‹ Méditations d'un solitaire en 1916Chapitre 11 sur 34 · LA COMMUNION DES SAINTS · texte numérisé non relu

LA COMMUNION DES SAINTS

La Communion des Saints ! Que signifient ces deux mots pour la plupart des chrétiens qui les redisent chaque jour comme un article de leur foi. Les moins ignorants sont forcés de savoir que telle est la désignation théoloidque de l'Eglise, corps mystique du Christ dont tous les fidèles sont les membres visibles. C'est le rudiment.

Mais combien sont-ils, ceux qui, dépassant ce postulat, sont capables de penser — avec les Apôtres — que les seuls démons sont hors de l'Eglise, qu'aucun être humain n'est exclu de la Rédemption et que même les plus ténébreux païens sont virtuellement catholiques, héritiers de Dieu et co-héritiers du Christ?

Si tous les hommes sans exception n'étaient pas des saints en puissance, le neuvième arti-

cle du Symbole n'aurait pas de sens. Il n'y aurait pas de Communion des Saints. C'est le concert de toutes les âmes depuis la création du monde, et ce concert est si merveilleusement exact qu'il est impossible de s'en évader. L'exclusion inconcevable d'une seule serait un danger pour l'Harmonie éternelle. Il a fallu inventer le mot « réversibilité » pour donner une idée vaille que vaille de cet énorme Mystère.

On s'est amusé à dire que les globes célestes situés, par le calcul, à d'épouvantables distances les uns des autres, sont, en réalité, dans la vision séraphique, une masse compacte de corps immenses aussi serrés que les grains d'un bloc de granit. Ce paradoxe apparent est une vérité si on l'applique au monde infini des âmes. Seulement chacune d'elles ignore sa voisine comme les luminaires de la voie lactée ignorent les plus proches Imminaires au milieu desquels ils sont con-

fondus dans l'incompréhensible harmonie de tous ces colosses de splendeur.

Mais Dieu connaît son œuvre et cela suffit. C'est assez pour nous de savoir qu'un équilibre sublime est voulu par lui et que l'importance de chacune de ses créatures intelligentes échappe complètement aux conjectures amoureuses des plus grands saints. Tout ce que nous pouvons entrevoir en tremblant et en adorant, c'est le miracle constant d'une balance infaillible entre les mérites et les démérites humains, en sorte que les dénués spirituels soient assistés par les opulents et les timides suppléés par les téméraires. Or cela se passe tout à fait à notre insu, selon l'ordonnance merveilleusement inconnue de l'affinité des âmes.

Tel mouvement de la Grâce qui me sauve d'un péril grave a pu être déterminé par tel acte d'amour accompli ce matin ou il y a cinq cents ans par un homme très obscur de qui

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Tâme correspondait mystérieusement à la mienne et qui reçoit ainsi son salaire.

Le temps n'existant pas pour Dieu, l'inexplicable victoire de la Marne a pu être décidée par la prière très humble d'une petite fille qui ne naîtra pas avant deux siècles.

Inversement, il est loisible à chacun de provoquer des catastrophes anciennes ou présentes dans la mesure où d'autres âmes peuvent retentir à la sienne. Ce qu'on nomme le libre arbitre est semblable à ces fleurs banales dont le vent emporte les graines duvetées à des distances quelquefois énormes eî dans toutes les directions, pour ensemencer on ne sait quelles montagnes ou quelles vallées. La révélation de ces prodiges sera le spectacle d'une minute qui durera l'éternité.

De telles pensées sont à leur place en notre temps d'apocalypse. Des millions d'hommes s'entrégorgent en Europe et en Asie par la volonté d'un seul imbécile. Que signifie le

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conflit de ces torrents d'âmes? D'où viennentelles ? Quelles peuvent être leurs parentés respectives et où vont-elles après avoir quitté leurs pitoyables vêtements de chair?

Oh ! le silence prodigieux et surnaturel qui remplace tout à coup le fracas monstrueux de la bataille ! Silence infini dans les ténèbres ou dans la lumière, on ne sait pas. Mais alors sans doute, il y a des rencontres et des surprises ineffables. Des voix inaudibles, des visages d'âmes se reconnaissent pour toujours à travers les cloisons diaphanes des races et les translucides murailles des siècles...

— La voici, ton identité ! prononcera le Jug-e, s'adressant à la conscience de chacun. Et c'est vraiment tout ce qu'il nous est donné de concevoir de cet instant redoutable.

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