Raspail ne serait-il donc qu’un plagiaire
« Dysenterie. — * Du vin, mais point trop aigre, point de laitage, de fruit; du raifort, quelque bonne nourriture farineuse qui engraisse les boyaux; évacuation selon l’indication; purgatifs en petite dose; donner du ton, mais réparer et établir le velouté des boyaux.
« Fièvre chaude et inflammatoire. — A peu près le même traitement que pour les fièvres putrides.
« Du rhumatisme. — Celui-ci est plus sérieux, mais ne leur arrive jamais qu’après quelque repos. Tout le temps que la transpiration a lieu par la marche, les exercices ou les batailles, il n’y a rien à craindre; ce n’est que lorsqu’elle est interceptée, que le rhumatisme et même d’autres maladies en sont la suite. On y doit prendre garde sans cesse, surtout après des fatigues ou des jeux dans les camps, où ils courent et s’amusent comme des enfants. La tente, la paille, une couverture et la capote préservent; mais dans le temps de repos, ou en quartier d’hiver, par exemple, la plus petite négligence procure ce mal et ne peut se déraciner que par les sueurs les plus fortes.
« D’ailleurs, soit pour ce mal, soit pour d’autres, c’est au chirurgien du bataillon à connaître chaque tempérament; car il y a autant de dissemblance de
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l’iin à l’autre que dans les traits du visage. Ce qui guérit un soldat ne fait rien à l’autre. Qu’on se méfie des remèdes à tous les maux comme des selles à tous les chevaux, et qu’on étudie sans cesse l’homme et la nature, on aura dix mille malades de moins dans une campagne; mais seulement de l’attention à mille petites choses.
« Point de prison malsaine, sale, obscure; petite chambre, si l’on veut, éclairée d’en haut, et là au pain et à l’eau tant qu’on voudra, car, en même temps, la diète est saine.
« Le châtiment des verges fait circuler le sang, il n’y a pas grand mal. Mais point de coups de bâton pour la santé : sur le dos, ils abîment la poitrine; sur les fesses, ils empêchent de marcher de longtemps et occasionnent de grands maux dans les environs.
« Point de rangs serrés en marche, que l’air y passe à l’aise; point de gêne que celle qui est nécessaire pour les soldats, qui sont aussi enfants que les enfants mêmes; qu’ils 11e fassent pas de chemin inutile; si par hasard quelques régiments ou quelques compagnies sont obligés de camper dans un terrain humide, qu’on fasse au plus vite des rigoles autour des tentes, cela est tout simple; on pourrait avoir sur l’un des chariots du régiment une fontaine de sable, même en campagne; on pourrait entourer le puits qu’on fait, de cailloux, et y
employer au fond du gravier, s’il est possible : qu on y jette du sel.
« Si le pain, par un accident qu’on n’a pas pu parer, est humide, il faut le couper en tranches et le faire griller. Pour les latrines, je crois que tous les huit jours il faudrait les combler, en faire de nouvelles et les éloigner davantage.
« Nous avons assez de housards pour ne pas craindre qu’on vienne y enlever nos gens; c’est du peu de précautions à cet égard, ou plutôt de l’obligation de ne pouvoir pas y faire de grands changements, que les assiégeants dépérissent presque toujours. Il n’y a qu’à voir la différence de la mine d’une armée de siège à une armée de bataille.
« Ma science, à moi, n’est pas de guérir les maladies, mais c’est de les prévenir (1). Ma médecine en vaut bien une autre; pour en avoir même le ton, je dirai : Ablata causa , tollitur effectus.
« La corruption, ce malheureux partage de notre vilaine existence, augmente au point de la finir tout à fait : tout y porte malheureusement; les éléments même, excepté un seul qui purifie, y contribuent. Il faut bien travailler contre l’un surtout; se sécher souvent et préserver les pieds et les jambes, car c’est par là que bien des gens périssent. Il faut bien prendre garde aussi à ne pas laisser son vêtement
1. Mieux vaut prévenir que guérir, encore un aphorisme que Ton croit moderne!
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à terre; on meurt en détail, de l’humidité et du froid. J’ai vu souvent mourir de chaud subitement, mais c’est à cause de ces guêtres serrées que nous avions et de tous ces désolants ligaments.
« Que de rapports ! que de détails ! que d’épreuves à faire! Qui sait, par exemple, que le linge des femmes est pernicieux? C’est un sexe charmant, mais un peu incommode, dont il faut se garantir, même dans sa bienfaisance. On voit nos dames en temps de guerre, faire de la charpie : on ne peut ne pas les remercier de ce zèle pour l’humanité, et admirer leurs jolies petites mains qui y travaillent; mais si ce n’est pas du linge des hommes ou de table, au lieu de guérir, c’est le poison qu’on introduit dans la plaie. J’ai demandé si c’était peut-être le temps d’une santé déréglée ou bien réglée, comme on voudra l’appeler; si c’était celui des accidents auxquels un mari ou un amant les rend sujettes. Dans tous les temps, m’a dit l’habile homme qui en a fait l’expérience. En tout, je ne sais pas si l’usage trop fréquent de la charpie n’est pas un abus; car il me semble qu’elle empêche les chairs de se rejoindre.
« C’est du physique que tout cela. Veut-on du moral? en voici : qu’on ne gronde point; qu’on ne tourmente pas. Les officiers molesteurs peuvent très bien déranger la santé. De la gaîté, cela est bon dans tout, à tout.
« O nature! nature! C’est vous qu’il faut recher-
cher; c’est à vous à qui les grands miracles sont réservés. N’est-il pas juste que ce soit elle qui raccommode ce qu’elle a dérangé? Le soldat l’a aidée à ce dérangement. Il faut que le colonel, le capitaine, et, s’il le faut absolument, le chirurgien, l’assistent dans cette réparation. Il ne s’agit que de la seconder.
« Pourquoi les drogues de l’Amérique, les demipoisons qui souvent en deviennent tout à fait? Pourquoi tant de frais? Imitons les chiens, qui cherchent dans la prairie et qui y trouvent ce qu’il leur faut; imitez presque toujours les autres animaux. Le remède est (j’ai cette bonne idée de la Providence) dans la même partie de l’Europe que le mal. Que deux chirurgiens (il y en a dix-huit) ne soient que des herboristes ou herboriseurs ou botanistes, qu’on leur apprenne à connaître les simples; que deux chirurgiens ne soient que des apothicaires, qu’ils fassent les préparations, qu’ils achètent la matière première, on évitera les comptes et les quiproquos de ceux de la ville; que deux autres soient employés à guérir, ce qui, au lieu de donner la vie, donne souvent la mort; qu’il y ait encore des surnuméraires de ces trois talents-là, en cas qu’il y en ait de malades; que deux autres soient habiles dans les maladies des os; deux au moins anatomistes; deux excellents pour les blessures; que les autres veillent aux hôpitaux et, indépendamment de ce
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talent de discipline, qu’ils aient des connaissances, et surtout de l’humanité. Qu’un chirurgien-major soit assez savant pour savoir qu’il ne sait rien; mais qu’il soit bien élevé, bien instruit; philosophe presque, fort expérimenté, encouragé par de bonnes récompenses dans sa vieillesse; qu’il fasse de bons bandages pour les ruptures; qu’il soit le confident et l’ami des soldats. Je parie ma tête qu’avec tout ce que j’écris ici depuis une heure, et de tout mon cœur, il n’y aura jamais plus de dix malades, un jour portant l’autre, à l’hôpital, et que l’hôpital ne coûtera pas cinquante ducats* par an.
« Point tant de mercure, employé si légèrement, qu’il fait plus de mal que le mal même; plus de précaution dans la manière de l’administrer; point tant de sublimé corrosif; beaucoup d’eau en dehors et en dedans; des bains et de la tisane. Les pauvres malheureux ont bien de l’avance sur nous pour la guérison; ils sont toujours en régime.
« Qu’on visite les femmes et les filles du régiment. Que les chirurgiens des villes, menés par les curés mêmes, s’il le faut, qui devraient en faire une fonction pieuse, visitent les femmes et les biles un peu pauvres de leurs paroisses, sous prétexte que ce soit pour la sûreté et la santé des mariages, qu’on ne devrait pas permettre sans cela (1); on assurerait,
1. Le prince de Ligne a prévu jusqu’au certificat d aptitude au mariage!
à l’abri de la sainte sévérité d’un sacrement qui devrait être aussi charmant qu’il est sacré, les amours des citoyens et des militaires; on ne les y encouragerait pas pour cela; mais il me semble que tant qu’on n’arrêtera pas ce penchant si doux, reçu en naissant, et mis en valeur quatorze ans après, on doit l’empêcher de faire au moins du mal, autre que celui de la société, qu’il dérange quelquefois; c’est du bas souvent qu’il arrive, il monte quelquefois jusqu’à la cour.
« Si dans tous les étages, les rangs et les pays, on prenait ces précautions, on verrait les roses et les lis à leur place : le paradis terrestre serait partout, car on aurait chassé le serpent. »
Après plus de cent années écoulées depuis que ces conseils pratiques furent édictés, le Prince de Ligne, médecin amateur, n’en remontrerait-il pas encore à tels des nôtres dûment diplômés?...