Médecine et médecins
Une amitié de près de quarante ans nous a unis; elle commença, moi humble étudiant, lui médecin déjà renommé; elle a dv/ré inalté-‘ râble, quelque diverses qu’aient été nos fortwnes. Je survis; mais je n’ai pas oublié.
PRÉFACE
Ceci, comme V Histoire de la langue française et les Études sur les barbares et le moyen âge, est derechef ce que j’appelle un demi-livre, c’est-à-dire un recueil de fragments traitant d’un seul et unique objet. Le présent volume est consacré à la médecine. Mon intention est bien de ne pas clore cette courte préface sans indiquer brièvement quelles sont les idées générales qui ont inspiré et dirigé chacun des morceaux particuliers. Mon intention n’est pas, non plus, de la borner à cela ; et par une impulsion qui me vient au moment où je liens la plume, et à laquelle je me laisse aller, je commence par une causerie, comme fait un vieillard qui, n’ayant plus que peu d’heures devant lui, les emploie à jeter un regard sur son passé.
Tai beaucoup écrit sur la médecine : articles de journaux, articles de dictionnaires, monographie sur le
JI
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choléra, édilion d’Hippocrate; j’ai vécu dix ans dans les hôpitaux comme externe, comme interne, comme disciple assidu à la visite de M. Rayer , et cependant je n’ai passé aucun examen, n’ai aucun titre médical, et ne suis pas docteur.
C’est une conduite bizarre, j’en conviens; elle n’est pourtant pas sans explication. En 1827, j’avais mes seize inscriptions et me préparais à passer mes examens (il fallait alors avoir toutes ses inscriptions pour les passer), quand mon père mourut. Cet événement que, pour me servir du langage du poëte latin,
semper acerbum,
Semper honoratam, sic dfi voluisiis, habebo,
changea ma position, et m’obligea de ponnroir nonseulement à ma subsistance, mais aussi à celle de ma mère, soin du reste que mon frère partagea avec moi. Alors je jugeai que l’avenir médical se fermait, et je n’eus pas la hardiesse de grever mon présent, en essayant de m’établir médecin, installation qui, à Paris, est toujours dispendieuse et toujours incertaine. Il est inutile de dire au lecteur ce que je devins ; mais, par une ténacité d’esprit qui m’a porté à ne pas vouloir perdre, en l’abandonnant, les fruits d’une étude commencée, je me mis, tout en gagnant ma vie, à suivre, en disciple bénévole, la clinique de M. Rayer à la Charité. Ce fut lé que je me liai avec lui. Cette clinique était une excellente école : j’en profitai; et de la sorte,
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ni
tout en m’éloignant de la pratique, je ne cessai de me rapprocher de la science.
Cette situation studieuse et précaire durait depuis quelque temps, lorsque M. Rayer, qui en fut, je ne sais comment, informé, m'offrit de m’avancer une somme d’argent pour me faire recevoir docteur. Très-reconnaissant de cette offre spontanée et inattendue, je refusai. Un certain temps après, le libraire Hachette (nous avions été camarades de collège et nous étions excellents amis) me proposa de me faire, pendant quelques années, les fonds nécessaires pour mon installation médicale. Je refusai encore, par défiance de ne pouvoir rendre les sommes avancées, bien que, certainement, ni M. Rayer ni M. Hachette ne m’eussent, si je n’avais pu rendre, jamais rien redemandé.
C’est ainsi que, tout en me livrant studieusement à la médecine, je ne devins pas médecin. Les années passèrent; pendant qu’elles passaient, je ne cessai de visiter le laboratoire de M. Rayer et de suivre ses travaux; et, d’une autre part, je formai avec M. Hachette l’entreprise considérable du Dictionnaire de la langue française. Ce vieil ami n’en a pas vu la fin ; je la verrai peut-être; peut-être... car qui, à soixante et onze ans tout à l’heure, peut se flatter de terminer quelque chose?
Je viens de parler de camarades de colleges; il y a aussi les camarades d’hôpitaux. Les jeunes gens qui arrivent à l'internat, triés par un examen, sont généralement studieux et désireux d’employer utilement les quatre années qui leur sont dévolues. On se liei^ on
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PRIiFACE.
étudie ensemble, on discute les cas et les méthodes, on juge les maîtres, et, la médecine offrant tant d’occasions de philosopher, on philosophe. C’est là que je contractai une intime amitié avec trois hommes, tons trois morts, et dont j’éprouve une douloureuse satisfaction à réunir ici autour de moi les souvenirs, Michon, Natalis Guillot et Costallat, de Bagnères de Bigorre; l’un, capable d’écrire, mais plus désireux de faire, rangé pour son habileté et son savoir entre les premiers chirurgiens de Paris et se conciliant l’estime et l’attachement de tous par son honnête dévouement aux devoirs de sa profession; l’autre, professeur distingué, esprit original, curieux de recherches anatomiques et pathologiques, et plein, pour tous ceux qui étaient autour de lui, d’un charme exquis; le troisième, enfin, ardent au bien public, toujours en souci d’améliorer un service, d’être utile à sa ville, à ses concitoyens, et connu par ses travaux sur la pellagre et ses propositions, non encore essayées, de la supprimer absolument. Notre amitié, commencée dans les hôpitaux et à la salle de garde, a subi toutes les épreuves, même celle de la mort, et subsiste, dernier refuge, dans le cœur de celui qui va bientôt disparaître à son tour.
J’ai très-peu pratiqué la médecine; pourtant, dans mon village, pendant une vingtaine d’années, j’ai donné quelques soins aux paysans mes voisins. Prudent et suffisamment éclairé, je leur ai certainement été utile; et, de cette utilité, j’ai obtenu la meilleure des récompenses dans leur reconnaissance, manifestée
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par un bon vouloir constant et, au besoin, par des services. Là aussi j’ai éprouvé, pour ma part, combien la médecine peut causer d’angoisses, quand, dans un cas grave où il va de la vie et de la mort, l’incertitude du diagnostic ou du traitement et la crainte de s’étre trompé suscitent de cuisants regrets qui ressemblent à des remords. Il n’y a point de parité entre la responsabilité du médecin et son pouvoir; l’une est grande, et l’autre est petit; et c’est justement à cause des limites où ce pouvoir est resserré, que, bien qu’il soit trop facile d’en laisser perdre une parcelle, la moindre parcelle perdue cause une poignante anxiété.
Par un autre côté aussi, la pratique de la médecine est douloureuse, c’est par la prévision; non pas pour soi, j’ai vu plus d’un médecin reconndtre en sa personne l’annonce d’un mal incurable et, longtemps à l’avance, se prononcer avec résignation l’arrêt de mort qu’un autre n’aurait connu qu’à toute extrémité; non pas pour soi, mais pour de chères existences qu’un mal menaçant vient saisir. Prévoir alors est une torture épargnée à qui conserve longtemps un ignorant espoir; mais les semaines, les mois, les années sont bien longs à celui qui ne peut les charmer par aucune illusion.
Malgré tout, et quoi que la médecine m’ait coûté, je ne voudrais pas qu’elle eût manqué à mon éducation générale. C’est, moralement et intellectuellement, une bonne école, sévère et rude , mais fortifiante. Moralement : je ne dirai pas que c’est un office secourable, car secourable aussi est l’office du paysan qui laboure
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le sol, du maçon qui taille la pierre, du forgeron qui bat le fer, et de tous les coopérateurs sociaux ; mais je dirai que, perpétuel témoin des souffrances et de la mort, elle inspire une profonde pitié pour la condition humaine. Intellectuellement ; il est bon d’avoir vu l’amphithéâtre et l’hôpital, et de savoir par quel procédé organique la maladie se produit dans le corps vivant, quels troubles elle y cause, et comment elle vient à la guérison ou à la mort La médecine, au moment où j’en commonçai l’étude, subissait dans sa doctrine un amendement considérable. Jusque-là, on avait considéré la pathologie comme un phénomène qui avait en soi sa raison d’étre ; on entendait que la maladie, fièvre, inflammation, cancer, était quelque chose à existence indépendante et à lois propres. De la sorte, il n’existait aucune connexion entre l’état pathologique et l’état physiologique; le premier était simplement superposé au second ; et l’on ne passait pas du second au premier. Celte manière de voir fut inévitable aussi longtemps que la physiologie n’était pas devenue positive; mais elle le devint au commencement de ce siècle ; et, après l’intervalle de temps nécessaire pour que les grandes méthodes fassent subir leur influence, elle renouvela toute la doctrine médicale. Il fut établi qu’aucune loi nouvelle et particulière ne se manifeste dans la maladie; que la pathologie n’est pas autre chose que de la physiologie dérangée, et que l’on passe de l’une à l’autre sans quitter un môme domaine de phénomènes et d’actions.
PRÉFACE. VU
Rien n’a plus que celte notion essentielle contribué à raffermissement et au progrès de la médecine.
Cette notion essentielle règne explicitement ou implicitement dans le présent volume. Aujourd’hui, grâce à une action latente de la philosophie qu’Auguste Comte a inaugurée, et qui est connue sous le nom de philosophie positive, de bojos esprits ne se contentent plus d’être informés de la constitution intérieure d’une science; ils demandent comment elle se rattache à la science totale ou générale. 11 est de fait que cette môme philosophie positive, que je viens de nommer, a seule le pouvoir de donner satisfaction à un tel désir. Je n’ai pas besoin de dire que la philosophie théologique ne s’occupe pas de pareilles questions, et qu’elle laisse flotter à leur gré les méthodes du savoir humain, sous la seule condition qu’il se soumette absolument à la foi. La philosophie métaphysique, de son côté, n’a fourni que des coordinations purement arbitraires et systématiques; le lien y est toujours exclusivement subjectif; et ce caractère subjectif lui ôte toute efficacité pour trouver la méthode générale de la science objective. Il n’en est pas de môme de la philosophie positive; et c’est justement en ce problème d’un ordre si élevé que se manifeste sa fonction essentielle. Pour elle, toute la science forme un long enchaînement où chaque science particulière a une place véritablement naturelle et absolument déterminée. A ce point de vue, la nature, la détermination d’une science gît dans le plus ou moins de complication qui lui appartient. La
vin PRÉFACE,
plussimple est la mathématique; la plus compliquée est la sociologie. La physiologie, avec son annexe la médecine, précède la sociologie et succède à la chimie. Par le seul énoncé de sa place dans la hiérarchie, l'étudiant voit aussitôt qu’elle a besoin, pour se constituer, d’emprunter des lumières aux sciences inférieures ou moins compliquées et particulièrement à la chimie et à la physique, et qu’elle est d’un secours indispensable à la constitution de la sociologie. C’est cette lumière perpétuelle jetée sur les méthodes et les sciences particulières qui me rangea jadis sous la doctrine de la philosophie positive, et qui m’y retient.
Octobre 1871.