ET DIDACTIQUES
Ovide, Horace, Catulle, Tibulle, Properce, Virgile, Lucain, Lucrèce.
Le poète des Métamorphoses et de Y Art d'aimer naquit Tannée même de la mort de Jules César (44 avant J.-C). Il appartenait à une famille noble et puissante. A seize ans, il prit ia robe de pourpre des fils des chevaliers, et fut envoyé à Athènes, où il étudia la littérature grecque.
C'était une nature éminemment sensible que celle d'Ovide ; toute sa vie fut dominée par l'amour et la poésie, — l'un ne va pas sans l'autre. En revanche , il méprisa les fausses jouissances de l'ambition, il refusa les hauts emplois et les honneurs, qui lui furent offerts par Corinne et par l'empereur, dont il était l'intime ami. Il n'accepta d'Auguste que la charge de décemvir, qu'il ne garda pas longtemps. Car l'affection des rois est de courte durée, et leur amitié est souvent suivie d'une disgrâce.
Ovide, en effet, fut bientôt envoyé en exil, dans les marais sauvages de la Scythie. Quel crime avait-il commis ? Il faut chercher la
temmc : dans une épître à Horace, il avait accusé le petit-fils d'Auguste d'inceste avec sa sœur Julie, dont il était l'ami de cœur... C'était assez pour aller réfléchir sur l'art d'aimer, à de grandes distances...
Dans ses Métamorphoses, on trouve une série de fictions charmantes , d'allusions gracieuses , d'allégories délicates, sous lesquelles se cachent le plus souvent les merveilles de la nature. Dans ces fables immortelles de la poésie antique, on constate à chaque pas la preuve de connaissances historiques très étendues, de notions curieuses sur l'astronomie, la médecine et les sciences naturelles, chatons admirablement ciselés dans lesquels brillent d'un éclat incomparable les plus beaux secrets de la morale et les plus séduisantes facettes des passions humaines.
Gomme Hugo, comme Musset, comme Miïrger, Ovide était né poète : une muse divine chantait à son côté, et de ses œuvres, que l'antiquité nous a léguées comme un présent royal, un de nos littérateurs en a résumé les beautés en un mot : « C'est là, a-t-il dit, qu'on boit la poésie à pleine coupe.» Que pourrait-on ajouter à cela ?
Notre rôle ne consiste pas à tremper nos lèvres à cette coupe poétique. D'autres ont fait ce travail avant nous, et avec une compétence littéraire à laquelle nous n'avons aucun droit. Nous devons nous borner à rechercher dans les merveilles de la fable les merveilles de la nature, et à prendre notre bien au milieu de toutes ces
belles choses dont Apollon est le dieu, comme il l'est aussi de la médecine et de toutes les sciences en général.
Dans la description du chaos, qui sert pour ainsi dire de base à ses Métamorphoses, Ovide ne s'éloigne pas beaucoup des données géologiques acceptées aujourd'hui :
Partout où était la terre, partout étaient aussi l'eau et l'air. La terre était sans consistance, la mer n'était pas navigable, le ciel était sans lumière.
Quaque fuit tellus, illic et pontus et aer; Sic erat instabilis tellus, innabilis unda, Lucis egens aer.
Qu'était donc la terre au commencement?
une sphère de vapeurs et de gaz se condensant progressivement, une surface inégale formée par une écorce de matière solidifiée, emprisonnant des minéraux en état de fusion, des masses d'eau flottant dans l'atmosphère, se résolvant en pluies torrentielles, emplissant les dépressions et les immenses bassins formés par les soulèvements éruptifs, puis s'amassant en lacs profonds, en mers chaudes et fumantes.
Le poète a dit :
Omnia pontus erant.
Qu'arrive-t-il ensuite? Consultez tous les traités de géologie, et vous verrez ceci : l'atmosphère s'épure, s'éclaircit, se dégage, légère^ des nuées orageuses et du brouillard; puis à travers
ces brumes déchirées , au delà de ces ondes fuyantes, au fond des cieux, voilés encore, apparaît un disque rouge, lumineux. C'était le soleil dont le premier rayon portait la vie à la terre.
Ovide nous avait déjà fait la même description. Il avait même été plus loin, il avait compris que la chaleur solaire avait dû dissiper des exhalaisons pestilentielles produites par l'humidité de la terre. Il le sous-entend dans la fable du serpent Pithon, qu'Apollon, dieu de la lumière, perce de ses flèches :
Hanc deus arcitenens, et nunquam talibus armis.
L'explication de cette allégorie est trop simple pour qu'elle ne soit pas comprise de tout le monde. La poésie a recours à une histoire fabuleuse pour expliquer un effet que la physique rattache à une cause naturelle. Les poètes ont toujours été les premiers instituteurs des peuples.
La planète a pris une forme; un nouveau phénomène, jusqu'alors irréalisable, se présente; c'est la vie, qui se manifeste pour la première fois sur la terre ' . L'homme fait son entrée
i. Pour expliquer la création de l'homme, les poètes eurent recours à une fiction ingénieuse : Le fils de la terre, Prométhée, avait fait sa statue d'argile, mais il était incapable de lui donner le mouvement et la vie. Sous la conduite de Minerve, il parcourt les espaces célestes, recueille en passant, dans les tourbillons des planètes, les influences qu'il considère comme utiles à la température des humeurs. Puis, sous le manteau de la déesse, il s'approche du Soleil, remplit subtilement une fiole de cristal d'une portion choi.
dans le monde, et aussitôt que la famille est créée, on voit Apollon s'empresser à lui révéler ses secrets : l'amour et la gloire. Il initie les hommes aux sentiments divins; il leur apprend à couronner de feuilles de chêne les vainqueurs des jeux publics. Lui-même se fait Pâmant de Daphné.
Primus amor Phœbi Peneia.
Daphné, du dieu des vers fut le premier amour i.
Pétrarque, en célébrant sa maîtresse sous le nom de Laure, a-t-il voulu faire allusion à Tamante d'Apollon? Peut-être... Gomme laverveine, le laurier fut toujours consacré aux enchantements.
Fontenelle a écrit, sur cette allégorie, un très joli sonnet. Le voici :
Je suis, disait jadis Apollon à Daphné, Lorsque tout hors d'haleine il courait après ellet Et lui contait pourtant la longue kyrielle Des rares qualités dont il était orné;
sie de ses rayons, et s'empresse de revenir à sa statue. Il lui t'ait respirer alors le flacon qui contient le divin phlogistique. Celui-ci pénètre dans la tête, s'insinue dans les fibres du cerveau et la vie apparaît. L'homme vit et manifeste -sa première seisation en éternuant.
« L'histoire de Prométhée, dit M. H. de Guérie, qui nous laisse entrevoir, dans la plus haute antiquité, la connaissance des procédés de l'électricité, qui montre à l'homme le premier anneau de la chaîne qui le lie au système général de la création, qui lui révèle enfin le plus haut principe de la physique et de la religion naturelle, nous a paru peindre d'une manière intéressante la nature et l'homme à sa naissance. »
i. Traduction de Saint-Ange.
Je suis le dieu des vers, je suis bel-esprit né : Mais les vers n'étaient point le charme de la belle. Je sais jouer du luth; arrête^. Bagatelle ! Le luth ne pouvait rien sur ce cœur obstiné.
Je connais la vertu de la moindre racine; Je suis par mon savoir dieu de la médecine, Daphné courait plus vite à ce nom si fatal.
Mais s'il eût dit : Vove; quelle est votre conquête; Je suis jeune, amoureux, et surtout libéral ;
Daphné. sur ma parole, aurait tourné la tête.
Nous avons montré ailleurs quel avait été le rôle d'Orphée * : à la fois poète, législateur et médecin, il avait cherché à adoucir les mœurs sauvages des peuples primitifs de la Grèce. Ovide a compris, comme l'auteur des Pierres précieuses. l'influence du merveilleux sur les hommes 2 . Il a très bien rendu les images ingénieuses qui expriment le pouvoir de la lyre d'Orphée sur les natures les plus grossières.
Carminé dum tali sylvas, animosque ferarum Threicius vates, et saxa sequenria ducit;
Cette pensée se retrouve dans Horace aussi admirablement écrite :
i. Dupouy. La Médecine dans les poètes grecs.
2. • Inventeur de la poésie et de la médecine, divin Phébus, je t'invoque! Sois-moi propice: à la fois poète et médecin, j'ai droit à ton puissant secours; n'es-tu pas protecteur de ces deux arts : »
Te precor, o vaVes. adsit tua laur;a nob Carminis. et medicx. Phœbe, repertor opis.'
Tu rariter va:;, pariler succurrere medenti : l~ traque tutela? subdita cura tus.
yRcme.iiorum nmoris.)
Sylvestres homines sacer interpresque deorum Ctedibus ac victu fœJo deterruit Orpheus; Dictus ob hoc lenire tigres rabidosque leones.
Traduits en vers français par Letèvre- Laroche :
Prêtre des dieux, Orphée aux sauvages mortels Donna des lois, des mœurs, un culte et des autels : Sa lyre amollissant leur féroce courage, On dit que des lions il adoucit la rage.
Dans les poésies d'Ovide, on ne rencontre pas le même mysticisme que dans les poètes grecs. S'il paraît subordonner quelquefois la raison au sentiment, il fait toujours preuve d'une grande érudition scientifique. Il aime et fait aimer les fleurs, les plantes, les fruits, dans ses inimitables Métamorphoses. Quelle jolie allégorie dans sa fable de Proserpine : la fille de Cérès consent à devenir l'épouse de Pluton, mais à la condition de partager son temps entre sa mère et son mari. Fille autant qu'épouse, elle accorde six mois à la nature et six mois à l'amour.
Nunc dea, regnorum numen commune duorum Cum matre est totidem, totidem cum conjuge menses.
Cette fable n'est pas autre chose que l'allégorie du blé : c'est l'emblème de la semence, dit Saint-Ange, un des commentateurs d'Ovide. Proserpina est herba se^etis e terra proserpens. Elle est fille de Gérés et de Jupiter; c'està-dire que le froment est une production de l'air et de la terre. Elle est enlevée par Pluton, et descend chez les morts... la semence est enfouie
dans les sillons où elle y meurt, en quelque sorte, avant de se reproduire. Elle pousse six mois aux enfers et six mois à la clarté du jour : autre allusion au blé, qui reste caché sous la terre dans les mois d'hiver et qui germe et mûrit au printemps et en été. Cette figure a été très agréablement saisie par le cardinal de Bernis *
OCérès! presse ton retour.
Sur nos plaines le dieu du jour Répand la chaleur et la vie.
Proserpine a quitte' la cour Du sombre époux qui l'a ravie.
Ovide les connaît bien les plantes des jardins, des prés et des bois! Et comme il les aime, comme il en parle avec un enthousiasme qui ne tarit jamais : c'est le fruit du lotus qui fait perdre à l'étranger le désir de retourner dans sa patrie; c'est la feuille du troène dont il compare la blancheur aux blanches épaules de Galathée ; c'est l'acanthe aux larges feuilles du sein desquelles naissent de petites tiges qui se plient en enroulements divers; c'est Clytie amoureuse d'Apollon, changée en hélianthe, et qui l'aime encore sous sa forme nouvelle :
Vertitur ad solem, mutaque servat amorem.
Pline avait déjà dit que l'hélianthe tourne avec le soleil, en le regardant et le suivant dans son cours, tant cette fleur a d'amour pour l'astre.
l. Bèrnis, Saisons
Heliotropium se cum sole circumagit ; abeunteni sequitur, tantus est amor sideris.
Nos botanistes modernes expliquent ce phénomène par le raccourcissement des fibres de la tige, sous l'influence des rayons solaires. Ils ont évidemment raison, nos botanistes, mais Ovide sait mieux qu'eux nous faire aimer la nature.
Quand nous admirons les belles nuances du crocus, n'est-il pas agréable d'ajouter au plaisir de nos yeux le souvenir des amours d'une vierge pour un adolescent timide. Et quand, dans la campagne, nous allons oublier nos ennuis, qui de nous ne cherche à se rappeler les ruses de Vertumne pour posséder la nymphe sévère qui régnait dans les jardins. Un instant, il a cherché à la tromper sous le masque de la vieillesse, avec l'apparence de l'hiver impuissant à séduire; mais, tout à coup, il est transformé. Comme a Faust, une puissance souveraine lui a rendu la force et la jeunesse : le soleil l'a métamorphosé en un brillant printemps. Son audace amoureuse redouble alors et il va bientôt brusquer le dénouement. . . mais, c'est inutile : Pomone, éprise, consent à tout, elle tremble un peu, elle soupire beaucoup... et Vertumne est heureux.
Vimque parât, sed vi non est opus : inque figura Capta dei Nymphe est : et mutua vulnera sensit.
Gomment peindre mieux les mystérieuses amours des plantes; quelle chaude volupté dans ce :
..... Et mutua vulnera sensit 1
« La poésie est immortelle, » a dit Voltaire. Et notre positivisme scientifique ne doit pas nous empêcher d'étudier la nature et d'admirer ses merveilles avec le feu sacré de l'art, à travers les fictions séduisantes de la fable. Car sous leur enveloppe ingénieuse, il y a souvent de profondes vérités. Elles nous apprennent, ces fictions, à fuir les enchantements de Circé, mieux que le pédantisme des sociétés savantes ou non.
Et dans la fable d'Ixiofi, dont le héros ne tient dans ses bras présomptueux qu'un nuage façonné à l'image de la déesse, il y a encore une grande leçon pour nous : cette science, que dans notre crgueil nous croyons posséder, se dissipe souvent aussi, semblable à une vapeur qu'une brise légère emporte, comme l'image de Junon.
Dans le sacrifice magique de Médée, Ovide nous initie à la préparation des philtres de la magicienne. Il nous en décrit tous les détails avec une puissance d'imagination remarquable; il poétise presque les drogues et les spécifiques :
Interea validum posito medicamen aheno Fervet, et exsultat; spumisque tumemtibus albet. 111 ic Hœmonia radices valle resectas, Seminaque, floresque, et succos incoquit acres.
Dans cette pharmacopée, on assiste au mélange de sucs d'herbes avec de la gomme et de la poix, de perles d'Orient avec les entrailles d'un loup, les ailes d'un hibou, le bec d'un corbeau et la peau d'une vipère... 11 ne faut pas trop rire de cette mixture : tous ces ingrédients, il y a à
peine un siècle, étaient encore employés en médecine.
Mais quelle est l'allusion qui se cache dans la métamorphose de la branche de bois mort qui sort de cette bassine infernale toute couverte de verdure, de fleurs et de fruits de l'olivier? Je ne puis la saisir, mais certainement il doit y en avoir une...
Est-ce encore l'imagination du poète qui fait les frais de la description de la peste d'Égine? La contagion atteint les hommes et les animaux ; c'est Pair qui est l'agent de transmission de la maladie. Celle-ci frappe les riches et les pauvres, ceux de la ville et ceux de la campagne. Rien rf arrête la marche de l'épidémie. Et les médecins eux-mêmes en sont frappés les premiers. C'est encore comme cela aujourd'hui et cela sera toujours ainsi.
Nec moderator adest; inque ipsos sœva medentes. Erumpit clades, obsuntque auctoribus artes.
Les symptômes paraissent parfaitement décrits par Ovide. C'est la fièvre qui domine la scène pathologique, la langue est sèche et la bouche brûlante. Les malades ne peuvent rien supporter sur eux, et ils cherchent vainement sur la terre la diminution de cette chaleur fébrile qui les dévore :
Viscera torrentur primo : flammaaque latentis. Indicium rubor est, et ductus anelhitus œgrè. Aspera lingua tumet; trepidisque arentia venis.
Ora patent : aurseque graves captantur hiatu. Non stratum, non ulla pati velamina possunt Dura sed in terra ponunt prEecordia : nec fit. Corpus humo gelidum, sed humus de corpore fervet.
Une soif inextinguible s'empare ensuite des malades; ils se sentent perdus; ils courent aux sources, vers les rivières où les flots chargés de morts abreuvent les mourants :
Immoriuntur aquis • alius tamen haurit et illas.
Cette description se rapporte peu à celles des épidémies reconnues dans nos traités de pathologie, mais rien ne prouve qu'une semblable affection n'ait pas été observée il y a vingt siècles. Dans le récit d'Ovide, il y a des faits qui sont très vraisemblables. Et il n'y a rien certainement d'exagéré dans ce tableau effrayant des douleurs de Thomme que le pinceau du poète développe avec tant d'énergie.
Après avoir fait ressortir la marche rapide des symptômes, les souffrances frénétiques des malades et les convulsions qui terminent le drame morbide, un des commentateurs d'Ovide attire l'attention, à propos de ce qui se passait dans les temples, sur les teintes nouvelles qu'il sait donner à son récit, sous l'influence des idées religieuses des populations : Il représente, dit Saint-Ange, les malheureux suppliants expirant l'offrande dans les mains, les victimes qui tombent mortes avant d être frappées, l'impiété du désespoir qui jette des cadavres hideux sur les autels des dieux, comme des présents dignes de
leur barbarie, ou qui met fin à ces souffrances par le suicide.
Enfin, les obsèques des morts et les devoirs funèbres qui leur sont dus, et qu'on ne leur rend plus, terminent tous ces tableaux par une peinture frappante par le fond même, et, par les accessoires touchants et poétiques que l'imagination d'Ovide a su y joindre.
Cette description est très supérieure à celle de la peste d'Athènes de Lucrèce, qui pèche par la diffusion et l'arrangement un peu confus des images.
M. Daremberg * a reproché aux poètes épiques de ne point donner place dans leurs œuvres aux maladies qui affligent l'humanité. « Les pestes, dit-il, sèment impitoyablement la mort à travers la population et les armées ; elles résistent à Jupiter aussi bien qu'à Hippocrate ». Notre savant maître exagère peut-être un peu dans ses appréciations.
Sans doute, il ne faut pas chercher dans ces auteurs das traités sur les diverses branches des sciences médicales. Cependant il y a encore beaucoup à prendre par-ci par-là, en lisant avec attention les chants d'Ovide. Nous y voyons, par exemple, que l'alcoolisme était déjà connu par ses effets sur le système nerveux et que les hommes avaient pour les boissons fermentées une attraction considérable. Il est vrai que si les
i. Daremberg, Histoire des Sciences médicales. Paris,
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repas commençaient et finissaient par des libations, c'était pour attester qu'on regardait les dieux comme le principe et la fin de tous les biens et de toutes les jouissances de la vie.
Mais, dans la fable des Matelots changés en dauphins, nous voyons Bacchus, dans sa colère contre les hommes, se montrer à eux avec des lynx, des léopards, des panthères attelés à son char.
Quem. circa tigres, simulacraque inania lyncum, Pictarumque jacent fera corpora pantherum,
Cette image effrayante n'est-elle pas une allégorie pour exprimer les hallucinations du délirium tremens, pour peindre les fantômes qui apparaissent à l'esprit des alcooliques ?
La lecture des auteurs latins nous prouve péremptoirement que les anciens faisaient le plus grand cas de l'art de guérir.
Dans la métamorphose d'Esculape en serpent, Ovide adresse aux muses une invocation pour qu'elles lui révèlent les raisons qui appelèrent Esculape à être mis au rang des dieux. C'était encore une épidémie qui sévissait en Italie et qui faisait de nombreuses victimes. On consulta les livres sacrés, et on y trouva que le mal ne cesserait que lorsqu'on aurait transporté Esculape d'Epidaure à Rome. Les prêtres d'Esculape donnèrent aux ambassadeurs une couleuvrequ'ils leur dirent être le dieu lui-même. Celle-ci, en sortant du navire, se réfugia dans les roseaux du Tibre. Et en cet endroit on éleva un temple.
Pour comprendre l'allégorie, il faut voir dans le dieu d'Epidaure, la médecine, science encore inconnue à Rome, et se rappeler que le serpent est l'emblème de la prudence, c'est-à-dire de la prophylaxie et de l'hygiène.
Depuis cette époque dont il est fait mention dans les annales de l'histoire romaine, il y eut à Rome un temple d'Esculape dont on venait consulter les prêtres, dans les temps de peste et d'épidémie.
Une des parties les plus intéressantes des Métamorphoses est certainement la naissance d'Esculape. Dans un accès de jalousie, Apollon a percé d'un trait meurtrier la poitrine de Goronis, la plus belle et la plus frivole des maîtresses. Il veut ensuite la rappeler à la vie, mais il est des cas chirurgicaux dans lesquels la science est fatalement impuissante. Telle est la blessure de Coronis.
Et medicas exercet inaniter artes.
Or celle-ci est enceinte... Après lui avoir rendu les derniers devoirs, après avoir arrosé de parfums ce beau corps qu'il a tant de fois caressé, le dieu veut sauver l'enfant, fruit de leurs amours; il l'arrache donc du sein de la mère, et le confie au centaure Ghiron, son petit-fils.
Sed natum flammis uteroque parentis
Eripuit geminique tulit Chironis in antrum.
C'est ainsi que celui qui devait être un jour le dieu de la médecine fit son entrée dans le
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monde, par l'opération césarienne pratiquée par son pbrzpost mortem matris.
Sénécé a mis en vers la mort de Coronis 4. Les nymphes venaient de prendre l'enfant des mains de son père. L'auteur ajoute :
Par elles chef Chiron secrètement conduit Le centaure fameux dans sa grotte V instruit. Croisse?, jeune Esculape, et dans la solitude Médite? ce grand art digne de votre étude, Cet art si respecté dont le puissant secours Commande à la douleur et prolonge les jours.
Pour comprendre l'allégorie, il faut se souvenir que Chiron, qui sait l'astronomie, la botanique, la médecine et l'art vétérinaire, est le fils de Saturne, dieu du Temps, et de Philyre, fille d'Apollon. Tout cela signifie que les sciences sont filles du temps et du génie. Telle est du moins l'explication qu'en donnent les commentateurs, et je crois qu'ils ont raison.
En philosophie, contrairement aux assertions de quelques auteurs, on peut dire qu'Ovide était spiritualiste. Pour lui, tout change et rien ne meurt.
Omnia mutantur : nihil interit.
L'âme est une essence légère qui va d'un corps dans [un autre, homme ou animal, et qui survit toujours à la mort :
Erat, et illinc Hue venit, hinc illuc; et quoslibet occupât artus Spiritus.
i. Senecé, Les Travaux d'Apollon.
La croyance à une âme corporelle ne se vérifie dans aucun des écrits. Ce n'est pas dans les expressions qu'il emploie, animœ volucres , domino semine, qu'on en trouverait la preuve. Qu'on lise sa description de la naissance de l'homme : c'est un être doué de raison que la nature attendait, comme un roi digne d'elle.
La Divinité l'a animé de son souffle, et les rayons de TÉther ont imprégné de vie la matière la plus pure.
Natus homo est : sive hune divino semine fecit Me opifex rerum, mundi melioris origo. Sive recens tellus, seductaque nuper ab alto iEthere, cognati retinebat semina cœli.
Le poète de Sulmone se contente de croire à la transmigration des âmes, dogme apporté d'Egypte. Et, par la bouche de Pythagore prédisant aux Troyens la grandeur de la ville qu'ils doivent fonder sur les bords du Tibre, il se déclare partisan de la Métempsycose. Il affirme que les âmes légères qui sont en nous passeront dans le corps des animaux et pourront se réincarner dans une enveloppe humaine.
Verum etiam volucres animas sumus, inque ferinas Possumus ire.
Cette croyance feinte ou réelle l'autorise à blâmer la barbarie de l'espèce humaine, sacrifiant à ses cruels appétits « et le chevreau timide, et les petits oiseaux nourris de notre main, et al
douce brebis et le bœuf patient » * . Qu'aurait-il dit si les hommes avaient osé manger du cheval, lui qui va jusqu'à critiquer l'hameçon du pêcheur à la ligne...
On a peine à croire que le même Ovide, qui condamne l'alimentation animale, par pur sentimentalisme, soit aussi Fauteur des élégies à'Amores, l'amant heureux de Corinne , celui qui a dû avoir souvent l'occasion de constater que Sine Cerere et Baccho, friget Venus. Je voudrais bien savoir quel fut le menu de ce jour dont il raconte ainsi les exploits :
At nuper bis flava Chlide, ter candida Pitho,
Ter libas officio continuata meo Exigere a nobis angusta nocte Corinnam, Me memini numéros sustinuisse novera.
dont voici la traduction donnée par M. Mollevaut :
Et cependant deux fois la blonde Ellage, Trois fois Pitho reçurent mon hommage Corinne encor ma vu, plus courageux, Neuf fois la nuit, encenser son image.
Peut-on fournir une pareille besogne, en ne mangeant que des herbes cuites? A mon avis, à faut avoir arrosé de vieux Falerne les plus suc-
i. Voilà une sentimentalité qui forme une grande antithèse avec la satire Ibis, dans laquelle Ovide, entre autres malédictions contre un faux ami, lui dit : « Puisses-tu des mains de ta mère boire les sucs de la cantharide. »
Gantharidum succos dante parente bibas.
culentes victuailles, pour se livrer en un seul jour à de semblables dépenses. On nous a raconté, il est vrai, que certaines eaux minérales, connues des Romains, pouvaient donner aux hommes une puissance extraordinaire. La fontaine de Salmacis, qui n'avait pas de médecininspecteur nommé par Mercure, rendait, dit-on, fous d'amour tous ceux qui avaient bu de ses eaux.
Mais, puisqu'Ovide connaissait si bien les effets des sources d'eaux minérales, il aurait dû en trouver une capable de guérir la belle Gydippe, dont il nous raconte l'histoire dans ses Héroïdes : Dans le temple de Diane, elle avait ramassé une pomme qui était à ses pieds et sur laquelle elle avait lu ces mots : « Je jure d'épouser Aconce. » C'était un serment qu'elle venait de prononcer involontairement dans le temple de la déesse et que rien ne pouvait rompre, pas même la volonté paternelle. Et cependant son père lui a présenté son fiancé! La jeune fille tombe malade-, elle devient anémique, ses forces l'abandonnent, elle a des accès de fièvre. Dans cette situation perplexe, elle reçoit une lettre d' Aconce qui lui dit qu'elle ne sera délivrée de sa langueur que lorsqu'elle sera sa femme. « Malheureux, lui dit-il, je ne puis être l'exécuteur des ordonnances du médecin, je ne puis couvrir tes mains et m'asseoir sur ta couche ! »
Me miserum! quod non medicorum jussa ministro, Effingoque manus, insideoque toro!
« Cest cet autre que j'abhorre qui est près de lui. Tandis que son doigt consulte la force de ton pouls, souvent sous ce prétexte il tient tes bras de neige, il presse ton sein, et peut-être il te donne un baiser. »
Dumquesuo tentât salientem pollice venam,
Candida per causam brachia saepe tenet, Contrectatque sinus, et forsitan oscula jungit.
Notre jaloux en écrit comme cela six pages, et il termine en disant qu'il ne veut pas lui en dire plus, pour ne pas la fatiguer et aggraver sa maladie.
La pauvre petite lui répond : « Qu'une langueur, dont les causes ne sont qu'apparentes, oppose à tous les secours de l'art une opiniâtre résistance. »
Languor enim, causis non apparentibus, hasret; Adjuvor et nulla fessa medentis ope.
Elle ajoute : « Imagine-toi l'état de faiblesse et de prostration d'une femme qui, pendant qu'elle trace cette réponse, peut à peine soutenir ses membres anémiés sur son coude ! »
Quam tibi nunc gracilem vix haec rescribere, quamque Pallida vix cubito membra levare putas?
« En voyant approcher ce jour désiré par des parents chéris, tout mon corps éprouve les ardeurs d'une fièvre brûlante... Tu me demandes de te laisser voir ce corps affaibli... Je suis dans un état d'émaciation effrayant; je n'ai plus de
sang dans les veines, et la pâleur de mon teint égale celle du marbre nouvellement taillé... »
C'est un cas de chloro-anémie, cachexia virginum, qui reconnaît pour cause aussi bien les émotions tristes et les chagrins d'amour qu'une prédisposition constitutionnelle ou un trouble dans les fonctions menstruelles. Cette histoire est une véritable observation médicale.
Pourquoi Ovide, qui a écrit l'art d'aimer, Artis amatoriae, et ensuite l'art de ne plus aimer, Remediorum amoris, n'a-t-il pas conseillé à Cydippe de secouer le joug qui devait la blesser? Il aurait pu lui dire : « Hâte-toi de combattre le mal dans sa racine ; il est trop tard pour y porter remède, quand il s'est accru par le temps. »
Principiis obsta : sero medlcina paratur Quum mala per iongas convaluere moras.
N'a-t-il pas vu « des plaies que Ton aurait facilement pu guérir devenir incurables pour avoir été négligées. »
Vidi ego, quod primo fuerat sanabile vulnus Dilatum Iongas damna tulisse moras.
Les affections incurables, Ovide a pu en étudier la marche fatale sur lui-même. Dans les élégies des Tristes, dans les épîtres plaintives des Pontiques, il nous a initiés .aux souffrances physiques et morales de l'exil. Que de tristesses et d'amertumes pendant ces longues années passées loin des siens, dans les marais malsains
du Pont ! En proie à une maladie de langueur, il se voit mourir lentement, sans douleur, sans fièvre.
Et peragit soliti vena tenoris iter.
Ses os sont décharnés, ossa tesrit maries, sa peau prend la teinte des feuilles jaunies par l'automne, et sa chevelure emprunte la couleur des plumes du cygne. « Il n'est pas toujours au pouvoir du médecin de guérir le malade, dit-il mélancoliquement, la médecine ne guérit ni la goutte ni l'hydrophobie. »
Tollere nodosam nescit medicina poJagram Nec formidatis auxiliatur aquis.
Hélas ! elle est plus impuissante encore contre les lésions pulmonaires, rebelles à Esculape luimême et à ses herbes sacrées.
Adferat ipse licet sacra Epidaurius herbas Sanabit nulla vulnera cordis ope.
C'est l'hémoptysie qui apparaît, et qui va mettre un terme au supplice du poète. « Tu vois, écrit-il à un ami, comme le sang qui jaillit d'un poumon délicat nous mène sûrement vers les eaux du Styx.
Cernis, ut e molli sanguis pulmone remissus Ad Stygias certo limite ducat œquas.
La vengeance de l'empereur ne devait s'arrêter que là.
L*an 64, avant notre ère, le maître de la poésie lyrique naissait à Vénusie. Après avoir étudié les belles-lettres à Rome et à Athènes, il débuta dans le rôle ingrat de la politique. Dans la guerre civile qui suivit la mort de César, il embrassa le parti de Brutus contre Auguste, et il assista à la bataille de Philippes en qualité de tribun des soldats. Mais, après la déroute de Tarmée républicaine, il revint à Rome et se livra entièrement à la poésie.
Virgile le présenta à Mécène et à Auguste qui le comblèrent de bienfaits, mais il refusa tous les honneurs qui lui furent offerts. Uaurea mediocritas suffisait à ses goûts de poète.
Horace fut un homme heureux. Son naturel jovial le rendit sympathique à ses contemporains. En philosophie, il prit cette devise ironique : Epicuri de grege porcus, par opposition aux principes austères des Stoïciens. Il ne chercha le bonheur que dans l'usage modéré des plaisirs et dans les ineffables joies du travail in-
tellectuel; c'était un sage. Il a connu de la vie humaine tout ce qu'il y a de bon : les charmes de l'amitié, l'indépendance du caractère, l'admiration des lettrés. Il a aimé la nature, les forêts sombres, les vertes prairies, les moissons dorées. Il a pensé ses œuvres pendant ces nuits longues et silencieuses de la campagne, pleines d'attrait et de mystère. Il a écrit l'éternel poème de la vie, de la jeunesse enthousiaste et de l'époque plus sérieuse où l'âme aspire à la gloire et prétend à l'immortalité :
Exegi monumentum eere perennius.
Les Parques lui ont laissé le temps de ciseler ses poèmes incomparables, qui ont reçu l'éternelle consécration des âges, et de mêler aux choses les plus graves un peu de folie : il est si doux de perdre quelquefois la raison :
Misce stultitiam consiliis brevem, Dulce est desipere in loco.
Mais il a dû, comme les autres, payer son tribut à la nature, voir s'envoler ses illusions, compter avec les maladies qui l'assiégeaient sans cesse, et dont nous aurons à rechercher les causes.
Peut-être paraîtra-t-il étrange d'aller doctoralement interroger cet amant des muses et de lui demander de prendre des notes médicales dans ses odes, ses satires et ses épîtres ; « de venir porter, comme l'a dit Daremberg, une main indiscrète et barbare sur les pages d'un *ooète
qui, depuis dix-huit cents ans, reçoit l'hommage des esprits délicats du monde entier. Comment arracher des mains d'Horace cette coupe de vieux Massique qui fait oublier les soucis ? Gomment effeuiller cette couronne de roses, troubler ces joies d'un banquet et mettre Lydie en fuite pour présenter le triste spectacle des souffrances, de la maladie et de toutes les misères physiques dont Horace, hélas ! ne fut point exempt? Mais le médecin impitoyable saisit son malade partout où il le trouve, surtout au milieu des festins, surtout après les enivrements de l'amour. Horace, ainsi surpris par Musa ou par Gratérus, reçoit docilement leurs avis, fait quelques pénibles retours sur une santé qui ne suffisait ni à l'excès du travail, ni aux entraînements du plaisir, met en vers harmonieux les consultations que lui donnent ses doctes médecins, et chante les bienfaits d'un repas frugal ou les dangers des orages du cœur. »
C'est dans sa villa de Tibur qu'il allait se reposer de ses fatigues et de .ses excès. C'est là, au milieu de cette luxuriante nature, qu'il faisait l'éloge de la sobriété, de l'existence tranquille, étrangère aux passions politiques et aux vanités humaines.
C'est là qu'il composa cette éloquente satire dans laquelle il fait le parallèle de la vie paisible de la campagne et des tourments de la ville. Voici, dit-il, quelle était mon ambition.
Hoc erat in votis;
Un lopin de terre, une demeure avec une source d'eau vive, un jardin et un bouquet de bois. Mes désirs ont été plus qu'exaucés. Je n'en demande pas davantage aux dieux.
Nil amplius oro.
Combien y a-t-il d'hommes qui possèdent une fortune indépendante, qui ont acquis une célébrité honnête, qui sont arrivés à l'âge du repos, et qui ne savent pas comprendre le bonheur, comme l'entend si bien Horace ? Le doctorat, l'agrégation, l'académie, l'institut, le sénat, le ministère sont les échelons successifs de leur avidité orgueilleuse. Pauvres millionnaires, malheureux savants ! vous ne savez pas être heureux : vous êtes condamnés à marcher, sans trêve ni merci, à marcher toujours dans la route accidentée de l'ambition. Je vous plains. Après trente ans de services, nous ne devrions penser qu'à la possession du
Modus agri non ita magnus et paulum silvœ,
du poète, et laisser aux jeunes le soin de continuer nos travaux.
Donc, Horace aime l'atmosphère pure de la campagne, les riants et frais vallons éclairés encore par le demi-jour, quand le soleil dore déjà les cimes des coteaux ; là, il respire largement, il ne pense pas à ses infirmités, il vit dans une douce quiétude. Mais lui aussi a ses défauts : Qu'il entende Lydie faire l'éloge de son nouvel
amant, et la jalousie éclatera tout à coup. Le disciple d'Épicure oubliera les préceptes dz son école, et il composera cette ode à sa frivole maîtresse :
Quand tu vantes le cou de rose de Télèphe et les bras de neige de cet homme, ô Lydie ! une bile acre remnlit mon foie enflammé.
Quum tu, Lydia, Telephi Cervicem roseam, cerea Telephi
Laudas brachia, \ae! meura Fervens difficile bile tumet jecur.
Alors, ma tête se perd, mes joues pâlissent et ougissent alternativement, la sueur en découle goutte à goutte et montre de quels feux mon cœur est embrasé. J'écume de rage en constatant sur tes blanches épaules les traces évidentes d'une convulsion amoureuse et d'une nuit d'orgie, en voyant sur tes lèvres les empreintes faites par les dents de cet amant furieux.
Tune nec mens mihi, nec color Certa sede manet; humor et in gênas
Furtim labitur, arguens Quam lentis penitus macérer ignibus.
Uror, seu tibi candidos Turparunt numéros immodicae mero
Rixae ; sive puer furens Impressit memorem dente labris notam.
Il termine en suppliant sa belle d'écouter ses conseils et de ne pas croire à la fidélité de ce barbare dont les baisers déchirent ces lèvres charmantes, humides du nectar de Vénus.
jO HORACE
Non; si me satis audias Speres perpetuum dulcia barbare
LceJentem oscula. quœ Venus Quinta parte sui nectaris imbuit.
Quelles chaudes et pénétrantes effluves de passion et de poésie il y a dans ces vers ! Et comme on sent qu'Horace avait pour cette jolie fille un amour qui lui tenait au cœur ! Elle lui avait versé dans le sang ce philtre de feu, connu des poètes,
Fait du souffle mêlé de l'homme et de la femme, Des frissons de la chair et des rêves de l'âme.
Mais pourquoi lui reproche-t-elle d'être jaloux et plus irritable que les flots de l'Adriatique,
Iracundior Adria?
Lui, qui tant de fois a pleuré sa trahison ! Il est possible qu'elle l'aime par caprice, sans se douter qu'il immortalisera leurs amours, et le poète pardonne et remercie le destin, qui ramène l'enfant volage à l'ancien nid. Et, dans son bonheur, peut-être chante-t-il ce refrain, qu'un de ses enfants écrira plus tard pour la Ronde de la Vie de Bohêm? :
Lui sachant gré d'être belle, Sans nous faire de tourments, Aimons-la — même infidèle...
La jeunesse n'a qu'un temps.
C'est bien vrai : la jeunesse n'a qu'un temps ! Horace s'en apercevra un jour, quand sera
fané le myrte dont il se couronnait la tête devant sa Lydie tendre et voluptueuse. Mais comme il l'a bien connue, cette époque chevaleresque où l'enthousiasme imprime son cachet sur nos sentiments et nos sensations! Il lui permet bien quelques péchés mignons, mais il la veut virile, robuste, saine de corps et d'esprit. A la rigueur, il ne défend pas aux jeunes gens de
Chercher l'occasion de chiffonner un peu La tunique de la morale.
Mais, en réalité, il vante la pureté des mœurs, la foi conjugale, l'honneur de la maison. Il a aimé Lydie et bien d'autres vierges folles, mais il a toujours méprisé l'intimité de la vie avec les courtisanes et les marchandes d'amour. Dans tous ses écrits, il s'applique à distinguer la matrone vertueuse, l'épouse respectée, de la fille légère, puella, récréation physiologique offerte aux fils de famille et aux épicuriens, chez les peuples monogames.
Il prévoyait la corruption dans laquelle les mœurs allaient tomber sous les successeurs d'Auguste. Une de ses plus belles odes est consacrée à prévenir les Romains du péril où ils courent, en donnant à leurs filles une éducation trop frivole, en élevant leurs fils dans l'oisiveté et la mollesse. Le libertinage naîtra fatalement de l'oubli des principes austères des anciens Sabins, et du libertinage viendra la décadence de l'empire.
En voici le passage principal :
Notre siècle, fécond en crimes, a souillé d'abord les mariages, les générations, les familles. Découlant de cette source, tous les maux se sont répandus sur le peuple et sur la patrie,
La vierge à peine adolescente apprend avec joie les danses licencieuses de l'Ionie; elle y ploie ses membres dociles et, dès l'enfance, rêve d'incestueuses amours.
Bientôt, femme adultère, à la table même d'un époux, elle cherche de plus jeunes amants, et, sans choix, dans les ténèbres, prodigue furtivement de scandaleux plaisirs.
Mais son époux devient son complice; elle se lève en sa présence et à son ordre, pour suivre quelque vil agent d'infamie, où le maître d'un navire ibérien, qui pa}^e avec de l'or tant d'opprobre.
Ils n'étaient point nés de tels parents, ces jeunes Romains, qui rougirent les mers du sang carthaginois, qui domptèrent Pyrrhus, le grand Antiochus et le terrible Annibal.
Mais c'était une mâle jeunesse, robustes enfants de soldats rustiques...
Que n'altère pas le cours désastreux du temps ! Nos pères, moins vertueux que leurs aïeux, ont enfanté des fils plus coupables, qui donneront le jour à une race plus dépravée encore. (Halévy.)
Dans son ode à Drusus, il nous montrera les effets de l'hérédité :
Des forts naissent des forts. La vigueur, le courage, Aux coursiers, aux taureaux passent °.n héritage;
L'aigle n'engendre point un ramier délicat : Mais V éducation est ce qui vivifie ; Par elle un cœur bien né toujours se fortifie, Par elle la vertu conserve son éclat i.
Horace a raison , les braves sont fils des braves :
Fortes creantur fortibus et bonis.
C'est l'éducation qui développe cette puissance de race, cette hérédité de force et de courage,
Doctrina sed vim promovet insitam.
Que nos futurs Grands Maîtres de l'Université et nos conseils de l'instruction publique méditent cette maxime. D'elle dépend peut-être le salut de la patrie française !
Qu'ils s'inspirent des préceptes de l'hygiène, et qu'ils demandent à la Science ce qu'Horace demandait à Apollon, dieu de la médecine, dans son poème séculaire :
Dieu des Aruspices, toi dont l'arc rayonne et que chérissent les muses, toi dont l'art salutaire sait ranimer les forces d'un corps affaibli,
Qui salutari levât arte fessos Corporis artus,
Si tu vois d'un œil favorable Rome, avec son mont Palatin, Fais donc de plus en plus, protecteur secourable, Prospérer l'empire latin.
i. Mercure de novembre '.738.
Voilà Horace patriote.
Dans sa seconde satire, il se montre l'ennemi des amours adultères. Il rappelle ce mot de Caton voyant sortir un homme comme il faut d'une maison publique :
« Très bien, voilà de la vertu; c'est là, jeunes gens, qu'il faut aller quand la concupiscence échauffe votre sang, plutôt que .de détourner de leurs devoirs les femmes mariées. »
Quidam notus homo^ quum exiret fornice : macte Virtute esto, inquit sententia dia Catonis : Nam simul ac venas inflavit tetra libido, Hue juvenes œquura est descendere; non aliénas Permolere uxores.
Les législateurs et les hygiénistes sont d'accord sur ce point, accepté par les moralistes : La prostitution est une plaie de la société, mais c'est un mal nécessaire. Il ne faut pas en abuser cependant, disait Horace, ni compromettre son honorabilité par la fréquentation des mauvais lieux. Aussi blâme-t-il Marséus qui ne touche jamais, il est vrai, une femme honnête, qui n'a jamais de commerce avec les épouses des autres, mais il mange ses biens et sa maison avec Origo, sa maîtresse, mais il vit avec les comédiennes et les prostituées, ce qui nuit à sa réputation plus encore qu'à sa fortune.
Les principes d'Horace n'étaient pas du goût de tout le monde, et particulièrement d'un certain Gupiennus qui repoussait les éloges de Caton et se déclarait très friand des appas des patriciennes :
Nolim laudarier, inquit, Sic me, mirator cunni Cupiennius albi,
A ce don Juan prétentieux, Horace fait un tableau des désagréments qui attendent les adultères, des ennuis qui suivent leurs coupables plaisirs et des dangers auxquels ils s'exposent : l'un a dû se jeter du haut en bas de la maison, l'autre a expiré sous le fouet; celui-ci, dans sa fuite, est tombé au milieu d'une bande de voleurs ; celui-là, pour racheter sa vie, a donné sa bourse, un autre a été livré à la brutalité des valets. Et voici ce qui est arrivé à un certain personnage : le fer a tranché les organes de sa lubricité !
Accidit ut cuidam testes caudamque salacera Demcteret ferrum!
C'était légal.
Horace savait quelle est pour les jeunes gens l'heureuse influence des exercices que les hygiénistes désignent aujourd'hui sous le .oom de mouvements volontaires ou locomotion : l'équitation, la natation, l'escrime, la chasse, la paume, la marche, le saut et la course.
C'est dans cette pensée qu'il reproche a mie femme galante de garder près d'elle et de corrompre Sybaris par la paresse et les voluptés qu'il trouve auprès d'elle,
Lydia, die, per omnes Te deos pro, Sybarim cur properes amando Perdere?
N'est-ce pas l'amour d'une courtisane qui éloigne ce jeune homme du Champ de Mars dont il redoute maintenant la fatigue et la poussière, qui lui fait fuir les carrousels où ses camarades s'exercent au dressage des chevaux sauvages de la Gaule, qui lui fait craindre les luttes nautiques du Tibre et celles du cirque et du tir à l'arc.
Auprès d'elle, ce damoiseau va épuiser ses forces et perdre sa virilité. Ses mains, devenues inhabiles à tenir une épée, bientôt prendront la quenouille ou une machine à musique. Puis, il soupirera une romance et il tournera le fuseau, et il laissera croître ses cheveux dont les femmes parfumeront les boucles élégantes, et il se laissera mettre un bracelet d'or au bras...
Certainement, c'est dans les plaisirs prématurés de l'amour avec les courtisanes qu'il faut chercher la cause de l'affaiblissement des races et des peuples. Si donc, nous voulons faire des hommes, entraînons nos enfants par les exercices, par les manœuvres militaires, par l'équitation, l'escrime et tous les mouvements volontaires que nous enseigne l'hygiène.
Cette ode à Lydie est tout un programme.
Je retiens en particulier l'équitation vantée par les médecins anciens et modernes. Hippocrate l'approuve et la considère comme le meilleur traitement de certaines affections de la jeunesse. Oribase, qui s'est beaucoup occupé des exercices, comme moyens thérapeutiques, Fait également le plus grand éloge de l'équitation. « Dans
une course au galop, dit-il l , le corps est violemment secoué, et c'est là une excellente chose dont le résultat immédiat est d'exciter tous les appareils organiques et principalement celui des sens.
La natation était aussi en grand honneur chez les Romains. On disait d'un homme sans éducation : nec litteras dedicit, nec natare.
Le langage qu'Horace tient à la jeunesse porte toujours le cachet d'un profond jugement. Il ne la flatte jamais, et blâme les parents qui ne savent pas voir les défauts de leurs enfants. Il critique ces pères qui disent d'un fils qui louche : il a quelque chose dans le regard; d'un nain ridicule : c'est un enfant mignon ; de celui qui est bancal : il n'est pas très droit; et d'un boiteux : sa démarche n'est pas très assurée.
Strabonem Appellat pœtum pater; et pullum, maie parvus Si cui films est, ut abortivus fuit olim Sisyphus, huncvarurn, distortis cruribus, illum Balbutit scaurum, pravis fultum maie talis.
Mais ce n'est pas à lui qu'on parlait ainsi. Son père, comme il le dit dans sa quatrième satire, l'avait élevé sans faiblesse. Il l'avait accoutumé de bonne heure à fuir les vices, en les lui signalant par des exemples.
Pour garantir mon cœur d'un amour impudique, Esclave, disait-il, d'une femme lubrique,
i. Galien, Collectorum medicinalimni lib. VI, cap. xxiv. Equitatione Basileae folio. — Œuvres, trac!. Daremberg, Paris, 1876.
Sectanus s'abandonne à d'indignes appas.
Sois sage à ses dépens et ne l'imite pas. Te préserve le ciel de la coupable envie, De corrompre une femme à l'hymen asservie. Pour n avoir pas dompté cette brutale ardeur, Vois qu'à Trebonius il en coûte l'honneur. Fuis une volupté qu'accompagne le crime; Contente-toi^ mon fils, d'un plaisir légitime.
Physiquement, Horace était petit et obèse. Dans une de ses satires, Damasippe lui dit qu'il n'a pas seulement deux pieds de haut :
Ab imo Ad summum totus moduli bipedalis.
Auguste le montre ainsi dans une lettre qu'il lui écrivait :
« Dionysius m'a apporté ton petit volume, et tel qu'il est, je l'ai reçu sans me plaindre de sa brièveté. Tu parais craindre que tes livres soient plus grands que toi. Mais au moins si la taille te manque, l'embonpoint ne te manque pas. Rien n'empêche que tu ne puisses tenir et écrire dans un boisseau; et la taille de ton livre ressemble à la tienne : car elle est toute en grosseur comme ton ventre. »
« Pertulit ad me Dionysius libellum tiium, quem ego [ne accusent brevitatem) quantulus cunque est, boni consulo. Vereri autem mihi videîis, ne majores libelli tui sint quam ipse es : sed si iibi statura deest, corpusculum non deest. Itaque licebit in sextariolo scribas, cum circuitus voluminis tui svl og/codestatos, sicut est ventricuii tui. »
C'est du latin d'empereur.
Lui-même se dépeint ainsi dans l'épître xx : Je suis de petite taille, mes cheveux ont grisonné avant xe temps, j'aime le soleil, je suis prompt à m'emporter et aussi prompt à m'apaiser. »
Corporis exigui, prcecanum, solibus aptum, Irasci celerem tamen ut placabilis essem.
Au point de vue pathologique, il était goutteux et comme tel gastralgique. Son visage était couperosé, et il était lippus, c'est-à-dire atteint, je crois, de blépharite herpétique. On sait que Celse distinguait deux sortes d'ophtalmie : Tune sèche, qu'il appelait lippitudo, et l'autre humide, qu^l nommait pituita oculorum. C'est à cette double affection qu'Horace était sujet, ce qui lui fit dire souvent qu'avec elle on ne possède jamais une santé parfaite.
Prsecipue sanus nisi cum pituita molesta est.
Nous le voyons, en effet, dans son voyage à Brindes, malgré le récit facétieux qu'il en fait, ne pas oublier de mentionner qu'il fut pris à Anxur de celte affection considérée par lui comme une véritable infirmité. Pendant que Mécène et Coccéius s'installent, « moi, dit-il, je vais baigner mes yeux dans un noir collyre?... »
Hic oculis ego nigra meis collyria lippus lllinere.
En faisant une excursion dans les montagnes,
à Trévise, nos voyageurs furent forcés de s'abriter dans une métairie. Le paysan leur fait du feu, mais la fumée que répandaient le bois vert et les feuilles mouillées coûta encore bien des larmes à notre poète.
Lacrymoso non sine fumo, Udos cum. foliis ramos camino.
Il est vrai que cela ne l'empêcha pas le soir même de pincer la taille de la servante et de lui faire promettre un rendez-vous pour la nuit, rendez-vous où elle ne vint pas d'ailleurs, et qui fut cause d'un léger incident nocturne, dans un rêve qui lui laissait entrevoir toutes les opulences de la réalité.
Quelques jours après, ils arrivaient àCapoue: « Mécène, dit-il, va jouer à la paume, Virgile et moi nous allons dormir, car la paume est ennemie des yeux et des estomacs malades.
Lusum it Mascenas, dormitum ego Virgiliusque : Namque pila lippis inirnicum et ludere crudis.
Toujours sa diathèse qui le poursuit, qui l'attaque, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Qjand elle n'est pas articulaire, elle est viscérale. En voici une preuve :
L'estomac acidique-d'Horace supportait mal les condiments. Un jour, il alla souper chez Mécène et se trouva fort incommodé par un plat dans lequel on avait mis de l'ail à profusion. Cette circonstance lui fournit l'occasion d'écrire
une de ses épodc3 : Ad allium, contre l'ail, que Galien appelait la thériaque des paysans :
S'il est un être humain, dit-il, qui de sa main impie ait étranglé son vieux père, qu'on le condamne à manger cet ail plus toxique que toutes les ciguës. O moissonneurs, aux solides entrailles! quel est le funeste poison qui produit ce feu que je ressens dans l'estomac?
O dura messorum ilia!
Quid hoc veneni saevit in preecordiis?
Voilà bien la sensation d'ardeur qu'on appelle très justement le pyrosis. Nous savons que cette douleur épigastrique et œsophagienne est suivie d'éructations acides qui soulagent les malheureux gastralgiques. Horace n'oublie pas de faire allusion à ces évacuations sonores et gazeuses dans les derniers vers de son ode. Il montre le poing à son hôte et le menace d'une punition sévère. Il lui dit : Ah 1 si jamais, joyeux Mécène, tu veux te régaler d'un semblable poison, puisse ta jeune maîtresse opposer* sa main à tes baisers, et se retrancher pour te fuir, à l'extrémité de ta couche.
At, si quid unquam taie concupiveris,
Jocose Ivlœcenas, precor Manum puella suavio opponat tuo,
Extrema et in sponda cubet.
Puisque nous sommes sur ce chapitre culinaire, nous rappellerons ce que l'Ecole de Sa-
lerne l disait de cette espèce d'ail {Alluim cepa) qu'on pourrait bien accuser aussi d- produire le pyrosis.
— Mais parlons un peu de l'oignon :
Est-il sain d'en user ? L'un dit oui, l'autre non ; Galien en dé/end l'usage aux colériques
Et le permet aux flegmatiques ; Asclépius le vante et soutient qu'il est bon, Surtout pour l'estomac; et même il le conseille Pour donner au visage une couleur vermeille.
De cheveux un chef dépouillé Pourvu que la jeunesse aide encore la nature, En le frottant souvent de jus d'oignon pilé,
Recouvrera sa chevelure.
En plusieurs passages de ses œuvres, Horace fait l'éloge de la santé. Celle-ci, dit-il, dans son épître à Lollius, est un bien nécessaire, si l'on veut jouir des trésors qu'on a su acquérir. Les palais et les richesses sans elle sont aussi utiles que les tableaux pour les lippeux, les fomentations pour les goutteux et les sons de la lyre pour ceux qui sont atteints d'otite purulente.
Ut lippum pictas tabulai fomenta podagrum Auriculas citharae collecta' sorde dolentes.
Tous les biens de la terre, à celui qui est malade, ne sauraient chasser la fièvre de son corps.
^Egroto domini deduxit corpore febres.
Aussi avait-il une entière confiance dans ses
i. L'École de Salerne, trad. Meaux Saint-Marc. Paris
HORA.CË 43
médecins1, comme.il le fait entendre dans ce passage qui concerne tous ceux qui veulent se mêler de ce qu'ils ne savent pas :
L'homme étranger à la marine, dit-il, craint de guider un vaisseau : les médecins ne font que ce qui les regarde et il n'y a que le savant qui ose administrer l'aurone à un malade.
Abrotonum asgro Non audet, nisi qui didicit, dare; quod medicorum est, Promittunt medici.
L'aurone, on le sait, est une espèce d'armoise (Arthemisia abrotonum) dont la fleur est jaune, l'odeur forte et la saveur amère comme celle de l'absinthe. D'après Pline, la feuille et la graine étaient d'un très grand usage en médecine. On s'en servait contre la toux, dans les affections des reins, dans la dysurie et contre toute sorte de venins.
Il ne faut pas croire pour cela qu'Horace aimait les drogues et qu'il obéissait toujours aux préceptes hygiéniques que réclamait sa santé. Une fois remis d'un de ses accès, il oubliait tout et retombait dans ses errements, comme tous les malades.
Dans les périodes d'intermittence de sa maladie constitutionnelle, il chantait les délices d'une bonne table, les charmes de l'ivresse qui
i. Pétrone a fait faire cette réflexion à un malade : Medicus enim nihil aliud est quam animi consolatio. Le rôle du médecin consiste, en effet, à consoler d'abord son malade et à guérir son esprit toujours plus ou moins affecté.
rend éloquent, qui réchauffe le cœur et qui donne du courage ; il n'oubliait pas naturellement et Vénus et les Grâces. Mais quand les symptômes morbides revenaient, il se réfugiait dans son petit domaine, ne pensait qu'aux plaisirs champêtres, gémissait sur sa santé et vantait la sobriété.
« Pour moi, dit-il à Apollon, l'olive, la chicorée, la mauve légère suffisent à mes festins. Accorde-moi, fils de Latone, de jouir, sain de corps et d'esprit, du peu de bien que m'ont acquis mes travaux.
Me pascunt divas,
Me cichorea levesque malvae Frui paratis, et valido mihi, Latœ, dones, ac, precor, intégra Cum mente;
Mais il ne parlait ni de chicorée, ni d'infusion de mauve, quand il disait à ses amis :
Nunc est bibendum, nunc pede iibero Pulsanda tellus ;
que Pellegrin a traduit en vers :
Qu'à bien boire chacun s'apprête, Joignons les danses aux festins; Voici pour une auguste fête Le jour marqué par les destins.
Il ne pensait pas davantage à sa tisane pectorale dans son ode à la bouteille Ad amphoram ; dont voici, à titre de curiosité, la traduction qui en fut publiée i :
i. Mercure de nov. 1744.
Aimable fille de la treille, Doux charme de l'oisiveté, Fidèle ami, chère bouteille, Viens, amène la volupté.
Que dans V ardeur de ton délire Nos jours passent en un instant;, Obéis aux sons de ma lyre :
Hâte-toi, Messala t'attend.
Viens, et que les Grâces badines Qui ne t'abandonnent jamais, Des plaisirs que tu nous destines Redoublent encore tes attraits.
A la lueur de cent bougies, Rivales de l'astre du jour, Nous célébrerons tes orgies, Sans songer même à son retour.
On voit que les anciens s'y connaissaient dans l'art de mener la vie joyeuse ! Il n'est donc pas étonnant que sur les pierres noircies des monuments funèbres, on lise des épitaphes dans le genre de celle-ci :
Ede, bibe, lude, post mortem nulla voluptas.
Mange, bois, songe enfin à te bien réjouir; Après la mort, plus de plaisir.
Avant que Dante eût mis dans son Enfer tous les êtres vicieux de son temps, Horace avait fait comparaître dans une de ses satires tous les pauvres d'esprit de son époque. C'est Damasippe et Stertinius, deux philosophes stoïciens, qui jouaient le rôle que Virgile a rempli dans la Divine Comédie. Ce sont eux qui montrent à Horace tous ces fous plus ou moins lucides qui vivent dans la société romaine, fous de la même
espèce que ceux que nous rencontrons journellement clans notre monde.
« La folie, disent-ils, n'épargne personne que le sage ; elle atteint les individus, les peuples et les rois ; elle peut changer de forme, mais elle ne guérit jamais. Ainsi passe la douleur, du côté ou de la tête, dans la poitrine, — ainsi le délire succède à la stupeur et le malade devenu provocant frappe son médecin. »
Emovit veterem mire novus, ut solet, in cor
Trajecto lateris miseri capitisve dolore;
Ut lethargicus hic, quum fit pugil et medicum urcct.
Cette comparaison est très remarquable.
Cette mutation d'une maladie qui cesse dans un endroit de l'économie animale pour apparaître dans un autre, sa nature restant ou ne restant pas la même, c'est bien la définition exacte de la métastase, telle que la comprenaient les anciens et comme, à peu de chose près, les pathologistes modernes la conçoivent. Quant à ce fou qui se réveille tout à coup pour se porter à des actes de violence sur le médecin qui le soigne, c'est ce que l'on constate tous les jours dans nos asiles d'aliénés. Horace était un grand observateur, et on voit qu'il savait bien profiter de ses relations amicales avec Musa et Craterus.
Dans cette classification de maniaques, il nous montre les collectionneurs de vieilles statues, les bravaches et les poltrons, les rois sanguinaires, les jaloux, les prodigues, les avares, les
souteneurs de filles, les fanatiques, les superstitieux.
Parmi ces derniers, il cite une mère qui a un enfant alité depuis cinq mois et qui fait ce vœu ridicule :
O Jupiter, toi qui donnes et ôtes les grandes douleurs, si le frisson de la fièvre quarte abandonne mon fils, le matin du jour où tu nous imposes le jeûne, je le plongerai nu dans le Tibre.
Frigida si puerum quartana reliquerit, illo Mane die, quo tu indicis jejunia, nudus In Tiberi statut.
Horace qui hait les préjugés du vulgaire,
Odi profanum vulgus,
Horace qui possède quelques notions médicales, fait justement cette réflexion : Que le hasard ou la médecine arrache ce pauvre enfant à la tombe entr 'ouverte, sa mère, en délire, va le tuer, en le retenant sur la rive glacée, car elle lui rendra sa fièvre. Quelle maladie a donc frappé son cerveau ? La superstition !
Combien rencontrons-nous dans le monde de mères aussi folles que celle-là, sans compter celles qui, au lieu de conduire leurs enfants rachitiques, scrofuleux ou chlorotiques aux bains de mer, les mènent boire de l'eau bénite à Lourdes. La bêtise humaine est immortelle.
Dans son épure à Julius Florus, nous voyons un habitant d'Argos qui allait au théâtre quand
il n'y avait personne; là, il croyait entendre les meilleurs tragédiens,
Qui se credebat miros audire tragœdos,
et il les applaudissait de tout son cœur.
Lorsque, à force de soins et d'argent, on parvint à le guérir et que, grâce à de bonnes doses d'ellébore, on eût chassé sa folie, notre halluciné, rendu à lui-même, s'écria : Hélas ! mes amis, vous m'avez tué au lieu de me sauver! Vous m'avez enlevé mes plus douces illusions et vos remèdes m'ont ravi une erreur qui faisait mes délices.
Pol, me occidistis amici, Non servastis, ait, cui sic extort a voluptas, Et demptus per vim mentis gratissimus error!
Boileau a imité cette histoire *, en trouvant l'occasion d'être désagréable aux médecins.
Pour Horace, l'avarice est une forme de délire, une pseudo-monomanie. Il se figure être tombé dans cette aberration d'esprit, et il se livre alors au monologue suivant :
« Si rien ne pouvait étancher ta soif ardente, tu le dirais à ton médecin ; et cette ambition, ces désirs qui croissent, à mesure que tu les assouvis, tu n'oses pas les avouer à personne.
« Si pour guérir une blessure, Ton t'avait indiqué une herbe ou une racine et que cela ne pût en rien te soulager, tu abandonnerais tout