‹ Méditations d'un solitaire en 1916Chapitre 6 sur 34 · MES CHERS AMIS, PHILIPPE ETANDB OU ÈTES-VOUS · texte numérisé non relu

MES CHERS AMIS, PHILIPPE ETANDB OU ÈTES-VOUS

Mes chers amis, Philippe et André, où êtesvous ? Dans l'Evangile de saint Jean, c'est à Philippe que les païens s'adressent d'abord pour voir Jésus, et c'est André, et non pas un autre, que Philippe prend avec lui pour porter à Jésus ce message extraordinaire. Je veux croire que les choses se sont passées ainsi à Verdun, car il est indispensable que l'Evangile s'accomplisse toujours, de manière ou d'autre, jusqu'à la fin de la terre et des étoiles.

Mais le Maître doux et terrible ne rend pas ceux qu'on lui envoie. Je vous aimais trop, sans doute, mes amis, et c'est peut-être pour cela qu'il a permis que Guillaume vous assassinât en chemin. Peut-être aussi êtes-vousdes bienheureux à sa Droite lumineuse. Je n'en sais rien. En tout cas, vous êtes maintenant des âmes, rien que des âmes toutes seules al-

MEDITATIONS D UN SOMTAIRB

légées de leurs corps laissés aux dévorants de la terre, vagabondes, si on peut dire, dans Fimmense jour ou l'immense nuit, mais clairvoyantes au-delà de ce qui peut être conçu.

Vous me voyez maintenant tel que je suis et vous me connaissez infiniment mieux que je ne peux me voir et me connaître moimême. Mes sentiments, certainement très humains, vous avez pu les mesurer, et mes pleurs, quand j'ai appris que vous n'étiez plus de ce monde, ont dû vous paraître une bien misérable et hypocrite fontaine. Pour ce qui est de mes prières qui eussent pu vous être si profitables, vous savez maintenant qu'elles sont un peu moins que la cendre ou la fumée. Je n'ai plus rien de caché pour vous, non plus que pour mes autres défunts qui vous précédèrent dans les Mains du Dieu vivant.

Père, mère, enfants, amis ou bienfaiteurs décédés, je sais que leurs âmes, heureuses ou malheureuses, m'environnent, n'ayant pas de

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lieu, puisqu'elles n'ont plus de corps, et qu'elles sont les assistantes silencieuses de mes actions et de mes pensées. Sans doute rien ne les étonne, ayant dû passer elles-mêmes par le creuset où s'anéantissent les illusions. Mais je suis rougissant et confondu de me savoir continuellement scruté par ces innombrables et infaillibles témoins. La conscience ne serait-elle pas simplement le voisinage deviné des morts ?

Alors, ô mes bien-aimés disparus, si vous avez encore à souffrir, je ne veux pas que le spectacle de ma misère augmente vos peines. Je me ferai meilleur pour vous consoler, pour vous secourir ; je pleurerai sur moi-même pour éteindre, s'il se peut, quelques-uns de vos tisons. Telle est, du moins, ma résolution ferme de chaque jour et de chaque instant. Dieu veuille que mes actes y correspondent! Mais comment espérer cela ?

Pourquoi faut-il que les morts soient dans

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une telle impuissance de nous parler et qu'il y ait entre nous et ces voisins, si proches de nous cependant, des abîmes plus démesurés que tous les gouffres qui nous séparent de la plus lointaine étoile ?

— Tu étais là, tu me parlais, un petit souffle a passé, et te voilà tout à coup, — me semblet-il, — à des centaines de milliards de lieues î Gela pour toujours, si toutefois le mot toujours peut avoir un sens.

La Raison et la Foi nous crient que nous sommes immortels et la Religion nous enseigne que nous ressusciterons, un jour, dans nos vrais corps enfin glorifiés. Inutile de chercher une autre consolation. Seulement nous ne savons pas quand viendra ce Jour et nous ne pouvons pas même désirer qu'il vienne, tellement il nous est dit qu'il sera chargé d'épouvantes et de colère.

De projundis.

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