m' édifier sur ma relativité. Je suis faible, désemparé devant elle. Mes soupirs meurent, aussitôt que je les exhale, et se perdent dans le tumulte.
Mais, les cris qui s'élèvent de ces poitrines, qui montent de la masse, forment une seule clameur qui m'assourdit. Elle s'enlle, comme le bruissement de la mer, dont les vagues, pourtant, sont faites de gouttes d'eau. Le moi de ces hommes et de ces femmes est un moi collectif. Alors que je suis un grain de poussière dans le tourbillon social, ils sont le souffle qui le soulève.
D'un côté, c'est le bourgeois apeuré qui gémit, le bourgeois égoïste et primaire qui appelle au secours et qui ne comprend pas que l'offensive est son moyen de défense. De l'autre, c'est le cortège des prolétaires, grisés par l'espérance de vaincre, qui demandent une direction et qui ne comprennent pas que l'attaque brusquée disloquera la cohésion de leur troupe désemparée.
Et me voici moi-même, lils prodigue de la bourgeoisie, enfant trouvé du prolétariat, qui ai
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quitté la maison paternelle et qui ai demandé un refuge à ceux qui envient les haillons dont je suis couvert.
Quel langage leur tenir ? Celui de ma propre expérience les convaincra-t-il de ma sincérité et les rappellera-t-il à la raison ?
Par vanité, par sottise, je me suis mis en rébellion contre lu sagesse d'une belle àme. Par une aberration de mes sens, j'ai eu l'audace de me poser en despote devant une femme à laquelle je devais protection. Et, pourtant, en face de Laure, je ne suis rien: je Taime. J'ai senti lout ensemble ma petitesse et ma grandeur par l'humilité de ma pensée devant l'amour. Mais si, par une de ces brusques surprises de l'orgueil, qui font de nous les jouets de nos caprices, j'avais cessé d'aimer ? L'amour n'a d'autre sanction que l'amour et je me serais absous de ma faute. L'amour ne se suffit donc pas à lui-même pour résister aux tentations fallacieuses de nos désirs et de nos ambitions. Libre de me donner, j'aurais été libre de me reprendre : je n'aurais pas eu à franchir de frontières et je n'aurais été que le transfuge de mon sentiment. Par contre, étant marié, j'aurais été, en l'abandonnant, un déserteur de mon foyer, car le foyer n'existe que par une consécration légale de l'attrait mutuel. J'ai pris un engagement : j'ai sacrifié ma liberté, pour avoir le droit d'être heureux et pour le rester. Le mariage est l'union qui se
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prolonge par un consentement réciproque et associe par leurs devoirs deux créatures qu'a rapprochées leur destinée personnelle.
De même l'homme aime sa patrie, par instinct héréditaire. Mais cet amour ne suf'lit pas, non plus, pour déterminer les obligations réciproques de l'Etat et du citoyen : le lien social les rapproche de l'obéissance consentie à l'intérêt général.
Il faut donc en revenir à la légalité.
Or moi, comme chacun de ceux-là pris un à un, j'ai pour at'lirmer mes droits la garantie d'un code. La Révolution de 89, qui en a transmis le principe au premier Empire, a travaillé pour l'individu et l'individu s'est pris au sérieux, s'est démesurément grossi. Peu à peu, cette législation est devenue vétusté et insuflisante mémo pour résoudre les contestations particulières. Déjà, le juge s'est substitué, dans nombre de cas, au législateur: l'interprétation de la loi a remplacé la loi.
Est-ce avec ce même code que je vais faire rentrer dans l'ordre les groupements qui réclament au nom d'individus assemblés des droits que les articles élaborés sont impuissants à déterminer pour un seul ? Que je le veuille ou non, je me heurte à une réalité concrète. Les syndicats et les associations procèdent de la nature des hommes et des choses. Ces organismes naturels se trouvent à l'étroit dans l'ar-
mature que lui ont donnée les lois de 84 et 1901 ; ils la font craquer de toutes parts. C'est là ce qu'un juriste — dans une œuvre hardie que j'ai méditée depuis — nomme « La Révolte des faits contre le Code. » Ç) L'État, pourtant ne dispose encore que de ce Code des individus pour répondre aux revendications de de la collectivité. L'ordre ne se rétablit pas par des moyens de fortune, ni en faisant avorter la révolution. Il n'est que provisoire, aussi longtemps que la loi n'assagit pas les appétits et n'évolue pas avec les exigences de la nation qui l'accepte, aussi longtemps que la loi n'est pas la loi.
]Mes yeux rencontrent les yeux de Laure. Quel nouveau miracle s'accomplit? J'entends le silence au milieu de ces rumeurs ; il me semble que je compose de la musique. Ici, ce ne sont plus des sons à concilier; ce sont des motifs qui se développent selon leur logique propre et qu'il faut harmoniser. Ils surgissent, aflluent, se déroulent et bouillonnent en se repliant sur eux-mêmes. Le musicien, à son pupitre, joue sa partition, sans se soucier du musicien qui, à ses côtés, exécute la sienne. Il y a un chef d'orchestre pour battre une mesure qui n'est celle d'aucun de ces thèmes et il s'efforce en vain de maîtriser cette cacophonie.
(i) Gaslon Mohin ; La RtroUe des faits contre le Code. I vol. — Grasset.
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Faut-il appliquer à ces accords dissonants le principe de la mélodie ? Ils le déborderont. Faut-il mater les vibrations de l'un par les grondements de l'autre? Elles seront submergées, mais elles surnageront encore. Il faut donc, leur imposer une discipline qui commence par les rendre muettes, puis chercher le thème directeur dont le rythme, entraînant l'évolution de chaque motif, selon le développement de l'idée musicale commune, leur donne une même loi pour les concilier dans la symphonie. Il faut canaliser ces ondes sonores pour qu'elles se déroulent, selon leur pente naturelle, afin qu'elles fusionnent jusqu'à leur suprême écoulement: il faudrait appliquer à la législation les principes de la symphonie, il faudrait...
— La parole est au citoyen Lafrand, Où suis-je? Ici, n'est-ce pas le tribunal devant lequel, appelé jadis pour défendre une femme, je me propose de faire le procès de la caste à laquelle appartient son mari ? Laure est en face de moi. Elle va de nouveau m'inspirer : j'oublie mes griefs; je suis désabusé ; je vais désabuser mes juges, en les initiant à l'abandon, à la tendresse délaissée de celle sur laquelle ils auront à se prononcer...
Je me lève. Les murs qui m'entourent deviennent transparents. Quel mirage! De la Cran déserte à la Camargue féconde, élincelantes par le poudroiement de la lumière que sature l'éva-
poralioli de la mer, s'élèvent les antiques cités : les monuments plantés par Rome, les églises édifiées par les seigneurs et le peuple, les châteaux, avec leurs tours crénelées, oii dorment les échos des chansons qu'y répétaient les troubadours, les demeures du Grand Siècle, avec leur portail ouvert pour les cortèges pompeux, les rues aux pavés dorés sur lesquels roulaient les carrosses, forment un auguste assemblage de majestueuse et délicate ordonnance, tandis que sur les campagnes, le soleil fait luire les meules de blé, dans la cour des castelets oîi la passion est élégante et pieuse et que, selon le caprice du sol, le profd des Alpilles infléchit sa ligne classique, puis se redresse pour servir de socle aux ruines souveraines des Baux qui régnent sur la plaine.
Ce n'est plus Laure, c'est ma Provence, ma fière, mon amoureuse Provence, c'est ma Provence royale qui me regarde et je jette un de ces appels qui, le soir, survolent les solitudes des champs. Je ne voyais plus que les merveilles de ma terre : les hommes en étaient le fruit ; les femmes, la beauté ; les enfants la joie épandue. Aucun de nous n'était par lui-même quelque chose de plus que le brin d'herbe dans la prairie que fauche le moissonneur. Nos racines puisent dans le même sol les mêmes sèves nourricières ; une égale tendresse nous vient de lui; une même dignité nous y attache.
La mauvaise pousse tue dans son germe la plante saine : l'œuvre cle la pensée est épuratrice du fanatisme qui, par la passion, tue l'amour...
Quels fuient les mots qui, de mon rêve, montaient à mes lèvres? Je ne m'en souviens plus ; je sais, pourtant, que je fis une confession sincère.
Je rappelai sans détour les idées que j'avais soutenues dans mon « Introduction à la Grève générale ». J'y comparais le prolétaire à un homme qui a pour foyer un cachot, dans lequel un jugement arbitraire avait jeté ses ancêtres en condamnant à la captivité leurs descendants. Il se révolte contre cette injustice. Il cherche à s'évader de sa prison ; les issues en sont gardées. Alors, pris do rage, il se rue contre les murs et y déchire ses mains. De même, il brise ses efforts contre la bourgeoisie capitaliste qui l'encercle. Je criais : « Le patron, c'est l'ennemi ». Que peut, pour l'amener à la soumission, l'ouvrier qu'il brime? Arrêter le travail et, au besoin, le rendre impraticable. Il dispose de deux moyens : la grève et le sabotage. Les grèves ont échoué, parce qu'elles étaient des manifestations partielles et que l'Etat les réduisait à sa merci. Le sabotage n'a d'efficacité que par la destruction du matériel nécessaire aux industries d'intérêt général. L'outillage enrayé d'une entreprise particulière se répare et le dommage ne cause de préjudices
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qu'au petit nombre de ceux qui participent à l'affaire. Peu à peu, le prolétariat s'est organisé. Les syndicats professionnels se sont constitués et ont été reliés entre eux : ils sont une puissance. Mais, pour résister à celle de l'Etat et, au besoin, pour la surmonter, il ne suffit pas de savoir que, le cas échéant, on est en droii de compter les uns sur les ,iutres. Il faut qu'il y ait unité, unité morale et que cette unité reconnue forme un Etat dans l'Etat, mieux, que le prolétariat, représentant la grande masse du pays, représente l'Etat lui-même. Est-ce le métier qui rapproche les divers groupements ? La besogne du maçon n'est pas celle du typographe et leurs revendications professionnelles sont susceptibles de varier. Par contre, le maçon a faim et le typographe a faim. L'un et l'autre ont un patron. S'ils veulent manger, ils n'ont qu'à s'unir pour réclamer du pain. Ils l'obtiendront.
Quelle est, en effet, l'arme du patron pour se défendre ? La loi. Mais, la loi n'est qu'un mot. La loi n'est pas une force matérielle qui résiste à l'assaut de la violence. Elle n'est respectée que par le consentement de la nation à son obéissance. 11 s'agit simplement de bousculer la loi. Néanmoins, pour que l'attaque aboutisse au résultat définitif, il serait téméraire de se fier à ses propres ressources et de ne point se ménager d'inépuisables réserves.
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Or, ces réserves existent : le prolétariat n'est pas le fait d'un pays. Il n'y a pas de Ironticres pour les instincts naturels de l'humanilé. Le voisin, sur l'autre versant de la montagne, sur l'autre rive du fleuve, de l'autre côté de la borne qui indique les limites d'un territoire, souffre par les mêmes raisons que le travailleur d'en deçà. La similitude de leur sort est expressive de leur fraternité. Qu'il n'y ait donc qu'un seul et indivisible prolétariat dans le monde, il est le maître des pays et, sur un signe, le barrage est arraché, les écluses sont rompues, le flot déborde, l'inondation gagne et entraîne, après les avoir arrachées jusque dans leurs fondements, l'usine, forteresse du capital et la maison du patron, poste de commandement aménagé pour le bourgeois. La grève est le droit de la démocratie : la grève générale est le droit de l'humanité.
Je ne pouvais, je ne devais m'en prendre qu'à moi-même pour réfuter par ma propre expérience les arguments que je venais de replacer devant la mémoire de mes auditeurs.
Entre la date à laquelle j'avais écrit mon livre et celle à laquelle je prenais la parole, un fait s'était produit : la guerre. Les hommes qui m'écoutaient avaient répondu à l'ordre de mobilisation. Ils avaient obéi à la loi. Ils en ont admis la validité : elle n'est donc pas un mot creux ; elle est une idée, une idée vivante,
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qui a son organisme et dont la vertu n'est pas une illusion. Par la volonté de cette loi, ces mêmes hommes n'ont pas hésité à exposer leur vie. Combien d'entre eux l'ont superbement donnée, combien sont revenus mutilés : parmi ceux qui me regardaient, combien de héros. Tous, ils sont les vainqueurs. Donc, la pairie n'est pas une conception abstraite : elle représente pour chacun une réalité, un coin de son village, une maison, une chaumière. Elle n'est pas la propriété de (pielqucs-uns, qui s'acquiert à prix d'argent : elle est la demeure de tous et ne se ferme qu'à la haine et à la trahison. Sur le champ d'honneur, le bourgeois s'est battu pour le prolétaire et le prolétaire pour le bourgeois. La paix est revenue : la loi et la patrie ont-elles cessé d'exister pour cela? Il faut, au contraire, que tous prennent leur part à la lâche commune : les oisifs, à défaut de leurs forces, travailleront en payant de leur fortune. Le moment est-il donc venu de défendre ce capital ébréché et allons-nous renverser les rôles en créant l'organisation du capital cosmopolite ? Faudra-t-il, dans une lutte fratricide, opposer la violence à la violence, jDour permettre aux riches d'hier de se nourrir selon leur faim et aux riches de demain de se repaître selon leurs appétits ? Le prolétaire n'aurait-il d'autre désir que de devenir bourgeois à son tour et le bourgeois abdiqucrait-il
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de son hércdilé morale, au point de faire couler le sang: pour son bien-être matériel? L'épreuve n'a-t-elle pas pour conséquence une éjçale résignation et une égale volonté de reprendre le labeur pour le service de la nation ?
Je me suis déclaré prêt à collaborer avec ceux qui cherchent leur affranchissement par le travail et à seconder les revendications professionnelles. Je me suis récusé pour toute participation à un guet-apens politique. Se révolter ? Pourquoi ? L'agression à main armée ne réussit que dans l'ombre, sur les routes désertes : la nation ne laissera pas incendier les cités, ni répandre aux vents les cendres des foyers. Elle défendra les révoltés contre eux-mêmes. Je crois à une évolution sociale, qui obéit aux lois de l'évolution organique et porte à son achèvement l'homme, en conservant son type primitif. Un frôlement de ses ailes éteint la lueur qui consume les illuminés et qui sollicite les exaltés, comme la flamme vacillante d'une bougie attire les papillons de nuit qu'elle brûle. Si la maison paraît désormais trop étroite, c'est avec la collaboration de la bourgeoisie que l'ouvrier doit construire la nouvelle demeure.
Le prolétaire n'est pas le captif d'un capitalisme dont le code serait l'implacable geôlier ; non plus que le capitaliste n'est voué à dépérir
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dans le cachot duquel le prolétaire deviendrait le garde-chiourme. Le droit ne s'établit point en usurpant le droit, celui-ci paraîtrait-il avoir été lui-même usurpé. Après l'épreuve collective, c'est du devoir mutuel qu'il convient de parler. L'œuvre qui est échue à la nation doit être durable : voici les monuments, les églises, les palais, les castels de notre Provence. Ils ont résisté aux siècles qui rongent les constructions fragiles, parce qu'ils sont érigés selon les lois de l'ordre, de l'harmonie, de l'intelligence et de la raison. Voici nos Alpilles bosselées, issues, peut-être, de quelque bouleversement du sol : les frissons de la terre leur ont imprimé ces ondulations qui semblent s'être enchaînées selon les lois de la beauté.
Ainsi donc, ne cherchons pas à précipiter le mouvement qui jette les hommes sur les hommes et qui les bousculerait en les heurtant. Ne cherchons pas à le rompre, en ralentissant son rythme pour livrer à l'insolation ou à la consomption les retardataires. Il ne faut pas détruire par la loi du plus fort la loi de ridée, mais servir l'Idée pour trouver la loi commune.,..
Lorsque je perdais conliance en moi-même, mes yeux se portaient sur Laure.
Elle étaitradieuse et, pourtant, je dictais son arrêt de mort...
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lo mai.
Non, je n'ai rien à me reprocher. Gargaille et la femme Gargaille me doivent tout. Ils n'ont pas de circonstance atténuante à invoquer. Mon œuvre de justice aura ses suites inéluctables. Je commencerai mon enquête dès demain...
Nuit du lo mai...
A la lin du jour, j'ai porté des Heurs sur la tombe de Laure. Le soleil agonisait dans sa pourpre souveraine. Il s'y enveloppait comme dans un manteau dont la pâleur, peu à peu, devint celle d'un suaire, pour ensevelir l'astre dans les profondeurs de l'horizon. Sous les pins inclinés, blanc était le chemin qui traverse le cimetière. Toute ombre en avait disparu. Il ne restait de lumière que celle de la nuit transparente qui approchait. D'étroites fosses avaient été creusées entre les tertres envahis par les herbes. La terre rejetée ressemblait à des cendres
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amoncelées et mes pas enfonçaient dans les mottes qui avaient rejailli sur le sentier que je suivais. Un oiseau s'est envolé devant moi. Puis, ce fut le silence, même de la douleur. La vie avait expiré en moi ; elle avait aussi quitté le monde. Mon âme avait la limpidité du firmament éteint. Les contours des sépultures, les croix, les arbres devenaient imprécis, avec la douce fraîcheur du soir dont l'aile les caressait. La vague du pardon s'est brisée sur ma pensée et l'a submergée.
Une cloche a sonné ; le fossoyeur venait me rappeler qu'il allait fermer le portail de la nécropole ; il venait me rappeler que je n'étais pas mort.
Le souvenir a reflué, l'implacable souvenir. Y en avait-il là des restes mêlés les uns aux autres, toute la défroque de la dévotion et de l'orgueil, de la pureté et du mensonge, des victimes et des criminels. Un sanglot m'étouffe : je balbutie le nom qui, pour moi, contient tout amour et je me sauve, saisi d'horreur devant le spectacle de la destruction, emporté par l'élan d'une existence qui se précipite vers son achèvement.
De la route, j'aperçois les voies du chemin de fer. Un fanal brille au ras du remblai. Un train siffle. Ce cri me déchire.
Pour rentrer au castel, je contournerai la ville ; je ne veux voir personne. Je longerai la
rue que je crois être déserte à pareille heure, la rue obscure qui mène à l'église. Des étoiles bleues palpitent sur la voule céleste. J'avance : on me bouscule. Les devantures des boutiques, à Tangle du cours, sont éclairées. Du haut de sa charrette, qui barre la chaussée, un paysan se livre à des plaisanteries; pourquoi l'air salislait de cet homme ? Cet adolescent, pourquoi siffle-t-il et ces deux ouvrières qui se donnent le bras, pourquoi se sont-elles arrêtées et à quels rêves misérables obéissent-elles en contemplant ces parures étalées ? J'éprouve de la répulsion pour tant de sottise, de l'écœurement devant cette banalité et du dégoût pour l'appétit des désirs. Je me sens de la haine contre le genre humain.
Enfin, me voici protégé par les maisons tranquilles dont les portes sont déjà closes. Derrière les vitres, une à une s'allument les lampes familiales. Ici, c'est le port qui abrite les braves gens, les pauvres gens, plutôt, ceux qui croient encore à l'honnêteté, au travail, à ce qui dure.
— Oh, et alors ?
Devant un antre noir, sur la lueur qui en colore le fond, se détache la silhouette de Farigoul, debout, au seuil de son échoppe. Gêné par son tablier de cuir, il s'approche de moi, en déroulant sur ses bras les manches de sa chemise, remontées au-dessus des coudes. Il
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essuie à son pantalon sa main, avant de me la tendre :
— Je me disais : pas possible, tu te trompes, voilà M. Lafrand. Eh non, c'est bien lui. Ça va toujours ?
Le brave garçon veut me forcer à entrer chez lui. Il parle avec faconde de sa femme, des petits et de son commerce :
— J'aurais besoin de causer avec toi, me déclare-t-ii ; tu es un savant et tu aimes l'ouvrier. Je suis patron, c'est vrai, mais un petit patron, hé, est toujours ouvrier. Tu ne peux pas me refuser un conseil. J'ai une explication en justice de paix avec un apprenti, tu me comprends ?
— Quand viens- tu?
— Demam. Après diner, sur les trois heures, trois heures et demie.
— Entendu.
Et je songe : si, pourtant, l'humanité était moins mauvaise que je ne l'accuse de l'être; si, maintenant, j'entrais chez Victor et si je le trouvais, insouciant, en face de Maria, devant la soupe qui fume, s'ils étaient innocents...
Lorsque je ferme les yeux, m'apparaissent des petites croix, plantées dans la terre, couleur de cendres...
II mai...
Il faut, pourtant, en finir avec les scrupules. Je n'ai pas à m'embarrasser de considérations sentimentales, ni des propos tenus par Farij^oul. Je complique ma tache par ces incessants retours sur moi-même. Je prête aux autres des sentiments qui auraient pu être les miens, si j'avais été à leur place, mais qui ne sont pas les leurs, surtout ceux d'une jolie fille comme l'a été Maria...
Au début de notre conversation, Farieroul faisait presque mine de se méfier de moi. Il en est resté aux temps où je prêchais la révolution. Son père lui répétait : « Moussu Lafrand, il va un peu fort pour les petits patrons. » Ceux de Masmir m'accusent de trahison et celui-là continue à garder son opinion invétérée. Voilà bien un signe encore de cet envoûtement par un bien-être proportionné à la condition de chacun. Dès que l'homme n'est plus un salarié, qu'il ne dépend plus d'un employeur, il se figure avoir droit aux prérogatives de son privilège. L'ouvrier s'appuie pour établir la validité de ses revendications, sur la solidarité ; le commerçant, l'industriel, le bourgeois morcelé sa Ibrce par
IQO MEA CULPA
la jalousie que crée la concurrence individuelle et ne cherche même pas à lutter par la force contre le nombre. Il se contente de réformes qui retardent le mouvement, mais qui n'en règlent pas le cours. Allez donc faire entendre raison à des hommes qui nagent contre le courant de l'évolution et qui s'y épuisent. Farigoul ne m'écoutait pas : lui aussi se plaignait des injustices, chaque fois que j'essayais de le ramentn* à la légalité.
— Victor — il en revenait à Gargaille comme à une idée fixe — Victor, répétait-il, lui, il a toujours été un malin. Quand nous étions collègues tous les trois, tu te rappelles bien? eh oui, pardi! et qu'on se retrouvait au café, il voulait t'en remontrer, je le sais, que je le le répète! Moi je travaillais avec mon père, en famille, quoi, ce n'est plus la même chose; hein? Je suis un ouvrier et pourtant je ne suis pas été un ouvrier jamais. Tandis que Victor...
Quel besoin avais- je d'interroger Farigoul? Sa clientèle, qui habite le voisinage, ne reflète pas l'opinion publique. Ce quartier-là ne tient pas à se compromettre.
Farigoul m'a appris que l'on avait questionné tous les employés du chemin de fer. Il a remarqué :
— Victor n'a pas dû être content.
— Pourquoi?
Alors, il s'est mis en devoir de me sortir son
histoire, d'insinuer : « Moi, on ne m'ôtera pas de la tête qu'il y a quelque chose. » Puis il s'est rétracté : « Quant à aCfirmer qu'il est compromis, non... non. » Et comme je l'invite à préciser, il me raconte que, de temps à autre, son ménage voisinait avec celui des Gargaille : les jours fériés, ils allaient jnanger l'aïoli dans un bastidon; quelquefois, s'élevaient des disputes; prononçait-on mon nom, Victor se répandait en paroles amères, violentes même. Un jour, il s'est écrié : « Il se croit quelque chose de plus que moi. N'empêche, quand il est dans le train et qu'il passe à Masmir, coquin, c'est le cas de le dire, je tiens son sort dans ma main. »
Cet aveu n'est-il pas significatif?
Maria, elle, soupirait. Gargaille, alors, fixait sur elle un regard implacable et ricanait; je le vois d'ici, un bout de cigarette éteinte collé à sa lèvre inférieure, la face congestionnée par la boisson et lançant une galéjade qui trompait sur ses véritables desseins.
D'autres fois, Farigoul et sa femme accompagnaient les Gargaille le long de la route et, à peine s'étaient-ils séparés que les Farigoul entendaient s'élever la voix farouche de l'homme. Un soir, Marins s'était retourné et il a distingué Victor qui menaçait sa femme et qui la secouait avec brutalité.
Ainsi, les dépositions des voisins sont exactes : le mari est un alcoolique mais, comme les
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autres, Farigoul persiste à déclarer « que Maria est une brave petite. » Décidément, cette femmelà est habile et j'aurai pour la démasquer plus de peine que je ne le supposais.
A mesure que Clément, le fils, grandis sait, les parents Gargaille se faisaient plus rares au bastidon. « Et qu'il était gentil et doux, ce Clément, tout sa mère, quoi », répétait mon ancien camarade qui lui reprochait seulement un excès de sérieux. A l'école, le gamin était à la tête de sa classe. Le dimanche, au lieu de jouer avec les enfants de Farigoul, il ouvrait un livre et, assis à l'ombre des murs^ se plongeait dans sa lecture. Plus tard, lorsqu'il atteignit sa quinzième année, il semblait « peureux », ce qui voulait dire timide, je suppose et, quand il fut employé dans la ferme voisine, il y retournait même les jours fériés, à l'époque des foins et des vers à soie.
Sa mère le considérait avec de grands yeux tristes; Victor, lui, essayait de l'enhardir à la gaité. « Pour sûr qu'il l'aimait bien, son garçon et qu'il en était lier », ajoutait Farigoul avec conviction. Ce jeune homme — telle est mon impression — devait se sentir mal à l'aise, comme dépaysé auprès de ses parents. Peut-être avaitil de la fatuité; peut-être les jugeait-il vulgaires. Farigoul, lui, avait son opinion et concluait, avec son gros bon sens: « Il y avait une petite qui lui tournait la tête .» Sait-on jamais, avec
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les garçons de notre pays? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a voulu s'engager.
— Voyez, disait à Farigoul Maria, je le comprends. Il a de la peine.
— Quelle peine? lui a-t-il demandé.
Et elle a soupiré : « Il a de la peine, enfin. » Les yeux errants — ces yeux d'oisifs qui ne se fixent sur rien — il me donne un commentaire dont je n'avais souci :
— Le départ de Clément pour le régiment chiffonnait son père. Victor n'en parlait pas de colère, seulement, il l'aimait, il l'aimait, le petit et quelquefois, quand il était sur le point de s'emporter et que Clément le regardait, c'était curieux, tout de môme, il s'arrêtait, que tu aurais cru qu'il n'était plus le même. Un jour, tu ne sais pas, un jour, je l'ai rencontré là, près du castel et qu'il n'était pas content... C'est drôle, quand il passait par là, près de ton bois de pins, il était tout chose... Il m'a pris le bras : « Clément, qu'il m'a fait, il me rappelle Maria du temps qu'elle était jeune », et il brandit le poing : « Non, non, qu'il criait, l'armée ne me le prendra pas; comme l'autre m'a pris Maria ...» Je lui ai demandé : « L'autre, eh quel autre, mon ami? » Alors, il m'a répondu : « Je me comprends ; nous réglerons ce compte-là tout seuls. Je n'ai besoin de personne ! » Et, bon sang de bon sang, il se fâchait, que je n'étais pas rassuré, je te le promets. »
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Et, Farigoul, se penchant vers moi, prit un ton de confidence ;
— Tiens, franchement, là, Victor était jaloux de l'armée pour son garçon...
Je ne songeais plus à son garçon, moi ; je ne songeais qu'à « l'autre ».
— Voyons, Farigoul, cet autre, qui est-ce? Il a éclaté de rire :
— Eh, farceur, va!
12 mai...
Toute la nuit, au cours de cruelles insomnies, j'ai eu à me débattre contre mes souvenirs. Ce matin, j'ai l'impression que ce sont là de mauvais rêves. Pourtant, à vingt ans, un homme devait être conscient de ces actes...
ij mai...
Avant de poursuivre mon enquête et de me rendre chez le commissaire de police, je me suis arrêté chez Farigoul, sous prétexte de lui demander un renseignement sur son assignation.
ME A CULPA igS
Au moment de le quitter, il m'a appris que Clément Gargaille allait plus mal.
J'ai rebroussé chemin et j'ai erré par la campagne.
j4 mai.
Vers le soir, je suis entré dans mon petit bois de pins. Les arbres et le sol étaient comme embrasés par les lueurs du soleil couchant. p]n apercevant mon ombre sur les pierres, j'ai cru voir l'ombre de ma jeunesse. Elle s'est effacée avec le dernier rayon.
JD mai.
Ce n'est pas de la honte que j'éprouve : mon châtiment est plus subtil. En remuant ce passé, j'ai fait remonter à la surface de ma vie le seul secret que j'ai caché à Laure. Elle m'avait demandé de lui dire la vérité. Je ne la lui ai pas dite toute. Je lui ai menti, une fois, une seule et elle n'est plus là pour me pardonner !
igG MEA CULPA
i6 mai...
Si j'apprenais que Laure m'eût dissimulé quelque incident de son existence et s'il m'était révélé, en ce moment, souffrirais-je et adresserais-je à ma femme le reproche posthume d'avoir manqué de confiance en moi? J'aurais mal; j'aurais du chagrin de ne pouvoir la consoler de m'en avoir fait. J'aurais plus de peine pour elle que pour moi. Il me semble que je devinerais ses intentions.
Deviendrais-je superstitieux? Je m'imagine, tout à coup, que les morts découvrent jusque dans leur inspiration nos actes et nos pensées les plus occultes. S'ils nous restent indulgents, en raison de notre détresse présente, ils n'ont plus d'illusions sur les mobiles de notre conduite.
Aurais-je des remords?
ly mai. . .
J'avais vingt-trois ans. C'était en octobre. Sous les platanes, dont les feuillages commençaient à roussir, les lueurs du crépuscule
avant son extinction se mêlaient aux reflets des lumières qui, déjà, brillaient dans la ville, de laquelle émanaient les senteurs de la terre mouillée par l'arrosage et les odeurs du café hrùlé, mêlées à celle de l'absintiie. Glissant à travers la pénombre nacrée, deux par deux ou par groupes, les jeunes ouvrières, sortant de l'atelier, défilaient devant la table du café qui nous réunissait, Victor, Farigoiil et moi. Leur joyeux essaim s'éparpillait, de droite et de gauche, dans les rues sombres.
Un soir, elle a passé toute seule. Maria travaillait chez une modiste qui, appréciant son goût et son adresse, la retenait parfois pour la consulter sur quelque nouveau modèle. Sa démarche était légère. Alerte, l'expression de son beau visage, alerte et troublante, car ses yeux vous regardaient avec tristesse, tandis que ses lèvres fines avaient l'air de vous provoquer par la malice du sourire. Elle était douée d'une séduction naturelle, mais elle paraissait être hautaine. Cette splendide enfant — elle atteignait sa dix-neuvième année — n'avait, semblait-il, nul souci de plaire et ne recherchait point d'artifices pour s'en parer. Nu-tête, elle ornait ses cheveux d'un simple ruban en velours, un autre encerclait son cou et une ceinture de cuir emprisonnait sa taille. La jupe collante dessinait ses formes harmonieuses ; le corsage blanc échancré avait des manches transparentes.
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Farigoul, qui était fureteur, nous renseigna sur elle. Maria était la fille unique d'un honnête ouvrier, embauché dans une usine des environs. Elle jouissait d'une réputation irréprochable. Pieuse, elle assistait le dimanche à la première messe et ne fréquentait que quelques camarades de son choix, qui appréciaient son bon caractère, mais qui lui reprochaient son humeur distante, lorsqu'un galant se permettait de lui adresser un compliment.
En dépit de cette renommée, Farigoul conçut le projet de l'émouvoir sur les sentiments secrets qu'il nourrissait pour elle. Ce grand paresseux, habile à déserter l'échoppe paternelle, se plaçait, comme par hasard, sur le chemin de Maria et la contemplait langoureusement. Mais elle alfectait de ne point le remarquer.
Aborder de front une personne aussi sage eût été d'une imprudence à laquelle le soupirant n'eut garde de s'exposer. 11 attendit l'occasion favorable à une présentation et, bientôt, elle lui fut offerte. Il profita d'une commission chez la modiste, qui était une cliente du père Farigoul, pour s'introduire dans l'atelier et pour engager les premiers pourparlers avec la jeune ouvrière. Elle ne lui cela point qu'il la divertissait, toutefois sans lui laisser d'illusions sur l'opinion qu'il lui inspirait. Farigoul ne songeait point à s'embarrasser pour si peu. Bientôt, il se déclara guéri d'une passion qui
l'avait, en somme, fort peu tourmenté et, professant pour moi une admiration ingénue, il nous raconta que Maria l'avait interrogé sur mes faits et gestes, sur la durée de mon séjour.
— Il a l'air gentil, M. Lafrand, répétait-elle, et qu'il doit bien parler !
Dès lors, je me pris à observer la jeune fille et je lui découvris un charme qui me gagnait.
Un soir, Farigoul l'aborda. Elle descendait vers la ville avec un groupe de camarades. Hâbleur, avantageux, Victor essaya d'accaparer l'attention, mais, en dépit de ses efforts, le succès fut pour moi seul. Un joli ramage s'éleva tout autour de nous, des « dites alors, dites encore », puis des cris furtifs, des adieux, sur lesquels les fines silhouettes s'effacèrent dans l'espace enténébré.
Nous revîmes Maria et ses compagnes le lendemain, puis le surlendemain. Un dimanche, nous les avons rejointes au Val-de-Panourgue.
La réverbération du soleil automnal sur les roches blanches, maculées de taches fauves, nous aveuglait; nous avancions sous ces pins qui, de chaque coté de la chaussée, se penchaient au-dessus de nos fronts.
Les larges prunelles de Maria se levaient sur les miennes ; elle hésitait, comme si elle désirait m'interroger, puis, les mains derrière le dos, elle se sauvait en fredonnant une mélodie, et Victor, courant à sa poursuite, la rattrapait et,
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glissant son bras sous le sien, ils allaient, à quelques mètres en avant de nous ; je les entendais plaisanter ; la préférence marquée par Maria m'exaspérait. Je souffrais de la voir auprès de ce garçon vulgaire : je n'admettais pas qu'elle devînt sa proie.
Dès lors, la petite Provençale m'attira. Je mis un point d'honneur à évincer mon rival et à affirmer la suprématie de ma caste. « Comment — estimai-je — ne me serait-il pas aisé de l'emporter sur cet ouvrier, moi ? »
Maria me devina-t-elle ? En vain, une semaine durant, j'attendis son passage. Ses camarades, interrogées par moi, m'apprirent que sa patronne avait besoin d'elle. J'eus l'impression qu'elles se moquaient de moi et, piqué au vif, je résolus d'en avoir le cœur net.
Je m'embusquai, certain soir, derrière un platane, en face de l'atelier. Une à une, les ouvrières en sortirent. La porte se referma. J'attendis. Enfin parut Maria. De son pas décidé elle traversa l'avenue et, comme elle me frôlait presque, ma main happa la sienne. Un cri étouffé se perdit dans l'ombre. Nous étions seuls. Je l'entraînai sous les branches. Elle me repoussa, sans rudesse.
— Je ne suis qu'une ouvrière, me dit-elle. Je ne suis pas faite pour vous. Restons bons amis.
Sa voix était chantante. Je gardai le silence.
Côte à côte, nous avons, sans plus prononcer un mot, longé les gros troncs d'arbres, pour rentrer. Nos pieds froissaient les premières feuilles mortes. Peu à peu, l'obscurité se fit moins dense. La vieille tour illuminée émergea des branches.
— Il vaut mieux nous séparer, reprit Maria. Au moins, vous ne m'en voulez pas ?
J'allais la rassurer, me rassurer moi-même, quand un homme surgit devant nous : c'était Victor. Il esquissa un salut, mais il évita de nous tendre la main.
Maria disparut.
Au café, le fidèle Farigoul s'était installé pour nous recevoir ; je lui lis part, avec une indifférence calculée, de ma rencontre avec Maria, que je déclarais avoir été fortuite.
— Tu lui plais, à la petite, affirma-t-il, et beaucoup.
D'un trait Gargaille vida son verre.
— Bonsoir, marmonna-t-il.
Et il s'en fut.
De toute la semaine, je ne revis plus la jeune fdle. De son côté, Victor arguant d'un travail supplémentaire, avait chargé Farigoul de m'expliquer son absence.
Le dimanche suivant, je me rendis au Val-de- Panourgue, avec l'espoir d'y rencontrer Maria. Ses compagnes que je croisai éclatèrent de rire en constatant ma déconfiture et m'avertirent
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K qu'elle était par là » ; elles m'indiquèrent la direction en avant d'elles.
Je songeais que, peut-être, au tournant de la route, j'apercevrais Maria, que, peut-être, elle serait seule, que peut-être elle espérait ma venue...
Je l'aperçus, tout à coup, la main dans la main de Victor. Ses parents les suivaient. Lorsque je fus auprès d'elle, son regard tomba sur moi, triste, indéflnissablement triste ; il s'éclaira, puis il s'éteignit.
— Eh alors, moussu Lafrand, s'écria le père, nous sommes contents de vous voir : nous venons de promettre les enfants.
Je balbutiai des compliments, tandis que je sentais trembler entre mes doigts les doigts raidis de la fiancée. J'alléguai une course dans le voisinage, afin de raisonner. En vain j'opposai l'orgueil à mon dépit. Je cherchai mille défauts pour rendre déplaisante à mes yeux Maria. En somme, me disais-je, cette petite ouvrière est jolie et rien de plus. Elle épouse le fils de notre ancien baïUe, voilà qui est parfait. Elle n'eut été, pour moi, que l'objet d'un agréable caprice. Paris me forcera à l'oublier bien vite...
Je ne partis pas.
Comme par un fait exprès, je la croisais tous les soirs maintenant. Que de séduction m'offrait son air effarouché ! Elle devenait mystérieuse pour moi. J'admirai la noblesse de sa
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grâee. Je l'accusai par ailleurs de coquetterie et j'évitai, pour lui signifier mon indifférence, de me rendre à la ville. Mais, la lecture, ni mes courses à travers champs ne me distrayaient de mon obsession : l'image de Maria m'apparaissait sur les feuillets du livre, entre les cyprès, émergeait d'entre les roseaux, au bord du canal. Victor ne l'emprisonnait-il pas dans son étreinte et le désir de iNIaria ne s'évadait-il pas pour me rejoindre ?
Je ne partis pas.
Un matin, au tournant du sentier qui conduit au castel, de derrière un bouquet de chênes nains, Victor, la veste sur l'épaule, le gilet et la chemise ouverts sur sa poitrine fauve, la casquette en arrière, sortit et m'accosta :
— Je te cherchais, prononça-t-il d'une voix rauque. Voilà des jours et des jours que je te cherche. Toute la nuit, j'ai erré sur les collines. J'ai attendu le soleil pour ma visite. Tu étais à te promener de bonne heure, peut-être parce que tu fais comme moi. ..
Il se frappa du poing à la place du cœur :
— J'ai quelque chose là qui me ronge, qui me tue. Il faut que je me guérisse.
Il posa sur mon bras sa main pesante et reprit :
— Écoute-moi, André, je commence à te haïr. Tu ne sais pas pourquoi? Je vais te l'apprendre. Quand nous fréquentions l'école, tu étais le
premier de la classe. Ton père était le maître du mien. Tu étais riche et tu avais de l'instruction. Les autres qui avaient trouvé que je m'exprimais bien n'ont plus écouté que toi. Tu m'as tout pris, tout ce que je voulais...
Et, se reculant, la face en avant, farouche et menaçant :
— Ne touche pas ù la petite. Tu me comprends ?
Autour de nous, c'était le réveil joyeux des choses. Les herbes étincelaient. Il y avait dans l'espace je ne sais quelle langueur et quelle volupté épandues. J'avais la sensation que, de loin, Maria m'appelait.
— J'ignore ce qui s'est passé entre vous, reprit Gargaille. Je sais que je vous ai rencontrés sous les platanes, voilà quelque temps, et que, peut-être, tu ne pensais pas à de jolies choses. Ce n'est pas beau... Et, d'abord, la petite, elle n'est pas à toi ! Elle est honnête, alors, je n'ai pas voulu te la laisser et je l'épouse... Toi, tu es riche, tu es un Parisien, tu t'amuses. Moi, je l'aime et pour de bon. Les parents se sont renseignés à la Compagnie sur ma conduite. Maria est consentante. Je te conseille de ne plus t'occuper d'elle, sinon...
Il saisit sa casquette, la jeta sur le sol et fouillant de ses doigts rageurs sa chevelure en désordre, puis se maîtrisant à grand'peine :
— Puisqu'elle est consentante, pourquoi est-
elle triste ? Pourquoi m'éloigne-t-elle, dès que je m'approche ? Pourquoi refuse-t-elle de te voir ?... Expliquons-nous franchement !
Maria m'aimait ! Ravissante matinée de Provence, délicieuse ivresse de vivre : le rayonnement des choses n'était plus que celui de ma jeunesse. Maria m'aimait... Serais-je assez perverti pour trahir, avec cet homme, tant de splendeur ?
Je fis à Victor de mon entretien avec Maria une relation loyale. J'établis la parfaite pureté de la jeune liUe et j'atténuai, par instinct d'hypocrisie, l'inspiration de mes desseins. Ecroulé sur les pierres qui clôturaient ma terre, le crâne serré entre les poings, les coudes sur les genoux, Victor m'écoutait. Sa respiration était sonore comme un soufflet de forge activé.
— Allons, mon vieux, récitai-je en manière de conclusion, ne te fais pas de mauvais sang. La petite est d'accord avec toi et tu la rendras heureuse.
Il se dressa d'un bond, lança sur moi l'éclair de ses yeux, tourna les talons et s'enfuit.
Je ne partis pas.
Maria m'aimait. Je me rappelai mille traits qui dénonçaient une passion ingénue, encore plus que de l'admiration, ses premières questions, nos flâneries et comment elle s'ingéniait à m'échapper, alors que je la sentais attirée vers moi; je me rappelai son regard intense, chargé
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de douleur, quand son père m'avait appris ses fiançailles ; je ne me rappelai plus d'elle que sa séduction, son sourire, sa forme charmante ; je ne me rappelai que la beauté de la vierge provençale. Et j'assisterais à sa déchéance? Sa personne serait abîmée par les fatigues d'une rude existence et par les mains grossières qui oseraient la toucher?...
Maria m'cdmait...
Je ne partis pas.
Il me fallait un pr.étexte pour justifier devant moi-même mon retard. Victor me le fournit. Il avait demandé de l'avancement et son changement pour Masmir. Je déployai un zèle que je déclarai désintéressé, afin de seconder ses vœux et j'obtins, en effet, sa nomination. Il quitta Salinasse.
Maintenant, je savais Maria seule, livrée à ses réflexions, libre de ses faits et gestes. Je me raisonnais, je me représentais la médiocrité de ma tentation, je m'accusais de tromper l'amitié et je la trompais en esprit, déjà. Par quelle malheureuse occurrence le père de Maria songea-t-il à me consulter sur un accident du travail dont il avait été la victime ? Retenu chez lui, la timidité empêchant son entourage de m'écrire, il me délégua sa fille.
J'étais assis, là, près de la fenêtre ouverte. J'entendais, atténuées par l'azur qu'elles ébranlaient, les voix des cloches sonnant l'angélus.
C'était un merveilleux dimanche d'automne, enluminé par le crépuscule. Il semblait que sur la prairie les ai^bustes roussis fussent des jets d'eau colorés; une caresse de douce clarté frôlait le paysage et me troublait l'âme.
Maria s'est arrêtée devant moi, la tète droite sur ses épaules fières, et jolie, jolie à me rendre fou...
Elle refuse d'entrer. Je saute par la fenêtre. Je n'écoute pas ce que me dit Maria. Je la comtemple. Afin de ne pas l'inquiéter, je lui pose des questions et, tout en parlant, je l'entraîne vers mon petit bois.
Nous nous sommes assis, le dos appuyé contre le même pin, nos bras se touchant. Je continuais à l'interroger, pour la retenir, comme si elle devait demeurer auprès de moi encore, encore... Je lui donnai l'assurance que j'enverrais à sou père un mémoire détaillé sur le cas dont il m'avait saisi, d'ici peu, dès que je serais à Paris.
— Vous vous en allez donc ?
Adorable angoisse... J'avais posé sur la sienne ma main. Nous nous taisions. Le disque du soleil n'était plus qu'une plaque mince de métal sortant de la fonte. On eut dit qu'en le frappant, il en jaillirait des étincelles. Le firmament pâlissait. Nous étions seuls, dans un décor de féerie.
Elle s'est blottie contre moi.
208 MEA GULPA
Son visage, renversé sur mon épaule, s'est tourné vers le mien. Ses lèvres se sont entr'ouvertes; un souffle hàtif soulevait sa poitrine légère. Elle restait comme en extase; je me suis penché sur sa bouche...
Elle me suppliait :
« Ne me déshonorez pas. »
La nuit solennelle s'est déroulée au-dessus de nos fronts. J'implorai Maria de ne pas m'abandonner. Elle eut peur de moi, tout à coup et, s'écartant, échevelée, hagarde, elle s'est échappée le long de la pente pierreuse, comme une biche sauvage. Je l'ai entendu courir sur la route : elle se sauvait, en emportant le remords de la faute à laquelle j'avais failli l'entraîner.
Dès le lendemain, je tentai de la rejoindre. A l'entrée de la ville, je l'aperçus, au milieu de ses camarades; elle était défaite, méconnaissable [presque. Elle me glissa un chiffon de papier sur lequel, d'une écriture en désordre, elle avait griffonné quelques mots sans suite et sans orthographe. Elle me suppliait de m'éloigner au plus tôt et, trahissant le désarroi de sa pensée, s'en remettait à moi pour la sauver.
J'étais jeune : l'excuse est piteuse. J'étais égoïste : voilà toute la vérité. Je mesurai l'étendue de la folie que je commettrais en prétendant réparer une erreur vénielle : quelques baisers, une étreinte n'obligeaient point un homme de mon rang à épouser une lille du sien
MEA GULPA nQÇ)
qui — ajoiitais-jc mentalemeiit — ne devait pas en être à son premier essai. Je brûlai le bjUct et me jugeai quitte envers elle.
Alors seulement je partis. Alors seulement.
A quelques mois de là, je recevais à Paris la lettre qui me faisait part de sop. mariage. Lorsque, quelques années plus tard, le hasard m'a remis en présence de Maria, elle tenait sur SCS genoux un nourrisson. Elle avait perdu pour moi tout attrait. J'avais oublié.
En vérité, j'avais oublié.
Nuit du ir mai...
Gargaille aurait été jaloux de moi. Est-ce donc que Maria lui a lait le récit de cette pauvre et, en somme, chaste aventure?
Une femme du monde l'aurait tenue pour négligeable. Si elle avait été sincère, elle aurait porté au confessionnal l'aveu de sa faiblesse et ses lèvres, qui gardaient encore le goût du baiser, auraient été purifiées par le souffle du repentir. Mais le mari aurait ignoré son secret. Le mari, allons donc ! Elle aurait cherché à bannir, par un trait d'esprit, jusqu'au souvenir du libertin et c'est malgré elle qu'elle aurait senti le retour caressant de sa tendresse, par un
aïO MEA CULPA
de ces soirs où rineompréheusion mutuelle glace le foyer.
Elle aurait voué, peut-être, une reconnaissance intime à l'homme qui lui avait révélé le mystère d'être amoureuse et le charme d'être aimée pour elle-même. La volupté aurait effleuré son âme, sans y laisser de trace, comme une ombre légère frôle la terre ensoleillée.
Maria, elle, n'a regretté de l'amour que les agréments à sa portée. Ensemble, « on serait allé au bastidon, pour y faire la fête », en vidant des litres de piquette et, le soir, on serait rentré en chantant et on aurait recommencé le lendemain. De l'ai'gent, j'en avais plus qu'elle n'en aurait souhaité, et elle l'aurait dépensé à acheter de hideuses parures et des parfums musqués à vous empoisonner. On se serait « amusé » et « ça aurait duré ce que ça durerait », On aurait été « content », quoi, jusqu'à ce qu'on se soit quitté, elle flétrie et moi écœuré. De cette heure qui a été absorbée par la nuit étoilée, elle trompait le souvenir quand elle allait rejoindre Farigoul et sa bande; elle se payait d'illusions et lorsque, brusquement, elle apercevait auprès d'elle la face bestiale de son mari, que, la mangeaille dévorée et le vin bu, il fallait reprendre le rôle de servante dans sa maison, qu'il fallait établir le bilan de la journée et régler les comptes du festin, elle se révoltait en constatant qu'elle était une pauvre fille à la merci de ce brutal,
qu'elle lui était asservie par les corvées quotidiennes... Elle avait respiré auprès de moi les senteurs d'un beau soir qui semblait ne pas devoir s'achever...
Je n'ai pas fait de promesses à Maria. Je lui ai prêté un peu de moi-même. Elle n'a pas compris qu'une étreinte qui se relâche est une pensée mort-née.
La sensibilité cultivée ne s'alliera jamais à l'instinct brut, pas plus que la logique d'une intelligence ne répondra aux attentes de la foule. Combien de fois, dans un salon, ai-je tenu un langage qui effarouchait mon auditoire? On commençait par discuter avec moi, certains me considéraient à l'égal d'un révolutionnaire dangereux et puis, avec un scepticisme inconscient et vraiment naturel, les plus timorées d'entre les femmes demandaient à leurs amies : « Invitez-moi donc à dîner avec votre anarchiste », et je finissais par rire en préconisant le grand chambardement. Là, devant ces mets exquis, ces fleurs rares éparses sur la table, entre mes voisines égayées et curieuses, les mots n'avaient pas plus d'importance que n'en aurait eu un baiser.
Mais, quand je comparaissais devant ces prolétaires qui réclamaient les jouissances des ])iens que je savourais et qu'ils am^aient dilapidés s'ils s'en étaient emparés, mes paroles prenaient du poids et, retombant sur moi,
QT9 ME A CULPA
devaient tôt ou tard m'écraser. Il y avait entre ces gens et moi un malentendu originel; l'atavisme, la curiosité, la raison se trouvaient en opposition avec le rude métier qui assoiffé l'ouvrier en sueur, l'appétit exaspéré par le désir de le contenter à sa faim toujours insatisfaite, avec les passions inassouvies. Il y avait incompatibilité morale entre eux et moi. Ils exigeaient la justice. Ils réclamaient le souper copieux et moi, je célébrais devant eux mes plaisirs, je leur décrivais le dessert d'un repas qu'ils n'avaient pas consommé. Ils en ont conclu que je leur apporterais les jouissances d'une vie qui n'était pas la leur et à laquelle, par défaut de préparation cérébrale, ils n'avaient pas à prétendre. Mes paroles m'engageaientelles îi la réparation d'une faute que je n'avais pas commise? Une étreinte m'aurait-elle engagé à prendre pour femme une jolie fille qui m'avait inspiré un caprice junévile?
Pourtant, s'il est vrai qu'il ait été instruit par Maria, Gargaille ne m'a point jiardonné ce baiser, pas plus qu'il ne m'a pardonné mon langage...
SiLaure m'avait confié que quelque dilettante l'avait tenue dans ses bras, auprès de son piano encore vibrant des derniers accords qui expiraient sous ses mains...
Un courant d'air froid coupe mes épaules. Il soulève les feuillets épars devant moi. La lampe file. Un meuble craque. N'ai-je pas entendu.
MEA CULPA 2l3
dans l'angle de celte pièce, où l'ombre s'accumule, un squelette claquer des dents?
Le squelette de ma jeunesse...
IS mac...
Le commissaire de police m'a rappelé au bon sens. Il était temps.
L'enquête a découvert les traces d'un sabotage sur une voie parallèle à la voie sur laquelle s'est produit le déraillement : voilà un fait précis.
J'en aurai le cœur net.
J'ai une raison valable pour me rendre chez les Gargaille : la santé de Clément me servira de prétexte.
J'aurai l'air parraitemcnt inofTensif.
Nuit du ig mai...
J'ai vu Maria, ce matin. J'ai vu Gargaille.
Il y a des heures et des heures que je suis rentré ; je me suis traîné jusqu'à mon castel.
Je voudrais m'y enfermer comme dans un cloître.
2l4 ME A CULPA
20 mai...
Hier, au moment où j'allais sonner à leur porte, un troupeau de moutons, s'en allant à la montagne, cheminait sur la route. Quel calme, alentour ! La lumière de cette matinée faisait du paysage un décor évangélique.
Je sonne, le chien jappe derrière la porte qui s'entre-bàille. Le visage de Maria se penche. L'expression de ses yeux est hagarde.
— Vous... C'est vous... Moussu André !
Cette épouvante confirme mes soupçons :
— Eh bien, oui, c'est moi. J'avais à faire dans Masmir. J"ai appris que vous aviez des inquiétudes pour Clément. Et je suis venu aux nouvelles.
Maria me renseigne :
— Peuchère! lepovre, il est bien fatigue... Je coupe court à ses plaintes :
— Victor n'est pas là ?
— Victor ? — Elle a prononcé son nom avec une sorte de terreur — Victor, il est sorti ; il ne tardera pas à rentrer. Voulez-vous l'attendre?
Elle tire à elle le battant et m'introduit dans le corridor étroit :
— Je vais vous conduire dans la chambre de
MEA CULPA 2l5
Clément. Nous y serons plus tranquilles. Depuis que le petit est à l'hôpital, c'est elle que je préfère aux autres. Ça se comprend.
Elle me précède et s'empresse de fermer la salle à manger, pas assez vite pour que je n'en aperçoive pas le désordre.
Les volets de la chambre sont clos. Elle les pousse et tout rayonne, meubles et objets évocateurs de l'absent.
Maria me désigne les portraits de son fils, accrochés sur les murs, dans leurs cadres naïfs ; celui de Clément tout petit; un autre, en premier communiant, enfin, une photographie, la dernière, celle du chasseur alpin, avec sa croix, rehaussée d'une palme et de deux étoiles.
— Voyez, monsieur André, soupire- t-elle, c'est encore Madame Laure la plus heureuse. Elle a fini de souffrir. Tandis que nous autres...
Le nom de Laure prononcé par cette femme me rappelle ma mission de justicier : seulement, Maria vient de me donner elle-même la méthode que je dois suivre. Maria a essayé de m'émouvoir, sans doute pour me rendre pitoyable. C'est donc de son fils que je dois l'entretenir pour obtenir l'aveu de son crime. Je lui demande :
— Alors, les nouvelles de Clément ne sont pas aussi bonnes que vous les souhaiteriez ?
— Eh non, soupire-t-elle. Il avait rapporté d'Orient les fièvres et puis, il avait respiré des
gaz, alors il a été pris par la poitrine. Les médecins, ils nous rassuraient, ils nous disaient de patienter et qu'ils lé guériraient. Le petit allait mieux et c'est depuis sa dernière permission...
— Gomment, sa dernière permission? On l'a donc laissé sortir de l'hôpital ?
— Vous allez me comprendre, — elle s'embarrasse dans ses explications — enfin c'est une tolérance et il en a profité... Il s'est débrouillé, quoi !
Je l'interroge :
— Il y a longtemps ?
Elle parait hésiter :
— Un mois, un mois et demi, — et elle enchaîne très vite — il a attrapé iroid : de retour, il a du prendre le lit. Nous irons le voir dimanche... On nous a écrit qu'il était mal, très mal... La vie n'est pas rose, allez !
Les larmes coulent le long de ses joues émaciées. Je ne trouve pas un mot d'encouragement. Mais, déjà, elle essuie ses pleurs et elle se met à raconter les misères, toutes les misères de sa petite existence. Y en a-t-il qu'elle me découvre, faits et gestes sans importance, ennuis de ménage, premiers tracas de l'existence commune, déceptions sur l'origine desquelles elle glisse, mais que j'ai démêlées. Enfin le petit est né.
— Et que j'étais contente, poursuit-elle, et
Victor qu'il n'était plus le même. Je pensais : « Voilà le bonheur qui te tombe du ciel ! » Et Clément, il était gentil, caressant, un enfant comme il n'y en a pas. Le dimanche ou les après-midi de repos, le père le portait ou le poussait dans sa voiture et nous nous en allions au bastidon. M. Farigoul vous l'a raconté, pas vrai ? Peuchère, de quoi je me serais plainte ! Nous étions de vrais amoureux. Seulement, peu à peu, Victor a été entraîné. Le soir, au lieu de rentrer avec moi, il suivait des camarades au café, pour boire un verre...
Aussitôt elle se ravise :
— Il ne faudrait pas le juger là-dessus. Victor est bon garçon. Il est intelligent et puis tout, quoi. Quand il était de garde, il ne buvait pas, allez. C'est en descendant, après une nuit de veille, qu'il avait besoin de se refaire. Ça se comprend. Il Jatigiiait. Et puis, c'est de ma faute. Pour l'empêcher d'aller au débit, j'ai acheté des apéritifs et du marc...
Je suis édifié là-dessus :
— Lorsque Clément a grandi, Victor ne s'estil pas corrigé?
— Que si, m'affirme-t-elle sans conviction, il essayait. Mais, bientôt, ça a été autre chose. Quand Clément a été en âge d'aller au caté' chisme, Victor s'y opposait : « A quoi ça lui servira-t-il de s'agenouiller devant les curés? » qu'il répétait. Moi, j'ai résisté et il a fini par
2l8 MEA CULPA
céder. Il avait de l'ambition pour le petit, enfin, il voulait le pousser dans ses études, en faire un savant... Il l'aimait, mais pas comme il fallait... Clément, lui, désirait rester au pays... Et c'est alors que le malheur est arrivé !
— Quel malheur?
Maria se recueille avant de me fixer :
— Vous savez ce que sont les jeunes gens. Clément, lui, était sérieux, mais, là, si sérieux que les camarades se moquaient de lui : il n'aimait pas le café, les distractions. . . La journée finie, il se mettait à lire. . . Le poiwe !
Elle passa sur ses yeux un coin de son tablier :
— Nous lui avons conseillé de se louer chez un patron, un fermier des environs, à quatre kilomètres d'ici et c'est ce qu'il a fait. La campagne lui plaisait. Le soir, des fois, j'allais à sa rencontre quand il rentrait des champs. Si vous l'aviez vu marcher, le fouet jeté autour da cou, en avant de son cheval, qui lui obéissait à la voix, et il sifflait et il chantait. Il était magnifique.
« Le fermier avait une fille, une belle petite, et Clément est devenu amoureux d'elle. Ces choses-là, il n'y a rien à faire pour les empêcher. Le patron, lui, a déclaré comme ça qu'il ne voulait pas en entendre parler, si Clément n'avait pas une situation en rapport. Allez donc trouver assez d'argent, pour des gens riches qui
en possédaient plus qu'il ne leur en fallait. Un beau jour, la petite s'est mariée avec un voisin, alors Clément a eu de la peine. J'ai cru qu'il en mourrait. Il a refusé de chercher du travail ailleurs. Il a préféré s'engager.
« Eh ! vous vous rappelez si Victor s'est fâché à ce moment-là : « A son âge, qu'il criait, une amourette ne compte pas. » Il oubliait que le garçon allait sur ses dix-huit ans, et Victor en avait tout juste vingt- quatre lorsqu'il m'a fréquentée ... Et puis il s'emportait : « Le régiment, je sais ce qu'on y fait. A présent, on les garde trois ans. Clément ne sera plus bon à rien, une fois sorti de là. Suppose qu'il revienne sous-officier : j'en connais qui ne trouvent pas à se placer comme ouvriers. Il n'a qu'à travailler et il fera son chemin. Ça suffit d'un, dans la famille, qui a manqué sa vie. » Mais, le petit avait son idée et je le savais, moi, qu'il tiendrait bon. Il est parti ; Victor, lui, ne voulait toujours pas... Nous lui avons arraché sa signature, une nuit qu'il descendait de service, et je vous jure que nous avons eu du mal . . .
De nouveau, elle s'arrête et s'excuse presque de cet aveu :
— Victor n'est pas méchant, mais quand il il a bu, il ne sait pas ce qu'il fait.
Et, suivant son idée :
— Maintenant, c'est fini. Clément a été un
bon soldat. Il est revenu et nous pourrions être contents, mais voilà, il est à l'hôpital... Un gémissement lui échappe :
— Si le bon Dieu allait nous le reprendre 1 Et, là-dessus, pour s'étourdir, elle lâche ses
confidences qui débordent. C'est comme si je les provoquais. Elle remonte aux temps de sus fiançailles, durant lesquelles Victor a été gentil, sans doute pour lui cacher son véritable caractère. Une fois marié, il est devenu ombrageux.
— Gomment osait-il me reprocher ces choseslà? protestait Maria.
En vain j'essayais de la ramener à la question. Je prétextais l'heure du train pour abréger ma visite. Elle me retenait, me suppliait d'attendre son mari et, soudain :
— S'il apprend que vous êtes venu et que je suis restée seule avec vous, il ne me le pardonnera pas !
Je commençais à deviner le drame caché auquel j'avais été mêlé. Sous le masque décharné de Maria, je retrouvais les traits de son charmant visage : il me semblait que le fantôme de sa jeunesse était venu prendre sa place. Eh bien oui, c'était vrai, Gargaille avait été jaloux de moi : tout me l'affirmait, le regard de Maria, ses gestes, son embarras à s'exprimer. Gargaille la brutalisait. Il la frappait et elle concluait : — Que voulez-vous? il était jaloux.
Les premiers temps, il lui revenait humble,
avec (les sonmisBions câlines. Elle se figurait que « ça lui passerait», puis, après quelques semaines moins troublées, brusquement, un mot, un rien, la lecture d'un journal qui me citait, déterminait une nouvelle crise plus redoutable que la précédente. Lorsque mon livre parut et que je cessai d'être inconnu, sa rancœur n'eut plus de bornes.
— Célèbre ou non, me confiait Maria, vous étiez resté le même pour moi. Vous étiez toujours M. André...
Victor l'accusait des pires infamies et elle s'en justifiait à mes yeux. Que m'importaient à moi ces doléances de femme : j'avais une enquête à mener et elle avançait, dans mon esprit, à pas de géant. Maria prononçait ellemême le réquisitoire du misérable dont elle était devenue la complice ; c'est en vain qu'elle plaidait en sa laveur les circonstances atténuantes. Ainsi, après mon discours, à l'en croire, Victor aurait perdu la tête au point de rendre à sa femme l'existence infernale. Clément était encore au régiment. Elle s'ingéniait, paraîtil, à raisonner son mari lorsqu'il s'emportait contre moi ; elle lui rappelait les services que je lui avais rendus: « Ce n'est pas la même chose, objectait-il», et Maria, pour masquer son propre jeu, décrivait les mauvais traitements dont elle aurait été la victime :
— II était comme un démon, racontait-elle.
232 MEA GULPA
Si je vous ai fait entrer ici, tenez, c'est parce que dans la salie et là-haut, il a tout brise. Ma couronne de mariée, il l'a sortie de dessous le globe, qu'il a cassé; il l'a piétinée... Oh! que non, je n'ai jamais été heureuse !
Hypocrisie et chantage ! Elle va porter au comble mon exaspération :
— Je comprends, prononce-t-elle d'une voix larmoyante, vous êtes malheureux. Madame Laure était bonne, si bonne... Vous avez eu du bonheur... Tandis que moi, si le petit s'en va...
Je suis à bout de patience ; je me lève :
— Vous partez, Monsieur André ?
Déjà, je suis près de la porte. Un sanglot m'arrête :
— Alors, c'est vrai ? Vous ne m'avez jamais aimée... pas même un jour?.. Pas même une Iieure ?
Ah ça! elle devient folle, car je ne puis supposer qu'elle pousse aussi loin l'impudence; l'avoir aimée, moi? Je hausse les épaules.
Quel sourire amer dévaste l'expression qui blêmit le visage de cette femme ! Elle dit :
— Il y avait sur terre un homme que je croyais loyal, que je croyais pitoyable, que je respectais. C'est parce que je vous ai cru sincère, que je vous ai pardonné.
— Vous m'avez pardonné, en vérité? Que m'avez-vous pardonné? Mes bienfaits? J'ai
MEA CULPA 2a3
traité Gargaille comme mon propre frère. Plus tard, il n'a pas hésité à me demander services sur services et je l'ai protégé de mon mieux. Grâce à moi il est entré au chemin de fer, grâce à moi il y a reçu de l'avancement, grâce à moi il occupe une place qui vous assure une existence aisée. Et pourquoi? Je n'y avais aucun intérêt. Il y a beau temps que j'ai renoncé à me faire élire député. Alors, de quoi vous plaignez-vous? Qu'avez-vous à me pardonner ?
Ses prunelles se sont élargies. Elles sont brillantes. Elles sont profondes.
— Vous ne vous rappelez donc pas ?
Et, saisissant mon bras, elle arrache de la porte ma main.
— Oh! je sais, je sais, vous vous arrangerez toujours pour avoir raison. Aujourd'hui, n'estce pas? je suis laide. Autrefois, quand vous me guettiez à la sortie de l'atelier, le soir, sous les platanes, vous ne me méprisiez pas... et quand vous m'avez forcée à vous suivre dans votre petit bois, dites?... Et votre baiser... C'était le premier que je recevais... Votre honneur, pas vrai? n'y était pas engagé et nous autres, les femmes, les femmes du peuple, surtout, il paraît que nous n'en avons pas... Il fallait me laisser tranquille. Je ne vous demandais rien, moi. J'aurais fait comme le petit, lorsqu'il a eu de la peine pour la fille de son maître, je me serais
224 MEA GULPA
en allée... Bien sûr, que je ne pouvais pas épouser un monsieur, le propriétaire du castel, le savant de Paris et je vous l'ai écrit tout de suite. Etait-ce pour cela que je devais vous oublier ? Allez, ce n'est pas parce qu'on est sans argent qu'on souffre moins que les riches ! Et j'ai souffert... J'ai épousé Victor, mais, que voulezvous, je ne vous ai pas oublié... Nous autres, nous n'avons à donner que notre cœur, et je vous avais donné le mien. Comprenez-vous ce que vous avez fait ?
Elle m'a aimé ? Qu'il est lamentable ce souvenir, évoqué là, dans la chambre de l'enfant, sur les ruines du bonheur...
Mon énerj^ie faiblirait-elle ? Je riposte :
— Un baiser, ça ne compte pas !
Les rea^ards de cette femme s'éteijj^nent, comme si j'avais volé une étincelle à leur foyer. Elle tourne la tête, lentement :
— Non, vous ne méritez pas tout ce que j'ai souffert pour vous !
— En attendant, vous avez rapporté à voire façon cette exécrable histoire à Victor et c'est à cause de vous...
Elle m'arrête :
— Victor n'a jamais su ce qui s'était passé au castel ; je vous le jure, sur la tête de Clément. Ça, c'était pour moi, pour moi toute seule et il n'y a que M. le curé à qui je me suis confessée la veille de mon mariage...
ME A C.ULPA 225
Je lui objecte :
— Alors, pourquoi Victor était-il jaloux? Elle répond avec douceur:
— Vous croyez que ces choses-là ne se devinent pas? C'est un homme, lui, iladerhonncur. Il vous déteste.
Enfin, voilà le mot révélateur: tout ce qu'elle m'a dit, ses infortunes, ses chagrins, son prétendu amour, tout cela n'est que mensonge : la vérité a jailli avec une foudroyante soudaineté. Je ne m'étais donc pas trompé. Victor me hait depuis notre jeunesse. Il y a vingt-cinq ans lorsque je l'ai rencontré pour la dernière fois, avant son mariage, il avait juré de se venger et il s'est vengé. Quant à elle, comment douter encore de sa complicité? Elle n'a pas avoué à Victor notre rencontre, mais elle la lui a laissé soupçonner pour exaspérer sa rancœur. Elle a fait mieux : elle a encouragé son vice de la boisson, puisqu'elle achetait de l'alcool et lui en fournissait à domicile. Elle l'empoisonnait, corps et âme. Et elle a tu son secret, jusqu'à ce qu'en ma présence l'instinct et la violence aient été les plus forts, alors, le cri lui a échappé : « Victor vous déteste ! »
J'étouffe. J'ouvre la fenêtre. Au-dessous de moi, les rails de la voie, entre les herbes. Justement un sifflet déchire l'espace et un train s'avance dans un panache de fumée.
Quand je me retourne, j'aperçois Maria qui
la
aaÔ MEA CULPA
a l'air de me narguer. Elle s'imagine dëjàm'avoip joué.
Je saisis ses poignets et je me penche sur elle. Elle gémit :
— Bonté divine, il est devenu fou J
Je la repousse, pour fermer la fenêtre et je cours à la porte devant laquelle je me campe.
Elle balbutie :
— Laissez-moi sortir, monsieur André...
Vous me faites peur !
— Commencez par m' avouer toute la vérité.
— Eh, je vous l'ai dite, toute. Monsieur André, toute.
— Vous mentez !
Elle me supplie :
— Laissez-moi partir... Laissez-moi partir... Si Victor venait à rentrer !
Je lui ordonne de rester :
— Je vais vous la rappeler la vérité, moi : c'est Victor qui a assassiné ma femme.
— Oh ! Monsieur André...
— C'est vous qui venez de m'en donner la preuve, vous qui avez imaginé le crime qu'il a exécuté. Et tout cela pour un baiser !
Elle s'est écroulée sur les carreaux; elle sanglote :
— C'est-il possible, c'est-il possible ! Mais qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour qu'il me punisse comme ça !
Et, tendant vers moi ses mains crispées :
— Mais tuez-moi donc! tuez-moi tout de suite !
Elle m'implore :
— Vous n'allez pas appeler les gendarmes, nous faire conduire en prison... Attendez d'avoir causé avec Victor, au moins...
— Attendre, pourquoi ? Vous l'avez condamné vous-même !
Elle répète comme hébétée :
— Condamné... Condamné... Je ne vous ai parlé que de mes peines... du petit...
Elle s'empare de ma main et se traîne à mes genoux :
— Le petit, monsieur André, pensez si jamais le petit savait. Nous n'avons pourtant rien fait de mal. . . Voyons vous n'êtes pas méchant. . . Ah, si Madame Laure, était là...
D'un geste brutal, je me dégage. Elle pleure toujours :
— • Si elle était là, elle vous dirait ce qu'il faut... Moi, je ne sais pas... Mais nous n'avons rien fait de mal, je vous le jure !
Je ne l'écoute pas :
— Votre mari est coupable et vous êtes sa complice. Il est trop tard pour le nier. Vous m'avez tout pris, tout ce que j'aimais et si je suis resté vivant, c'est pour faire justice. Vous avez beau me parler de votre fils : il n'en est pas moins le fils de deux assassins !
2ît8 MEA CULPA
— Il est peut-être mort !
Je ne veux pas avoir pitié : ils n'ont pas eu pitié de moi. Je n'ai plus qu'à les livrer. Elle se cramponne à moi :
— Je ne vous ai pourtant jamais causé de tort, moi... Rappelez-vous, monsieur André, rappelez-vous... Pourtant, vous le connaissez, Victor, depuis l'école. Il n'aurait pas fait ça... Non, vous le savez, il n'aurait pas tué Madame Laure... Il vous détestait, c'est vrai. Mais, faire dérailler un train... Et puis, d'abord, dans le service, il n'aurait pas commis une faute... Ab ! que j'ai été niaise de vous raconter mes misères ! Je me disais : « Il te comprendra ! » Et voilà, vous êtes malbeureux, ça vous a tourné les sangs. Vous ne pouvez pas vous y faire!... Madame Laure a été victime d'un accident. Alors, vous accusez Victor, parce qu'il boit de temps en temps. Mais, d'abord, pourquoi s'est-il mis à boire? Pourquoi? Parce que autrefois il était jaloux... Aujourd'hui, vous prétendez que vous ne m'avez jamais aimée, et tout ça parce que je suis laide à présent. Allez, vous êtes resté le même, je vous reconnais... Je n'ai pas peur, moi... Vous n'avez qu'à interroger Victor... Il vous prouvera son innocence... Il n'aura pas de mal, allez... Vous avez tout brisé dans ma vie, mon bonheur, mon foyer, et maintenant vous voudriez encore déshonorer le petit... Eh bien, non, vous n'y toucherez pas ! Je vous le défends !
MEA cuLPA aag
La serrure grince au fond du corridor. La porte claque, rejetée avec violence.
— C'est lui... C'est Victor !
D'un bond elle est debout !
— Attendez que je l'avertisse.
Me voilà seul, seul dans la chambre de l'enfant. Son portrait a l'air de me braver...
A'iiit du 20 mai...
Aurai-je la force d'achever mon lamentable récit? Cette après-midi ma main a refusé de me servir plus longtemps et ma vue s'est brouillée, comme si la lumière du jour n'avait pas été faite pour éclairer le spectacle dont j'avais été le témoin et comme s'il me fallait le silence des ténèbres pour en ressusciter l'horreur.
Mon front s'est de nouveau alourdi de toutes les angoisses qui l'avaient courbé, hier, pendant que j'attendais le retour de Maria. Il m'avait semblé qu'elle était restée absente pendant des heures et, pourtant, cela n'a duré que quelques minutes : elle n'a pas eu le temps de se concerter avec son mari. Je devais en acquérir la preuve.
Maria est rentrée dans la chambre de Clément.
Elle était cadavérique. Ses membres tremblaient. Elle avait presque perdu l'usage de la parole. Son souffle portait jusqu'à moi des mots inintelligibles. Elle se dirigea en trébuchant vers le corridor où je la suivis.
Gargaille est là, dans la salle, debout près de la table sous laquelle il a jeté sa veste et son gilet. Il a arraché son col. C'est un redoutable gaillard, un nerveux, avec des muscles d'acier. Les longues mèches de ses cheveux roux qui grisonnent pendent jusqu'au ras des sourcils. Sa face est contractée par un rictus. Ses yeux étincelants m'examinent. Il attaque :
— Alors, il paraît que tu veux me voir, Monsieur? Eh bien, me voilà. Je n'ai à me cacher devant personne. Je t'écoute.
Il me désigne une chaise. Je me détourne : le dégoût l'emporte.
Est-il vrai qu'autrefois j'ai nommé cet être déchu mon ami ? Il me raille :
— Alors, c'est tout ce que tu trouves à me dire ?
Il saisit la bouteille d'alcool à portée de sa main et se verse à boire.
— N'aie pas peur. Je ne te ferai pas de mal. Et, avec une hideuse familiarité :
— Tu es ici chez des amis, des braves gens, chez des pauvres ouvriers que tu aimais bien dans le temps, chez des prolétaires qui crèvent à la tâche pour enrichir les actionnaires de la
MEA CULPA 23l
Compagnie et pour permettre aux bourgeois et aux capitalistes de se promener sur la Côte d'Azur. Je suis un bon père dé famille, moi; mon garçon a risqué sa peau et il est en train demouriràl'hôpitaljtusais pourquoi, Monsieur? Pardi, tu le sais ! pour avoir défendu vos privilèges, à vous autres, les richards et pour obéir à vos lois, sous prétexte de sauver la patrie, à vos lois, à vous, les messieurs, quin'avezjamais été capables d'être soldats !
Il me toise :
— On va s'expliquer.
Et croisant les bras :
— Si ce n'est pas malheureux, tout de même, s'écrie-t-il, de voir des choses pareilles dans le temps oîi nous sommes ! Et on appelle ça le régime de l'égalité ! Si ce n'est pas honteux dans une époque prétendue civilisée ! Vos savants ont découvert des remèdes contre les épidémies à ce qu'on nous a raconté. A quoi ça sert? A nous rendre enragés et à jeter les peuples les uns contre les autres !
Il se penche sur moi :
— Et qui paye les frais de la casse? Hein? Qui les a payés ? C'est à toi que je le demande, à toi, Monsieur, qui a écrit V Introduction à la Grève générale. Tout de même, m'est d'avis qu'en voilà assez de trimer pour les jouisseurs, pour vous faire élire députés en nous récitant des blagues et pour que vos belles dames
aSa MEA CULPA
fassent de l'épate, à la messe, vos belles dames charitables... La charité? Non: la justice, rien que la justice, toute la justice !
Il boit et reprend, grisé par l'alcool et par son discours :
— Vous nous avez prêché la repopulation, parbleu, je comprends ! Vous avez besoin de troupes à la frontière et d'ouvriers dans les usines. La repopulation? Pourquoi faire, explique-le voir? Pour envoyer les enfants à la boucherie, ce n'est pas la peine ! Et vous inventez des congrès, des conférences, des réunions, des histoires, tout ça pour assassiner nos petits ! Est-ce vrai? Est-ce vrai, là, franchement !
Dans une glace, pendue au mur, se reflète Maria : la taille cambrée, le buste renversé, la tète en arrière et appuyée au montant de la porte, elle écarte de ses doigts incertains sa chevelure. Sous les larmes elle m'apparait transfigurée, presque belle par la flétrissure de son expression désolée.
L'homme, lui, marche de long en large et avale en passant une gorgée de marc. Sa voix devient pâteuse :
— Et d'abord qu'est-ce que tu es venu chercher ici, toi? Tu n'es pas, tu n'as jamais été des nôtres. On ne te connaît pas. Si tu es entré dans la police, tu perds ton temps, Monsieur. Je n'ai rien à redouter. Vous pouvez fouiller la maison du haut jusqu'en bas, rien à
faire ! Les policiers se sont déjà présentés chez moi pour l'enquête, la fameuse enquête sur l'accident. Tu te rappelles ! . . . Bonne aftaire, hein, si on découvrait un coupable parmi nous !
Son poing s'abat sur la table :
— D'abord, ça ne vous regarde pas. On est libre. Chacun est libre de disposer de sa personne, comme il l'entend. Tas de...
Le bras levé retombe sur le verre que ses doigts crispés empoignent et qu'il porte à sa bouche. Il respire du feu à présent :
— Il y en a qui sont assez naïfs pour se soumettre, pour courber l'échiné devant vous ! Imbéciles ! Le père, lui, a succombé à la tâche et la mère s'est épuisée dans la misère. Mes deux sœurs ne sont plus bonnes à rien, à force de tailler des robes pour vos madames. A la Compagnie, ils ont tous la frousse, excepté moi. . . Nuit et jour au service... Le service, et aïe donc! J'en connais qui ont eu leur trois fils tués làhaut... Trois, à l'abattoir... C'est honteux!
Tout à coup, il aperçoit sa femme. Il s'arrête devant elle, la saisit par les épaules :
— Toi, la fille, qui as élevé le petit avec les idées des bourgeois, tu n'as pas à te plaindre : il est parti avec les autres et ils te l'ont rendu esquinté... Tu es contente, hein! Patience : ils le le crèveront ! et tu n'auras qu'à remercier, ou sans ça, gare !...
Îl34 MEA GULPA
Il la secoue comme un mannequin :
-— Mais, avec moi, c'est pas la même chose,
que je te le promets!.. Ah, ils nous ont eus, ils
l'ont eu... Tant pis pour eux !
Maria gémit. Il la repousse et la menace :
— Ne fais pas la mijaurée, toi, ou sinon !... Sa poigne s'agrippe au dossier de ma chaise :
— C'est pas Monsieur qui m'empêcherait de te corriger. Non, mais regarde-le, ton beau Moussu André 1 Demande-lui de te secourir. Ça ne tient pas debout! Si ça n'est pas piteux... Ah, oui. Monsieur, tu t'es figuré qu'il suffisait de payer les prolétaires avec des bons mots. Les temps ont changé, mon garçon; c'est nous qui serons les maîtres, demain, nous, les malheureux, les opprimés, nous, vos esclaves... On les rompra, nos chaînes et on vous fouettera avec... Ah, ça t'étonne de m'entendre parler comme je parle, toi, l'orateur. Quand nous étions jeunes, tu tenais le crachoir, aujourd'hui, c'est mon tour... Nous n'avons pas fini de régler nos comptes ! Tout se paye, même le bonheur, même l'argent, . . même l'amour, tu m'entends, Moussu André, même l'amour... A ta santé !
D'une voix éraillée, l'ivrogne entonne un couplet.
Maria colle sa main sur la bouche béante; elle essaye d'étoulfer le hurlement. L'autre la repousse, elle revient à la charge, ils luttent et les sons s'échappent, intermittents, entravés par
la soupape de chair qui se rabat désespérément. La brute bouscule la malheureuse. Il ne chante plus : il profère d'ignobles jurons et, avant que j'aie eu le temps d'accourir, il lance par terre Maria, qui s'affale sur les carreaux. J'ai saisi Gargaille et l'ai abattu sur une chaise ; il y reste hébété, tandis que j'aide sa femme à se relever. Il ricane :
— Tableau... Elle te plaît donc toujours?... Eh, emporte-la : je te la donne !
Il se redresse à grand'peine et s'arc-boute en titubant contre la table. Sa main de fer meurtrit mon bras. Il me courbe, à genoux, auprès de Maria. Il se baisse à la hauteur de mon oreille et balbutie :
— Veux-tu que je te dise pourquoi tu es venu ? Oui, pourquoi... C'est pour l'accident, pour me questionner. Pas vrai? Pardi, avec un vieil ami, on ne se gêne pas et tu as cTupoiir le moins que je trahirais un camarade... Les trahisons, c'est bon pour toi. Nous autres, on ne trahit pas!... On est tous frères !
Il prit du recul :
— Qu'est-ce que ça peut me faire, à moi, que tu aies de la peine ! D'abord, tu n'as que ce tu mérites, crapule ! Il y en a qui ont assez souffert à cause de toi, Judas !,.. Et puis, quoi? Tu as de l'argent, des monceaux d'argent, que tu pourrais t'enterrer dessous... Tu n'as même pas un petit, comme moi, un petit qui s'est battu à ta place
et quon fait crever à l'hôpital... Ta femme, ah, oui ? Ta femme... Bon débarras, mon ami ! Te voilà seul et encore plus riche !
Je bondis, mais il s'est retranché derrière la table et, s'armant de la bouteille :
— Viens-y donc, viens-y donc, mon brave ! Sa main hésitante porte le goulot à sa bouche
et il engouffre une rasade de poison :
— Tu veux savoir la vérité, reprend- il, tu le veux... Regarde-moi, Moussu André, regardemoi bien... Le coup, tu sais qui l'a fait? qui a fait dérailler le train de Madame Laure?... Tu donnerais cent, mille, dix mille francs pour que je te l'apprenne... Demande-le-moi... Tiens, avance seulement d'un pas et je te le dirai...
Les pupilles injectées de sang, il enfonce dans sa poitrine ses ongles qui ont déchiré la chemise. II exhale un souffle rauque, puis s'affale sur une chaise et gémit :
— Le petit... Le petit... Le petit!
Maria s'est approchée de lui et, avec d'infinies précautions, a glissé autour de ses épaules un bras maternel. Tout est oublié, l'horreur de cette ivresse brutale, les injures, les coups : il y a l'enfant, il n'y a plus que l'enfant, semble-t-il, pour leur rappeler quel lien les unit. Elle raisonne son mari :
— Va dormir, va... Tu es fatigué, vois... Il s'apitoie sur lui-môme :
— De service cette nuit, de service la nuitpro-
MEA CULPA ù3-J
chaine... Si je n'étais pas de service, je te prie de croire...
Mais elle l'apaise :
— Dimanche, tu es libre,. Nous irons à Marseille. Nous verrons le petit...
Et, tout en se laissant conduire vers la porte, il geint :
— Le petit... Clément... Nous irons dimanche...
Elle l'a entraîné et j'entends s'éloigner ses pas qui glissent sur les carreaux du corridor, tandis qu'il continue à proférer des sons inarticulés. L'escalier craque sous son poids et, bientôt, audessus de ma tête, le plancher de l'étage supérieur.
La cloche de l'église célèbre midi. Sur la route défilent des ouvriers qui, croisant de jeunes ouvrières, leur adressent des quolibets. Ils font une ovation à une charrette qui cahote, traînée par une mule. Qu'ai-je donc à demeurer comme privé de conscience au milieu de ce décor? Ne suis-je pas édifié, effroyablement édifié et ma vengeance ne va-t-elle pas s'accomplir avec une imperturbable logique? Est-ce le spectacle piteux dont je viens d'être le témoin qui m'a frappé de stupeur? Ces misérables jouent de ma bonté, en cherchant à m'attendrir sur leurs inquiétudes. Cet ivrogne pleure sur lui-même, par hébétude et non par angoisse pour son fils, et cette fille s'est rapprochée de lui
a38 ME A CULPA
parce qu'elle est acoquinée à son destin. Ces êtres-là se sont mis eux-mêmes hors de l'humanité. Si je rencontrais un animal nuisible, je n'hésiterais pas à l'écraser, serait-ce dans son repaire. Je brûlerais un nid de vipères et, pourtant, je reste là, j'écoute ces soupirs assourdis, ces « le petit... le petit » dont l'écho tombe dans la maison tranquille.
Le tintement de la sonnette, à la porte... Le criminel s'est-il livré lui-même par quelques paroles imprudentes et vient-on l'arrêter? Je me penche vers la fenêtre, derrière les rideaux; personne.
Nouveau coup de sonnette. Des pas hâtifs descendent l'escalier, puis longent le corridor. On tire le taquet du verrou. On parlemente...
Un cri, tout à coup, un grand cri...
Raide, s'appuyant au mur, qu'elle longe, les yeux hagards, la bouche grelottante. Maria passe devant moi.
Un homme, près de la porte, tourne et retourne sa casquette entre ses doigts et suit le spectre du regard. J'aborde l'étranger :
-- Qu'est-ce qu'il y a ?
Il baisse les paupières :
•<— • Une dépêche est arrivée à la mairie. Alors, le secrétaire m'a dit comme ça : « Va-t-en chez Gargaille, Victor, l'aiguilleur, tu le préviendras doucement que son petit il est décédé à l'hôpital de Marseille, d'hier au soir... »
Il répète :
— Que voulez-vous... Que voulez-vous...
J'avais laissé mon chapeau dans la chambre de Clément. Je suis allé l'y chercher. Je suis entré sur la pointe des pieds. N'allais-je pas voir l'enfant reposer sur le lit ?
Les rayons du soleil miroitaient sur les verres des cadres. Au milieu du silence — le silence qui succède à l'agonie — je percevais de sourds gémissements : c'étaient les deux complices qui sanglotaient sur leur grabat.
J'ai clos les volets : la pénombre mortuaire a rendu aux choses la paix. Je suis sorti, à pas de loup. J'avais l'impression de m'enfuir.
2/ mai...
Clément n'est pas coupable, lui. Il valait mieux qu'il s'en allât.
Gargaille et sa femme l'ont revu, sans doute. Qu'ont-ils éprouvé devant sa dépouille? Je suis vengé : est-ce vraiment la justice ? Elle ne les frappera que lorsqu'elle les aura atteints eux-mêmes, dans leur personne. Des brutes pareilles...
24o MEA CULPA
Ils sont, pourtant, le père et la mère... Ai-je le droit de les juger, maintenant? Que faire? Attendre... Attendre, quoi?. Leur enfant est mort...
22 mai...
A pareille heure, le petit eortège a quitté l'hôpital et traversé la ville. Il descend par la rue en pente, qu'emplit l'ombre et le bruit, il passe par le carrefour, devant l'église des Réformés. La foule bariolée salue. Les tramways se sont arrêtés. Les camions le distancent entre les maisons blanches, avec leurs boutiques et il grimpe la côte, péniblement. Il y a pour le suivre quelques soldats convalescents qui, pour occuper leur oisiveté, ont accompagné leur voisin de lit. Il y a des employés, camarades de Gargaille, qui ont profité de l'occasion pour revêtir leur uniforme et derrière le corbillard, qui secoue le cercueil sous son drap tricolore, avancent les assassins.
Ils ne comprennent pas qu'ils mènent leur enfant à la tombe. Leur orgueil les domine : c'est leur tour de montrer qu'ils ont eu « un fds tué à la guerre ». Les sympathies dont ils sont entourés et qui sont ordinaires, tout exté-
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rieures, exaltent leur amour-propre : ils sont en représentation et, tandis qu'ils gravissent la rampe de la gare, ils composent leur attitude pour apitoyer leurs spectateurs. Ils ne souffrent pas, sinon ils perdraient la raison, car ils prendraient conscience de leur crime, ils feraient un retour sur eux-mêmes et seraient terrifiés par l'horreur de leur forfait ; ils sentiraient que ce fils, qui les a aimés, les juge maintenant ; que, mort, il n'est plus que le justicier. Quelle angoisse, quel effroi les séparerait de la douleur : voici le sépulcre de l'enfant qui s'élargit pour que s'y arrêtent, en trébuchant sur les mottes de terre, les parents qui, jusqu'alors, n'avaient eu d'autre croyance que celle dans la vie et d'autre ambition que celle de la jouissance matérielle. Ils n'ont pas hésité à vicier le sang qui coule dans leurs veines, à renier leur race, ù tromper l'amitié, que dis-je? à commettre le plus lâche des attentats, par vengeance contre un bonheur dont ils étaient jaloux. Corrompus dans leur Ame même, par les désirs fallacieux de leur outrecuidance, ils se sont dégradés l'un devant l'autre ; ils n'avaient plus de refuge* contre leur déchéance que dans l'amour aveugle de Clément : il leur est enlevé et le remords implacable investit leur chagrin instinctif...
Qu'ai-je donc pour lire avec cette clairvoyance dans la pensée de ces coupables, alors
que je les sais indignes de toute épreuve humaine ? Par quel dédoublement de mon être ai-je substitué à leur indifférence de bandits l'inquiétude croissante qui serait la mienne à leur place et qui me pousserait à la démence?
Je me rappelle avoir observé, voici quelques semaines, cet aiguilleur paisible qui gagnait son poste. La responsabilité des existences qui lui sont confiées pèse sur lui et sur lui seul. Un instant d'oubli, un égarement, un malaise dont il n'est pas fautif, voue au désastre le train qu'il oriente. Cet aiguilleur est un homme faillible. Il est sujet à des faiblesses. La folie ou l'alcool peuvent dérégler ses esprits. Un accès subit de violence, trop tard réprimé, fait de lui un monstre ou sa propre victime, la plus lamentable.
L'excuserais-je? Non, j'essaye de m'expliquer le tourment qui m'empêche de condamner avec une parfaite sérénité Gargaille et sa femme. Si je remonte à leurs origines, je reconnais en eux d'honnêtes gens, par l'atavisme, par leurs dispositions naturelles et par leur conduite antérieure. Peu à peu, leurs caractères se déforment; peu à peu, les révoltes se dessinent, peu à peu leur organisme spirituel est intoxiqué pa.v un poison cérébral.
Et cette femme m'a dit : « C'est vous qui
avez désolé ma jeunesse.» Cet homme m'a dit : « C'est toi qui a faussé mon esprit. » Et tous deux m'ont traité, non comme un accusateur qu'ils redoutent, mais comme un coupable qui les a initiés au mal par lequel ils ont été perdus.
Depuis qu'ils sont suspects, la quiétude m'a déserté. Mon deuil ne m'a plus isolé loin du monde. Je me suis jeté à corps perdu dans mes souvenirs. J'ai revécu ceux de l'enfance et j'y ai découvert des arguments contre mes soupçons. J'ai évoqué ceux de mon amour et je me suis pris à douter de Laure, parce que j'avais manqué de franchise envers elle ; aujourd'hui, enfin, alors que je suis vengé par le destin, avant que de l'être par la justice, ma conscience n'est pas tranquille et j'ai l'impression de suivre le cortège de la femme que j'ai aimée, la tète basse, n'osant lever les yeux vers le ciel, craignant de m' abandonner à la foi d'un revoir, tant je redoute cette rencontre à la sortie du sépulcre, quand, dépouillée de son vêtement, l'àme décharnée apparaît dans sa sublime simplicité ou sa hideur grimaçante. Je ploie sous le fardeau, non de ma douleur, mais d'un intolérable remords : si ces gens avaient dit vrai, si le coupable c'était moi !...
Pareil à l'aiguilleur, chaque jour, j'ai repris ma tâche. Devant les feuillets encore blancs j'ai rêvé, puis mes idées se sont dessinées. Ai-je
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avoué, avec un cœur reposé, les sentiments qui m'avaient désabusé sur la vanité de nos ambitions ? Ai-je raconté la cruelle histoire des peines qui ont troublé ma jeunesse, ai-je dépeint l'anxieuse tendresse qui m'attirait vers ma terre natale, alors que Paris m'emprisonnait ? Ai-je, plus tard, avoué mon insatiable curiosité de savoir et ai-je, en confessant la tentation des récompenses attendues par ma hardiesse, mis en méfiance les moins avertis contre les dangers de leur impatience? Non : j'ai exercé des représailles contre mes ennuis, contre les bourgeois raisonnables qui cherchaient à m'éduqucp et dont les principes allaient à l'encontre de mes théories encore confuses et déjà bouillonnantes. C'est moi qui ai renié mon atavisme, moi qui ai déserté ma lignée, c'est moi qui ai suscité le désordre de la mêlée, avec l'exaspération d'un forçat évadé.
L'homme qui parle, l'homme qui publie n'est pas le manœuvre qui exécute, à la minute précise, un ordre prescrit. Je ne mesurais pas la portée de mon langage : ma voix survolait mon auditoire ; le courant de la vie emportait mes pages et mon intelligence dirigeait celle des hommes lancés à la poursuite du bonheur, sur la voie duquel je les aiguillais. Je m'assoyais devant ma table, l'air réfléchi Pailbis, j'avais un sourire avantageux ; je distillais du flel, avec l'air d'un chimiste qui compose un parfum. Un
étranger m'aurait observé, il eût admiré ma régularité pour accomplir ma besogne. Il m'aurait vu aller et venir, me promenant en dilettante à travers la campagne et la ville, pour reprendre ma tâche interrompue, pour obéir à mon inspiration.
Elle était serve de ma fantaisie, elle était esclave de ma vanité. Je n'étais pas sincère, pas tout à fait, sinon j'aurais été ce qu'est l'ouvrier qui, la journée finie, a terminé son devoir quotidien. Ma journée, à moi ne finissait jamais : quand le travail manuel s'arrête, la responsabilité de l'homme qui pense n'est qu'à son commencement. Son œuvre ne consiste pas à exécuter un geste mécanique : elle est méditée; elle ne peut être que consciente ; les progrès en sont marqués par le bienfait qu'elle répand avec la paix ou par l'épidémie qu'elle propage avec la révolte.
J'ai propagé l'épidémie et, quand j'ai voulu l'arrêter, le déroulement fatal de la maladie que j'avais déchaînée m'a rejeté sur le bord de la tombe dans laquelle repose Laure et m'a laissé tout meurtri par le choc, si bien que je ne sens plus que la cuisson de ma blessure et que je n'ai plus de larmes pour pleurer sur mon amour...
Ce jeune homme qui s'en va vers le cimetière, cet innocent est notre justicier à tous : crime par la pensée qui entraine la pensée hors de son
sillage ou crime de l'ai^uilleurqui détourne le convoi de son trajet, lequel relève du châtiment le plus implacable ? Est-ce la main qui a frappé que coupe le bourreau? N'est-ce pas la tête qui tombe pour avoir gardé, comme dans un repaire, ridée vorace dont le geste a été le serviteur?
Je n'avais pas le droit de me reprendre à moimême, parce que je ne m'appartenais plus. Discours d'un étudiant, transport d'un exalté, désir dun jeune homme grisé par le soleil, qu'est-ce que cela? Ce ne sont que des mots, des écrits, — un baiser : ce sont les microbes qui ont infesté la vie de cet ouvrier et de cette pauvre fille. L'oubli en est défendu à l'homme qui pense et ma pensée est née de mon amour. Mon amour exigeait que fût pure ma pensée. Je n'étais pas fou, je n'étais pas alcoolique, je n'ai pas poussé un levier dans l'inconscience de la révolte : j'ai travaillé vingt ans...
Le coupable, c'est moi !
Nuit du 2 2 mai...
Il y a des juges pour condamner et pour absoudre les assassins : il n'y en a pas pour me convaincre de ma faute, ni pour atténuer le martyre qu'elle m'inflige. Au fond de quel cachot
que je sois jelé, sur quelle terre que je cherche asile, je ne débusquerai jamais le remords dans sa retraite. L'attentat dépasse l'acte perpétré par ses auteurs. La portée de mon œuvre déborde mon intention.
Quel était leur dessein? Me punir de ce qu'ils nommaient mes trahisons. Quelle est la conséquence de leur geste? La déchéance, par le crime, de l'idée qu'ils prétendaient servir.
Qu'ai-je voulu? Établir sur le principe égalitaire le bonheur de la collectivité. Quel a été le résultat de ma propagande? L'exaspération de deux individus.
Ainsi, pour avoir soutenu la cause du désintéressement, sans le pratiquer, j'ai excité les inslincts de la concupiscence. J'étais désigné à l'attention de la foule : j'aurais cru abdiquer de ma personnalité en l'y confondant. C'est de moi que chacun prenait ombrage; c'est à mon sort qu'il comparait le sien. C'est le démon du moi qui nous a dressés face à face, en adversaires implacables ; j'étais formé par la culture savante de mes facultés égoïstes; eux, ils ont rompu les rangs de la troupe dont la cohésion seule fait l'intelligence.
Ils ne m'ont pas compris. Je ne les ai pas aimés.
La plume ne sera jamais pour le prolétaire un outil : elle reste pour lui un instrument de luxe activé par les rouages invisibles de la mécanique
cérébrale. L'homme qui la manie n'est qu'un amateur; ses mains ne sont pas calleuses; il les soigne pour caresser la page sur laquelle il les pose. Un travailleur, ça ! Donnez-lui donc une pioche, une bêche, un levier, commandez-lui de conduire une machine ou de creuser la terre : vous verrez, il n'est bon à rien, si ce n'est à inventer des mensonges. Rédige-t-il Tordonnance destinée à soulager les misères des opprimés, il y introduit du poison.
Dans le calme, dans le recul du monde, dans l'enchantement de la vie, j'ai joué avec les passions, je me suis diverti avec les désirs, j'ai goûté de la joie à combiner des idées dont le heurt devait fatalement provoquer l'explosion. J'ai oublié à qui je m'adressais, pour me plaire à entretenir la plante rare et vénéneuse de mon esprit. Le fruit en pourrirait-il sur la branche et tomberait-il, moisi, sur le sol, un flâneur peut le ramasser dans les sillons et tromper, en le grignotant, la faim et la soif qui le dévorent. Mon dilettantisme cherchait une satisfaction intellectuelle, mais mon acharnement à l'obtenir a soulevé l'impatience fanatique des laborieux qui disputaient à l'âpre besogne leur droit aux jouissances matérielles. J'ai quitté mes traditions, comme un hérétique abandonne l'Église de laquelle il a reçu le sacrement du baptême pour demander à la secte qu'il choisit des avantages qui favoriseront sa carrière et sa fortune
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de néophyte aveugle et zélé. Ma conversion ne m'a pas été imposée par une conviction sincère ; elle ne m'invitait ni à plus d'humilité ni à plus de résignation. L'ardeur que je montrai en adhérant au culte de ma nouvelle religion n'était, peut-être, que pour m'illusionner moimême sur la valeur de ma foi. En préconisant ie bonheur collectif, j'ai éveillé la haine des individus entre eux. En désirant la puissance par l'orgueil de l'esprit, je me suis voué au suicide. Je n'avais pas songé que tout bouleversement de notre âme la place tôt ou tard devant la mort.
Gomment en appellerais-je à la pitié, tandis que j'ignore devant quel tribunal m'accuser? Quelle loi ai-je enfreinte en tenant mes discours et en publiant mes écrits? De quelle juridiction relève ma reponsabilité? Le verdict social m'absout : les idées sont libres. Elles sont un trésor commun que chacun a le droit d'exploiter. Les actes seuls comptent : l'inspiration ne relève que de la vie intérieure et le châtiment m'arrache, atin de la surplanter par le remords, la douleur pour le bien le plus aimé.
Suis-je irrémédiablement condamné à l'exil, loin de vous, ma chère Laure? Ne serais-je plus jamais rendu à moi-même, pour que me soit rendue votre image exclusive? Ne me sera-t-il plus permis d'évoquer votre noble et douce per-
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sonne, de m'agenoiiiller comme devant ellemême, auprès du tertre qui vous dérobe à ma vue et, en apercevant auprès de moi mon ombre, de m'imaginer que la vôtre s'allonge à mes cotés? Laure, ne vous inclinerez-vous plus sur ma pensée ? Vous, disparue, toute clarté s'en est éteinte. Il me restait la souffrance et mon seul vœu était pour qu'elle ne s'atténuât jamais. De bons cœurs ont essayé de me consoler : je répudiais pour leur banalité les phrases consacrées que récitaient les dévots. Je demandais à comprendre et il n'y a rien à comprendre, rien : il n'y a qu'à se sentir misérable. Et puis, m'assurait-on que je vous reverrais, Laure, on vous représentait dans la perfection de votre céleste vertu. Je vous aimais, peut-être, pour ce qu'il y avait en vous de moins accompli, parce que le plus près de moi : j'avais peur de ne retrouver que le spectre de votre beauté terrestre. Je refusais de croire.
Par quelle contradiction advient-il qu'avec mon remords, cette foi que naguère je nommais ingénue et dont je souriais, m'apparaisse aujourd'hui plus consolante, plus logique dans sa simplicité que mes raisonnements ? « Notre vie terrestre, disiez-vous, Laure, n'est qu'un symbole » , mais le corps en est le témoin et le complice. C'est depuis que je subis ses tares que j'aspire à ma rédemption, c'est depuis que je sais voué à devenir cendres ce corps qui devrait
MEA CULPA aSi
être mon valet et dont j'ai été souvent l'esclave, que je me sens une àme.
Je touche le fond de la détresse. Du passé, je ne retire que l'horreur du mal que j'ai répandu. Hors du présent, me rejette le souvenir : sentiments, idées, actes, grouillent autour de ma mémoire, y reparaissent et retombent dans l'inconscient ; ils la piquent, comme un essaim d'insectes dont la trace est aussitôt effacée. Devant l'avenir, je n'éprouve plus que l'angoisse dévastatrice. 11 n'est sur le globe aucune puissance pour m'accorder un refuge. La justice humaine est bornée. Elle tranche, elle ne se prononce que sur ce qu'elle connaît...
S'il était vrai, pourtant, que le pécheur pût recevoir son absolution par une miséricorde à laquelle j'aspire et qui est peut-être ce je ne sais quoi de divin dans l'homme, qui serait fait pour lui survivre ?
Est-ce donc qu'il faut reconnaître irrémissible sa faute, ne plus oser implorer l'aumône aux portes des temples, est-ce donc qu'il faut avoir épuisé toutes les désolations humaines, être le rebut de sa propre douleur, être sûr que l'on n'a plus rien à attendre de personne, pour joindre encore les mains et pour demander au désespoir de nous accorder l'espérance...?
J'ai pitié de moi.
25a MBA CULPA
mai.
La porte s'est ouverte et Gargaille est entré... Il s'est posté en face de moi. Il parle :
— J'ai besoin de causer avec toi. Je me suis caché dans les pins et j'ai attendu le départ de tes domestiques pour la ville. Personne ne m'a vu.
Il fouille ses poches et jette un revolver sur la table qui nous sépare :
— Je n'ai rien pour me défendre. Je suis chez toi et, s'il t'en prend fantaisie, tu peux m'exécuter. Seulement, si j'ai un conseil à te donner, je t'engage à m'écouter jusqu'au bout.
Les traits de son visage se contractent ; le front se penche et de grosses veines s'y dessinent.
— Hier, reprend-il, nous avons conduit Clément au cimetière. Toute la nuit, nous sommes restés à pleurer dans sa chambre, alors. Maria m'a fait comme ça : « Il n'y a pas que le chagrin qui te mine. Il y a autre chose. » Elle me connaît et, d'abord, ça se voyait, je n'étais plus le même. « Voilà vingt-quatre ans que je souffre, Victor, qu'elle m'a dit. Je devrais te quitter. Mais, maintenant que nous ne sommes que tous
les deux, je n'en ai plus le courage. » Les heures ont passé, je ne sais pas comment et le jour est monté. Et voilà que Maria me déclare : « Je refuse de partager ton secret. Ecoute voir, lu profiteras de la journée, tu es de congé, tu te rendras chez M. André. » Je ne lui réponds pas. Elle se fâche : v Si tu ne veux pas, c'est moi qui irai! »... Elle est brave! Pendant que je suis là, elle egt en train de prier à l'église.
Avec le revers de sa manche, il essuie ses joues. Il écarte les bras et s'écroule à genoux, devant la table, la face enfouie dans son coude replié. Lentement, cette loque humaine relève vers les miens ses regards vitreux.
— Du moment que le petit n'est plus là, marmonne-t-il, je n'ai plus à me taire.
Il se met debout :
— Le petit, je l'aimais, je l'aimais... Tu te rappelles, André, s'il était travailleur et toujours content, même quand il avait de la peine et qu'il ne fallait pas, devant lui, se permettre de faire le boniment : le devoir, rien que le devoir... Si je te le disais, tu ne le croirais pas. Jeune comme il l'était, il m'empêchait de fréquenter le café, et, plus d'une fois, tu peux en être certain, il m'a enlevé la bouteille, quand je descendais de service... Oui, que je l'aimais!... Il m'arrivait, comme ça, de me laisser entraîner. Quand tu te trouves avec des camarades, tu es obligé d'accepter une tournée et d'en oIFrir
a54 MEA CULPA
une à ton tour... André, tu le sais... Alors, quand je rentrais, ça se peut que je me sois monté la tête. Je te l'avoue franchement, je ne te portais pas dans mon cœur, à ce moment-là.
Il me semble voir l'homme penché sur son verre, le visage angoissé de la femme à la.lueur fumeuse de la lampe à pétrole, sans abat-jour et l'enfant, entre son père et sa mère, dans ce taudis. Gargaille s'est interrompu et, rassemblant ses souvenirs :
— Tu penses bien que je n'ai rien négligé pour l'instruction de Clément et que j'en ai fait des sacrifices, niol! Seulement, lui, il voyait que je n'étais plus jeune et que la femme prenait de la peine. Il aurait pu entrer dans les bureaux de la Compagnie, mais il a préféré l'agriculture pour gagner davantage. C'était son idée, quoi. Coquin de sort, l'amour s'en mêle et le patron le congédie... Le fils, alors, a voulu s'engager. Il me force la main et je signe et nous voilà seuls, la mère et moi... Je suis retourné au café, comme de juste. Nous y discutions avec les camarades et que nous les détestions tous, les bourgeois et les capitalistes, tu peux t'en remettre à moi... Clément, lui, n'avait pas à se plaindre. Dès qu'il avait besoin de quelque chose, je lui envoyais un mandat, et par dépèche encore. Et, interroge à la Compagnie : pas un reproche contre moi, hein ! Le service, c'était une autre affaire. Dans le service,
je ne plaisante pas!... Et voilà-t-il pas que la guerre éclate ! Nous sommes partis pour Marseille, la femme et moi, même que nous t'avons rencontré. Dans le wagon, au retour, je me disputais avec les voyageurs et Maria me disait : « On va t'arrcter et à quoi ça servira ? » J'étais obligé de ne pas lui donner tort. Et puis, tous, tous ils partaient ! Alors ? Justement, je prenais la garde et un peu plus j'allais être en retard, et sans ma faute, encore...
Cette nuit-là, je m'en souviens, était splendide. Les rails luisaient à ras du sol, sous la clarté des étoiles. A gauche, le village endormi. A droite, la Crau, avec ses bouquets sombres d'arbustes autour des fermes. Un grand cyprès isolé montait la faction près du ballast...
— J'entends siffler un train, poursuit Gargaille. Il en passait toutes les dix minutes. Celui-là était le premier qui défilait depuis que j'étais à mon poste. Il approche. Je me dis : « Y en a-t-il, là-dedans, des hommes que l'on emmène pour égorger leurs frères ? Est-ce que ça te regarde les frontières et les querelles entre pays ? Des deux côtés tu rencontres des braves gens et ils vont s'assassiner mutuellement, pourquoi ? » Mais, ce n'était pas le moment de discuter : je tire le levier de commande ; la locomotive s'éloigne, puis le convoi entier... Je me dis encore : « Clément y est peut, être et ils vont t'en faire un mort, un infirme, ou
un meurtrier. »... André, juge-moi sincèrement. Je ne t'adresse pas de reproches. Tu n'es pas mauvais garçon et tu as eu de la peine à ton tour... Tout de même, à cette époque-là, tu étais encore des nôtres, ou, pour le moins, nous n'avions pas entièrement tort de le supposer, tu en conviens ?... Rappelle-toi ce que tu écrivais : que les patrons, les maîtres, les riches étaient nos véritables ennemis... Je le croyais, moi... Et pourtant, j'ai exécuté la manœuvre, comme si de rien n'était.
Gargaille étanche avec son mouchoir les gouttes de sueur qui ruissellent de son front et continue son récit :
— Tant qu'a duré la mobilisation, je n'ai pas bronché. Plus de café, plus de camarades, la vie à l'arrière, avec la môme discipline que si j'avais été au front à côté de Clément. A l'angelus du soir, Maria se rendait à l'église et si, avant de me coucher, il me prenait fantaisie de boire un verre, elle me l'enlevait : « Laisse ça, qu'elle répétait, tu porterais malheur au petit. » Et pendant cinq ans, c'est quelque chose, j'ai obéi... Clément est revenu blessé, avec la médaille militaire et trois citations. Je ne te cacherai pas que j'étais fier de lui. Je croyais qu'après ce que nous avions fait, nous, les prolétaires, on nous en tiendrait compte. Je me figurais qu'il y avait une justice. Une justice, allons donc — on s'était moqué de nous ! Les poilus,
les ouvriers, les paysans n'étaient que delà chair à canon et çà allait recommencer, comme avant la guerre ! Maintenant le petit était à l'hôpital. Je savais bien, moi, qu'il n'en sortirait pas vivant et tu prétends qu'on se laisse faire, et peut-être qu'on remercie, alors qu'on est les plus nombreux et qu'il n'y a qu'à exiger... Non, non, si on n'obtient pas les choses de bon gré, on les a par la force... Les camarades, eux, préféraient laisser venir. Lorsque tu as prononcé ton discours, combien m'ont dit : « Moussu Lafraii a ben parla ! » Tu les aurais menés comme un troupeau, mais pas moi... pas moi, André, parce que je connaissais la vie, que j'avais souffert. Les peuples, eux, après y avoir rélléchi, n'avaient pas reculé devant l'hécatombe de millions de créatures humaines ; j'avais bien le droit, moi aussi, d'en sacrifier quelques-unes pour le triomphe des idées libératrices !... Tu vas me répondre que c'est l'alcool qui m'a perdu et c'est ce qui te trompe. La nuit, quand j'étais seul dans mon poste, quand je ne savais plus si c'était le mistral ou un train qui sifflait, mon cerveau se mettait à travailler. Toujours le même vacarme des wagons sur les plaques tournantes... Les souvenirs revenaient. Je me demandais si ce n'était pas de nouveau le petit qui partait pour le front. Les transports de troupes avaient traîné à la boucherie nos frères, nos enfants. Alors,
j'ai raisonné : ces gens-là étaient des innocents, parfaitement, des innocents qui allaient payer pour l'orgueil des nations... Et je me suis demandé pourquoi il n'y en aurait pas aussi qui tomberaient dans la lutte, autrement juste et humanitaire, qui livrent les pauvres aux riches, au nom de l'égalité universelle... Comme ça, il est arrivé qu'un soir, je me suis décidé...
— Tu avoues donc !
Les yeux dans les yeux, il me répond :
— J'ai accompli un acte, au nom de la justice sociale. Je ne suis pas un assassin I
Je vais appeler. Il m'arrête :
— Je te préviens que, devant le commissaire, je me tairai. Il n'y a pas de témoin pour nous entendre et, par conséquent...
Je suis retombé sur ma chaise, les doigts crispés dans mes cheveux ; cet homme a l'air d'un subordonné récitant à son chef un rapport sur les événements qui se sont déroulés pendant son service.
— ■ Le Paris-Marseille emprunte la voie numéro I qui se croise avec les voies II et IIL La voie I était en parfait état, tandis que sur la III, il y avait des réparations. Il faut te dire que notre poste d'aiguillage est électrique. Une fois la manœuvre exécutée, plus rien à faire. J'avais renversé un coussinet sur la voie numéro II, tout près du croisement, quoi, et, une fois le convoi signalé, je le lançais sur la voie numéro II.
Encore que mon cœur batle à m'étouffer, je trouve des forces pour l'interrompre :
— Il est exact, en effet, que l'on a trouvé les traces du sabotage sur la voie numéro II, mais le rapide a déraillé sur la voie numéro III, celle qui était en réparations. Si iu as retourné un coussinet au croisement des voies I et II, c'est afin d'égarer l'enquête : le bouleversement du matériel détruisait les traces. Alors, pourquoi, oui, poui'quoi as-tu aiguillé le rapide sur la voie numéro III ! Il fallait le vouloir,
— Ou être ignorant.
— Ignorant, toi, qui exerces ton métier depuis vingt ans ?
— Je connais mon service, réplique-t-il avec assurance et personne ne pourrait m'en remontrer !
— De deux choses l'une, Gargaille, ou bien Lu as agi avec discernement, alors pourquoi le déraillement s'est-il produit sur la voie numéro III, ou bien tu avais un complice, cet ignorant, auquel tu penses !
Il balbutie :
— Puisque je te dis que je suis coupable et seul coupable...
— Tu avoues donc t'être trompé dans la manœuvre ?
Il hésite, et, d'une voix sourde, avec un air de chien battu :
— Je le reconnais, au dernier moment, le cœur
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ma manqué et j'ai bu un coup de trop. C'est la première fois que ça m'est arrivé dans le service. Pourtant, le camarade que j'ai remplacé ne s'est aperçu de rien. Je me tenais. Mais, quand il a été parti, j'ai avalé une nouvelle gorgée de la bouteille que j'avais emportée... Je n'ai plus eu ma tête à moi, dans la suite. J'étais censément comme si j'étais devenu un ignorant...
— Tu avais néanmoins assez de présence d'esprit pour te rappeler la besogne que tu te proposais d'achever.
Humilié, il me suit, avec son regard mauvais de taureau, tandis que je marche de long en large. Il bougonne :
— Jamais, non jamais je n'avais été fautif dans le service.
Je m'arrête devant lui :
— Savais-tu que, ce soir-là. M""" Lafrand avait pris le rapide ?
— André, tu m'as causé du tort, me déclarat-il, mais je t'aurais cassé la figure, plutôt que de toucher à M"" Laure, M™° Laure ! la povre ! Qu'elle était brave et pas fière... Franchement, quand j'ai appris qu'elle était dans le train, et tu peux me croire, j'ai voulu empêcher le déraillement... Il était trop tard!
Que signifie cette insinuation? Il vient de m'affirmer qu'il ignorait la présence de Laure dans le rapide et voilà qu'il me parle de ses scrupules à la dernière minute, de l'intention
MEA CULPA q6i
qu'il aurait eue de ne pas exécuter son projet ? Je vais le démasquep :
— Tu l'es trahi, Gargaille. Tu avais un complice, il t'a rejoint et c'est lui qui, pour exciter ton zèle, t'a annoncé que M'"" Lafrand voyageait sur la ligne. Tu as eu un suprême sursaut d'honnêteté, tu as essayé de te ressaisir et ton complice t'a forcé la main. Voilà la vérité.
— C'est faux, c'est faux, gémit-il... Je n'ai jamais désiré le moindre mal pour M""" Laure et quand j'ai quitté la maison, je ne pensais pas qu'elle pourrait se trouver parmi les victimes. . Et, plus tard, dame, il était trop tard...
Et, se ravisant :
— Admettons que quelqu'un soit monté au poste d'aiguillage, peuchère, je devrais être le premier à te le nommer, pour prouver mon innocence et si je suis là, tu le comprends, c'est pour m'accuser, pour m'accuser tout seul, parce que, sincèrement je suis malheureux, vois, bien malheureux !
Il porte à son front une main tremblante :
— Ça défile là-dedans, comme au cinéma... Depuis que le petit nous a quittés, quelle misère ! . . . Le petit. . . le petit. . . il se cramponnait à moi avec Maria, ils me trouvaient tous les deux un drôle d'air... ils essayaient de me retenir... Le petit! ah, le petit... C'est le froid de la nuit qui l'a surpris... La mort du petit, c'est de ma faute !
Ses larmes ne m'attendrissent pas. Maria, elle aussi, prétendait m'émouvoir en me parlant de son fils. Il n'y a aucune relation entre le crime du père et la mort de l'enfant; entre la complicité de la mère et cette lamentable fin d'un innocent.
Brusquement, Gargaille secoue sa torpeur et, sur un ton résolu :
— Comprends-moi, André, je n'irai pas en prison. Je ne déshonorerai pas le nom de mon père — tu l'aimais bien, rappelle-toi — ni le nom du petit. En entrant, je t'ai remis mon revolver. Rends-le moi. Je monterai sur les collines et je me brûlerai la cervelle. Sinon, tu peux me laisser partir : je ne me sauverai pas. Je suis de service et même c'est le moment de rejoindre... La femme est prévenue. Elle est à la gare. Si je ne suis pas de retour à temps, elle avertira le chef. Elle saura que je me suis fait justice.
Cet homme ne ment pas. Je lui ai commandé :
— Va-t-en. Je t'informerai de ma décision demain. Va-t-en.
Il est parti. Il marchait d'un pas rapide, comme s'il avait été poursuivi par les feux du soleil couchant, sur cette même route le long de laquelle, il y a vintg-cinq ans, s'était traînée Maria. Au tournant du chemin, il s'est arrêté : ses mains se sont posées sur son visage, puis, il s'est mis à courir et il a disparu.
Nuit du 23 mai. . .
Gargailie ne s'échappera pas : sa fuite équivaudrait à un aveu public. S'il s'est confessé à moi, c'est afin que je le prenne en pitié et qu'ayant reçu ses confidences, je m'emploie à le dérober aux poursuites des tribunaux. Voilà le plan. Les moyens de ce personnage retors sont médiocres : c'est un comédien qui joue de la sensibilité et gradue ses effets.
Dès l'abord, avant même de se déclarer coupable, il jette entre nous le nom de Clément, et ce nom reparaît avec une insistance calculée dans son discours. A l'en croire, c'est la guerre ^ui a déterminé son acte, c'est pour venger l'humanité outragée qu'il se propose de frapper la classe dirigeante, c'est en songeant à son fils qu'il se découvre le lamentable courage d'exécuter sa résolution. Avec quel soin il évite de porter contre moi une accusation, d'insinuer même que mon influence morale ait pu lui être néfaste. Bien plus, il me choisit pour arbitre et à bon escient : je suis la victime qu'il connaît et il ne voit en moi que sa victime : il en oublie sa jalousie. Donc, pas de question personnelle : une question de principe, indépen-
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dantc (le notre ancienne amitié ou de nos rivalités d'antan.
Il est coupable et il entend rester le seul coupable. Le rôle de Judas lui répugne. Et puis, en démasquant sa complice, il perdrait son meilleur atout. Il estime que je dois à Maria certains égards : il me rappellera par quel souvenir ma responsabilité reste tout de même engagée envers elle ; il me dira que j'ai aimé cette fille ; qu'elle a souffert par mon dédain et, découvrant enfin son arrière-pensée, que je ne peux réparer mes torts envers elle qu'en sauvant son mari.
Seulement, s'il arfiche une impassibilité cynique pour défendre sa tète, l'orgueil reparaît aussitôt qu'on le trouve en faute dans son service. Tout le monde n'est pas capable de tenir sa place ; il faut être « un ignorant » pour se tromper ; lorsque je le prends en flagrant délit de mensonge, il se coupe ; il n'a plus de dénégation à m'opposer, mais il tergiverse avant d'avouer : c'est après avoir accepté l'humiliation et non sans peine qu'il fournit des explications qui sont destinées à atténuer la rigueur de mon verdict.
Je ne voyais pas d'abord l'intérêt que pouvait avoir Gargaille à s'accuser d'avoir tué son fils. Il allait contre l'évidence des faits. Le hasard, ce soir-là, avait conduit chez ses parents leur enfant malade. Clément avait sauté le mur parce
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qu'il s'ennuyait à l'hôpital. Il arrive. Le père est ivre ou à peu près. La mère surexcitée. Ils sont impatients de le renvoyer et l'embarquent dans le premier train qui descend sur Marseille ; il y contracte le mal qui doit l'enlever. Simple coïncidence, mais bonne à exploiter avec un naïf ou un homme épuisé par la douleur : « La même nuit, au cours de laquelle ta femme a péri, me dira Gargaille, mon garçon a contracté le mal qui devait l'emporter .» Et pourquoi n'ajouterait-il pas : « Toi, encore, tu as à te reprocher d'avoir trahi notre cause, mais lui, le pauvre gamin, qu'a-t-il fait, sinon donner son sang pour que tu puisses être heureux, tandis qu'il se battait? v
Gargaille se méfiait de ma violence et ses larmes ont coulé comme par enchantement. Il a créé une atmosphère de deuil; il a imaginé une sorte de parallélisme entre nos destinées ; pourquoi ne concluerait-il pas : « Ta femme a succombé dans une catastrophe que, tôt ou tard, tes idées devaient provoquer. La fatalité s'est abattue sur toi, en somme, avec logique ; moi, qui n'ai été qu'un instrument passif entre tes mains, qui ai obéi à ton impulsion première, qui ai simplement accompli l'acte auquel ta pusillanimité s'est refusé de participer, je suis écrasé par l'injustice du sort, je suis puni par la perte de mon enfant et après avoir séduit ma
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■fiancée, ta aurais, maintenant, l'impudence de me livrer au bourreau ? »
Entre son crime et le mien, il n'est pas de commune mesure. J'aurais été bien fondé de plaider devant moi-même l'ignorance dont il parlait et mon argument aurait eu sa pleine valeur. J'aurais pu alléguer la griserie de ma Jeunesse, me dédoubler en quelque sorte et formuler mon excuse : « J'ai déclenché les passions des autres, parce que je ne savais pas quelle était la portée des miennes. » L'ai-je dit? Non : j'ai été, je suis impitoyable avec moimême, et s'il me reste un dernier vestige d'orgueil, c'est pour attester la supériorité de ma pensée qui souffre sur l'acte matériel dont l'auteur fuit l'expiation.
A-t-il deviné que cette déduction s'imposerait à mon esprit? Je le suppose : en entrant, il a jeté sur la table son revolver. Gargaille voulait établir qu'il n'était pas un assassin et qu'il n'avait pas l'intention de perpétrer une vengeance directe ; ensuite, il lui était aisé d'en appeler à son honneur et de me confier le soin d'en disposer. L'honneur d'un Gargaille ! Il se tuait et il était lavé de sa faute. Il avait cessé d'exister : respect à sa tombe ! Il a escompté l'effet que produirait son suicide, l'heureux effet qui lui attirerait l'admiration de quelques névrosés : le suicide l'aurait réhabilité.
J'admets, un instant, que Gargaille ait été
sincère. Soit : je lui rendais son revolver et, en sortant de chez moi, il montait i=;ur les collines et se supprimait. Pourquoi ? Par crainte d'être appréhendé, par peur du châtiment, car il croit ne relever que de la magistrature humaine. Le lendemain, avec son incertitude, l'épouvantait. Il se serait tué par peur de la vie. Donc, les idées auxquelles il prétend avoir sacrifié, ne s'imposent point par une conviction si irrésistible qu'il ait conscience de succomber en martyre de son sanglant apostolat. Au dernier moment — j'en jurerais — il se serait ravisé ; il aurait eu un regain d'espoir; il aurait cédé à quelque raison superstitieuse qui serait remontée à sa mémoire de primaire. Il aurait argué de ce qu'il n'avait pas le droit de disposer de son existence ; enfin, il comptait s'en tirer à bon compte. C'est évident ! Il serait parti pour l'exil, en rêvant de l'aire fortune et, peut-être, la chance étant pour seconder ses desseins, il aurait goûté, sans scrupules, ces jouissances qu'il enviait à ses victimes. Il n'a pas d'àme.
Sinon, il aurait eu des remords et quand le remords vous agrippe, on a la terreur non de vivre mais de mourir. L'arme que Gargaille m'a laissée est là, elle est à portée de ma main. Qu'ai-je à attendre de l'avenir? L'angoisse intolérable ou la douleur. Une balle percerait mon front et je ne souffrirais plus.
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Ce serait la délivrance, le repos, ce serait la fin...
La fin? Puis-je concevoir une fin, alors que je pleure mon amour ? Lorsque je me rends à la tombe de Laure, la pensée qui me visite n'estelle donc qu'une illusion de mon avenir qui s'achèvera en même temps que moi-même ? Lorsque je prononce : « Il n'y a plus rien, » n'ai-je pas le sentiment de quelque chose qui existe encore et qui m'apparait comme le contraire de ce qui est? Mon angoisse n'est que la fatigue d'une étape qui doit me conduire au terme de mon évolution. Ma douleur proteste contre le néant. Je ne veux pas précipiter ma fin avant d'avoir acquis la sereine confiance qui présage le repos éternel.
En arriverai-je un jour à la contrition mystique et chercherai-je dans le sentiment de mon péché la seule expiation qui puisse mètre accordée ? Que répondrai-je ? Ma pensée, de toutes parts, se heurte aux cloisons étroites de mon fragile savoir ; ma conscience est prisonnière des limites que lui assigne mon tourment ; de quel côté que je me tourne, les bastions du passé me barrent la route.
Où. suis-je? Serais-je enfermé dans un asile d'aliénés et mon cerveau, atteint par la contagion, en serait-il le gardien suspect? Serais-je dans un hôpital, parmi des agonisants? Seraisje dans un cloître, déchiré par un cilice, à me
meurtrir les genoux, en adressant mes suppliques à un Juge, inaccessible à ma raison et qui se drape dans les nuages, quand mes regards fouillent l'azur?
Je ne suis qu'un pénitent, distrait par le murmure du dehors ou bouleversé par le vertige du sépulcre ouvert sur lequel je me penche. La vitesse acquise m'entraîne : ma vie submergerait ma tombe, plutôt que de se briser contre elle. Sortie de son sillage par ma décision brusquée, ma pensée se perdrait entre la vie et la survie. La gageure est trop poignante pour que je ne l'accepte pas.
Mais, ne suis-je pas un lâche, à mon tour? Gargaille demandait au suicide l'asile souterrain qui le mettrait à l'abri contre les attaques du monde et, s'il avait reculé devant les ténèbres, c'eût été pour braver le sort et le tenter à nouveau. Moi, qui n'ai plus rien à désirer, je refuse le suicide libérateur, car je ne puis admettre que de Laure il ne demeure rien ; je crains, par mon anéantissement, de provoquer la suprême défaite de mon doute.
De quel droit, par quelle outrecuidance vaisje m'octroyer le privilège d'une àme, de ce que me paraît impérissable celle de la femme qui garde mon amour? Comment, après m'étre reconnu coupable, aspirerais-je à ma rédemption, alors que je suis voué à la destruction charnelle? Par quelle surprise de mon orgueil
suis-je, une fois encore, ramené à ce moi qui est condamné à disparaître et par quelle vanité en viendrais-je à parler d'espérance, si je ne crois pas que le dernier des misérables est mon frère par l'origine de l'esprit? Au même titre que moi, il essaye, selon sa faute et avec ses moyens, de déjouer la peine perpétuelle, car le remords ne semble pas avoir d'achèvement.
Si je traîne cet assassin devant les tribunaux, sans me déclarer solidaire de, son acte dans sa conception, je commets le péché de lèseconscience, et si de ma propre autorité je laisse errer ce dangereux vagabond, prêt à récidiver peut-être, je l'absous devant moi-même, mais je trompe la société dont je suis le défenseur. En me supprimant, je trancherais la question...
Je ne me croyais lâche que devant la mort et je l'étais aussi devant la vie.
Non, je n'accorderai pas à Gargaille le pardon et je ne lui rendrai pas son arme. Une première fois, en m'adressant à la masse, j'ai causé la perte de deux individus. Je ne renverserai pas mon acte, et sous prétexte d'épargner deux individus, je n'exposerai pas au désastre la collectivité. Il faut qu'avant d'être puni, Gargaille soit édifié : il faut que le remords lui donne une âme; je le condamne à vivre.
24 niai...
Fai'igoul sort d'ici. Voici ce qu'il m'a rac'oiitô : Cette après-midi, pendant qu'il travaillait, Maria est entrée dans l'échoppe ; elle s'y est écrou. lée sur une chaise et elle a éclaté en sanglots : « Si vous ne venez pas à notre secours, gémissaitelle, nous sommes perdus. Victor est comme fou et parle de se tuer. »
Le soupçon qui pèse sur lui, a-t-elle dit en substance, trouble sa raison. La mort de Clément a achevé d'égarer Victor. Il se croit coupable et elle prétend qu'il ne l'est pas. Hier soir — elle le sait — il s'est rendu chez moi pour s'accuser. De retour à Masrair, il a pris son service qui l'a retenu jusqu'au matin. Il a refusé toute nourriture. Il n'a pas bu. Sans cesse, depuis, il ouvrait laportedela maison et se précipitait sur la route : « Moussu André ne va pas me laisser comme ça, soupirait-il», et, ne m'apercevant pas, il rentrait pour tomber dans une prostration angoissante. Tout à coup, il bondissait en s'écriant : « Moussu André m'a livré à la justice. Les gendarmes vont m'arrêter » Il était secoué par des frissons, ses mâchoires claquaient. En vain, sa femme le suppliait de prendre du repos :
« J'ai peur, j'ai peur là-haut », répétait-il. Un train a passé : alors, hagard, avec des gestes désordonnés, il a couru autour de la pièce : « Je ne veux plus l'entendre, hurlait-il, j'en ai assez; je ne veux plus entendre le rapide siffler. . . » Halluciné, il décrivait la scène de la catastrophe, comme si, de nouveau, il y assistait; il croyait se voir lui-même, écrasé, parmi les victimes, à côté de l'aiguille. FA toujours ce même appel désespéré : « Moussu André, pourquoi qu'il n'est pas encore là. » Affolée, Maria lui a proposé d'aller me chercher ; t Non, non, a-t-il protesté, je te le défends. J'ai commis la faute, je dois être puni, seulement, c'est moi-même qui m'en charge ! » Et Maria affirmait à Farigoul : « Il le ferait, allez, je le connais et, pourtant, il est innocent. »
On a sonné. Victor s'était saisi d'un couteau, tandis qu'elle parlementait avec le visiteur et il se serait frappé — elle en est certaine — s'il avait été appréhendé par la police. C'était un camarade, un aiguilleur qui le priait de le remplacer jusqu'à ce soir. Aussitôt, Gargaille a changé de visage, il a recouvré son expression coutumière et, accompagné de sa femme, il s'est dirigé vers le poste de vigie : « Tant qu'il y sera, je serai tranquille, a déclaré Maria ; mais quand il descendra...» Elle a profité de ce répit pour se hâter vers la demeure de Farigoul. Elle espère qu'il saura me convaincre ou, du
moins obtenir de moi que je n'ôte pas tout espoir de salut à son mari.
— Franchement, m'a dit mon vieux camarade, Victor n'a jamais été un méchant garçon. Non, sincèrement non, je ne le crois pas coupable !
J'ai assez souffert pour qu'à son tour le criminel endure mon mal, pendant quelques heures. J'ai répondu que je réfléchirai, que je pèserai le pour et le contre, que peut-être demain...
— Demain, interrompt Farigoul, il pourrait être trop tard !
Cette impatience ressemble à une mise en demeure. Si, encore, Gargaille lui-même s'était jeté à mes pieds, mais non, il s'arrange fort à propos pour que Maria, à laquelle, s'imagine-t- 11, je n'ai rien à refuser, plaide leur déplorable cause ; elle pousse l'impudence trop loin : c'est du chantage.
— Bon, bon, marmonne Farigoul. Tu sais ce que tu as à faire. Moi, j'ai rempli mon devoir. Moi, j'ai pitié. Ils en ont de la peine pour leur petit, vois... Enfin, ça te regarde. Je prendrai le train de Masmir, en te quittant, et je conseillerai à Maria de patienter un peu.
Il s'éloigne et se ravise :
— Tu ne le regretteras pas, au moins ?
— Je n'ai rien à regretter, ai-je répliqué. Alors, il fouille dans la poche de son veston :
— Tiens, reprend-il, cette lettre est pour toi.
Maria m'a dit que si tu refusais de la croire sur parole et de m'aeeompagner ce soir, je te la remette. Elle est de Clément. Tu te rappelles qu'il avait poussé ses études, qu'il était instruit, enfin. Il l'a écrite à l'hôpital, juste quelques jours avant de mourir et l'aumônier lui a promis de la donner à sa mère pour qu'elle te l'apporte. Seulement, voilà, c'est Victor qui l'en a empêchée, même qu'il cherchait à déchirer l'enveloppe. Tu comprends, il ne sait pas que je te l'ai transmise...
— Donne.
Je l'ai tournée et retournée entre mes doigts, en regardant Farigoul s'éloigner.
Soir du '2i^ mai...
Est-ce un cri de détresse qui déchire les ténèbres? Là-bas, une locomotive pousse un appel strident. Que l'espace €st sonore ! Le train, lancé comme un bolide , perce l'ombre . La rumeur se répercute dans les cavernes de l'obscurité. Un nouveau sifflement aigu clame le désespoir.
Vingt- trois heures... C'est le rapide, le farouche, l'homicide qui franchit l'aiguille de Masmir et, comme s'il était assailli, précipite sa fuite vertigineuse.
Je ne l'entends plus.
Gargaille l'entend encore, Gargaille l'entend toujours. Pour lui, pas de trêve, jamais. Quand le bruissement s'efface dans ses oreilles, ses yeux voient.
Je n'ai pas pitié, je ne peux pas avoir pitié de lui.
La lettre que m'a remise Farigoul est restée dans ma poche. La voilà. Que contient-elle ? Des phrases banales. Qui me prouve, même, qu'elles n'ont pas été dictées au moribond par ses parents ?...
J'ai déchiré l'enveloppe et j'ai lu:
« Rapport secret adressé à M. André I^afrand sur les circonstances qui ont déterminé le déraillement du rapide à Masmir.
« Je soussigné Gargaille, Glément-Marius- Joseph, sous-ofticier aux chasseurs alpins, décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre , en traitement à l'hôpital de Marseille, jure sur l'honneur de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
« Dans les premiers jours d'avril, ma mère est venue me voir. Le père ne l'avait pas accompagnée. Elle s'est assise auprès de mon lit et s'est mise à pleurer. Je lui en ai demandé le motif. Elle m'a répondu : « Toujours la même chose. » Le père, depuis quelque temps, était
retourné au café, plus fréquemment et se montait la tête avec les camarades. Il avait, un jour, exprimé à ma mère la résolution de provoquer une catastrophe sur la ligne. Mais, elle le connaissait et elle savait que jamais, dans le service, il n'aurait manqué à son devoir. Elle croyait qu'il voulait l'effrayer.
« Les mêmes menaces s'étant renouvelées, elle a été prise de frayeur, comme de juste et elle m'a donné l'alerte.
« A ce moment-là, mon état de santé s'était amélioré. J'ai répondu à ma mère qu'elle ne devait pas hésiter à m'appeler en renfort s'il y avait lieu.
« Quelques jours plus tard — trois ou quatre, peut-être bien — elle m'a écrit dans les termes suivants : « Le père, vois, je ne le reconnais plus. Il cause, il cause, comme il n'avait jamais causé. Franchement, j'aime mieux te le dire, je ne suis pas tranquille et s'il faisait un mauvais coup prochainement, ça ne me surprendrait pas autrement. Tâche moyen d'obtenir une permission. Tu le raisonneras, vu qu'il t'écoute. Je suis été consulter monsieur le curé qui m'a affirmé comme ça que tu ne commettrais pas un péché en jugeant le père, puisque c'était pour l'empêcher de boire, car, naturellement, à monsieur le curé je ne suis pas été lui raconter autre chose que censément le père il fréquentait trop le café. Mon petit, dépêche- toi.
N'ayant pas autre chose à te dire pour le moment, je t'embrasse. — Ta mère. »
« Le lendemain, j'ai demandé une permission, Le major me l'a refusée, parce qu'ayant la poitrine atteinte par suite de l'intoxication par les gaz, si jamais j'attrapais une bronchite, j'étais perdu.
<c Je ne pouvais pas laisser ma mère toute seule et sachant ce que je savais du père, j'avais le devoir de m'en aller à Masmir. J'étais obligé de désobéir au major. Il m'en coûtait. Pendant mes six années de régiment, pendant toute la guerre, je n'avais pas mérité une punition, pas une seule, ni pour manquement à la discipline, ni pour un autre motif. Mon livret est là qui le prouve. Alors, j'ai quitté l'hôpital, en simulant de partir en promenade et je me suis débrouillé pour monter dans l'omnibus de seize heures.
« A la maison, le père était assis près de la table , devant l'apéritif. Sitôt que je suis entré il s'est fâché tout rouge. Lui ayant expliqué que j'étais parti sans permission il m'a attrappé et puis il s'est emporté, il a proféré des injures contre les chefs. Ma mère essayait bien de le faire taire, mais lui, refusait de l'écouter. J'ai cru qu'il allait la frapper et je me suis interposé entre eux. Il m'a envoyé rouler sur les carreaux de la salle. C'était la première fois qu'il me brutatalisait. J'étais trop faible pour me relever tout
seul. Il a eu honte de sa colère et il a proposé de me secourir, mais moi je n'ai pas voulu. Alors, il a prétendu que je l'injuriais, que, moi aussi, j'avais trahi la cause des prolétaires, que l'armée m'avait corrompu, que j'étais un bourgeois pareil aux autres.
« Là-dessus, il est parti pour son service. Au moment de sortir, il a emporté la bouteille de marc, ce qui ne lui était pas arrivé jusque-là et il s'est retourne, pour nous déclarer : « Cette nuit, vous aurez de mes nouvelles. »
« Ma mère m'a dit comme ça : « Le grand air le calmera. Et puis, dans le service, il n'est plus le même. » Je n'étais pas tranquille et j'ai interrogé ma mère. Elle a fini par m'avouer à force de la questionner, que le père lui avait raconté, pendant qu'il était en colère, qu'il voulait renverser un coussinet sur une voie qui n'était pas celle que le rapide devait normalement emprunter et sur laquelle il l'aiguillerait. Il avait l'intention de prendre des dispositions avant de monter à son poste et, pour sur, les dégâts empêcheraient de voir le sabotage.
« Ma mère ne croyait pas qu'il exécuterait ses menaces. Elle se figurait qu'elle le ramènerait à de meilleurs sentiments. Moi, j'ai voulu le rejoindre et, si elle ne m'en avait pas empêché, certainement que je serais arrivé à temps pour éviter le malheur. Elle répétait : « Tu prendras froid. Tu seras puni en rentrant à l'hôpital, tu
ferais mieux d'y retourner tout de suite. » C'est alors que M. Farigoul est venu.
« Il avait eu à faire dans Masmir et repartait peur Salinasse par le dernier train. En passant devant la maison, il était entré pour nous souhaiter le bonsoir et il comptait se rendre à la gare de compagnie avec le père. Ma mère lui a répondu qu'il était parti depuis un moment et M Farigoul a fait la remarque : « Eh, il ne prmd qu'à 21 h. 3o. Il en est tout juste 21. Il éttit pressé ce soir. » Il y avait bien une heure qu; le père nous avait quittés.
« M. Farigoul est peut-être bien resté dix mhutes avec nous. Au moment de nous serrer la main, il nous a appris que M'"'' Laure serait dais le rapide qui traverse Masmir à 28 heures. Une fois M. Farigoul parti, ma mère a jeté urchàle sur ses épaules. Elle a crié : « Je vais saiver M"* Laure. » Alors, je lui ai fait comprendre qu'on ne la laisserait pas monter au peste d'aiguillage, qu'elle serait remarquée et elt m'a donné raison : « Puisque tu reviens de lajuerre, qu'elle m'a fait, tu sais te défiler, toi. Jet'accompagnerai jusqu'aux voies et tu sauvera; M"''' Laure. Quelque chose me dit que c'est par ce soir, à présent... »
Après m'ètre dissimulé aux abords de la gae, j'ai rampé le long du ballast, au bas du reiblai. J'avançais avec de l'eau jusqu'à mijaibes. Un convoi de marchandises s'est garé
aSo MEA CULPA
en avant de Masmir. Je me suis faufilé entre les wagons. J'ai atteint l'escalier du poste, à la minute où. le disque, annonçant le rapide, a tourné. J'ai gravi les marches et j'ai poussé la porte.
« Le père était debout devant l'appareil, la main sur la manette. Je l'ai repoussé, avec la vigueur de mon élan ; surpris par mon attaqie il a lâché prise. Il s'est ressaisi et s'est jeté sir moi, m'a bousculé. Je suis venu à la rescoussî ; il m'a arraché de ma place : je l'ai empoigné à bras-le-corps, tandis que d'une main il cherchiit à toucher la manette et que de l'autre il ne repoussait. Je tenais bon. Il haletait : « Vo4à le rapide ! » Je soufflais : « Madame Laure y est » Il m'ordonnait : « Lâche-moi donc, laisse-noi faire ! » Il s'était libéré ; ses doigts frôlaientle mécanisme. Je me suis lancé sur lui de tout mm poids, je l'ai renversé; j'avais un pied sur sa poitrine. Le rapide atteignait l'aiguille...
« Alors, j'ai saisi le levier. Le père criai : « Pas celui-là! L'autre... pas celui-là, il conmande la voie N° 3 qui est en réparations...
« La locomotive sifflait. Le père, fou de rate, tournait autour du poste. Il gémissait : « Et rien à faire... rien à faire ! » Il s'est préci^Aé sur la plate-forme, a dégringolé l'escalier m décrivant des gestes avec ses bras... Il était ar les marches, quand le choc s'est produit... Il est tombé à l'intérieur du poste; il avait de 1'-
cuiiie à la bouche et s'arrachait les cheveux... Il criait : « Malheureux, malheureux ! »
« Brusquement, il s'est redressé. Il m'a empoigné par le bras et m'a dit : « Sauve- toi... Sauve-toi... qu'ils ne te surprennent pas... qu'ils ne te soupçonnent jamais... C'est de ma faute... Et pourtant, je ne l'aurais pas fait... Non, je ne l'aurais pas fait ...» 11 m'a obligé à me sauver.
« Le train de marchandises était là, à quelques mètres. Je me suis hissé dans un wagon et il s'est mis à rouler à travers la nuit. Le lendemain, j'avais la fièvre.
« Si jamais, moi vivant, le père avait été accusé, il ne m'aurait pas empêché de me livrer aux juges. S'il doit l'être après ma mort, je laisse à M. André Lafrand cette déclaration qui lui permettra d'établir l'innocence de mon père. »
(( Fait à Marseille, le i5 Mai...
« Clément Gargaille. »
Je pars pour Masmir.
Nuit du 20 mai...
Le médecin affirmait que ma syncope avait été provoquée par l'émotion et qu'elle était un accident nerveux. Je n'ai pas d'illusions. Mes
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heures sont comptées. J'ai obéi aux recommandations qui m'avaient été faites. J'étais trop faible pour n'être pas docile. Ma fidèle domestique s'est installée à mon chevet. Ce soir, elle me croyait endormi, alors qu'à travers mes paupières mi-closes, je voyais la coiffe d'Arles, couronnant les bandeaux s'incliner sur la poitrine de la bonne vieille et son tricot lui tomber des mains. Elle vient seulement de s'étendre sur le divan, dans la pièce voisine. Lorsque j'ai entendu son soufUe régulier et profond, je me suis levé; je l'ai regardée; elle était vaincue par le sommeil. J'ai fermé la porte.
Mes dernières dispositions sont prises. J'ai ajouté à mon testament un codicille en faveur de ma servante et j'ai assuré l'avenir de Maria.
Dehors, c'est le calme, le grand calme d'une belle nuit.
Justice est faite. Je veux quitter ce monde sans haine au cœur : « Seigneur, pardonneznous nos offenses comme nous-mêmes nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Serai-je exaucé?
La dernière vision qui se sera gravée dans ma mémoire est celle de Masmir, noyé dans la pénombre et tiré de sa torpeur. Des groupes encombrent la chaussée et s'amassent auprès du passage à niveau. Les phares de mon automobile les éclairent et le son de la trompe les
MEA CULP.V
fait refluer de droite et de gauche. Le bourdonnement des voix s'arrête, puis reprend derrière moi. Je crois voir le décor du soir funèbre et tragique par lequel Laure m'a été ravie...
Ma voiture a tourné l'angle de la Grand' Rue. A travers les rainures des volets filtrent les lumières. Des gens s'abordent et s'agitent.
Devant la maison de Gargaille, où je m'arrête, l'attroupement est plus compact. « Voilà ^Moussu Lafrand, » murmure-t-on. Debout devant la porte, il y a un gendarme.
Gargaille a donc été arrêté... Je viens le délivrer. J'apporte à ce foyer le seul bonheur qui puisse encore lui être accordé. Je vais réparer le mal que j'ai fait.
Le gendarme me reconnaît :
— Vous venez pour l'accident, me demandet-il?
— Quel accident?
— Comment, vous ne savez pas? Gargaille, l'aiguilleur, a été écrasé par un train.
Autour de nous, on discute : « C'est un faux pas. C'est un hasard. C'est un coup de folie. » Je pousse la porte.
L'ombre opaque emplit le corridor. Une lueur pâle coule le long de l'escalier qui monte au premier étage. Les jambes flageolantes, je me hisse, en m'accrochant à la rampe.
Au seuil de la chambre, illuminée par la
flamme de bougies, j'aperçois le lit, j'aperçois le drap dont les plis dessinent un corps. Le suaire maculé de sang est tiré sur l'oreiller. Je me rejette en arrière, le parquet craque : les yeux de Maria se lèvent sur les miens. Elle est à genoux, les doigts entre-croisés; le long du visage ruissellent des larmes. Un gémissement, le silence ; sa tète retombe contre le matelas.
— Il n'était pas méchant, allez, je vous l'avais toujours dit... Et le petit, le petit quH l'aimait... Le bon Dieu nous l'avait donné et nous Ta enlevé... Ah, les povj^es! Seigneur Jésus, les voilà réunis!... »
Un bras s'est étendu pour me soutenir. Quelqu'un m'entraîne. Je descends par l'escalier dans les ténèbres. A tâtons, je trouve un fauteuil sur lequel je me laisse aller. Une allumette craque. Une lampe est allumée : je suis dans la chambre de Clément... En face de moi, Farigoul se penche, me tâte le pouls et marmonne : « Allons, ça ne sera rien. Heureusement que je me suis trouvé là pour te soutenir... »
J'ai dû le questionner, sans doute, car il parle :
— Je t'avais prévenu que tu risquais d'arriver trop tard. Je me méfiais. Et, cependant, il n'y a pas de ta faute. Voilà ce qui s'est passé. Victor a été remplacé par le suivant de service et lui a transmis la consigne. Ensuite il a quitté le
poste. Mais, il n'est pas rentré à la maison. Un lampiste l'a aperçu qui rôdait près de la voie. Il n'y a pas attaché d'importance et il a eu tort, vu que le rapide de 28 heures était annoncé. Il franchit la gare. Rien à signaler. Et voilà que le lampiste, retour de sa tournée, a l'impression de quelque chose de pas naturel. Il a examiné avec sa lanterne. Il a reconnu Victor...
Je ne me rappelle plus, ensuite, que quelques paroles entrecoupées deFarigoul : « Moi, j'étais chez Maria... Nous nous faisions du mauvais sang... Sur les minuit, on l'a rapporté... »
Puis, le vide.
Lorsque j'ai repris connaissance, j'étais sur le lit de Clément. Un médecin m'auscultait. Farigoul a dit : « Tu peux te vanter de nous avoir causé de la frayeur. » Au matin, on m'a aidé à monter dans mon automobile. Je n'ai pas revu Maria.
Maintenant, c'est fini.
J'ai pris sur moi la faute de Victor...
Il a payé pour la mienne...
Deux innocents ont expié pour nous : la femme que j'aimais et cet enfant qui Ta perdue, en croyant la sauver.
J'étouffe...
A l'horizon, le firmament gris perle. . . Lueur. . . Aurore... « Seigneur, pardonnez-nous, comme nous-mêmes... »
Quelques heures plus tard, la servante de M. André Lafrand, le trouvait assis devant sa table, le buste écroulé, il était mort. Sa main, posée sur la page, étreignait le porte-plume. On lisait :
Paria. — Imp. Patjx DrrpoNT (Cl.) —8.7.21.
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University of Toronfo Libraiy