‹ Médaillons contemporainsChapitre 28 sur 35 · RAOUL PUGNO · texte numérisé non relu

RAOUL PUGNO

Ami, l'art vrai n'est pas, quoique la foule en dise. Un jouet qu'on reprend ou qu'on quitte à sa guise; Il veut, pour accomplir ses travaux glorieux, De forts lutteurs toujours pensifs et sérieux. Qui chérissent le Beau d'une immense tendresse. Paul Bourget {La Vie inquiète).

||»Mij»flORSQU'uN homme a conquis rapidement M K^9 l'admiration des foules, lorsque, dans sa B*i^^^ merveilleuse interprétation des chefsd'œuvre de l'art classique et romantique, il a su leur imprimer un relief puissant et faire chanter divinement les touches d'un instrument aussi ingrat que le piano, lorsque son apparition tardive devant le grand public fut pour ainsi dire fulgurante, on ne peut qu'évoquer le souvenir du grand virtuose slave, avec lequel son talent a de nombreuses affinités, Antoine Rubinstein. Comme lui, Raoul Pugno a assoupli le clavier à toutes ses volontés, à tous ses caprices ; il l'a dompté. C'est un pianiste-coloriste appartenant à l'école de l'expression et de la puissance dramatiques. Rappelonsnous, par exemple, comment Rubinstein exécutait les Etudes symphoniques, le Carnaval ou les Krcis-

ieriana de Robert Schumann ; c'était absolument merveilleux, gigantesque. Raoul Pugno marche sur ses traces et nous donne des impressions presque identiques. Peut-être existait-il dans le jeu du maître russe quelques inégalités, lorsqu'il se laissait emporter par sa fougue? Mais qui aurait songé à l'exécution au moment ou le grand virtuose, par la poésie de son jeu, transportait les auditeurs sur les ailes du rêve en des pays élyséens? Chez le maître français, la correction est peut-être plus grande, et la passion, même la plus -véhémente, ne l'empêche point de conserver l'égalité des doigts et la sûreté du trait. La sonorité est onctueuse; le charme, dans les thèmes de douceur, d'expression intense, est enveloppant ; la puissance, dans les passages de force, atteint l'apogée. Ecoutez-le interpréter par exemple le merveilleux Concerto en la mineur de Robert Schumann ! Est-il possible de chanter plus divinement, dans la première partie, cet andante espressivo à 6/4, duo d'un sentiment si profond entre le clavier et la clarinette, de donner davantage l'esprit schumannien à ce délicieux intermezzo, avec son thème en staccati liés d'une délicatesse extrême et ces traits, délicates broderies sur le chant divin des violoncelles, enfin de rendre avec plus de fougue et de passion cet allegro vivace à 3/4, apothéose d'un concerto qui est, selon nous, un des plus beaux qui aient été composés pour le clavier? Seuls, peut-être, Clara Schumann et Rubinstein ont interprété avec cette maestria et une entente parfaite l'œuvre du grand maître. C'est que Raoul Pugno, égal encore en

cela à Antoine Rubinstein, exécute en compositeur plutôt qu'en virtuose. L'assimilation de son jeu avec l'œuvre présentée est si parfaite, qu'il semblerait que l'interprète est aussi le créateur. Comprendre, c'est pour ainsi dire créer, a-t-on dit souvent. Nul n'entre mieux que lui dans la peau •du compositeur, ne s'identifie davantage à sa création, surtout lorsque cette création appartient à l'école romantique. Voilà son royaume.

Si, avec leur orchestre, Beethoven, Schumann, Brahms étendent au loin les forces du cœur humain, les merveilleux interprètes des sublimes pages, à eux directement inspirées par la nature, contribuent à leur expansion par l'illumination qu'ils donnent aux idées des grands penseurs. Elles brillent alors, tel un joj^au délicatement ■enchâssé dans son chaton et projetant des feux éclatants. Voilà l'art vrai, non de convention, non ■de contrefaçon, comme l'a avancé si paradoxalement le comte Tolstoï. Si la foule (et nous entendons par là l'ensemble des lettrés, des artistes, ■des intellectuels) ne vient pas de suite à ces créations qui devancent souvent leur siècle, elle les applaudira plus tard. La foule d'aujourd'hui n'est pas celle de demain. Voilà ce à quoi n'a pas pensé le grand littérateur russe.

L'artiste est un peu comme le médecin qui guérit nos maux ou les apaise. 11 calme notre àme agitée. Voilà un rayon de lumière dans notre nuit. Il nous transporte pour ainsi dire au séjour des ombres heureuses et vertueuses, sur les bords de ce Léthé dont les ondes faisaient oublier les misères de la vie. N'est-ce pas ce repos mêlé de

béatitude que nous atteignons en écoutant les dignes fils des Muses?

Fils d'un Italien et d'une Lorraine, Raoul Pugno a vu le jour à Montrouge le 23 juin t852. C'est donc un enfant de l'Ile-de-France, que nous avons le droit de déclarer nôtre. Si sa mère n'avait aucune connaissance en musique, son père, par contre, l'adorait. Aussi ne rèvait-il que de faire de son fils un grand musicien. Il tenait un fort modeste magasin de musique dans le Quartier Latin, rue Monsieur-le-Prince. C'est dans ce rez-dechaussée, dont les portes restaient la plupart du temps toutes grandes ouvertes en la belle saison, que le jeune Pugno taquinait l'ivoire avec une persévérance qui devait porter ses fruits. Les jeunes docteurs en herbe qui se rendaient aux cours de la Faculté de médecine prêtaient en passant l'oreille aux études du petit musicien. C'est ainsi que, plus tard, nombre de praticiens devenus célèbres et qui n'étaient pas insensibles aux beautés de l'art musical rappelaient à l'enfant devenu grand artiste les débuts de la rue Monsieur-le-Prince. Les premiers pas dans la carrière lui furent faciles, tant il montrait de dispositions naturelles, que venait renforcer un travail incessant. Comme Saint-Saëns dans sa jeunesse, il avait l'oreille d'une subtilité extraordinaire. Une preuve entre mille : Son père avait imaginé d'intercaler dans une improvisation quelconque, à la basse du clavier, des accords correspondant aux lettres de l'alphabet. L'enfant,

placé dans une chambre voisine de celle où jouait son père, retenait si facilement les accords, qu'il indiquait presque immédiatement le mot ou la phrase qu'ils représentaient.

En dehors de son père, ce fut M'i^ Joséphine Martin qui lui donna les premières leçons sérieuses de piano ; elle s'intéressa si bien à l'enfant, qu'elle ne fit aucune démarche pour le faire admettre au Conservatoire, désirant avant tout le garder pour elle. Et l'enfant progressait à ravir, étonnant déjà tous ceux qui l'approchaient par sa culture musicale, sans négliger pour cela ses études littéraires, que fortifièrent plus tard ses liaisons avec les poètes de la période de i85o à 1860. A l'âge de six ans, il avait joué pour la première fois dans un concert de bienfaisance donné, en l'année i858, à l'hôtel de ville, salle Saint-Jean. De ce début, il avait conservé un sentiment d'effroi ; car, son père ne l'ayant pas prévenu, il s'était trouvé en présence d'un public que l'on pouvait évaluer à deux mille personnes. Cette émotion (ce « trac ») qu'éprouvent même les artistes les plus aguerris ne l'abandonna presque jamais durant sa carrière de virtuose. Et, à ce sujet, nous trouvons bon de cueillir dans le Journal des de Goncoiirt cette anecdote concernant Raoul Pugno :

« Jeudi 2 août 1894. — Le musicien Pugno, qui dîne ce soir, parle tout à fait éloquemment des petits drames accidentant la vie des exécutants.

» Lui, il déclare avoir, à chaque concert qu'il donne, l'émotion anxieuse, maladive de son tout premier concert, avec la préoccupation d'empêchements apportés à son exécution — et jusqu'à la

dernière note — par les palpitations de son cœur^ les contractions nerveuses de ses avant-bras, la. chaleur de la salle, qui peut rendre les touches du. piano humides, une raie de parquet où peut glisser le pied de sa chaise. Et, après ces exécutions, la dépense d'émotion a été telle chez lui, qu'il est pris de crampes d'estomac atroces.

» Mais dans ses concerts de Londres, qui durent deux heures et où il est le seul exécutant,, c'est surtout la préoccupation, à un moment, de la perte de la mémoire et, comme il le dit, d'un trou tout noir qui se fait dans le souvenir. »

Passons rapidement sur son séjour à l'Ecole Niedermeyer, où lui avait fait obtenir une bourse le prince Poniatowski et dans laquelle il passa son temps, parait-il, à arroser les fleurs qu'aimait et cultivait son directeur, pour arriver à l'époque de son entrée au Conservatoire. Un beau jour, Ambroise Thomas le rencontra chez le graveur Bridoux et, après une exécution brillante d'un Concerto de Hummel, décida son admission à l'école de la rue Bergère. Le 25 janvier 1866, les classes de piano et de solfège, dirigées par Mathias et Durand, lui étaient ouvertes. Et, fait rare dans les annales du Conservatoire, il enlevait successivement, en cette même année 1866, un premier prix de piano à l'unanimité et une deuxième médaille de solfège. Puis se succèdent, à des intervalles très rapprochés, le premier prix d'harmonie (classe Bazin) et la première médaille de solfège en 1867, le premier prix d'orgue (classe Benoit) et le second prix de contre-point et de fugue (classe d'Ambroise Thomas) en 186g. Mais

il ne put concourir pour le prix de Rome, étant fils d'un Italien ; la naturalisation ne lui avait pas encore été accordée à cette époque. Dés sa sortie du Conservatoire, il professait et donnait même, pendant l'absence de Mathias, des conseils à ses élèves. Il n'était âgé cependant que de dix-sept ans. Nous arrivons à une époque lamentable, triste page de notre histoire, dans laquelle les faits se pressent tumultueusement, donnant la fièvre aux caractères les mieux trempés. Après les tristesses et les souffrances du siège, les horreurs et les agonies de la Commune ! A peine les terriblesangoisses par lesquelles avait passé la population parisienne pendant l'investissement de Paris par les armées allemandes s'étaient-elles calmées à la suite de l'armistice, que se déclarait le mouvement insurrectionnel devant l'ennemi, ne laissant aucun répit à ceux qui venaient d'endurer les plus dures privations, ne leur permettant pas de se ressaisir et refermant à nouveau les portes de Paris sur ses habitants. Que d'intelligences sombrèrent dans cet épouvantable cataclysme ! La tyrannie de la rue, connaissez-vous rien de plus cruel? Si nous soulevons avec chagrin le voile qui devrait à jamais couvrir un aussi triste tableau, c'est que Raoul Pugno est un de ceux qui ont eu le plus à souffrir de ces heures méchantes. Les événements auxquels il fut mêlé bien malgré lui lui attirèrent les injustices, les soupçons les plus immérités ; ce fut un manteau de plomb qui s'appesantit sur .ses épaules, et, s'il n'avait pas été l'athlète que nous connaissons, il aurait faibli sous le poids ; il n'aurait jamais pu remonter le courant.

Maintenant, voici le fait brutal : On a dit que Raoul Pugno s'était fait nommer directeur du Conservatoire pendant la période communale, alors que ce fut Salvador Daniel, un musicien fort obscur, qui s'était jeté impétueusement dans le mouvement insurrectionnel et qui, pris les armes à la main, fut exécuté sommairement par les troupes de Versailles le 23 mai T871. Comment avait pu se propager une pareille calomnie? Les faits que nous allons exposer instruiront le lecteur. Très lié avec M. C..., un riche dilettante qui résidait à Versailles, il reçut de ce dernier la proposition de venir se réfugier chez lui pendant le règne de la Commune. Mais, pour quitter la capitale, il était nécessaire d'obtenir le fameux sauf-conduit, que les membres du comité central ne délivraient pas facilement. Le père et le fils se rendirent à la préfecture de police; là, on fit entrer de suite le jeune Pugno dans un bureau, où il se trouva en présence d'Edmond Levrault, le frère du député actuel, qu'il avait rencontré assez fréquemment chez leur sœur, une de ses élèves et qui avait pris parti pour le mouvement communaliste : « Toi, nous quitter, lui dit à brûlepourpoint Edmond Levrault, jamais de la vie! Nous allons donner à l'Opéra une grande représentation au bénéfice de la veuve Duval; tu nous aideras et, si tu as une œuvre prête à être exécutée, tu la conduiras toi-même. » Etre joué à l'Opéra à dix-neuf ans, quel rêve devenant une réalité ! Où est-il le jeune compositeur qui aurait eu la force de résister à une pareille offre, dont le but final était la mise à sa disposition d'un grand

orchestre pour l'interprétation d'une de ses compositions? Car il en avait une, une certaine Alliance-Marsch, dans laquelle figurait, en contrepoint, le God save the King, chant peu révolutionnaire. Il accepta, puisqu'il ne pouvait du reste obtenir de sauf-conduit. Et, ce qu'il y a d'original, c'est que la fameuse représentation au bénéfice de la veuve Duval n'eut jamais lieu; la répétition générale, seule, se fit sans éclat... Le lendemain même, les troupes de Versailles entraient dans Paris.

Tels sont les faits reconstitués en leur entière vérité. Raoul Pugno, pendant la crise communale, qu'il dut subir, n'accepta qu'une fonction, toute gratuite d'ailleurs, celle de membre de la commission chargée de veiller sur les intérêts des artistes. Mais, pour un certain public, ce musicien fut pendant longtemps un communard..., et sur sa route se dressèrent des obstacles sans nombre, -qui l'empêchèrent d'arriver aussi vite qu'il l'aurait •désiré au but qu'il souhaitait ardemment. Cependant, en 1 871, il remplaça définitivement, au grand orgue de Saint-Eugène, Renaud de Vilback, qu'il avait suppléé quelquefois. Ce ne fut pas sans peine, et, s'il n'avait pas eu, pour soutenir sa candidature, Eugène Gautier, qui, alors maitre de chapelle à Saint-Eugène, se montra pour lui d'un zèle et d'un dévouement dont il lui fut toujours profondément reconnaissant, il n'aurait pas obtenu la place. Car les lettres anonymes pleuvaient littéralement, dénonçant Raoul Pugno aux membres du clergé et de la fabrique comme un farouche révolutionnaire. A la mort de son protecteur, la place

— Syo —

de maître de chapelle de Saint-Eugène lui fut également donnée, et ce ne fut qu'en l'année 1892 qu'il quitta cette église pour prendre les fonctions de professeur d'harmonie au Conservatoire.

Nous avons hâte d'en venir, chez Raoul Pugno, à l'artiste mûr, assagi, qui apparut tout d'un coup comme un virtuose de premier ordre au public du. Conservatoire de Paris, dans la séance du 24 décembre i8g3. La veille, il était presque un inconnu;: le lendemain, il avait déjà la gloire; son nom voltigeait sur toutes les lèvres. C'est qu'il exécuta merveilleusement le Concerto en la mineur de Grieg. A cette époque, nous écrivions les lignes suivantes : « Avez-vous remarqué avec quelle délicatesse jouent les artistes doués d'un certairr embonpoint? M. Raoul Pugno est dans ce cas; il est impossible de caresser les touches avec plus de grâce, de légèreté, de finesse, ce qui n'empêche que, dans les passages de puissance, l'intensité dui son ne soit des plus remarquables. C'est un grand talent révélé au public. » Avec son sourire plein de finesse, M. Réty lui disait, le lendemain même du concert : « Mon cher, c'est un coup de parti gagné »•

Le succès suivit comme une traînée de poudre. Partout où il se présenta, les acclamations l'accueillirent. Aux Concerts Colonne, auxquels son concours fut particulièrement donné, les œuvres qu'il y a interprétées ont été pour lui autant de triomphes. Dans les compositions de styles les plus opposés, le pianiste-compositeur a su donner

à chacune d'elles le relief qu'elles comportent. Que ce fut dans le Concerto de Grieg, le Concerto en ut mineur de Beethoven, la Fantaisie op. i5 de Schubert, le Concerto en la mineur de Schumann, la Rapsodie hongroise de Liszt, le Concerto en ut mineur de Saint-Saëns, les Variations symphoniques de César Franck, les œuvres de Bach, les Variations sur un thème de Beethoven de Saint-Saëns, le Deuxième Concerto de Th. Dubois, la souplesse du talent, la compréhension de l'œuvre allaient de pair avec la virtuosité.

Ses relations avec le grand violoniste Ysaye datent de 1870. Du jour où ils se connurent, ils s'aimèrent et s'estimèrent. Ce fut un pacte d'alliance conclu entre eux, sans qu'il fut besoin d'aucune signature apposée au bas d'un traité. Si cette amitié-passion naquit aussi rapidement, c'est qu'entre les deux artistes de fortes similitudes s'accusent au physique et au moral. Ysaye a un nom de prophète, Pugno a une tête d'apôtre jeune et ardent. Les deux médailles sont belles, de lignes fines et délicates, bien dignes du burin de Roty. Quoique Pugno porte toute sa barbe, alors qu'Ysaye est totalement imberbe, l'un et l'autre ont un masque sympathique, enveloppant, qui, une fois vu, ne s'oublie pas. Leurs talents pleins de nervosité, de tendresse, de largeur, d'impétuosité ont également de curieuses et grandes affinités. Aussi, lorsqu'ils fondèrent à Paris, en 1896, à la salle Pleyel, ces inoubliables séances de musique de chambre auxquelles ils donnèrent le titre de : « La sonate ancienne et moderne », ce fut une véritable révélation. Les

vaillants interprètes n'avaient pas cherché à exposer chronologiquement l'histoire de la sonate; c'est ainsi que, dans la première des quatre séances données par eux, la Sonate en la majeur deC. Franck figurait à côté de celles de Bach et de Beethoven. L'intérêt n'en fut peut-être que plus piquant, et la comparaison pouvait s'établir immédiatement entre la facture ancienne et la facture nouvelle. Avec une si supérieure interprétation, on ne sut qu'admirer le plus, ou de l'art primitif et sévère de Bach, ou de la fougue passionnée de Beethoven, ou du style plus moderne, mais procédant bien des deux précédents maîtres, de César Franck. La Sonate à Kreutzer de Beethoven devint un véritable drame, dont le public suivait, haletant, toutes les péripéties. Quant à la belle Sonate de César Franck, il faut l'entendre dans de telles conditions d'exécution pour en admirer la magistrale ordonnance. Dans les trois autres séances figuraient les œuvres de Schumann, Saint-Saëns, Schubert, Brahms, Grieg, Lalo, de Castillon, Mozart et Fauré. Ce fut une suprême jouissance et un grand profit tout à la fois pour ceux qui eurent la bonne fortune d'assister à de telles séances. Elles se renouvelèrent l'année suivante, les 3o avril, 3, 7, 10 et i5 mai 1897. C'était une nouvelle série des sonates les plus remarquables écrites pour piano et V'iolon depuis Bach jusqu'à nos jours et émanant des grands maîtres de l'art classique comme des maîtres plus modernes appartenant à l'école romantique. Ces séances ont eu une suite, et il a été donné aux dilettanti parisiens d'entendre encore sur la petite

scène de la salle Pleyel les deux merveilleux interprètes qui s'appellent Ysaye et Pugno.

Ce fut également en l'année 1896 que Raoul Pugno quitta la classe d'harmonie au Conservatoire, pour diriger une des classes de piano, à la mort du regretté Henri Fissot. Les succès obtenus par ses élèves sont la meilleure preuve de la maîtrise du professeur.

Le 3i juillet 1897, la croix de la Légion d'honneur était accordée au vaillant artiste.

Dans ses Etudes et Portraits, Paul Bourget raconte qu'un de ses amis vit cette étrange inscription placardée dans un café-concert situé en une petite ville d'Amérique : « Ne tirez pas sur le pianiste; il fait tout ce qu'il peut ». Le seul feu que Raoul Pugno ait eu à essuyer de la part des Américains est celui de l'enthousiasme, lorsqu'il se rendit aux Etats-Unis pour s'y faire entendre et qu'il y séjourna pendant cinq mois, de novembre 1897 à fin mars 1898. Il était du reste en excellente compagnie ; car, dans une partie de son voyage artistique, il eut pour compagnons et partenaires son ami Ysaye et le remarquable violoncelliste Gérardi. La rencontre d'Henri Marteau, le jeune et éminent violoniste avec qui il fonda les belles séances de musique de chambre de Reims, lui fut très agréable. Au concert de la Société philharmonique de New- York, que dirigeait avec grand talent Anton Seidl, dont on connait la mort récente et accidentelle et qui laisse une partie de sa bibliothèque musicale au musée Wagner d'Eise-

nach, Pugno fut acclamé. Après la répétition générale, Seidl, qui, ne connaissant que la langue allemande, ne pouvait exprimer par des paroles sa satisfaction au grand virtuose, s'avança vers lui et se précipita dans ses bras en lui donnant l'accolade, ce qui fit dire à Ysaj-e : « Voilà l'alliance française et allemande vigoureusement scellée! »

Une des grandes joies de l'artiste fut de jouer à l'Auditorium de Chicago, accompagné par l'admirable orchestre, sous la direction de Thomas. — « Jamais mon émotion ne fut plus grande qu'en ce jour », lui dit le célèbre chef d'orchestre après la séance.

Et, au départ, ce ne sont plus seulement les bravos qu'il cueille sur son passage, mais des fleurs que lui apporte, sur le quai d'embarquement, à la Nouvelle-Orléans, un essaim de femmes charmantes subjuguées par son talent.

La liste est longue des concerts et des séances donnés par lui en France et à l'étranger, qui n'ont fait que croître depuis ses grands succès à Paris, datant, nous l'avons vu, de l'année 1893. Nous nous contentons de rappeler que, partout où le virtuose s'est présenté, le triomphe a été éclatant. Ce serait le cas de lui appliquer les mots célèbres de César, après sa victoire sur Pharnace, roi de Pont : Veni, vidi, vici.

Jusqu'à présent, nous n'avons parlé que de l'exécutant; il serait temps de songer au compositeur. Quelles réflexions teintées de mélancolie

ne suggère pas cette partie de la carrière artistique de Raoul Pugno! Etre si bien doué, débuter par une œuvre sérieuse, un oratorio : La Résurrectio7i de Lazare, et se voir forcé de verser dans l'opérette, faute de trouver un asile hospitalier dans les trop rares endroits où l'art musical vraiment supérieur est cultivé ! Et cette Résurrection ■de Lazare, exécutée le ii avril 1879 aux Concerts Pasdeloup, avait cependant fait sensation dans le monde musical et dans la presse. Voici le jugement que portait sur elle, dans le Jotirnal des Débats, le maître Ernest Reyer :

« Beaucoup de musiciens ont été aussi étonnés que moi, qui ne s'attendaient pas à voir sortir de la plume d'un compositeur à son aurore et à son début une œuvre aussi intéressante, aussi remarquable, aussi habilement écrite que la Résurrection ■de Lazare. M, Raoul Pugno s'est inspiré, le sujet l'y conviant sans doute, de la Marie-Magdeleine •de M. Massenet. Tant mieux pour lui et tant mieux pour M. Massenet! Cela n'empêche pas •qu'il n'y ait, dans la Résurrection de Lazare, une personnalité bien marquée et des élégances de style, des finesses d'harmonie, des procédés d'instrumentation bien particuliers au plus jeune de ■ces deux jeunes compositeurs, à M. Raoul Pugno. Le prologue, le duo des deux femmes, Marthe et Marie, chantant avec le chœur, l'entrée et le récit •de Jésus, le trio qui suit, avec son accompagnement persistant de deux clarinettes à la sixte, la marche au tombeau, l'invocation et le finale traité ■en style fugué, c'est-à-dire la presque totalité des morceaux que renferme la partition, ont été fort

goûtés et très chaleureusement applaudis. Il se dégage de cette œuvre un parfum mystique, dont il me semble que les moins croyants eux-mêmes ont dû ressentir le charme pénétrant. »

Toute la critique, à la suite du spirituel et éminent compositeur, chanta les louanges de Raoul Pugno.

Mais deux ans sont à peine écoulés depuis ce début, non sans éclat, du jeune compositeur-virtuose dans la musique sérieuse, qu'il écrit et fait jouer dans la même année, en i88i, au Palace Théâtre de la rue Blanche, alors dirigé par Arban, la musique d'une féerie : La Fée Cocotte, et celled'un ballet fantastique : Les Papillons. Puis se succèdent, à diverses années d'intervalle : Ninetta, opéra-comique en trois actes (1882); Viviane, ballet en cinq actes, en collaboration avec Lippacher (1886); Le Sosie, opéra-bouffe en trois actes (1887); Le Valet de cœur, opéra-comique en trois actes (1888); Le Retour d'Ulysse, en trois actes (1889); La Vocation de Marins, en trois actes (1890); La Petite Poucette, en trois act-es (1891);. La Danseuse de corde, pantomime en trois actes (1892); Pour le drapeau, mimodrame en trois actes (iSgS) ; Le Chevalier aux fleurs, ballet en douze tableaux, en collaboration avec M. Messager (1897). Et n'allez pas croire que, dans toute cette suite de partitions, se révèlent des tendances très marquées pour la musique légère et un tempérament de musicien bouffon. On y trouve certes de la grâce, des r3'thmes heureux, une certaine franchise dans les motifs, de la distinction, une instrumentation colorée, des harmonies ingénieuses»

Mais, dans les parties drolatiques que lui fournissaient certains de ses librettistes, il n'a pas cette franche gaieté, cet humour que l'on rencontre, par exemple, dans les premières œuvres d'Emmanuel Chabrier, qui, doué d'une nature très bouffe, passa sa vie à la modifier pour arriver à produire des œuvres de caractère élevé.

Un de nos meilleurs confrères, M. Albert Soubies, écrivait au lendemain de la première de Ninetta : « Ce qui manque au livret, c'est la fantaisie et la gaieté. On pourrait adresser le même reproche à la partition de M. Pugno, qui, voué, il me semble, par tempérament et par goût à la musique sérieuse, a dû se résigner sans regret à débuter dans le genre opérette. »

De tout ceci, nous concluons que, si Raoul Pugno, après la Résurrection de Lazare, ne donna pas suite à un travail aussi sérieux, c'est qu'il n'a pas, comme tant d'autres du reste, trouvé de débouchés pour l'art élevé. Il fallait vivre. Il est allé frapper à toutes les portes, produisant la musique qu'on lui demandait et qui était d'un placement plus facile qu'un oratorio. Aujourd'hui que le voilà très prisé, très recherché comme virtuose, qu'il est professeur au Conservatoire de Paris, en un mot que sa situation est devenue belle et que son avenir est assuré, nous ne doutons pas qu'il ne revienne.... à ses premières amours. Ce qui nous le ferait croire, c'est qu'il a en portefeuille une ode. lyrique, Proinéthée,de Ch. Grandmougin, pour soli, chœur et orchestre, et un ouvrage dramatique en trois actes de Henri Cain.

On trouvera à la fin de cette biographie le cata-

logue complet de ses œuvres, dans lequel figurent, à côté des pièces de théâtre, des compositions pour le piano et des mélodies qui sont loin d'être sans mérite.

Maintenant, voulez-vous faire connaissance avec le style épistolaire de Pugno et son tour d'esprit? Voici la lettre qu'il écrivait en décembre 1896, lorsqu'il fut consulté sur l'incident Savary-Delna. La première de ces deux cantatrices réclamait à la seconde des cachets pour les conseils qu'elle lui avait donnés :

Mon opinion, la voici : Je n'ai jamais payé un professeur. Quand on a le rare bonheur de trouver une élève aussi merveilleusement douée que M^'«= Delna, on est trop heureux de lui donner des conseils ; l'honneur qu'elle fait à l'enseignement du professeur paye largement le temps passé.

Et puis, dans tout cela, nous oublions un peu.... la nature! Celle-là donne exclusivement toutes les qualités qui font les grands artistes : l'instinct dramatique, la voix, l'oreille, la belle émotion artistique et la compréhension intelligente de notre grand art.

De plus, elle ne nous demande pas de cachet.

C'est tout bénéfice !

Vous pensez si le tribunal fut mis en bonne humeur par cette boutade !

Nous aurions à citer également nombre de traits de bonne camaraderie qui sont à son actif. C'est ainsi qu'il voulut bien se charger de faire connaître à M. Paravey la partition de son confrère Edouard

Lalo, Le Roi d'Ys, qui avait été présenté à la direction de l'Opéra-Comique par M. L. de Fourcaud. Il fit de même pour le Flibustier de César Cui, qui fut reçu au même théâtre. De cette époque date la vive amitié du compositeur slave pour son admirable lecteur. Sa maîtrise fut du reste appréciée de bonne heure en Russie. Lorsqu'une année avant sa mort, Nicolas Rubinstein, le frère d'Antoine, se rendit en Allemagne, en Belgique, en Prance pour découvrir un professeur pour la classe supérieure de piano du Conservatoire de Moscou, il fit des offres à Raoul Pugno, qui avait d'abord accepté, mais que des considérations de famille forcèrent à renoncer à ce projet. Ses relations avec Grieg, le célèbre compositeur norvégien, dont il joua si brillamment au Conservatoire le Concerto pour piano, et avec Planté, le très fin et élégant virtuose qui s'est retiré trop tôt du monde musical, mais qui se fera peut-être entendre avec Pugno dans un avenir prochain à Paris, furent •empreintes toujours de la plus franche cordialité (I).

L'horreur de la vie mondaine, l'amour de la nature, le besoin de se recueillir, de vivre au milieu de ses livres, de sa bibliothèque musicale, des bibelots qu'il adore, l'ont entraîné à se retirer en un petit milieu charmant situé sur la ligne de Paris à Mantes. Là, il se complaît dans la société •des grands maîtres qu'il préfère (nous ne vous

(i) M. Francis Planté a fait une réapparition triomphale au Conservatoire et à la salle Erard en 1902.

dirons pas lesquels, vous les devinez), mettant son âme en harmonie avec celle de George Eliot, alors qu'il prononçait cet éloge si profondément senti de la musique :

« Je crois que je n'aurais nul autre besoin mortel, si je pouvais sans cesse avoir de la musique, tout plein de musique. Il semble qu'avec elle, il entre de la force dans mes membres, des idées dans ma tête. Il semble que la vie va sans efforts, tant que la musique me remplit. Le reste du temps, on sent un poids sur soi (i). »

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