‹ Mécanisme de la physionomie humaine; ou Analyse électro-physiologique de l'expression des passionsChapitre 2 sur 70 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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Le D r DUCHENNE (de Boulogne)

Guillaume-Benjamin-Armand Duchenne, dit Duchenne (<le Boulogne), né à Boulogne-sur-Mer le 17 septembre 1806, mourut ;\ Paris le 17 septembre 1875.

Sa famille habitait Boulognedepuislapremière moitié du xvm* siècle et lui-môme, il était bien de race boulonnaise et par les aptitudes de son esprit et par les habitudes de son caractère et par sa stature physique. De taille au-dessous tle la moyenne, trapu, actif dans ses mouvements, lent dans sa parole, ayant gardé, malgré sa longue absence, un reste d'accent du pays, il représentait la physionomie qu'on eût volontiers prêtée à son père, le capitaine marin Jean Duchenne. Sa jeunesse s'éla't passée exempte d'incidents. Reçu bachelier à Douai à l'âge de dix-neuf ans, il était venu à Paris pour y étudier la médecine, sans autre ambition apparente que celle de retourner dans sa patrie pour s'y livrer à la pratique. 11 revint en effet à Boulogne en 1831 et s'y fixa jusqu'en 1842.

Quelques essais d'électropuncture, entrepris à l'occasion d'un malade auquel il donnait ses soins, semblent avoir, vers 1835, éveillé sa curiosité scienlifiqucetdécidé de sa carrière. A partir de ces premières tentatives, Duchenne s'adonna de plus en plus à l'étude des effets thérapeutiques de l'électricité. Boulogne n'offrait pas un champ favorable à des recherches spéciales, Duchenne résolut de s'installer à Paris.

La vie de Duchenne se résume dans son existence scientifique, et la biographie du savant est pleine d'enseignements précieux.

Duchenne avait réglé sa manière de vivre ou plutôt de s'instruire à sa façon, il n'avait visé aucune des situations officielles, et l'on pourrait presque dire qu'il avait pris ses précautions pour être garanti de ce qu'il eût regardé comme une entrave. Libre, n'étant pas astreint par un service hospitalier, étranger à l'enseignement oral

(1) Extrait de : Duchenne {de Boulogne), sn vie scientifique cl ses œuvres par, Ch. Lasègue el Slraus. (Areh. yen. de rttéd., déc. 1875.)

où se dépensent tant d'efforts, il se mouvait à son gré dans sa sphère tracée d'avance. Tous les matins, sauf les plus rares exceptions, il visitait un ou deux hôpitaux, choisissant les cas les plus favorables à ses études, consultant les ébauches d'observations déjà recueillies, aussi honnêtement habile à profiter des données positives que des aperçus indécis. En retour il apportait et mettait libéralement au service de tous sa mémoire médicale qui s'enrichissait chaque jour et son expérience technique. Ses idées, ses notions acquises, ses travaux en voie d'élaboration se produisaient à découvert au cours de ces causeries familières, mais on n'avait pas pour lui plus de réserves ou de réticences. Il existait à Paris peu de salles d'hôpital où il ne trouvât un sympathique accueil, et celles où il était chez lui suffisaient amplement à son activité. C'est ainsi que Duchenne put rassembler une collection immense de matériaux, qu'attaché à un hôpital il eût été hors d'état de réunir. Donnant et recevant par ce mutuel échange, il avait réalisé au mieux le programme que se sont proposé les académies, moins le hasard des communications et la solennité des débats.

On comprend qu'il lui déplut d'enchaîner une liberté si productive par des obligations officielles ; on comprend aussi que le désir d'être associé aux corps académiques le sollicitât peu. De nombreuses Sociétés savantes, depuis celle de Boulogne-sur-Mer jusqu'à celle de Moscou, l'avaient nommé membre titulaire ou correspondant; ces choix honorifiques pouvaient le flatter, mais ne le détournaient pas de sa voie (1).

Croire que cette conquête hospitalière se soit accomplie sans difficultés, ce serait témoigner d'une médiocre connaissance de la nature humaine. Il avait fallu soutenir une lutte et subir bien des humiliations; il avait fallu obtenir, outre le concours du chef, l'assenliment plus délicat des élèves.

Le courage scientifique dont Duchenne fut une si remarquable expression exclut les solennelles aventures; il s'épuise dans une résistance impassible et n'en impose pas moins de douloureux sacrifices. Peu d'hommes ont, au même degré, abdiqué leur susceptibilité légitime ou opposé au mauvais vouloir une volonté en appa-

(1) Duchenne a obtenu plusieurs prix ou mentions de l'Académie des sciences, le prix Itard de l'Académie de médecine, et il a reçu la décoration de la Légion d'hon neur à la suite du concours international institué pour les applications de l'électricité.

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rence toute passive; le succès finit par récompenser ses peines, et quand il l'eut atteint, la tâche était devenue aisée.

Il est d'un grand enseignement de le suivre dans ce qu'on pourrait appeler ses procédés d'acquisition; il n'est pas moins instructif de rechercher comment et par quelles successions d'idées il exploita les matières premières qu'il emmagasinait sans cesse.

Duchenne était parti delà thérapeutique, et, après un long séjour dans la pathologie, il avait abouti à l'anatomie pathologique, obéissant à son goût ou entraîné par le mouvement des esprits.

Aux mains des thérapeutistes spéciaux, plus versés dans la technique de leurs appareils que dans l'étude des espèces maladives, l'électricité était restée un problème, et le bien qu'on en pensait compensait tout au plus le mal qu'on en pouvait dire.

Duchenne comprit vite les raisons de cette infériorité, et au-dessus du traitement il s'ingénia à fonder ce qu'il conviendrait presque d'appeler la pathologie électrique.

C'est par cette porte à peine entr'ouvertc avant lui qu'il pénétra au plein de la pathologie nerveuse.

Si l'on veut se représenter ce qu'était, à l'époque de ses premières recherches, la notion des maladies du système nerveux, on aura l'idée du progrès accompli et auquel il a si puissamment concouru.

L'électricité, passant ainsi de la condition de moyen curatif à celle de moyen d'exploration et de classement pathologique, n'étendait guère son action au delà des troubles du mouvement, et encore ne pouvait-elles'adaplerqu'aux troubles par insuffisance. Les spasmes, les contractions, les contractures, tous les modes de surexcitation motrice lui échappaient. C'est dans ce vaste domaine des paralysies, des parésies, des atrophies que se déploya l'activité de Duchenne.

Le manuel opératoire de l'électricité telle qu'il l'employait imposait la méthode. Il s'agissait d'opérer sur des surfaces réduites ou sur des éléments définis : les actions d'ensemble n'étaient que la somme des actions partielles du courant. 11 était interdit de procéder du centre à la périphérie, et en prenant la périphérie pour point de départ on n'exerçait qu'une influence secondaire sur la circulation, sur les branches nerveuses, sur la peau elle-même : le muscle était l'objectif à la fois de l'expérimentation et du traitement.

Convaincu de la nécessité de prendre le système musculaire pour la base et pour le couronnement de son édifice scientifique, Duchenne entreprit la série de ses magnifiques travaux sur la physiologie et l'anatomie de l'appareil musculaire. Il relégua au second plan le système nerveux, dont il reprit plus tard l'étude avec un même succès. Sa gloire sera d'avoir apporté l'ordre au milieu de la confusion, et la physiologie ne lui restera pas moins redevable que la médecine. Avant ses travaux, le fonctionnement physiologique des muscles isolés, la coordination et la synergie de leurs contractions, la part relative de chacun d'eux dans les mouvements de tout ordre et de toute région, des membres, du tronc, de la face étaient vaguement indiqués. Les erreurs auraient fait nombre, si on ne s'en était préservé en se bornant à des généralités ou à des à peu près. Il classa, définit, et ne posa pas une loi dont il ne fût à môme de démontrer la justesse. La tâche était lourde, et la preuve, c'est qu'après lui peu de médecins pourront continuer et entretenir la tradition. D'ordinaire, quand un savanta ouvert la voie, beaucoup se pressent sur ses traces; ici le chemin est trop ardu pour que la foule s'y précipite.

Duchenne a lui-môme exposé, avec la rigueur méthodique qui lui était propre, la marche qu'il entendait imprimer à ses recherches et que nous venons d'indiquer. 11 écrivait en tête de son Traité de l'électrimtion localisée (1855) : « Diriger et limiter la puissance électrique dans les organes, c'est ouvrir à l'observation un champ inexploré. La localisation de cette puissance permet, en effet, d'étudier certaines propriétés physiologiques des organes ainsi que leur perturbation. » Lisez muscles au lieu d'organes et vous aurez le résumé de son œuvre.

Plus loin, il ajoute : « J'ai pu créer une sorte d'analomie vivante de l'homme, j'ai déterminé d'une manière exacte l'action isolée et individuelle de tous les muscles. 11 ne m'appartient pas de juger du mérite de ces recherches, cependant je puis dire que si les faits qui en ressortent sont exacts, la physiologie musculaire aura changé de face. »

Sans entrer dans de longs détails sur la partie plus spécialement médicale de ses travaux, nous dirons qu'il a eu le mérite de bien apprécier les déviations décrites banalement avant lui sous les noms de rétractions musculaires, convulsions toniques, etc., de bien cou-

naître et de bien décrire le pied hot paralytique, la paralysie atrophique graisseuse de l'enfance, les fonctions musculaires de la mainetdupied et leur orthopédie; d'avoir pris une paît au moins égale sinon supérieure à celle deCruveilhier dans la découverte de Yataxie locomotrice; d'avoir indiqué et expliqué dans le traitement des paralysies par l'électricité des progrès qui n'ont été contestés par personne.

Dans la dernière période de sa vie scientifique, Duchenne se désintéressa peu à peu de la clinique; à l'étude du système musculaire il substitua celle du système nerveux, et se prit d'une ardeur toute juvénile pour l'anatomie histologique.

11 est une autre face sous laquelle nous avons à envisager le talent de Duchenne, et où l'on sera frappé de le voir évoluer avec une aisance et une supériorité inattendues; nous voulons parler de l'application qu'il a faite de l'analyse électro-physiologique a l'expression des passions et à la pratique des arts plastiques. De bonne heure cette idée le préoccupa, et il en parle avec enthousiasme : « S'il était possible de maîtriser le courant électrique, pour la face en particulier, on pourrait, comme la nature elle-même, peindre sur le visage de l'homme les lignes expressives des émotions de l'âme. Quelle source d'observations nouvelles ! » Ce projet fut réalisé douze années après, par la publication du traité Du mécanisme de la physionomie humaine (1).

Avant lui, le peintre Lebrun, Camper, Moreau (de la Sarthe), Ch. Bell avaient traité du rôle des muscles dans l'expression de la physionomie, sans grand résultat cependant; car, l'électricité leur faisant défaut, ils en étaient réduits à de simples inductions basées surtout sur la direction des fibres de tel ou tel muscle ; quelquesuns se servaient de la formule de Camper, et, se guidant sur la disposition des plisdu visage, ils attribuaient la production deces plis et du mouvement expressif qui les accompagne à la contraction du muscle perpendiculaire a la direction du pli.

Ici encore les recherches de Duchenne font époque; grâce à l'examen électro-physiologique des muscles de la face, il a pu, selon son expression, leur faire 'parler le langage des passions et des sentiments. Nous ne saurions entrer dans le détail de cette analy.-.e pleine de finesse et qui révèle chez l'auteur une singulière aptitude

(1) Fonctions des muscles de lu fwe démontrées par l'électrisation localisée. (Bull, de VAcail. de mèd., 1851, t. XVI, p. 609.)

à l'observation psychologique. Le résultat myologique essentiel de ces recherches est la donnée suivante, que rien assurément ne faisait prévoir, et que Duchenne lui-même qualifie de paradoxale en apparence : contrairement à ce qui se passe pour les membres, où chaque mouvement exige le concours synergique de plusieurs muscles à la face, « il est des muscles qui jouissent du privilège exclusif de peindre, par leur action isolée, une expression qui leur est propre. » 11 existe donc pour la face une véritable localisation musculaire, chaque passion ayant son muscle propre, son muscle d'expression qui occupe généralement les parties supérieures de la face, la région sourcilière et orbitaire. C'est ainsi que le frontal est le muscle de l'attention, le sourcilier celui de la douleur, le pyramidal du nez celui de l'agression, etc. Si le reste de la physionomie paraît modifié pour s'harmonier avec l'expression du muscle en question, « ce n'est là qu'une illusion produite par l'influence des lignes du sourcil sur les autres traits du visage. » Telle est la notion fondamentale et certes bien inattendue que Duchenne développe surtout dans ce livre curieux (1), et qu'il démontre par la photographie.

Un chapitre intéressant est celui qui est consacré à l'étude de quelques antiques, l'Arrotino, le Laocoon, la Niobé, où Duchenne se montre bon connaisseur et sait concilier tout le respect que méritent ces grands chefs-d'œuvre avec la liberté d'appréciation d'un critique d'art physiologiste. S'il s'aventure jusqu'à corriger tel pli du front du Laocoon, il s'en excuse finement, pensant « qu'une main profane seule pouvait se permettre celte hardiesse » .

Il est certain que Duchenne a sa place assurée à la télé du progrès que nous avons vu naître, qui se poursuit sous nos yeux et dont la France a le droit d'être glorieuse. Ses monographies, ses mémoires nombreux, publiés de 1847 à 1875, condensés dans ses trois œuvres capitales : le Traité de Vélectrisation localisée, la Physiologie des mouvements et le Mécanisme de la physionomie humaine, resteront comme un monument ou, pour employer une expression consacrée par l'usage, comme une de ces mines inépuisables où les contemporains et les générations à venir trouveront toujours quelque filon nouveau à exploiter.

(1) Duchenne, Mécanisme de ta physionomie humaine. 2 e édition. Paris, 1870.

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