POÈTES TRAGIQUES ET COMIQUES
Sénèque, Térence, Plaute, P. Syrus.
La tragédie latine n'est guère représentée que par les ouvrages de Sénèque. Les tragédies de Livius Andronicus, d'Ennius1, de Pomponius
i. On possède encore quelques fragments d'Ennius, l'Homère latin! le plus ancien versificateur après L. Andronicus. Il composa des tragédies, des satires et un poème inti tulé les Annales de la République. Son style haché et rude n'était pas sans mérite. Virgile lui a fait de nombreux em prunts, ce qui a fait dire à Horace que l'auteur de V Enéide tirait des perles du fumier d'Ennius.
Les Annales ne renferment que des anecdotes, des légendes, des drames sanglants, des histoires de coups d'épée et de larges blessures. Ménière a cité de lui le vers suivant qui se rapporte à un guerrier dont on brise la tête sur une pierre :
Saxo cere comminuit brum.
'x'ous les traducteurs, et Ménière après eux, n'ont vu dans brum « qu'une figure de rhétorique, une imitation du bruit causé par la rencontre de la pierre et de la tête, une onomatopée, quelque chose comme le fameux Taratantara pour le son de la trompette. » Mais alors que faire de cere? dit le Dr Daremberg. Ménière n'en sait rien, pas plus que ses devanciers. Ennius, ajoute-t-il, a fait ce qu'un appelle une tmèse en style d'école, c'est-à-dire qu'il a partagé en deux le cerveau du pauvre diable pour faire plus aisément son vers et lui donner en même temps une certaine rjso-
Secundus, etc., ne sont pas arrivées jusqu'à nous. Elles n'étaient d'ailleurs que le faible pastiche de la poésie dramatique grecque, avec Faction en moins, car elles n'étaient écrites que pour des lectures publiques, et non pour le théâtre.
Moins heureux que Sophocle et Euripide, les tragiques latins n'avaient à peindre que les mœurs âpres des premiers temps de la république ou les orgies de l'empire. Et tandis que la femme grecque se montrait aux premiers sous des traits doux et gracieux et posait un ensemble digne des héroïnes de leur histoire ou des fictions de leur imagination, — la matrone austère se présentait aux yeux des autres avec un profil d'homme qui excluait toute idée poé-
nance imitative. Réunissez les deux parties, et vous aurez cerebrum; la cervelle tout entière.
Dans ses œuvres, Ennius paraît s'intéresser fort peu à la médecine. Voici cependant un des documents rares se rapportant à la médecine militaire des anciens. Dans la tragédie d'Achille, il cite ces paroles d'un soldat blessé sur le champ de bataille :
« O Patrocle, dit le brave Eurypyle, je viens te demander du secours et l'aide de tes mains, avant que je ne succombe à ce mauvais coup que vient de me porter un ennemi. Les autres blessés remplissent les portiques du temple d'Esculape. Je ne puis en approcher. Mes genoux fatigués fléchissent sous mon corps tremblant, et je n'ai nul moyen d'arrêter mon sang, qui s'échappe à flots. »
On voit d'après cela que les ambulances militaires étaient déjà insuffisantes et encombrées pendant l'action.
Ennius avait pris pour devise: Nunquam poetor nisi podager. 11 mourut, en effet, de la goutte et de l'ivrognerie, à l'âge de soixante-dix ans, n'ayant jamais eu d'autre médicament que le chou, qui était sa panacée et celle de Caton, son ami.
tique, et les Messaline, les Agrippine et les Livie grimaçaient dans l'ombre sous le masque pathologique de la prostitution, de l'adultère, du crime et de la passion bestiale. Peu d'éléments d'inspiration.
Puisqu'il n'y eût pas de vraie tragédie nationale à Rome, contentons-nous des drames qu'on attribue à Sénèque, et cherchons dans ce minerai le peu d'or qui s'y trouve.
La première tragédie de Sénèque a pour titre Hercule furieux. Lecélèbrelhéros de l'antiquité était, comme on le sait, le fils adultérin de Jupiter et d'Alcmène, la femme d'Amphitryon. Il avait épousé Mégare, fille de Créon, roi de Thèbes. Junon, voyant en lui un nouveau bâtard de son mari, le poursuit de sa haine. D'abord elle quitte l'Olympe et cède sa place à ses innombrables rivales :
« Il faut bien habiter la terre, quand les courtisanes habitent le ciel. »
Puis, elle réfléchit au peu de succès qu'elle a obtenu dans les dangers auxquels s'exposait, par sa volonté, le fier Alcide, en accomplissant ses fameux travaux. Il a détruit, en effet, tous les fléaux qu'enfante une terre ennemie, tout ce que l'air et les flots produisent de terrible, d'affreux, de funeste, d'inhumain et de cruel.
Maintenant, il est allé aux enfers accomplir une mission périlleuse. Pendant son absence, à l'instigation delà « jalouse entre les jalouses ». Lycus s'est emparé du trône de Créon son beaupère et demande à Mégare de s'unir à lui} il
lui propose carrément la chose : Rapprochons nos lits, dit-il en forme de péroraison, sociemus toros. Mais la femme d'Hercule est fidèle à sa foi. En entendant la proposition du traître, elle ressent une violente impression morale. Effrayée, elle lui répond : une sueur glacée inonde mes membres...
Non, je ne toucherai pas une main couverte du sang de mon père et souillée du meurtre de mes frères... Il ne me reste plus rien que la haine que je te porte.
Ces froides paroles d'une épouse offensée n'arrêtent pas Lycus. Il s'adresse à Amphitryon, et lui affirme que si sa petite fille refuse obstinément d'allumer avec lui lejlambeaude Vhyménée, copulari, il emploiera la violence et lui fera ainsi des enfants de noble race.
Sin copulari pertinax tasdis negat Vel ex coacta nobilem partum teram.
Mais Hercule a triomphé de Pluton ! il revient sur la terre avec Thésée, son compagnon.
Terrassé par son bras vengeur, Lycus a mordu la poussière ainsi que tous ceux qui avaient partagé sa tyrannie. Hercule a fait prompte justice, mais il se livre après cela à un monologue qui a une parfaite analogie avec ce que Ton entend dans les cours des asiles d'aliénés :
Le ciel va connaître sa puissance ; il servira de chef aux Titans furieux, il emportera les montagnes habitées par les Centaures; il les posera Tune sur l'autre comme des degrés pour
monter au ciel, l'Ossa dominera le Pélion, et l'Olympe sera le dernier échelon qui le portera. Comme délire des grandeurs, c'est typique.
Junon, résolue à le perdre, a eu recours à la maladie, à la plus terrible de toutes, à l'épilepsie. Hercule vient d'être pris brusquement de délire épileptique, non pas de celui qui précède l'attaque convulsive, mais de celui qui en tient lieu complètement, qui se complique d'hallucinations, d'impulsions irrésistibles, de colère furieuse.
Quel est ce mal soudain? dit Amphitryon.
Quod subitum hoc malum est?
Pourquoi, mon fils, portes-tu çà et là tes yeux ardents ?
Quo, nate, vultus hue et hue acres refers ?
C'est qu'il aperçoit des ennemis tout autour de lui, les terribles géants se dressent en armes..., l'ardente Erinnys fait retentir son fouet et menace sa tête de tisons enflammés. Dans ce trouble hallucinatoire, il prend ses enfants pour ceux de Lycus et tue l'aîné. Le plus jeune lui demande grâce d'une voix suppliante, en étendant vers lui ses petites mains. Il le saisit et le fait tourner autour de sa tête. Le crâne vient se briser sur une pierre et la cervelle va jaillir sur les murailles.
La malheureuse Mégare, tremblante, éperdue, s'échappe de sa retraite, en cachant dans sa poitrine son dernier enfant. Il les extermine tous
les deux. Il s'acharne sur la mère, lui brise les os et lui sépare la tête du tronc.
Dans sa douleur, Amphytrion vient s'offrir à ses coups. Mais la crise est passée, sa main tremble. Le sommeil s'empare de lui, sa tête fatiguée se penche sur son épaule ; ses genoux s'affaissent et le voilà qui roule à terre de tout son poids...
Vultus in somnum cadit Et fessa cervix capite submisso labat.
Flexo genu jam totus ad terram ruit.
En voyant ce corps inanimé, Amphytrion se demande s'il vit ou si le délire qui l'a porté à détruire sa famille l'a tué lui-même.
Non! Il ronfle, sopo?~ est. C'est la période de stertor.
Dans la description de cette attaque de la grand névrose convulsive, morbus Herculeus, Sénèque a bien montré les caractères d'instantanéité, d'automatisme, de brusquerie, de cette impulsion précédée seulement d'une courte période de délire.
Il est certain que Sénèque a dû avoir l'occasion d'observer des épileptiques, ou qu'il a dû avoir recours aux conseils des médecins de Rome, qui pouvaient d'autant mieux le renseigner que les maladies du système nerveux étaient déjà très fréquentes à cette époque. Il n'y a donc rien d'étonnant que la forme larvée de l'épilepsie fût aussi connue, dans ses symptômes, que la forme convulsive, avec ses accès classiques. De
tous temps, les épileptiques ont dû être considérés, en effet, comme des êtres irritables et dangereux. Et réciproquement, tous les individus violents, excessifs, devraient être placés dans la classe des épileptiques.
Une autre tragédie de Sénèque est consacrée à Hercule sm~ VŒta.
Œta, mont ennobli par cette nuit ardente, Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente Reçut de son amour un présent trop jaloux, Victime du centaure immolé par ses coups!
Sénèque nous fait assister aux fureurs jalouses de Déjanire, la seconde femme du héros. Elle avait tant bien que mal supporté ses infidélités et ses amours pour Omphale, mais elle était irritée de se voir préférer Iole, une jeune et belle fille de noble race qui habitait, comme captive, sous le toit conjugal : La rage éclate sur son front, les pleurs succèdent aux menaces, la rougeur de ses joues fait place à une pâleur soudaine, sa passion se produit sous toutes les formes. Elle se plaint, elle prie, elle gémit!...
« Gomment! cette Iole, cette captive, pourrait donner des frères à mes enfants, une servante deviendrait l'épouse du fils de Jupiter! Hercule a accompli des merveilles, mais il est quelque chose de plus redoutable que l'hydre, c'est le ressentiment d'une femme outragée. Une esclave! me ravir le lit de mon époux, dit-elle à
sa suivante, j'éteindrai dans mon sang les flambeaux de mon hymen. Que le traître périsse ou qu'il me tue... Mais si ma rivale porte dans son sein un enfant de mon Hercule, je veux avant de mourir l'en arracher de mes mains. Après, que le cruel me frappe comme une victime, pourvu que je tombe sur ma rivale expirante. »
Voilà un bel exemple de cette étrange aberration qu'on appelle la jalousie. Gela ne rentre pas précisément dans le domaine de la pathologie mentale, mais il y a bien quelque chose de vésanique dans les colères qu'inspire ce sentiment morbide, — ou plutôt cette excitation nerveuse d'un utérus aux abois.
Malgré cela, Déjanire ne veut pas la mort du perfide, quoiqu'elle n'ignore pas qu'il couche d'habitude avec toutes ses esclaves.
Hoc usitatum est Herculi : captas amat.
Elle veut seulement rompre le charme qui l'attache à la fille du roi Eurytus. Pour cela, elle envoie à Hercule une tunique trempée dans le sang du Centaure Nessus percé par lui d'une flèche teinte du fiel de l'hydre de Lerne. Elle croit, sur la parole du Centaure mourant, que ce n'est autre chose qu'un philtre tout puissant pour lui gagner le cœur de son époux. Celui-ci revêt la fatale tunique. Aussitôt le feu s'attache à tous ses membres, brûle sa chair, consume ses os. Il pousse un cri terrible et se prend à pleurer. On croit que c'est une nouvelle attaque de la
maladie sacrée. Vulgus antiquam putat rabiem redisse.
Non, dit le héros, ce n'est pas la fureur qui a saisi mon esprit. Un mal plus affreux que la colère et la rage me dévore...
Resistite inquit; non furor mentem abstulit. Furore gravius istud atque ira malum est.
Il a déjà bien souffert des plaies brûlantes qui recouvraient tout son corps, ses forces sont anéanties, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Sa mère, Alcmène, arrive près de lui ; elle s'informe des causes du mal, mais elle compromet grandement la légende par les paroles sensées qu'elle fait entendre. « Où est cette tunique, lui dit-elle. Aucun vêtement ne couvre ton corps ?
Ubinam ipsa palla est? membra nudata intuor.
« Ce n'est pas le présent de Déjanire qui te dévore ainsi, mon fils, mais la suite de tes cruels travaux, c'est une maladie horrible nourrie dans ton sein par tes longues fatigues. »
Non virus artus, nate, feminem coquit; Sed dura séries operis; et longus tibi Pavit cruentos forsitan morbos labor.
Voilà donc le merveilleux qui disparaît. La mère constate que son fils a le corps nu et que la robe de Nessus n'est pour rien dans les symptômes qu'il éprouve. C'est la maladie qui mine ses forces-, c'est elle qui s'est localisée sur sa peau, qu'il déchire de ses ongles, et qui déter-
mine cette ardeur prurigineuse qui ne lui laisse aucun repos.
Dans cet état, il est naturel que le malade songe au suicide. Le bûcher allumé sur le mont Œta devait le guérir à jamais de son mal, et lui permettre de quitter la terre d'une manière grandiose.
André Chénier l'a montré superbe, montant « sur les sapins résineux que son bras a ployés. » Hercule lui-même y porte la flamme, et sous ses pieds :
Etend d'un vieux lion la dépouille héroïque. Et, l'œil au ciel, la main sur sa massue antique, Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. Le vent souffle et mugit : Le bûcher tout en feu Brille autour du héros, et la flamme rapide Porte aux palais divins l'âme du grand Alcide.
Œdipe, le vainqueur du Sphinx, qui devait être le meurtrier de son père et le mari de sa mère, régnait à Thèbes, lorsque cette ville fut désolée par une peste affreuse. On sait cela.
Informé par Apollon de son horrible destinée, Œdipe ne doute pas que ce fléau ne soit causé par ses crimes. « C'est moi, dit-il, qui empoisonne l'air qu'on respire. Fecimus cœlum nocens.» Ce mode d'importation de l'épidémie a eu l'avantage de ne jamais susciter de longues discussions, et nous l'acceptons de bon cœur, car cela nous laissera le temps de faire l'histoire de cette peste.
De même que Sophocle, Sénèque et tous les poètes qui ont imité l'œuvre du grand tragique grec ont attribué à la colère des dieux, contre ce fils parricide et incestueux, les troubles météorologiques observés pendant la durée de l'épidémie: les feux ardents du soleil, l'absence des souffles purs de la brise qui ne rafraîchissaient plus les poitrines essoufflées et brûlantes, la sécheresse Hes fleurs et des sources et la perte des moissons, qui en furent la conséquence. C'est encore comme un châtiment de ses forfaits que le roi, dans la désolation d'une ville entière, au milieu des larmes et des funérailles qui se renouvellent sans cesse, se voit seul rester debout sur les débris de tout un peuple.
Personne, en effet, n'échappe au fléau. Il frappe sans distinction d'âge ni de sexe, moissonne les jeunes gens et les vieillards, les pères et les enfants, joint l'époux à l'épouse sur le même bûcher I
Nec ulla pars immunis exitio vacat :
Sed omnis Eetas pariter et sexus ruit, Juvenesque senibus jungit, et natis patres Funesta pestis; una fax thalamos cremat.
La panique est complète, comme on peut en juger par la description intéressante qu'en donne le poète. Les cérémonies funèbres sont supprimées, la peur fait oublier les larmes. C'est un sauve-qui-peut général. On jette les morts sur des bûchers allumés pour d'autres. Le malheur étouffe tout sentiment, nullus est miseris pudor.
Les cendres des morts sont enfouies dans une fosse commune. On se contente de brûler les cadavres, et encore ne les brûle-t-on pas tout entiers. Le terrain manque pour les sépultures et le bois pour les bûchers. Ni les prières, ni les secours de l'art ne peuvent enrayer les violences du mal. Les médecins succombent, et la mort prive la population de leurs soins.
Non vota, non ars ulla correptos le\ „t Cadunt medentes : morbus auxilium trahit.
Voyons maintenant quels sont les principaux symptômes: D'abord, une lassitude extrême s'empare des membres, la face se colore et toute la tête est parsemée de tâches légères, un feu ardent se répand dans le cerveau et empourpre les joues.
Piger ignavos Alligat artus languor ; et aegro Rubor in vultu, maculseque caput Sparsere levés; tum vapor ipsam Corporis arcem rlammeus urit; Multoque gênas sanguine tendit.
Les yeux deviennent fixes ; le feu sacré dévore les membres ; les oreilles tintent, un sang noir sort des vaisseaux et s'écoule par les narines ; une toux opiniâtre et fréquente ébranle les entrailles... La soif est inextinguible.
Oculique rigent, et sacer ignis Pascitur artus; résonant aures, Stillatque niger naris aduncae Cruor, et venas rumpit hiantes; Intima creber viscera quassat
Gemitus stridens
Ali turque sitis latice ingesto.
Il ne faut pas demander à un poète une parfaite exactitude clinique dans ses descriptions. Constatons cependant que les auteurs signalent précisément parmi les prodromes de la peste une lassitude extrême, de la céphalalgie avec vertiges et étourdissements, la sécheresse et la chaleur de la peau et une soif ardente. Dans la période d'état, nous savons qu'il survient, soit des bubons, soit un anthrax, soit des pustules qui laissent à nu des surfaces gangrenées, soit encore des plaques érysipélateuses ou des pétéchies discrètes ou confluentes, — ces manifestations cutanées pouvant se présenter réunies ou séparées. Or, l'expression dont se sert Sénèque, ignis sacer, ne s'applique pas seulement à l'érysipèle, mais à tous les états pathologiques de la peau avec inflammation, gonflement et suppuration. Et quant aux pétéchies discrètes, on les trouve dans les maculœ levés qui se montrent disséminées sur toute la tête, sparsere caput.
Tout le monde connaît le dénouement de cette tragédie. L'oracle de Delphes consulté répond que la peste continuera ses ravages tant que la mort du roi Laïus ne sera pas vengée. Le devin Tirésias apprend ensuite à Œdipe que c'est lui qui a tué Laïus dans une rencontre de nuit, et qu'il est son fils: la prédiction est accomplie; il s'arrache les yeux et se condamne à l'exil.
Quelques mots maintenant sur la tragédie dCAgamemnon.
Le vainqueur de Troie est à peine de retour dans son palais qu'Egiste régorge avec l'aide de Clytemnestre, qu'il avait séduite en l'absence de son époux. Cassandre, la prêtresse d'Apollon, est prise d'un état nerveux analogue au somnambulisme naturel. Après une longue communication sur les événements qui vont survenir, elle est atteinte d'un tremblement convulsifqui agite tout son corps. La pâleur couvre son visage ; des soupirs bruyants oppressent sa poitrine. Sa vue se trouble; ses yeux, tantôt se retournent comme pour s'enfoncer dans leurs orbites, tantôt sont fixes et cruels. La voici levant la tête plus haut que de coutume, et marchant d'un air imposant. Elle fait des efforts pour parler, et un nouveau transport l'agite. Elle dit encore quelques mots pour annoncer les malheurs de sa patrie, puis elle tombe comme un taureau qui plie le genou devant l'autel, frappé d'un coup mal assuré. — La crise est finie :
Relevemus artus entheos
« Allons relever ce corps possédé par le dieu, disent ses compagnes. »
Si M. Ménière avait connu les phénomènes de somnambulisme et de suggestion, qui font partie maintenant de la pathologie du système nerveux, il n'aurait pas considéré Cassandre comme une épileptique, mais tout simplement comme une hystérique hypnotisable*
Nous voici maintenant à la tragédie d'Hippalyte.
La Phèdre de Racine a donné au grand drame d'Euripide une seconde immortalité. Franchement, on ne peut en dire autant de la tragédie de Sénèque. Mais elle possède cependant de grandes qualités. Il y a même dans quelques scènes un certain cachet d'originalité, un naturalisme primesautier qu'on ne pourrait trouver dans nos œuvres poétiques. Jamais, par exemple, la naïve Elise, voulant combattre le fatal penchant de sa maîtresse, n'aurait osé lui tenir ce fier langage :
Je connais l'orgueil des rois; je sais combien la vérité les révolte et avec quelle dureté ils repoussent les sages conseils... Redoutez cet infâme adultère, chassez cette passion affreuse... Quoi î vous voulez confondre la couche du père avec celle du fils ! mêler le sang de l'un et de l'autre dans vos flancs incestueux.
Miscere thalamos patris et nati apparas, Uteroque prolem capere confusam impio!
(Mot à mot : enfermer dans un utérus incestueux la progéniture du père et du fils.)
... Que ne prenez- vous un monstre pour amant ? Faut-il que les lois de la nature soient violées à chaque nouvel amour d'une princesse de Crète ?
Natura toties legibus cedet suis* Quoties amabit Cressa?
— Le Dieu d'Amour subjugue mon cœur, répond Phèdre.
— C'est la passion, répond la suivante, qui, dans sa lâche complaisance pour le vice, a fait un dieu de l'amour, et qui, pour se donner une plus libre carrière a paré faussement son délire d'un nom divin.
Deum esse amorem, turpiter vitio favens Finxit libido ; quoque liberior foret, Titulum furori numinis falsi addidit.
Elle continue sur le même ton :
Vaines suppositions d'un esprit en démence qui a fait de Vénus une déesse et donné un arc à l'Amour! C'est l'enivrement de la prospérité, c'est l'excès de l'opulence, toujours avide de jouissances nouvelles, qui engendrent cette passion, compagne inséparable des grandes fortunes. Les mets ordinaires, une habitation modeste, les aliments de peu de prix deviennent insipides, etc..
Elle parle très bien cette confidente. Elle connaît la valeur étiologique de l'oisiveté et de la bonne chère sur la n}rmphomanie des princesses. Mais tout ce qu'elle pourra dire sera inutile. En vain elle fera appel à la raison de sa maîtresse; en vain, elle lui dira :
Pars sanitatis, velle sanari, fuit.
Vouloir guérir, c'est le commencement de la guérison.
Phèdre ne peut dompter l'ardeur de ses sens.
Le feu brille dans ses yeux et ses paupières abaissées fuient la lumière.
Erumpit oculis ignis, et lapsae genae Lucem récusant.
Cette idée est très juste, elle nous montre un des caractères de la fureur utérine, de l'érotomanie. Mais les symptômes suivants paraissent se rapporter davantage à l'hystérie :
Rien ne satisfaisait ses caprices. Elle s'agite en tous sens et se débat contre le mal qui la ronge. Tantôt ses genoux se dérobent sous elle, comme si elle allait mourir, et sa tête s'incline sur son cou défaillant; tantôt elle se remet sur sa couche, et, oubliant le sommeil, passe la nuit dans les larmes.
Sa santé s'altère profondément. Aussi quand Hippolyte l'aperçoit, s'empresse-t-il de lui dire :
Quel est donc le mal qui vous tourmente ?
Quodnam istud malum est?
Et Phèdre, rejetant toute pudeur :
Un amour furieux, un feu dévorant me consume. Cette ardeur cachée pénètre jusqu'à la moelle de mes os; elle circule avec mon sang, brûle mes veines et mes entrailles et parcourt tout mon corps comme une flamme subtile qui lèche les murs d'une maison.
Pectus insanum vapor Amorque torret : intimas ssevus vorat Penitus medullas, atque per venas méat
3ô6 SÉNÈQUE LE TRAGIQUE
Visceribus ignis mersus et venis latens, Ut agilis altas flamma percurrit trabes.
Après les paroles, l'action. Phèdre s'approche d'Hippolyte ; elle lui prend les mains, se dresse devant lui, se penche vers ses lèvres... Mais le fils de Thésée l'arrête court, et lui enjoint d'éloigner de son corps ses mains adultères, tactus impudicos (ses attouchements impudiques).
Dans la Phèdre française, tout cela se devine, mais ne se dit pas.
Hippolyte s'éloigne plein de dégoût pour cette reine du mal, la femme!
Dux malorum fœmina,
Il ne peut supposer encore que cette créature l'accusera d'avoir abusé de sa faiblesse et d'avoir violé la femme de son père!
C'est cependant ce qui arrivera, et c'est ce qui attend trop souvent l'honnête homme, qui ne sait pas se mettre en garde contre les audaces calomnieuses ch femmes nymphomanes et des mères qui spéculent sur la pseudo-virginité de leurs filles.
La médecine légale connaît cela.
Scipion l'Africain avait été envoyé en mission diplomatique à Garthage, en l'an io/3 av. J.-C; il revint à Rome avec un jeune esclave, un enfant au corps grêle, au visage bronzé, à la physionomie intelligente. Il le céda au sénateur Terentius qui le fit élever dans les lettres grecques et latines et lui rendit la liberté, en lui donnant son nom. Ce petit Africain, c'était Térence, qui devint le grand poète comique, une des gloires de la littérature latine.
Les caractères des comédies de Térence se trouvent surtout dans la pureté exquise du style, l'élégance des expressions, et un certain sentiment des convenances. Son théâtre ne s'adressait qu'au grand public, aux délicats. Cependant, il faut bien convenir qu'il manque un peu d'originalité ; il est trop imité du théâtre grec ; et il manque surtout de cette vis comica que celui de PJaute possède au suprême degré.
Analysons maintenant, à notre point de vue exclusivement médical, les œuvres du grand
poète Publius Terentius, l'affranchi de l'obscur sénateur romain.
Sa première comédie a pour titre VAndrienne; c'est pour ainsi dire une adaptation de celle du fameux comique athénien Ménandre, surnommé le prince de la nouvelle comédie.
Il s'agit d'un jeune grec appelé Pamphile, qui a pour maîtresse la jeune Glycérie, dont il a fait la connaissance chez Ghrysis, une courtisane. Cette jeune fille est enceinte, et au milieu des intrigues qui se jouent autour d'elle entre son amant, son père, Chrêmes père d'une jeune fille riche et un esclave, un certain Dave, sorte de Frontin audacieux, qui tient ses intérêts, — elle est prise tout à coup des douleurs de l'enfantement.
Mysis, une carriériste dévouée, reçoit Tordre d'une vieille esclave de la maison, Archilis, d'aller chercher une sage-femme du nom de Lesbie.
« J'entends, dit Mysis, c'est bien,, il faut que j'amène cette Lesbie! Mais, par Poliux, c'est une buveuse, une ignorante, qui ne mérite pas qu'on lui confie une femme primipare. »
Sane pol illa temulenta est mulier et temeraria, Nec satis digna, cui committas primo partu mulierem.
Pourquoi a-t-on choisi Lesbie plutôt qu'une autre? Mysis proteste, elle l'amènera cependant.
« Mais voyez, dit-elle, l'entêtement de cette vieille, c'est parce que Lesbie est sa compagne
de bouteille. Dieux, accordez à ma maîtresse une heureuse délivrance, et que cette femme aille faire ailleurs ses maladresses. »
Importunitatem spectate aniculce.
Quia compotrix ejus est. Di, date facultatem obsecro Huic pariundi, atque illi in aliis potius peccandi locum.
Cette scène est intéressante par sa simplicité, elle est naturelle et vraie. Mais, en attendant, la pauvre Glycérie est en travail.
Laborat in dolore.
C'est fini, — c'est un bel enfant, un garçon ! Lesbie a été convenable. Avant de s'en aller, elle fait ses recommandations à la vieille commère.
« Jusqu'à présent, Archilis, je ne lui vois que les signes ordinaires et nécessaires d'une heureuse délivrance.
Adhuc Archilis, quee adsolent quaaque oportet Signa esse adsalutem, omnia huic esse video.
« Commence par lui faire prendre un bain; puis tu lui donneras à boire ce que j'ai prescrit, à la dose voulue. »
Nunc primum fac ista ut lavet : post deinde, Quod jussi ei dan bibere, et quantum imperavi, Date.
Dans l'auteur grec, il y a ceci :
« Qu'elle se baigne immédiatement. Tu lui feras prendre ensuite quatre jaunes d'œufs. »
370 tere>;ce
Cette citation a son importance, car Menière a discuté les mots ista ut lavet et il pense qu'il ne s'agit peut-être que de lotions à faire sur les cuisses, le ventre et le périnée, et non d'un bain. La phrase de Ménandre ne laisse pas de doute à cet égard. Le seul commentaire possible ne peut donc se rapporter qu'à la valeur thérapeutique d'un bain à prendre après la délivrance, et comme premier soin à donner à la mère après l'accouchement.
La sage-femme s'éloigne en promettant de revenir bientôt, et en faisant cette réflexion :
« Il a un joli petit garçon, ce Pamphilc Que les dieux le conservent, car il a agi comme un galant homme. »
De son côté, Mysis en pense autant, car fille ou garçon, Pamphile veut l'élever,
Nam quod peperisset, jussit tolli.
Mot à mot, il a ordonné de le relever. Cette expression sous-entend le droit qu'avait le père de garder son enfant ou de s'en défaire; dans le premier cas, il disait tollere pueriim ; dans le cas contraire, on le laissait à terre, on l'exposait, on le faisait disparaître d'une façon quelconque.
La puissance paternelle était illimitée à Rome. « Le citoyen avait droit de vie et de mort sur ses enfants, dit Saint-Marc Girardin ; il pouvait les vendre jusqu'à trois fois, selon la loi des Douze Tables. Le fils avait beau se marier et avoir des enfants, il n'en appartenait pas
mqj'ns à son père avec eux et sa femme. Le consulat même n'affranchissait pas le fils des liens de l'autorité paternelle, et la loi politique s'inclinait devant la loi civile. Le sentiment de cette toute-puissance devait donner à l'amour paternel chez les Romains un caractère particulier de dignité. Le père se sentait magistrat. Aussi, dans Corneille, quand le vieil Horace apprend la fuite de son fils, il n'hésite pas à le condamner et il jure qu'il le punira :
J'en atteste des dieux les suprêmes puissances, Avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains, Laveront dans son sang- la honte des Romains.
Ne demandez donc pas au père de famille investi d'une pareille puissance, ne lui demandez pas les mollesses de l'amour paternel, tel que nous le connaissons. Dans la société romaine, le père avait une foi inébranlable en son autorité, qu'il sentait émanée de la nature et confirmée par la loi et par les mœurs de son pays.
D'après cela, on peut juger du peu d'importance que le père attachait à la vie d'un enfant nouveau-né et du nombre d'infanticides que devaient faire naître les mœurs barbares des Romains. Si donc Pamphile consent à élever cet enfant naturel, c'est que des circonstances particulières l'y poussent certainement. En effet, ce jeune homme aime de toute l'ardeur d'un premier amour l'honnête Glycérie. Jusque-là, sa vie avait été chaste, comme le prouve cette scène entre son père et un confident. Gomme
étude de mœurs, il faut lire cela; c'est le père qui parle :
— Sur ces entrefaites, il y a quelque trois ans, une femme d'Andros vint se fixer dans le voisinage : la misère et l'indifférence de sa famille l*y avaient réduite ; elle était d'une beauté remarquable et à la fleur de l'âge.
Dans les premiers temps, elle menait une vie très sage, laborieuse, pénible, gagnant son pain à travailler la laine et la toile. Mais un jour un amant arriva avec les mains pleines d'argent. Puis un second et un troisième. Et comme il est dans le cœur humain de préférer le plaisir au travail, elle accueillit les propositions et trafiqua de ses charmes. Quelques-uns de ses amants entraînèrent, par hasard, mon fils chez elle, comme cela se pratique, pour leur faire compagnie. Je me dis tout aussitôt : « Bien sûr, il est pris; il en tient. » Le matin, je voyais les allées et venues de leurs petits esclaves et je les questionnais : « Hé! drôle, dis-moi, je te prie, qui est-ce qui a eu les faveurs de Ghrysis ? »
« Phèdre ou Glinias, disaient-ils, ou Nicéranus, car tous les trois étaient de ses amants. « Et Pamphile? reprenais-je. — ! Pamphile. Et mais, il a soupe et payé son écot. » Voilà, pensais-je, un grand exemple de sagesse. »
Mais bientôt Chrysis vint à mourir. C'est Pamphile qui se charge des funérailles. Le père, admirant les sentiments d'humanité de son fils, approuve sa conduite, et lui-même se rend au convoi. Dans le cortège, il aperçoit une jeune
fille remarquablement belle! Il s'informe : « C'est la sœur de Ghrysis », lui dit-on. Il comprend tout. Naturellement, il s'oppose à un mariage avec une fille sans dot, la sœur d'une courtisane! Mais, comme toute comédie doit finir par un mariage, Pamphile épousera Glycérie, — au cinquième acte, bien entendu, — quand on aura découvert qu'elle n'était pas la sœur de Ghrysis, et qu'elle était la fille du riche Chrêmes, jeté autrefois par la tempête sur les côtes de l'île d'Andros.
Le sujet de la seconde comédie a été emprunté à une pièce grecque d' Apollodore. UHécyre ou la Belle-mère, de Térence, fut représentée en l'an [64 avant J.-C. Voici l'analyse de cette comédie :
Pamphile est un jeune homme de famille bourgeoise ; il a pour maîtresse Bacchis, une courtisane connue. Un soir, sortant ivre d'un repas, dans le désordre d'une de ces fêtes des anciens, il rencontre dans une ruelle une jeune fille, la viole, lui arrache son anneau du doigt et le donne à Bacchis, chez laquelle il va achever sa nuit.
Quelque temps après, son père juge à propos de le marier avec Philumène, fille de son ami Phîdippe. Ce mariage a lieu contre le gré de Pamphile, qui aime toujours Bacchis.
Parménon, un esclave, nous met au courant
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de la nuit des noces, dans un dialogue qu'il a avec Philotis, sa maîtresse :
— Bref; dit Parménon, l'époux conduit la mariée chez lui ; mais il n'y touche ni cette nuit ni la suivante.
— Que dis-tu ? Un jeune homme, après un bon dîner, coucher avec une mariée et ne se permettre rien. Impossible! ce n'est ni vraisemblable ni vrai.
— Je comprends ton incrédulité. Tu sais que l'on ne vient chez toi que pour avoir tes faveurs. Mais ce n'est qu'à contre-cœur que Pamphile s'est marié. Il espère ainsi convaincre sa femme qu'elle ne peut jamais lui être rien, et l'engager à retourner chez ses parents, sous un prétexte quelconque.
Deux mois se passent ainsi. Or, la jeune femme supporte les froideurs de son mari avec une douceur et une patience inaltérables ; elle ne songe qu'à lui plaire et à s'en faire aimer. Cette conduite amène un changement dans le coeur de Pamphile, et il devient réellement épris de sa femme.
Mais il est obligé de partir en voyage pour recueillir une succession. À son retour, il apprend que Philumène a quitté la maison et qu'elle s'est retirée dans sa famille.
On met cela sur le compte de la belle-mère de Philumène, une brave femme qui adore son fils. Celui-ci accourt chez ses beaux-parents.
En entrant dans la maison, Pamphile entend des cris, il reconnaît la voix de la mère de sa
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femme, Mirrhina, disant à celle-ci : Tais-toi, ma chérie, je t'en conjure.
Tace, obsecro, mea gnata.
Il se retourne vers Parménon. — Je suis sûr, lui dit-il, que tu me caches quelque grand malheur.
— CL- a dit que votre femme avait eu le frisson de la fièvre, mais je n'en sais pas davantage.
Pavitare nescio quid dixerunt : id si forte est nescio.
Dans la traduction de Talbot, on trouve pavitare rendu par : avoir peur de quelque chose.
— Quel est son mal, ajoute Pamphile? A-t-on fait venir le médecin ?
Quid morbi est!
... Quid, nemon medicum adduxit?
Et il fait ensuite cette réflexion bien naturelle ; mais pourquoi ne pas aller moi-même réassurer immédiatement de ce qui se passe? O ma Philumène, dans quel état vais-je te trouver? Si ta vie est en danger, il est certain que j'en mourrai.
Il entre, impatient, dans la chambre à coucher. Quel spectacle! D'un coup d'oeil, il voit quel est son mal, on n'avait pas eu le temps de lui cacher sa femme, et d'ailleurs sa voix avait un accent plaintif, qui trahissait tout le mystère... Philumène accouchait, après cinq mois effectifs de mariage, d'un enfant à terme.
Il sort immédiatement, fondant en larmes, dans un trouble affreux. Sa belle-mère le suit, se jette à ses genoux et lui dit : « Cher Pamphile, vous voyez pourquoi votre femme a quitté le toit conjugal. La pauvre enfant, avant son mariage, a été outragée par je ne sais quel misérable. Elle est venue chercher un refuge ici, pour cacher sa honte à vous et à tout le mone>.... Pardonnez-lui, ne parlez à personne de cet accouchement, je dirai qu'elle est accouchée avant terme, dicam abortam esse. Aussitôt né, on exposera l'enfant, continue* exponet ur.
Pamphile reste seul, et Sostrata, sa mère, arrive pour avoir des nouvelles de la santé de sa belle-fille, qu'on dit souffrante.
— Comment va Philumène, dit-elle? Salvam Philumen est?
— Un peu mieux, répondit-il. Meliuscula est.
— Que le ciel t'entende! Mais pourquoi ces larmes, pourquoi ces tristesses? D'où venait ce bruit? Est-ce qu'il est survenu quelque crise? An dolor repente invasit?
— Oui, c'est cela. Ita factum est.
— Quel est son mal? Quid morbi est?
— La fièvre. Febris.
— Quotidienne? Quotidiana?
Les traducteurs ont rendu febris quotidiana par fièvre continue, sans comprendre la valeur pathologique de cette expression.
Tout l'intérêt médical de la comédie fiait là. On devine d'ailleurs le dénoûment : Pamphile ne voulant pas reprendre sa femme, son beau-
père impute ce refus à sa liaison avec Bacchis, son ancienne maîtresse. Celle-ci est appelée alors par le père de Pamphiie pour se justifier, et Myrrhina reconnaît à son doigt l'anneau enlevé à sa fille par l'homme qui lui avait fait violence. Réconciliation entre le mari et la femme; c'est Pamphiie qui Pavait violée.
Dans la pièce intitulée : le Bourreau de soimême ou Y Héauton-Timorumênos, nous voyons un vieillard, Chrêmes, répondre à Ménédème, son voisin de campagne, qui lui reproche de prendre trop à cœur les affaires des autres, ce beau vers si souvent placé comme épigraphe dans les thèses inaugurales ou les mémoires de concours :
Homo sum : humani nihil a me alienum puto.
Je suis homme, et rien de ce qui touche à l'homme ne me paraît indifférent.
C'est un brave homme ce Chrêmes. Il voit que son ami est triste, et il cherche à en connaître la cause pour lui venir en aide. Ménédème ne se fait pas prier-, il raconte qu'il avait un fils, qu'il aimait à l'adoration. Un jour, il s'éprit de la fille d'une vieille femme de Corinthe, au point de vivre avec elle comme si c'eût été sa femme : Dè"ï que j'en suis instruit, dit le bonhomme, au lieu de le prendre par la douceur, comme j'aurais dû traiter l'esprit malade d'un jeune homme,
Neque ut animum decuit œgrotum adulescentuli, Tractare,
Je recours à la violence, comme font tous les pères. Je le gronde, je lui fais des reproches. Ta conduite vient de l'oisiveté, lui dis-je. Moi à ton âge, je ne pensais pas à faire l'amour.
Ego istuc œtatis non amori operam dabam.
Pauvre, je suis parti pour l'Asie, où je trouvai gloire et profit dans le métier des armes. — Et mon fils a voulu faire comme moi, il est parti pour l'Asie s'enrôler au service du roi de Perse,
Cette scène nous montre que les choses se passaient alors à peu près comme aujourd'hui . A la place de Clinia, amant d'Antiphile, on pourrait écrire François amoureux de Valentine, partant pour l'Afrique, à cause de la sévérité de son père : Cela se voit tous les jours.
« Les pères sont toujours les mêmes, répond Chrêmes, et pour peu qu'ils soient raisonnables, ils ne veulent pas qu'on coure les filles et qu'on soit toujours en noce. »
Scortari crebro nolunt ; nolunt crebro convivarier.
Mais voici ce qui arrive : Le jeune Clinia, dégoûté de la vie militaire, revient secrètement au pays. Il va se cacher dans la maison de Chrêmes où Clitiphon, son fils, lui offre l'hospitalité, ainsi qu'à son amante, la douce Antiphile.
Pendant que Chrêmes va annoncer à Ménédème l'heureuse nouvelle du retour de son fils, Sostrata, son épouse, reconnaît à la main d'Anthiphile l'anneau qu'elle avait mis à sa fille, quand on l'avait exposée. Elle fait part de sa
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découverte à son mari. La scène est très instructive, au point de vue des mœurs romaines; il faut la lire :
— Je te cherchais, mon ami.
— Parle, que veux-tu, ma femme?
— Je te prie d'abord d'être bien convaincu que je n'ai rien voulu faire sans tes ordres.
— Tu désires que je croie cela, bien que ce soit incroyable? Allons, je le crois.
— Tu te rappelles que, dans une de mes grossesses, tu m'as dit formellement que, si j'accouchais d'une fille, tu ne voulais pas l'élever.
-— Je devine ce que tu as fait, tu l'as élevée.
■ — Point du tout. Il y avait ici une brave femme de Corinthe : je lui donnai l'enfant à exposer.
— Quelle absurdité, que de fautes tu as commises! Il fallait exécuter mes ordres, il fallait tuer cette enfant, et non pas prononcer un faux arrêt de mort, qui lui laissait l'espoir de la vie.
Imperium exsequi voluisses interemptam oportuit : Non simulare mortem verbis, re ipsa spem vitse dare.
La pitié ! la tendresse maternelle ! . . . Mais songe donc : Tu as livré sans réserve ta fille à une vieille femme qui aura trafiqué de ses charmes et qu'elle aura vendue à l'encan. Je comprends bien ton idée: tout ce qu'on voudra, pourvu qu'elle vive... Que comptes-tu faire avec des gens qui n'ont souci ni du droit, ni du bien, ni du juste? Bien ou mal, profit ou perte, ils ne voient que ce qui leur plaît.
j8o TÉRENCE
— Oui, j'ai eu tort, mon cher Chrêmes, j'en conviens, mais que ta sagesse, ton indulgence, ta justice, viennent en aide à ma folie.
— Je veux bien te pardonner, mais à quel propos m'as-tu conté cette histoire?
— Nous autres, pauvres femmes, nous sommes superstitieuses jusqu'à la sottise. En donnant notre fille à exposer, je détache un anneau de mon doigt et je recommande de l'exposer en même temps que l'enfant, afin que, si elle mourait, elle eût au moins cette part de notre fortune.
— C'était, en effet, une garantie pour ta conscience et la vie de l'enfant.
Sostrata raconte ensuite comment elle a reconnu cet anneau, pendant qu'Antiphile était au bain, et comment elle a acquis la certitude qu'elle a retrouvé sa fille, que le père consent à garder cette fois.
— Quel événement inattendu! dit Sostrata. Que j'avais tort de craindre, Chrêmes, de te trouver aujourd'hui aussi dur que le jour où tu m'as ordonné de me défaire de l'enfant.
— On ne peut pas toujours fairecommel'on veut, répond Chrêmes. Cela dépend des circonstances. Ensuite, aujourd'hui je désire avoir une fille, autrefois, je n'en voulais pas.
Nunc ita tempus est mi ut cupiam filiam; olim nihil
[minus.
Concluons : autorité absolue du père sur ses enfants, son droit de les garder, de les tuer ou de les exposer, suivant son caprice et sa position
de fortune. Droit nul de la mère dans la vie conjugale. Indifférence de la part des parents pour les filles, sentiment commun à tous les peuples orientaux — Cette page de comédie ne renfermet-elle pas -bien des chapitres d'histoire et de philosophie?
Phormion est la quatrième comédie de Térence. L'original est d'Apollodore et l'intrigue a servi à Molière pour écrire les Fourberies de Scapin.
Le titre de la pièce vient du nom d'un maître fourbe, un parasite, un pique-assiette, l'aïeul des Scapin, des Frontin et des Figaro. C'est lui qui tient tous les fils de la comédie, lui qui fait agir Antiphon et Phédria vis-à-vis de leurs pères, comme Octave et Léandre le font envers Argante et Géronte. Comme le dit Térence, « c'est un extorqueur de biens, un donneur d'entorses à la loi. »
Bonorum extortor, legum contortor.
L'intrigue de Phormion ne nous intéresse guère, mais la comédie contient quelques passages curieux : d'abord, quand Démiphon, le père de Phédria, apprend les fredaines de son fils, il émet cette pensée de haute philosophie :
« Quiconque voyage doit se figurer qu'au retour il va trouver ou son fils en faute, ou sa femme morte, ou sa fille malade.
Aut filii peccatum, aut uxoris mortem, aut mcrbum
[filiae.
« En se disant que tout cela est possible, l'âme n'est point prise au dépourvu, et par là les chances inespérées sont autant de gagné. »
Quand les deux pères se rencontrent, en revenant de voyage, Démiphon dit à Chrêmes : Pourquoi donc es-tu resté si longtemps à Lemnos ?
— Par Pollux ! la maladie m'y a cloué.
Pol! me detinuit morbus.
— Et quelle maladie ?
Unde? Aut qui?
— Tu le demandes ? La maladie de la vieillesse.
Senectus ipsa est morbus.
La vieillesse, et c'est bien assez pour Chrêmes. Mais ce n'est pas toujours elle qui le forçait à aller si souvent à Lemnos, c'est le mariage secret qu'il y avait contracté, quoique légitimement marié à une femme de condition, à Nausistrata. Celle-ci a fini par savoir le secret des fréquents voyages de son bigame, et « ce qu'il allait faire dans cette galère..., » comme dit Géronte.
L'Eunuque est encore une pièce grecque de Ménandre, portée par Térence sur la scène romaine, elle a le mérite de nous initier aux mœurs des anciens, comme nous allons le voir :
Thaïs est une courtisane, une fille entretenue, qui est aussi rouée que celles de notre société
moderne. Cependant, il lui reste quelques bons sentiments. Elle a pour amants un fils de famille, c'est Phédria, — et un soldat fanfaron, vantard, pareil à ces capitaines gascons si admirablement peints par Alexandre Dumas. Thrason est au service du roi « qui n'a d'yeux, dit-il, que pour lui, qui lui confierait toute l'armée et ses plans de campagne par-dessus le marché... Et quand le roi a le dégoût du monde, quand l'ennui le prend, quand il veut respirer, comme s'il voulait expectorer ces misères de sa pensée,
Quasi ubi illam expueret miseriam ex animo.
il l'emmène souper en tête-à-tête avec lui...
Thaïs a demandé à Phédria de lui donner une petite esclave éthiopienne, car c'est la mode, et un eunuque, objet de luxe des princesses. Elle l'a prié en même temps de ne pas venir chez elle de deux jours, — car elle veut obtenir de Thrason, son premier amant ! une jeune fille achetée comme esclave par celui-ci. Or cette enfant, qui a seize ans, qui est d'une beauté remarquable, est une fille de grande famille, qui, enlevée à ses parents, a été élevée par la mère de la courtisane, et que celle-ci considère comme sa sœur.
Phédria consent. Pendant deux jours, il sera malheureux, mais il n'excitera pas la jalousie de son rival.
D'ailleurs, c'est pour faciliter une bonne action, car Thaïs veut rendre cette jeune fille à Chrêmes, son père.
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Les cadeaux arrivent le lendemain chez la courtisane. Gnaton,l'esclaveducapitaine, amène la belle Pamphile, et Parménon, l'esclave de Phédria, conduit la petite négresse et Dorus l'eunuque.
Mais est-ce bien l'eunuque choisi, par Phédria, est-ce bien cet être dégoûtant, qu'il a acheté hier, ce vieillard, cette espèce de femme?
Non, c'est un beau jeune homme d'Athènes, un jeune officier. Il a vu passer dans la rue l'élégante Pamphile. Il en est devenu amoureux fou. Ce n'est pas une fille comme les nôtres, dit-il à Parménon, à qui leurs mères s'étudient à déprimer les épaules et à comprimer la poitrine, pour qu'elles soient sveltes (1).
Quas matres student Demissis humeris esse, vincto pectore ut gracilag sient.
Quelqu'une a-t-elle un peu d'embonpoint, ajoute notre sage critique, on dit que c'est un athlète, et on lui retire la nourriture. La nature a beau être excellente, un pareil régime en fait des joncs. Ainsi on les aime. Itaque eî'go amantur. Tandis que celle-ci est une beauté rare, elle a un teint naturel, un corps solide et plein de suc.
Color verus, corpus solidum et succi plénum.
Chéréa, c'est le nom de l'ardent officier, nous donne des preuves de ses connaissances de l'hy-
(1) Les ceintures qui remplissaient le rôle de corsets, s'appelaient chez les Grecs tainidion ou strophion, et chez l-.'S Romains strophium.
giène des jeunes filles; mais il manque un peu de délicatesse, car il termine son discours à l'esclave, en disant : « De gré, de force ou par adresse, il faut que tu me la fasses avoir; peu m'importe comment pourvu que je l'aie. »
Celui-ci a donc consenti à le faire passer pour l'eunuque.
Et ainsi il va jouir de tous les bonheurs qu'il a rêvés : « Tu pourras, lui dit Parménon, manger à la même table, être auprès d'elle, la toucher, folâtrer, coucher à ses côtés.., »
Cibumuna capias,adsis, tangas, ludas, propter dormias.
Parménon est fier d'apporter à Thaïs d'aussi beaux présents. — Tenez, dit-il, voici votre eunuque? Quelle tête distinguée 1 Quel air de jeunesse ! Examinez-le sur la littérature, la palestre, la musique, c'est un garçon instruit...
En l'entendant vanter ainsi sa marchandise, Gnaton, l'esclave du soudard, est jaloux et lui fait comprendre qu'il doit appartenir à un pauvre maître, à un gueux. — Veux-tu bien te taire, riposte Parménon, toi que je mets au dernier degré de l'échelle humaine. Car celui qui consent à être le complaisant d'un Thrazon est capable d'aller chercher sa pitance jusque sur le bûcher l.
Le crime a été consommé. Ghéréa a violé la jeune esclave qu'on lui a confiée. Il s'empresse
1. Quand on brûlait les morts on jetait de la viande sur le bûcher et il fallait être de la dernière bassesse pour l'y aller prendre.
de raconter l'aventure à un de ses camarades : comment on lui a recommandé de ne laisser approcher d'elle aucun homme, de ne la point quitter et de rester seul avec elle dans une chambre, où se trouvait précisément un tableau représentant Jupiter descendant en pluie d'or dans le sein de Danaé; comment ensuite il a reçu l'ordre de l'éventer dans son bain, de veiller sur son sommeil", comment, enfin, en présence d'une occasion si inespérée, il a voulu marquer la différence qu'il y avait avec celui dont il jouait le rôle.
Nous ne parlerons pas du désespoir de la jeune fille, ni de la tempête que l'attentat a soulevé dans la maison, nous dirons seulement, pour la morale de l'histoire, que Ghéréa a épousé Pamphile, reconnue femme libre; et que Phédria, son frère, a épousé Thaïs la courtisane, ce qui est moins moral. Tout ce monde-là est venu habiter la maison paternelle ; et, ce qui n'est pas du tout moral, en consentant à y faire une place au capitaine Thrazon, qui est très généreux envers la prodigue Thaïs, qui sait bien recevoir, et qui est une bonne bête qu'on mettra à la porte, quand on voudra.
Il nous reste maintenant à dire quelques mots des Adelphes, les deux fils de Déméa dont Eschinus, l'aîné, a été adopté par son oncle Micion. Déméa est un homme sévère, dur, avare, tandis que son frère a un caractère facile et libé-
rai. Les deux enfants reçoivent, par conséquent, une éducation différente : l'un est conduit par la douceur, l'autre par la contrainte. <
Tout à coup, on apprend qu'Eschinus a forcé le repaire d'un marchand d'esclaves pour y enlever une fille qui lui plaisait. Voilà le résultat de ta faiblesse, dit Déméa à son frère. — Qu'importe, répond l'indulgent Micion, si Eschinus veut avoir une maîtresse, je lui donnerai de l'argent pour cela. Il a enfoncé une porte ! on la remettra. Il a déchiré des habits ! on les raccommodera. Voilà, mes moyens me le permettent. Mais l'escapade d'Eschinus ne doit pas être portée à son compte; c'est pour son frère Ctésiphon qu'il a enlevé cette petite Galidia au marchand, pour son frère élevé dans l'oppression et la sévérité. Lui... il ne vaut guère mieux, il est vrai : Dans une nuit d'ivresse, il a violé une jeune citoyenne, Pamphila! mais il ne l'a pas abandonnée; il continue ses relations avec elle et ne tardera pas à l'épouser. Et la preuve, c'est qu'elle habite déjà la maison de Micion, de l'oncle!
Déméa profite de la circonstance pour aller une seconde fois faire des reproches à son frère, sur la faiblesse de son caractère :
O Jupiter, s'écrie-t-il, quelle conduite ! quels mœurs ! quelle démence !
Hanccine vitam! Hoscine mores! Hanc dementiam!
Une femme sans dot, une chanteuse, un grand train de maison , un jeune homme perdu de
débauche, un vieillard qui radote ! Salus ellemême ne pourrait sauver une telle maison.
Belle tirade imitée par Molière dans l'Ecole des maris.
Il triomphe l'inflexible père, il oppose la conduite correcte de son fils Ctésiphon à la vie facile et licencieuse de son frère. Il joue le rôle de dupe jusqu'au moment où il apprend que c'est son élève qui a enlevé Gallidia, que celui-ci entretient sans qu'il s'en doute — jusqu'au jour où il se voit craint et haï de tout le monde. Alors il se met à suivre l'exemple de son frère et change sa manière d'être pour se faire aimer et bénir comme Micion.
Il devient généreux, prodigue, aussi indulgent et aimable qu'il fut jadis bourru et sévère : Il y a à peine quelques jours que Pamphila est accouchée, on va célébrer le mariage.
Il dit à son fils occupé à recevoir les invités, à faire allumer les flambeaux, à donner des instructions aux joueuses de flûtes : « Va faire abattre au plus tôt ce vieux mur qui est dans le jardin; amène ta femme par là; ce sera plus prudent que de faire passer par la rue une jeune femme qui vient d'accoucher et qui est encore malade. »
Multo rectiu est
Quum illam puerperam nunc duci hue per viam iEgrotam.
Cette précaution prise pour transporter une femme récemment accouchée est le seul fait médical intéressant de la pièce.
Si la comédie est la satire en action, Plaute peut être considéré comme le prince de la comédie latine. Quoiqu'il ait emprunté aux auteurs grecs le cadre de ses pièces, les caractères de ses personnages sont romains et les mœurs qu'il décrit sont bien les mœurs romaines. Aussi trouvonsnous dans ses ouvrages de nombreux détails sur la société, sur la vie intime des familles, sur le rôle des courtisanes dans l'antiquité, sur la médecine et l'hygiène, voire même sur la police municipale de Rome et d'Athènes.
Naudet, l'érudit traducteur de Plaute, a dit que le grand poète comique, non seulement latinisa ses imitations par les ressorts dramatiques, par l'esprit du dialogue, par une foule de dessins originaux, mais encore qu'il sut présenter aux Romains le miroir de leur société.
« Voulez- vous, dit-il, pénétrer dans l'intérieur des maisons, surprendre les Romains en partie de plaisir avec leurs maîtresses, ou en querelle avec leurs femmes, non plus sous les armes ou
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sous la prétexte, mais en négligé, en déshabillé? Lisez PJaute. Son théâtre est l'histoire secrète et anecdotique de la vie romaine. »
Et M. Daremberg ajoute, de son côté:
« Voulez-vous surprendre à Rome le médecin grec dans son cabinet ou en visite chez ses clients? Lisez Plaute, et entrez avec lui dans la maison du docteur. »
Suivons ce conseil et commençons par Amphitryon.
On connaît l'argument de la comédie. Mercure l'explique, d'ailleurs, dans le prologue : Amphitryon, à la tête de l'armée thébaine, est allé guerroyer contre les Télébœens. Il a laissé Alcmène, sa femme, enceinte de quatre mois. Jupiter, qui n'a pas de scrupules, quand il aime, s'est épris d'Alcmène, et il l'a engrossée à son tour. Elle est donc doublement enceinte, de son mari et de Jupiter. « Mon père, ajoute Mercure, est en ce moment dans cette maison, couché avec elle; et cette nuit a été prolongée pour qu'il puisse la caresser tout à son aise, car il s'est donné les traits d'Amphitryon. »
Le fils de Jupiter a pris la figure de Sosie, l'esclave d'Amphitryon; et il sert les amours de son père.
Quand l'époux légitime, vainqueur des ennemis, revient dans ses fo}rersavec le vrai Sosie, il aperçoit Alcmène sur la porte de sa maison. Elle vient de dire adieu à Jupiter et de lui entendre dire : « Je dois aller rejoindre l'armée, mon Alcmène, ménage-toi ; tu vois que ton
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terme approche. Tu prendras dans tes bras, en mon nom, l'enfant qui va nous naître. » (Tollere puerum.)
Quand donc Amphitryon, quelques instants après, lui reproche de ne pas lui souhaiter la bien-venue, elle ne comprend pas qu'il ait perdu la mémoire de ses embrassements de la veille, et de... ce qu'un galant homme ne doit jamais oublier ! Sosie, qui est encore tout meurtri des coups qu'il a reçus de Mercure, saisit l'occasion d'être impertinent. Il prétend que ce n'est pas d'un enfant qu'Alcmène est grosse, mais de folie, et que c'est avec raison qu'on donne aux femmes en couches certains fruits un peu durs à ronger pour les faire revenir, si elles tombent en faiblesse. Ces fruits, ce sont les grenades1 mata; mais ce mot signifie également coups. Car Sosie a voulu faire un jeu de mots, en réponse à la promesse d'être étrillé d'importance, faite par sa maîtresse. Et il ajoute: « C'est la bile noire qui la travaille ; il n'y a rien qui fasse si vite perdre la tête aux gens. »
Amphitryon continue : Depuis quand, chère femme, as-tu ressenti les atteinte de ce mal ? — Je suis saine de corps et d'esprit, répond Alcmène, bien convaincue que son mari a soupe et couché avec elle. — Ce n'est pas l'avis de Sosie qui dit
i. La grenade, Malum puniceum, était très recherchée à Rome, — à ce point que Pétrone dit dans une de ses odes : « Maintenant, je n'ai plus que du dégoût pour les autres fruits. »
Jam sordent animo cetera poma meo.
à l'oreille de son maître : Que ne la fais-tu traiter comme folle ? question qui nous apprend que la folie était déjà considérée comme une maladie susceptible de traitement.
Cependant il faut éclaircir ce mystère. Amphitryon va chercher un témoin, Naucrate, avec lequel il a soupe le soir.
Mais il ne le trouve nulle part. En vain, il a battu les rues, les gymnases, les parfumeries, la bourse, le marché, l'Académie et les officines des médecins et les boutiques des barbiers.
Nam omnes plateas perreptavi, gymnasia et myropolia, Apud emporium atque in macello, in palœstra atque in In medicinis, in tonstrinis. [foro,
A Rome et à Athènes, il y avait donc des officines médicales, IarpeTov — et non pas des boutiques de droguistes, comme le disent certains traducteurs de Plaute. De plus, il y a lieu de supposer que ces officines étaient des lieux de rendez-vous où l'on venait apprendre les nouvelles et les bruits de la ville1.
i. M. Daremberg, d'après un auteur de la collection hippocratique, a donné de ces établissements les renseignements très curieux que voici : Dans l'officine proprement dite, tout devait être disposé pour la pratique des opérations petites ou grandes; en conséquence, elle était pourvue de machines, d'appareils, de lacs, d'instruments, de linge, d'épongés, de sièges, de bancs et de tout ce qui sert au pansement des plaies. Comme l'officine était en même temps une pharmacie et un dispensaire, on y trouvait toutes sortes de médicaments simples ou composés. Il y avait, ainsi que de nos jours, des préparations magistrales exécutées instantanément, suivant l'occurrence, et des préparations officinales réglées par une espèce de codex auquel Hippocrate
C'est dans une de ces officines qu'Amphitryon a fini par rencontrer le pilote Blépharon ; et il se hâte de rentrer à la maison, car la jalousie l'a mordu au cœur.
Hélas ! Jupiter est revenu trouver Alcmène, la porte est fermée, et Mercure du haut du toit engage le mari à passer son chemin ; il refuse de le reconnaître pour Amphitryon. Celui-ci, dit-il, se repose de ses fatigues ; il est couché avec son épouse Alcmène qu'il tient dans ses bras...
Pour comble de malheur, Jupiter sort bientôt de la maison conjugale ; Blépharon, le prend pour son ami, Sosie traite son maître véritable de sorcier et d'imposteur, enfin le souverain de l'Olympe tord un peu le cou au mari de sa maîtresse. Le pauvre homme! il rêve tout éveillé, il ne sait s'il est mort ou vivant. Il voit sur le bras droit de Jupiter la cicatrice encore rouge et jaunâtre,
renvoie quelquefois. Ces préparations étaient faites dans l'officine par les médecins qui les vendaient pour être emportées, ou les administraient sur place. On voit même que les hippocratistes, pour n'être jamais pris au dépourvu, se faisaient suivre d'une petite pharmacie et d'un appareil de pansements quand ils pratiquaient au loin. Des aides libres ou esclaves aidaient le médecin dans l'officine, l'accompagnaient dans ses courses et restaient auprès des malades quand le cas était grave.
Ainsi l'ensemble de la pratique médicale était concentré dans les mains du médecin, les pharmacies proprement dites n'ayant commencé qu'avec des écoles arabes. Et non seulement l'officine était à la fois une pharmacie, une salle de pansements et un cabinet de consultations, mais encore une clinique, une maison de santé. Car les médecins prenaient déjà des malades à demeure chez eux, comme le fait est indiqué dans Plaute, c'est-à-dire plus de deux siècles avant J.-Ç.
cicatrix ritfula sublurida, de la blessure que luimême a reçue à la bataille. Il est au bout de son rouleau, il perd la tête. Et ce n'est pas fini : Jupiter, voyant Alcmène sur le point d'accoucher, s'empresse de lui céder la place.
Alors il force la porte et trouve Bromia, la servante d'Alcmène , poussant des gémissements, frappée de terreur. Elle lui raconte ce qui vient d'arriver à sa maîtresse : « Le travail commençait, dit-elle, elle sentait dans son sein les premières douleurs; elle appelle à son aide les dieux immortels, après s'être lavé les mains et couvert la tête, suivant la coutume. Soudain éclate un terrible coup de tonnerre, et elle accouche de deux jumeaux, sans douleur, si?iedolore peperit.
Puis, on entend la voix de Jupiter annonçant qu'il est entré secrètement dans le lit d'Alcmène, que le plus grand des deux enfants était son fils et l'autre celui d'Amphitryon. Le premier, c'était Hercule, venait donc au monde au septième mois, et le second dix mois après la conception, decimo post mense, — exemple de superfétation contestable 4 et de naissance tardive rare, mais possible.
i. La superfétation niée par la plupart des auteurs et notamment par Smellie, Baudelocque et Velpeau, a été cepen dant admise dans certains cas : — Lorsque la première grossesse est extra-utérine, et lorsque la matrice est double.
Il existe plusieurs exemples de superfétation dans la science que les gynécologistes déclarent inexplicables :
Le premier, rapporté par Buffon, est celui d'une femme de Charlestown qui accoucha le même jour d'un enfant
Telle est l'analyse de la comédie d'Amphitryon, dans laquelle on trouve encore des passages très curieux, entre autres : le peu de sûreté que présentaient les rues de Rome pendant la nuit, et dont la garde était confiée à des magistrats, qui avaient sous leurs ordres huit licteurs. C'est Sosie qui nous apprend cela dans son monologue du premier acte : « Quel courage, ou plutôt quelle audace, quand on sait comment se conduit la jeunesse, de se mettre en route, seul, la nuit, à l'heure qu'il est! Et que deviendrais-je si les triumvirs de la police me jetaient en prison ? Demain on me sortirait de ma cage pour me fouetter d'importance. Pas un mot à dire pour ma défense, rien à attendre de mon maître ; tout le monde dirait que c'est bien fait. En attendant, huit solides gaillards frapperaient sur mon pauvre dos comme sur une enclume. »
Le fouet, les coups de bâton, les étrivières, les corrections les plus barbares, souvent sans
blanc et d'un enfant noir. Elle avoua qu'elle avait eu des relations le même jour avec son mari et avec un nègre.
Le deuxième, publié parle Dr Norton est analogue. Mais l'un des enfants serait venu au terme de huit mois, tandis que l'autre n'aurait pas eu plus de quatre mois.
Le troisième est celui d'Anne Bigaud, femme Vivier (de Strasbourg), qui accoucha le 3o avril 1748 d'un garçon vivant, et quatre mois et demi après le 16 septembre de la même année, d'une fille vivante parfaitement à terme.
Le quatrième est celui de Benoite Franquet, femme Villard (de Lyon), qui accoucha d'une fille le 20 janvier 1780 et cinq mois et demi après, le 6 juillet de la même année, d'une seconde fille narfaitement à terme et bien oortante.
motif, voilà ce qui attendait les esclaves, qui du reste répondaient à ces traitements inhumains, en se montrant paresseux, débauchés et' ivrognes.
VAsinaire, ou la comédie aux ânes, n'est pas une pièce absolument morale, mais elle nous donne une idée des mœurs romaines, qui acceptaient très bien l'intrigue un peu licencieuse de Plaute.
Un vieux libertin du nom de Déménète a un fils qui est malade : il a promis de l'argent à sa maîtresse et il ne peut lui en donner. Cet aimable père ne demanderait pas mieux que de lui venir en aide et de le guérir de sa maladie; car il est aussi indulgent pour son fils que le fut pour lui son père, lorsqu'il se déguisa en matelot pour enlever à un marchand d'esclaves une fille qui lui plaisait. Mais la mère leur tient la bride serrée, et cela d'autant plus facilement que l'administration de ses biens appartient à son esclave dotal.
« Maintenant, en deux mots, dit le barbon à Liban, son esclave, mon fils a besoin de dix mines (environ de 922 fr.). Fais en sorte de les lui trouver promptement. » Ça presse en effet : Cléérete, la mère de Philénie, qui fait un commerce sérieux des charmes de sa fille, a mis le jeune Argyrippe à la porte. Celui-ci a eu beau la menacer d'aller la dénoncer aux triumvirs de la no ice. elle est restée inflexible : il lui faut main-
tenant deux talents d'argent pour qu'elle donne sa fille cette nuit, et vingt mines pour la mettre à la disposition d'un amant pour une année entière.
A peine Liban a-t-il fait part à Léonidas, son compagnon d'esclavage, de la mission qui lui a été confiée, que celui-ci lui raconte qu'en flânant chez le barbier, il a rencontré le marchand d'ânes, qui a acheté un lot de ces quadrupèdes à l'esclave dotal de la femme de Déménète, à Sauréa. Il cherche ce dernier pour lui remettre le prix de la vente, c'est-à-dire vingt mines.
Naturellement, Léonidas se fait passer pour l'intendant, avec le consentement de son maître, et touche l'argent des ânes. Liban et lui portent la sacoche au lupanar, lorsqu'ils surprennent les deux amoureux sur une place publique, se désolant de leur infortune, maudissant la fatalité qui les sépare et parlant de mourir ensemble.
Pour s'amuser un peu à leurs dépens, nos esclaves montrent la somme d'argent exigée par la mère de la courtisane, mais ne veulent la donner qu'à la condition qu'on les embrassera, qu'on leur caressera les genoux, qu'on leur donnera des noms tendres et qu'enfin leur jeune maître les portera sur son dos.
On consent à tout. Et quand Philénie a emembrassé ces esclaves et prostitué ses lèvres, en présence d'Argyrippe, quand celui-ci a supporté toutes leurs impertinences, les deux amants apprennent la condition qu'impose à son tour Déménète en donnant les vingt mines : le fils cédera
sa maîtresse pendant une nuit à son père...
M. Sommer, un des meilleurs traducteurs de Plaute, fait observer que ce fait ne révoltait pas les Romains. La fréquentation des maisons de courtisanes notait un scandale ni en Grèce ni à Rome; on n'y rencontrait pas seulement des hommes avides de plaisirs, mais souvent aussi des hommes d'État, des philosophes : c'étaient des espèces de salons où l'on venait quelquefois uniquement pour s'entretenir de politique et de beaux-arts.
D'ailleurs, le dénouement de la comédie donne à la morale une certaine satisfaction : Diabole « un autre amoureux de la belle », furieux de s'être présenté trop tard à la mère entremetteuse et d'avoir été évincé, va prévenir l'épouse du bonhomme. Celle-ci surprend son mari dans une orgie avec son fils et « leur maîtresse »; elle confond le vieux débauché et le ramène au logis, en sermonnant vertement « ce coucou grisonnant » qui donne d'aussi pernicieuses leçons à son fils. Et c'est justice.
Une des scènes curieuses de cette comédie est celle où Diabole discute avec son homme d'affaires, un parasite, les clauses du contrat à intervenir entre lui et celle qui se fait la procureuse de sa fille. La voici, d'après Sommer :
Diabole. Ça, montre-moi le traité que tu as rédigé entre moi, ma future maîtresse et sa mère.
Le Parasite. Je ferai dresser les cheveux sur la tête de la vieille, quand elle entendra nos conditions.
Diabole. Allons, lis, je te prie.
Le Parasite (lisant.) Diabole, fils de Glaucus, a donné à l'entremetteuse Gléérète Vingt mines d'argent, à la condition que, pendant toute l'année, Philénie sera sa compagne jour et nuit.
Diabole. Et celle de personne autre que lui. Écris cela comme il faut, que cela se lise bien.
Le Parasite. Elle ne recevra aucun homme chez elle. Si elle a un ami, un protecteur, un soi-disant amoureux d'une de ses amies, porte close pour tous, excepté pour toi, et sur sa porte elle écrira que la place est prise. Il n'y aura chez elle ni lettres ni tablettes de cire. Elle n'invitera personne à sa table. Si elle aperçoit un autre homme que toi, elle fera l'aveugle à l'instant. Elle boira toujours avec toi ; elle aura juste le palais aussi fin que toi, ni plus ni moins.
Elle ne donnera prise à aucun soupçon; jamais elle ne pressera de son pied, en se levant, le pied d'un autre homme; jamais elle ne s'asseoira sur le lit voisin, — quand elle sera à table. Elle pourra invoquer toutes les déesses qu'elle voudra, mais jamais aucun dieu. Jamais signe de tête ni clin d'yeux, ni geste quelconque à l'adresse d'un homme. Si la lampe s'éteint, elle ne fera aucun mouvement dans l'obscurité.
Diabole. A merveille! c'est bien là ce qu'il faut, mais dans la chambre à coucher... Efface. Je tiens au contraire à ce qu'elle remue. Je ne veux pas lui donner ce prétexte; elle dirait qu'on le lui a défendu.
Le Parasite. Tu crains les chicanes, à ce que je vois.
Diabole. C'est vrai. Efface.
Le Parasite. Elle ne se servira d'aucun mot à double sens. Elle ne saura parler d'autre langue que la langue attique. S'il lui prend envie de tousser, elle ne toussera pas comme cela [il tousse en tirant la langue), de façon à laisser voir sa langue.
Forte si tussire obcœpit, ne sic tussiat,
Ut quoiquam linguam in tussiendo proférât.
Si elle fait semblant d'être enrhumée, elle ne fera pas comme cela (il passe sa langue sur ses lèvres), mais tu lui essuyeras les lèvres toi-même, pour qu'elle n'ait pas l'air d'offrir un baiser.
Quod illa autem simulet, quasi gravedo profiuat, Hoc ne sit faciat; tu labellum abstergeas Potius, quam quoiquam savium faciat palam.
Le sens exact de gravedo profiuat est un rhume de cerveau qui coule abondamment; c'est ce que nous appelons sérieusement aujourd'hui le coryza.
Sa mère l'entremetteuse ne sera pas admise à ta table et ne dira d'injures à personne.
S'il lui arrive d'en dire, pour sa punition elle sera privée de vin pendant vingt jours.
Diabole. Admirablement rédigé! superbe contrat!
Le Parasite. Si elle ordonne à sa femme de chambre d'offrir des couronnes, des guir-
landes, des parfums, à Vénus ou à Gupidon, ton esclave s'assurera si c'est à Vénus qu'elle les offre ou au dieu mâle. S'il lui prend fantaisie de chasteté , elle te rendra autant de nuits d'amour qu'elle aura passé de nuits solitaires.
Plaute ne nous dit pas si ce contrat aurait été valable en justice. C'est dommage...
Le Charançon, en raison des personnages qui y figurent, est une comédie qui nous offre de curieux renseignements sur tous les gens véreux, toutes les industries honteuses qui pullulaient à Rome : le parasite éborgné dans une orgie, le banquier parjure, l'escroc qui fait le commerce d'esclaves, le soldat vantard, ivrogne et joueur, l'amoureux et l'amoureuse, et enfin les esclaves.
Le premier acte se passe devant le temple d'Esculape. Phédrome, l'amoureux de Planésie, admire la discrétion de la porte de ce temple, mais il maudit la maison qui est en face et qu'occupe Gappadox, le marchand d'esclaves, le propriétaire de la chaste jeune fille qu'il aime et dont celui-ci veut faire une courtisane. Gappadox en demande tantôt trente mines (2,700 francs), tantôt un grand talent (9,000 fr.).
Phédrome attend de l'argent pour payer l'entremetteur; et pour le moment il n'aspire qu'à voir sa bien-aimée quelques instants, à la dérobée, pendant que Cappadox, malade, dort
dans le temple d'Esculape, quia heic leno œgrotus incubât in E seul api fano.
Or, qu'a-t-il cet homme qui prétend, d'après son rêve, qu'Esculape se soucie peu de lui et qu'il ne pense plus à le guérir1. Il explique ainsi sa maladie : « Ma santé diminue, mes douleurs augmentent*, ma rate est comme une ceinture qui m'étreint quand je marche; on dirait que j'ai deux jumeaux dans le ventre, et je crains bien de le voir éclater et de finir par là. »
Nam jam, quasi zona, liene cinctus ambulo. Geminos in ventre habere videor filios.
Nihil metuo, nisi me médius disrumpar miser.
i. M. Daremberg fait observer que le dieu ne se montrait pas toujours aussi cruel ni aussi dédaigneux; les ex voto suspendus aux lambris de son sanctuaire et les inscriptions commémoratives témoignent assez de sa miséricorde et de sa puissance. Comme autre preuve de la condescendance du dieu, il emprunte à Rufus cette consultation donnée par le fils d'Apollon : Teucer, de Cysique, ayant été frappé d'épilepsie, vint à Pergamepour consulter Esculape, lui demandant d'être débarrassé de sa maladie. Le dieu lui apparut et lui demanda s'il voulait échanger ses infirmités contre d'autres. Teucer lui répondit que ce n'était pas là ce qu'il désirait le plus ardemment, mais qu'il espérait obtenir une suppression franche de ses maux; cependant au cas où il faudrait se résignera une substitution, il désirait savoir si les incommodités futures ne seraient pas plus graves que ses incommodités actuelles. Le dieu lui ayant répondu qu'elles seraient plus légères et qu'elles le guériraient plus sûrement que ne le ferait aucun autre remède. Teucer, à ses conditions, se soumit à sa nouvelle maladie; il lui arriva une fièvre quarte, et, depuis ce temps, il fut guéri de l'épilepsie.
On ne peut donner un meilleur exemple de la théorie de la métastase, et montrer la possibilité de guérir une maladie incurable en lui substituant une maladie curable.
Palinure, l'esclave de notre jeune premier, l'aperçoit, il le reconnaît à son teint, à sa grosse bedaine, à ses yeux verdâtres couleur d'herbes.
Qui hic est homo Cum conlativo ventre, atque oculis herbeis? De forma novi, de colore non queo.
Et Gappadox recommence à se plaindre à lui : ma rate m'étouffe, mes reins me font souffrir, mes poumons se déchirent, mon foie me torture, mon estomac tombe en consomption, mes intestins sont douloureux, dit-il, en gémissant.
Lien necat, renés dolent, Pulmones distrahuntur, cruciatur jecur, Radiées cordis pereunt, hiras omneis dolent.
— C'est que tu as une affection hépatique ! lui répond Palinure. Attends encore quelques jours, jusqu'à ce que tes boyaux soient complètement pourris ; on les metra dans la saumure *, et on sera moins volé sur le prix de ta carcasse.
Pendant que Gappadox continue à se plaindre du gonflement de sa rate, lien dierectii'st, et qu'il se fait expliquer le songe que lui a envoyé Esculape, Charançon, l'autre esclave de Phédrome, le parasite escroc et faussaire, revient avec l'argent qu'il a extorqué à un frère inconnu
i. Allusion au condiment appelé garum que l'on préparait avec des entrailles de poisson confites dans le vin ou le vinaigre. On y mettait aussi du poivre, garum piperatum. Pline dit que le garum le plus estimé était celui qui se faisait avec le maquereau. Est-ce de celui-ci que Palinure veut parler?
de la jeune esclave. Il est fatigué, essoufflé, affamé. Son maître se met à l'éventer, mais ce n'est pas cela qu'il réclame, c'est à manger; car « il n'y voit plus, il a la bouche amère, les dents rouillées, le gosier empâté par la faim, les boyaux vides ». Heureusement, il reste du dîner des jambons, du gras-double, une échine de porc, une tétine de truie. Il avale tout cela avec du pain, du bœuf rôti et une grande coupe de vin. Le voilà restauré.
Il raconte ensuite l'histoire de son voyage qui ne nous intéresse pas. Mais ce qui est certain, c'est que c'est grâce à lui que Phédrome achète sa belle, et que son rival s'aperçoit que celle-ci est sa propre sœur. Gela finit donc par un mariage, comme dans toutes les comédies.
Si à la place des édiles, il y avait eu une censure théâtrale à Rome, il est certain que la Casina n'aurait jamais été représentée. On y voit, en effet, Stalinon, vieux paillard, amoureux de l'esclave de sa femme. Casina, c'est le nom de la camériste, est recherchée en mariage par Olympion, le fermier du vieillard, et par Ghalinus, l'écuyer de son fils. Le père favorise le fermier et lui promet de l'affranchir, s'il lui cède la première nuit; le fils veut la donner à son protégé aux mêmes conditions. Les deux esclaves se disputent et finissent par jouer la belle l. C'est le fermier qui l'emporte ; il a accepté
i . Pendant qu'on remplissait d'eau l'urne où on jetait les sorts, afin que l'œil ne pût pas les distinguer, Olympion
la proposition de son maître, sans éprouver de scrupule de ce marché honteux. Mais son rival, pour se venger, s'entend avec la femme du bonhomme; et, dans le lit conjugal, le soir des noces, à la place de la jeune épousée, le nouveau marié et le vieux libertin ne rencontrent Tun après l'autre qu'un fort gaillard déguisé en femme qui défend sa vertu avec une vigueur extraordinaire. On les voit s'élancer sur la scène dans le plus léger des costumes, les membres meurtris, racontant leur mésaventure dans une scène plus que grivoise dont une partie a été perdue.
La Casina n'a pas été portée sur la scène française, ce qui a empêché Y Enfer de la Bibliothèque nationale de compter une comédie erotique de plus au nombre de ses richesses.
Dans YAululaire ou la Comédie à la marmite Euclion est un avare qui rendrait des points à Harpagon. Il est inscrit à la curie et il y va chercher sa part quand on annonce une distribution
fait cette réflexion : « Je ne sais où j'en suis; j'ai le cœur gros et il bat à me rompre la poitrine. »
Perii! cor lienosum, opinor, habeo; jamdudum salit; De labore pectus tundit.
L'expression de Plaute, cor lienosum, signifie, mot à mot, cœur splénique, cœur oppressé comme la rate, quand on vient de courir. Ici, cor doit être pris dans le sens de cœur, organe de la circulation du sang, mais il sert quelquefois à désigner l'estomac, comme on le voit dans Lucrèce, Horace et Plaute.
406 PLADTE
d'argent aux pauvres. Quand il se fait couper les ongles des pieds chez le barbier, il ramasse les rognures. Il ne vit que pour For qu'il a caché dans sa marmite. Pour ne pas donner de dot à sa fille, il consent à la marier à son beau-frère, qui est d'un certain âge, mais qui est riche, généreux, et qui payera tous les frais de la noce. Mais quand il aperçoit Gongrion, le cuisinier chargé d'apprêter le repas, dans sa cuisine, examinant les marmites et les ustensiles de cuisine, il le houspille, le bâtonne et le menace d'aller le dénoncer aux triumvirs. « C'est ma mauvaise étoile, dit le malheureux cuisinier, qui m'a amené ici ; on me paye un didrachme (2 fr. 76) et il m'en faudra davantage pour payer le médecin1.
Numo est conductus plus jam medico mercede est opus.
Les honoraires des médecins étaient donc à peu près ce qu'ils sont aujourd'hui. Le prix des visites aux gens du peuple était de 3 francs environ, mais les riches payaient beaucoup plus cher. « Ainsi, dit M. Daremberg, les Casius, les Colpetanus, les Arruntius, et bien d'autres, recevaient des princes plus de 5o,ooo francs par an. Stertinius estimait ses soins à la Cour plus de 100,000 francs, sans compter sa clien-
1. C'est pour un avare de l'espèce d'Harpagon qu'un de nos confrères a fait cette petite fabLe :
Harpagon est malade. Or, Purgon lui fait prendre Un clystère, et Itù dit ensuite : — Il faut le rendre!
— Jamais fait l'autre entre ses draps.
L'avare meurt, mais ne rend pas.
tèle, qui lui en rapportait 120,000. Claude donnait au frère de ce médecin des honoraires non moins élevés, si bien que les deux frères, même après avoir compromis leur fortune à embellir Naples, laissèrent encore à leurs héritiers 6 millions 3oo,ooo fr. Thessalus, qui ne marchait jamais sans un immense et brillant cortège d'esclaves, fit relever les murs de sa ville natale et laissa plus de 2 millions; Gharmis, venu de Marseille, pour s'établir à Rome, se fit payer 42,000 francs pour une visite en province, et Claude put confisquer une somme de 2 millions 100,000 francs sur le chirurgien Alcon qui, au retour de l'exil, eut bientôt réparé une brèche aussi énorme. »
On sait que la loi romaine excusait le crime de la castration contre l'homme pris en flagrant délit d'adultère. C'est grâce à cette coutume que nous devons une des plus amusantes comédies de Plaute, le Soldat fanfaron.
Pyrgopolinice est un bravache qui ne parle que de ses exploits imaginaires; c'est de plus un bellâtre fat et prétentieux, convaincu que toutes les femmes sont folles 'de lui. Un jour, il enlève à un jeune Athénien du nom de Pleuside sa maîtresse et son esclave, et les conduite Ephèse. Le jeune homme, informé de la chose, se rend immédiatement à cette ville et se loge chez un ami de son père dont la maison est contiguë* à celle qu'habite le soudard. L'esclave de l'ami,
déguisée en femme mariée, pour la circonstance, consent à se laisser faire la cour, mais exige le renvoi dans sa famille de sa maîtresse, et une nuit l'attire chez elle. Pyrgopolinice tombe dans le piège qui lui est tendu ; il est pris par les esclaves de Périplectomène, le soi-disant mari de la dame, et il est garrotté par Garion, le chef cuisinier de la maison.
Voici la scène :
Périplectomène. — Amenez-le; s'il ne veut pas vous suivre, enlevez-le, suspendez-le entre ciel et terre, déchirez-le.
Pyrgopolinice. : — Par Hercule, je vous supplie...
Périplectomène. — Par Hercule, tu supplies en vain. Regarde, Canon, si ton couteau est bien affilé.
Vide ut istic tibi sit acutus, Gario, culter probe.
Carion. — Oh! il me tarde de trancher à cet homme adultère le bas de V abdomen et de le lui pendre au cou comme les grelots qu'on met à un enfant.
Quin jamdudum gestit mœcho abdomen adimere, Ut faciam quasi puero in colla pendeant crepundia.
Périplectomène. — D'abord , qu'on le bâtonne, à tour de bras. Pourquoi, effronté, as-tu l'audace d'en conter aux femmes des autres?
Pyrgopolinice. — Mais, c'est elle qui s'est offerte à moi.
Périplectomène. — Il ment. Recommencez la bastonnade et ne vous ralentissez pas.
Pyrgopolinice. Aïe, aïe! c'est assez ae coups, grâce.
Carion. — Faut-il couper?
Périplectomène. — Quand tu voudras. Qu'on lui étende les membres, écartez-les bien.
Pyrgopolinice. — Je vous en conjure, avant qu'il coupe, écoutez ce que j'ai à dire.
Périplectomène. — Parle, tandis que tu as encore quelque chose.
Pyrgopolinice. — Je la croyais veuve; sa suivante, qui était l'entremetteuse, me l'avait dit.
La leçon a été bonne. Notre fanfaron, miles gloriosus, a juré de ne pas recommencer; il a donné une mine d'or au cuisinier, et on l'a laissé partir, avec tous ses membres, mais moulu de coups, abandonnant sa tunique, sa chlamyde et son sabre.
Il y a encore une autre scène bien amusante qui mérite d'être mentionnée. Quand Pyrgopolinice congédie la jeune fille qu'il a enlevée à Pleucide, il ne sait pas, bien entendu, que c'est à son amant qu'il la remet; il a pris le jeune Athénien pour un ami de la famille.
A peine les deux jeunes gens ont-ils franchi le seuil de la maison qu'ils tombent dans les bras l'un de l'autre, et leur émotion est tellement forte que la belle se trouve mal. En allant à son secours avec de l'eau, notre soldat se doute de
quelque chose et il fait à Haute voix cette réflexion :
— Voilà deux têtes bien près l'une de l'autre. Cela me déplaît-, on dirait que leurs lèvres sont soudées ensemble.
Capita inter se nimis nexa hice habent : Non placet : labra labellis ferruminant.
— La crise a été violente, répond modestement Pieucide, je voulais savoir si elle respirait encore.
Acrest malum : tentabam spiret an non.
— Il fallait approcher l'oreille, riposte le militaire.
Aurem admotam oportuit.
Il savait sans doute que pour juger de la respiration, il faut appliquer la tête sur la poitrine et non pas la bouche sur la bouche. En raison de ses connaissances en auscultation, on devait bien lui faire grâce.
Le fond de l'intrigue du Marchand est la rivalité en amour d'un père avec son fils, — rivalité qui ne paraissait pas répugner aux mœurs romaines.
Démiphon a envoyé son fils Gharinus à Rhodes pour s'occuper d'affaires commerciales. Quelques mois après, Gharinus revient à Athènes, ramenant avec lui une esclave fort belle dont il veut faire sa maîtresse. Le père aperçoit Tes-
clave sur le vaisseau, en devient amoureux et désire en devenir acquéreur. Undesesamis, pour lui être agréable, feint d'acheter la fille, en l'absence du jeune homme, et l'emmène à son domicile qu'il a mis à la disposition du paillard Démiphon. Mais sa femme l'accuse d'adultère, et lui ferait mauvais parti si la mère de Gharinus intervenant, ne trouvait tout naturel que son fils chéri ait une maîtresse, et très immoral que son mari veuille la lui enlever. Le jeune marchand reprend son bien, et le vieillard, honteux et confus, rentre sous le toit conjugal, abandonnant toutes les victuailles préparées pour la noce qu'il comptait faire avee la petite.
On trouve dans cette pièce plusieurs scènes qui appartiennent à la critique médicale. Ainsi, dans le premier acte, nous voyons Acanthion, l'esclave du jeune homme, venir au pas de course, du port au domicile de celui-ci, pour le prévenir de la présence de son père sur le navire. Le dialogue suivant s'établit entre eux :
Acanthion. — Mes jambes se refusent à la course. Je n'en puis plus, ma rate se révolte et me remonte dans l'estomac. Je suis tout essoufflé, par Hercule, c'est à peine si je respire. Je ne puis vraiment souffler à mon aise, j'aurais fait un triste joueur de flûte!
Gharinus. — Éponge ta sueur avec le pan de ton manteau.
Acanthion. — En vérité, tous les bains du monde ne sauraient me délasser.
Gharinus. — Parle donc, de quoi s'agit-il?
Acanthion. — Un moment; il faut que je me repose; pour toi, je me suis rompu un vaisseau des poumons, je ne fais que cracher le sang.
Placide volo adquiescere.
Tua causa rupi ramices, jamdudum sputo sanguinem.
Charinus. — Prends de la résine d'Egypte avec du miel, cela passera.
Resinam ex melle ^gyptiam vorato, salvum feceris.
Dans cette scène, l'influence pathogénique de la course est très nettement indiquée : l'esclave a remplacé la profondeur des inspirations nécessaires à ses fonctions par la fréquence des mouvements respiratoires. De là, sont survenus la douleur dans l'hypochondre gauche, le gonflement splénique et l'hémoptysie. Plaute savait donc que le crachement de sang vient de la rupture des vaisseaux du poumon I C'était à noter.
Dans une des scènes suivantes, le vieux Démiphon apprend à son ami Lysimaque sa galante aventure.
— Quel âge me donnes-tu ? lui dit-il.
— Le bon âge pour l'Achéron, tu es vieux, cassé, décrépit.
— Tu te trompes, Lysimaque, je suis un enfant, un enfant de sept ans.
— Je comprends ce que tu veux dire : dès qu'on est vieux, on n'a plus ni sens ni raison, on tombe, dit-on, en enfance.
— Non, je me porte parfaitement et j'ai de bien meilleurs yeux qu'autrefois.
— Parfait. Explique-moi cela.
— Aujourd'hui, Lysimaque, j'ai commencé à aller à l'école : je sais déjà trois lettrés : A-m-o. Ainsi, le vieux Démiphon apprenait à conjuguer le verbe aimer... Pour le punir, je vais donner son signalement, d'après Eutyque, un ami de son fils : cheveux blancs, jambes torses, grosse panse, la bouche comme un four, la taille petite, les yeux assez noirs, la mâchoire longue, les pieds comme desbattoirs. Voilà le bonhomme, le beau fils de Vénus !
Le Revenant est un fantôme imaginé par un esclave complaisant pour effrayer le père d'un jeune homme, rentrant chez lui après trois années d'absence, et pour l'empêcher de constater les traces d'une orgie à laquelle se sont livrés son fils, sa maîtresse et plusieurs de ses amis. Le père donne dans le panneau, quand survient un usurier réclamant l'intérêt d'une somme qu'il a prêtée à son fils. « Cet argent nous était nécessaire, s'empresse d'ajouter l'esclave, pour payer la maison nouvelle que nous habitons, depuis que l'autre est hantée par le revenant. » Et l'audacieux menteur ne craint pas d'introduire sa dupe dans la maison du voisin, de lui en faire admirer les portiques, les cours, les appartements, et de lui faire convenir que l'emplette faite par lui et son fils est excellente à
tous les points de vue. Mais bientôt, tout se découvre, le père tempête, menace... et finit par pardonner à tout le monde.
L'esclave, c'est Tranion. Au fermier de son maître qui lui reproche de faire la vie, de se griser le jour et la nuit, d'acheter des maîtresses, de les affranchir, d'engraisser des parasites, de faire grande chère, de corrompre le fils de la maison, — il répond : Qu'as-tu besoin, drôle, de t'occuper de moi et de ce que je fais. Il me plaît de boire, de faire l'amour, de courir les filles. Tu es un vrai fumier, un rustre, un bouc. Tu empoisonnes l'air.
Dans la scène suivante, Plaute nous fait assister à la toilette de la donzelle, la belle Philématie. Elle vient de prendre un bain froid qui lui a fait grand plaisir, et elle demande à Scapha, sa suivante, si sa robe lui va bien, car elle veut plaire à son amant, Philolachès, la prunelle de ses yeux. Et la flatteuse carriériste lui répond que ce sont ses charmes qui font valoir sa toilette. « Mais, ajoute-t-elle avec assurance, cen'estpas la robe qu'un amant aime dans sa maîtresse, c'est le dessous. » Cette Scapha ne vaut pas cher, car elle ne tarde pas à donner de mauvais conseils à Philématie : Celle-ci a tort a son avis de dédaigner les autres hommes, de ne chercher à plaire qu'à un seul. C'est bon pour une grande dame de s'assujettir à un seul amant, mais pas pour une courtisane.
Philolachès, caché dans un coin, a entendu, et il se dit à part : si je pouvais me changer en
angine pour saisir cette empoisonneuse à la gorge, pour étouffer cette infâme corruptrice !
In anginam ego nunc velim vorti, ut veneficae illi. Fuceis prehendam, atque enicem scelestatem stimula-
[tricem.
Scapha a cependant une qualité : elle n'aime pas le maquillage. Sa maîtresse est coiffée, elle tient son miroir l d'une main et ses parures de l'autre. Écoutons :
Philématie. — Donne-moi le blanc. Cedo cerussam.
Scapha. — Pourquoi faire. Quid cerussam opusnam ?
Philématie. — Pour en mettre sur mes joues. Qui malas oblinam.
Scapha. — Pourquoi ne pas demander de l'encre pour blanchir l'ivoire.
Philématie. — Eh bien! alors, donne-moi le rouge.
Scapha. — Jamais! tu es charmante. Tu gâterais avec ta peinture un merveilleux ouvrage.
1. Les miroirs dont Cicéron attribue l'invention à Esculape, étaient en métal : airain, étain, fer bruni. Un artiste du nom de Praxitèle, contemporain de Pompée, en fabriqua en argent; on en fit ensuite en or enrichi ou non de pierreries. M. H. de Guérie s'étonne que les anciens, qui connaissaient le cristal et qui poussèrent si loin les progrès de la découverte du verre n'aient pas eu l'idée de l'étamage des glaces. Ils ne firent des miroirs en verre que beaucoup plus tard. Pline en fait mention. Ils s'en servirent alors pour orner les murs des appartements et les alcôves des lits, Pour incruster les plats et les bassins dans lesquels on servait les viandes sur la table, etc.
A ton âge, il ne faut toucher à aucune espèce de fard, ni céruse ni blanc de Mélos, ni drogue quelconque *.
Non istam aetatem oportet pigmentum ullum adtm-
[gere :
Neque cerussam, neque melinum, neque ullam aliam
[obfuciam.
Philématie. — Si tu me donnais mes parfums.
Scapha. — Ne t'en sers pas : une femme qui ne sent rien sent toujours bon. Ces vieilles qui se frottent de pommades pour se récrépir, ces sortières édentées qui se plâtrent pour cacher leurs rides, quand la sueur se mêle aux onguents, elles exhalent une odeur de sauces différentes. On ne sait plus ce qu'elles sentent, on s'aperçoit seulement qu'elles puent.
Voilà une scène à faire lire aux femmes qui abusent des cosmétiques. Qu'elles sachent que
i. Ovide indique dans son poème sur les cosmétiques une composition pour conserver la fraîcheur du teint et ajouter à son éclat. 11 entre dedans de l'orge, de l'aurone, des œufs, de la corne de cerf, des oignons de narcisse, de la gomme, de la farine et du miel. Une autre recette du même poète consiste dans l'application sur les joues de pain trempé dans du lait d'ànesse. Pline indique un fard composé de terre de Chio que Ton faisait dissoudre dans du vinaigre et d'un autre composé de craie. Le rouge purpurissimum se préparait avec l'écume de la pourpre, lorsqu'elle était encore toute chaude.
A la maison, dit Juvénal, les femmes avaient la figure couverte de ces préparations; c'était assez pour les maris dont les lèvres se prenaient à la glu. Les fleurs nouvelles, qu'offrait le visage, après la toilette, étaient réservées aux amants.
le fard rouge est un sulfure de mercure et le fard blanc de la céruse, c'est-à-dire du carbonate de plomb, ou du sous-nitrate de bismuth. Ces substances peuvent être absorbées par la peau et provoquer des accidents ou déterminer des éruptions1. Quant aux pommades, quelquefois utiles quand les cheveux sont naturellement secs, elles sont le plus souvent nuisibles : elles augmentent la sécrétion du cuir chevelu, altèrent la racine et favorisent leur chute.
Parmi les comédies de Plaute, une de celles qui eurent le plus de succès est le Rustre.
Voici les personnages de la pièce : Phronésie une fille entretenue par trois amants : un militaire, un citadin et un campagnard. Astaphie, une femme de chambre aussi rouée que sa maîtresse ; Stratilax, l'esclave du campagnard, le rustre, l'ennemi des courtisanes, qui les méprise, les injurie, les repousse, et finit par se laisser prendre comme les autres.
Le jeune homme de la ville est bientôt ruiné, mais il n'en continue pas moins, à titre de confident, d'amant de cœur, à fréquenter Phronésie. Le rural vole ses parents et gaspille leur bien pour payer les faveurs de la belle. Quant au fils de Mars,. qui est grand, généreux et naïf, il consent à faire une donation de toute sa fortune à
1 . Voyez Piesses : des Odeurs, des Parfums et des cosmétiques.
l'habile hétaïre, qui a eu recours à une supposition d'enfant * , c'est-à-dire qui a feint d'être enceinte, et qui a présenté comme sien l'enfant que Dinarque, son petit amoureux, a eu d'une jeune fille qu'il a séduite,
Examinons maintenant les moyens employés par Phronésie pour arriver à son but. Naturellement, sa fidèle Astaphie est sa complice dans Parfaire et elle annonce à tout le monde l'heureuse délivrance de sa maîtresse, qui se soigne comme une nouvelle accouchée. Elle offre un sacrifice pour l'enfant, comme cela se fait le cinquième jour. Elle s'attife, dans son lit, comme c'est l'habitude; elle demande de la myrrhe et ordonne de mettre le feu sur l'autel, pour rendre hommage à Lucine, sa protectrice. On lui apporte de la verveine et de l'encens, de l'eau pour les mains. Elle est prête à jouer son rôle.
Voici le père. Il s'appelle Stratophane; il arrive de Babylone. Il s'adresse immédiatement à Astaphie. La scène est d'un naturel parfait :
Stratophane. — Dis-moi , Phronésie est-elle accouchée ?
Astaphie. — Oui, d'un enfant beau comme le jour.
Stratophane. — Me ressemble-t-il un peu?
Astaphie. — A peine au monde, il demandait une épée et un bouclier.
i. Le fait de supposition d'enfant est considéré comme criminel, dans notre législation, en raison de l'atteinte portée aux droits de la famille et du faux en écritures publiques qui en est la conséquence.
Stratophane. — Il est bien à moi, c'est certain; la ressemblance est parfaite! Est-il déjà grand? Veut-il déjà anéantir une légion dont il convoite les dépouilles?
Astaphie. — Et il y a eu cinq jours hier qu'il est né.
Stratophane [Entrant dans la chambre à coucher.) — Mars, de retour des pays étrangers, salue sa déesse... Je te félicite, Phronésie, de ton heureuse délivrance et de l'accroissement de ta famille-, c'est un honneur pour nous deux.
Phronésie. — Ah! tu as bien manqué me faire perdre la vie, toi, qui, pour satisfaire ta passion, as déposé dans mes entrailles le germe de ces horribles douleurs dont je souffre encore.
Stratophane. — Allons, ma chère âme, tu n'auras pas enduré pour rien tous ces maux. Tu as mis au monde un fils qui un jour remplira ta maison de dépouilles.
Phronésie. — Viens donc m 'embrasser, si tu veux, je ne puis soulever ma tête, tant j'ai souffert, tant je suis encore endolorie ; je suis incapable de faire un pas toute seule.
Il n'est pas difficile maintenant de deviner le dénouement. Notre brave soldat va être exploité de toutes les façons par son astucieuse maîtresse . Mines d'or, pourpre de Tyr, fourrures du Pont, esclaves syriennes... Il aura raison de dire que l'enfant va lui coûter. son pesant d'or. Phronésie lui dira : « Qu'il faut faire vivre l'enfant et l'esclavequil'abaigné,ilfautaussiunebonneoutrede
vin pour la nourrice, afin qu'elle en ait à boire le jour et la nuit. »
Puero opu'st cibum. opus est matri autem quem puerum
[lavit.
Opus nutrici autem, utrem ut habeat veterem vin, Ut dies nocteisque potet. [largiter.
« Il faut du bois, du charbon, il faut des langes, des couches, des coussins, un berceau; il faut de l'huile, de la farine pour l'enfant *; il faut toute la journée. »
Opu'st ligno, opus est carbonibus ; Fasciis opus est, pulvinis, cunis, incunabulis; Oleum opus est, farina puero opus est, opu'st totum
[diem.
Et notre guerrier donnera pour tout cela et pour beaucoup d'autres choses encore. Il donnera une mine pour un baiser, et beaucoup de talents d'argent pour un peu d'amour, jusqu'au jour où, ruiné, il cédera la place à ce paysan de Strabax. Alors, celui-là apprendra, à son tour, ce qu'il faut de troupeaux de bœufs et de brebis pour acheter les faveurs d'une courtisane.
Toute la vis comica de Piaute se trouve dans la Comédie des Ménechmes, qui est son chefd'œuvre.
Cette pièce est charmante de gaieté, d'entrain et d'originalité; elle est classique dans le monde
i. Il faudrait conclure de là qu'on ne tardait pas à donner
de la bouillie aux enfants nouveau-nés
médical., quoiqu'elle contienne une scène qui ne soit pas tout à fait à notre avantage. Mais, il faut bien l'avouer, elle est vraisemblable; et nous ne devons pas plus en vouloir à Plaute de s'être moqué de certaines faiblesses professionnelles, qu'à Molière d'avoir caricaturé les médicastres de son temps.
LesMênechmes sont les deux fils jumeaux d'un marchand de Syracuse. Leur ressemblance est frappante à ce point que personne, pas même leur nourrice, ne peut les reconnaître.
Ils avaient sept ans, quand leur père fut forcé de se rendre à Tarente pour ses affaires ; il en prit un avec lui et laissa l'autre à la mère. A Tarente, il y avait fête, on y célébrait des jeux, et, dans la cohue, il perdit l'enfant qui était avec lui.
Un marchand d'Epidamme le trouva et l'emmena dans son pays pendant que le père, fou de douleur, mourait à Tarente. L'aïeul paternel, qui aimait beaucoup l'enfant perdu, donna son nom à celui qui restait. Il l'appela Ménechme Sosiclès.
Le marchand d'Epidamme était fort riche et il n'avait pas d'enfants; il adopta celui qu'il avait trouvé à Tarente, le maria et lui laissa sa fortune.
Quelques années plus tard, Ménechme Sosiclès vint à Epidamme; on le prend pour le fils adoptif du marchand de la ville, et on l'appelle Ménechme. Tout le monde se trompe : la femme, le beau-père... et la maîtresse. La femme lui fait
une scène de jalousie et l'accuse de lui avoir dérobé sa mante pour la donner à sa rivale. Elle a fait venir son père, un bon vieillard, pour sermoner et ramener à elle son volage époux.
Notre MéAechme ne comprend rien à tout ce qu'il entend, affirme ne connaître personne de ses interlocuteurs et être innocent de tout ce qu'on lui reproche. Il finit par se fâcher de l'insistance de ces gens à l'accuser de fautes imaginaires. Alors on le croit malade. « Vovez, mon père, comme ses yeux deviennent jaunes, comme ses tempes et son front prennent une teinte livide, comme ses yeux sont brillants... Voyez...
Viden' tu illi oculos virere? ut viridis exoritur color Ex temporibus atque fronte! Ut illi oculi scintillant!
[Vide !
« Comme il bâille et se détire ! » Ut pandiculans oscitaiur.
Ça y est : on le croit fou. Et Ménechme se dit en lui-même : Je ne vois rien de mieux, puisqu'ils me disent fou, que de feindre de l'être; la peur me débarrassera d'eux. Ut Mas a me absterream.
Le voilà donc commençant à simuler un délire hallucinatoire très actif. Il parle à Bacchus, il prend la femme pour une chienne enragée et traite le beau-père de vieux bouc. Il dit qu'Apollon lui parle et lui ordonne de brûler les yeux de sa prétendue femme avec des torches ardentes, de rompre au vieillard les membres, les articulations et les os, avec le bâton qu'il tient
à la main, de monter sur un char pour écraser ce lion de Bétulie, cette bête puante et édentée.
En entendant ces menaces, la femme se sauve dans son appartement, et le vieillard court chercher le médecin, pour examiner l'état mental de son gendre. Dans la bagarre, Ménechme Sosiclès disparaît aussi.
Quelques instants après, nous retrouvons le vieillard chez lui, maugréant contre notre confrère. Voici la scène :
Le vieillard. — J'ai mal aux reins d'être assis, mal aux yeux de regarder, en attendant que ce médecin revienne de voir tous ses malades.
Lumbi sedendo, oculi spectando dolent, Manendo medicum, dum se ex opère recipiat. Odiosus tandem vix ab aegrotis venit.
Maudit personnage! il va me dire qu'il a eu de la peine à en finir avec ses clients, qu'il a réduit une fracture de jambe à Esculape, et une fracture de bras à Apollon1. C'est à se demander si c'est un médecin ou un forgeron que j'ai été quérir. Ah! le voici, enfin !... Voyez-le venir avec son pas de fourmi. Movet formicinum gradum.
Le médecin. — De quelle affection s'agit-il ?
1. Qu'il est long à venir ! que je suis las d'attendre, Et que de vains discours il va me faire entendrel Il persuadera, si l'on veut l'écouter, Qu'un mort par son moyen vient de ressusciter; Qu'il a remis la jambe ou le bras de Mercure, Ou qu'il a guéri Mars d'une insigne blessure. Cependant qui saurait ce qu'il fait là-dedans, Le verrait consulter sur quelque mal de dents.
(Les Ménechmes de Rotrou, imitation de Plaute.)
Conte-moi ça, vieillard. Est-il fou, est-il furieux ? Est-il dans la stupeur, est-il atteint d'hydropisie, ton malade ?
Quid esse illi morbi dixeras, narra, senex,
Num larvatus, aut ceritus ? Fac sciam
Num eum veternus, aut aqua intercus tenet?
Le vieillard. — Mais si je t'ai fait venir, c'est précisément pour le savoir, et pour que tu le guérisses.
Le médecin. — Rien de plus facile, je le guérirai, je t'en donne ma parole.
Perfacile id quidem'st Saniim futurum, mea ego id promitto fide.
Le vieillard. — Il ne faut rien épargner pour le soigner, c'est mon désir.
Le médecin. — Je ferai tout mon possible et je n'épargnerai ma peine ni jour ni nuit.
Le vieillard. — Le voici, observons ce qu'il va faire.
. . . Observemus quam rem agat.
Ménechme, le vrai Ménechme d'Epidamme, arrive, en effet, ne sachant rien de ce qui s'est passé chez lui. Il se parle à lui-même et se repent de ses intrigues avec Erotie, cette coquine qui refuse de lui rendre la mante de sa femme... « Je suis le plus misérable des hommes, dit-il, pour clore son monologue. »
Le médecin. — Bonjour, Ménechme. Pourquoi te découvres-tu les bras. Tu ne sais pas combien cela est mauvais pour ta maladie.
Ménechme. — (En laissant probablement tomber son bras sur la tête du médecin.) Va te pendre.
Salvus sis Menaechme; queeso cur apertas brachium ? Non tu scis, quantum isti morbo nunc tuo facias mali.
Le vieillard, au médecin. — Comprendstu ? ECQUID SENTIS?
Le médecin. — Gomment [faire pour ne pas comprendre? Quidem sentiam? Tout un champ d'ellébore n'en viendra pas à bout. — Voyons, Ménechme... Ecoute-moi. Bois-tu du vin blanc ou du vin rouge ? Album an athum vinum potas ?
Ménechme. — La peste soit de toi. Pourquoi ne me demandes-tu pas si je mange du pain rouge, ou violet ou jaune? Si je mange des oiseaux à écailles et des poissons à plumes ?
Le vieillard. — Ne vois-tu pas qu'il délire, donne-lui bien vite quelque chose avant que sa folie ne soit complète.
Audin' tu? Deliramenta loquitur. Quid cessas dare Potionis aliquid, priusquam percepit insania?
Le médecin. — Un instant, je vais l'interroger encore. — (à Ménechme) Dis-moi, tes yeux deviennent-ils durs habituellement ?
Die mihi hoc : soient tibi unquam oculi fieri
Ménechme. — Me prends-tu pour une sauterelle, imbécile.
Le médecin. — Dis-moi. Entends-tu quelquefois tes boyaux crier ?
Die mihi, en unquam tibi intestina crêpant, quod
[sentias ?
Ménechme. — Quand j'ai bien dîné, ils se taisent; quand j'ai faim, ils crient.
Le médecin. — Dors-tu bien toute la nuit ?
Une fois couché, t'endors-tu facilement ?
Perdormiscin' usque ad lucem? Facilen' tu dormis
[cubans?
Ménechme. — Je dors comme un sabot, quand je ne dois rien à personne. Mais que Jupiter et tous les dieux t'emportent avec tes questions.
Là-dessus, le médecin, le gendre et le beaupère s'attrapent, se fâchent, échangent des gros mots. Le vieillard supplie le médecin de faire le nécessaire et de se dépêcher.
Le médecin". '■ — Savez-vous ce qu'il y a de mieux à faire? Faites-le porter chez moi. Là, je pourrai tout à mon aise soigner mon bonhomme.
IbI MEO ARB1TRATU POTERO CURARE HOMINEM.
(S' adressant à Ménechme) Et toi, tu boiras de l'ellébore, au moins pendant une vingtaine de jours.
Elleborum potabis, faxo, aliquos vigenti dies.
Ménechme. — Et moi, je te pendrai et t'étrillerai pendant une trentaine.
Le médecin. — Allez chercher du monde pour le porter. Dans l'état de démence où je le vois, quatre hommes ne seront pas de trop.
Voilà comment, il y a vingt- un siècle?, on s'y
prenait pour diagnostiquer l'aliénation mentale d'un individu! Il y aune différence avec ce qui se passe de nos jours : Maintenant, on vous met la camisole avant de partir, et on vous donne une douche en arrivant.
Heureusement que Ménechme ne se laisse pas faire; il se défend vigoureusement et a le temps de reconnaître son frère, avant d'être séquestré dans la maison de santé du médecin d'Epidamme.
Et maintenant, dit Plaute aux spectateurs, applaudissez. Plaudite.
Publius Syrus est un poète comique- qui vivait un siècle avant l'ère chrétienne, et dont il ne nous reste que quelques fragments.
Ses pièces, écrites et jouées par lui-même, n'étaient que des parades burlesques, dans lesquelles se trouvaient intercalées des sentences très curieuses dont quelques-unes nous intéressent particulièrement.
Medicorum nutrix est intemperentia.
L intempérance fait la fortune des médecins.
Crudelem medicum intemperans aeger facit. Le malade intempérant rend son médecin impitoyable.
Contingere est molestum, quee cuiquam dolent. Il est pénible de toucher aux parties douloureuses.
Etiam innocentes cogit mentiri dolor.
La douleur fait mentir même ceux qui sont innocents.
Etiam sanato vulnere cicatrix manet.
La cicatrice persiste quand la plaie est guérie.
Magister usus omnium est rerum optimus.
L'expérience est le meilleur maître en toutes choses.
Mala est medicina, ubi aliquid naturas périt. Un remède est mauvais, dès qu'il en coûte quelque chose à la nature.
. Maie secum agit aeger, medicum qui heredem facit. Un malade a bien tort de faire de son médecin un héritier.
Metue senetam; non enim sola advenit.
Crains la vieillesse, car elle ne vient jamais seule.
Mortalis nemo est, quem non attingat dolor. Il n'est pas mortel celui qui ne subit pas les atteintes de la douleur.
Morti debetur, quidquid usquam debetur.
Tous les êtres qui naissent sont condamnés à mourir.
Mulier quum sola cogitât, maie cogitât.
Lorsque la femme est seule et quelle pense, elle pense au mal.
Pro medicina dolor est, dolorem qui necat. Une nouvelle douleur en fait oublier une ancienne.
Remedio amaro araara bilem diluunt.
Les amers enlèvent à la bile son amertume .
Remedium est frustra contra fulmen quasrere. C'est à tort qu'on cherche un abri contre la foudre.
Ulcéra animi sananda magis, quam corporis. - Les maladies de l'esprit demandent plus de soin que celles du corps.
Recte valere et sapere duo vitas bona.
La santé et la sagesse sont les deux grands biens de la vie.
Maie habebit medicus, nemo si maie habuerit. - Le médecin se porterait mal, si tout le monde se portait bien.
Je crois que ces sentences ne comportent pas de commentaires. Beaucoup sont devenues proverbiales avec raison.