‹ Méditations inéditesChapitre 26 sur 51 · JE VOUS AI VU SOUS LE FIGUIER · texte numérisé non relu

JE VOUS AI VU SOUS LE FIGUIER

Aujourd'hui, après avoir prié pour le comprendre, je crois le savoir.

N'y a-t-il pas eu aussi dans ma vie, Seigneur, une heure, un lieu que je vois encore, une heure que je n'oublierai jamais, qui est l'heure principale de ma vie, l'heure critique qui, peut-être, a décidé de moi ?

J'étais dans ce heu que je vois encore : j'avais toutes ces pensées que j'entends encore ; dont je vois encore le détail chaque fois que je veux me le rappeler. Il y eut une lutte, il y eut un cri de l'àme, il y eut une agonie, il y eut une prière perçante, et je crois voir encore aujourd'hui, après tant d'années, ces profondeurs inconnues et inexplorées de mon àme^ qu'ouvraient en moi cette agonie et cette prière. Depuis le fond de cet abime de l'âme, jusqu'à la surface ordinaire de mes pensées et de mon imagination, jusqu'à mon corps et à sa posture, jusqu'aux détails du lieu où se trouvait mon corps, jusqu'à l'objet sur lequel je m'appuyais; il est certain. Seigneur, que je

vois encore tout, et que je le verrai toujours (i). Il y a là un point lumineux dans ma vie, et transfiguré poui' toujours. Mais, je vous prie, Seigneur, pourquoi ce point se détache-t-il, toujours lumineux, sur des années que l'oubli efface peu à peu ? Qu'est-ce que cette mémoire éternelle qui m'est donnée, d'un lieu, d'une heure et d'une pensée, à moi qui oublie tout chaque jour? Qu'estce que cette lumière ineffaçable et au-dessus du temps, que je vois encore, que je verrai toujours ?

Cette lumière, c'était vous. Seigneur, c'était votre regard. Vous m'avez vu lorsque j'étais sous le figuier.

Les souvenirs transfigurés. Seigneur, ce sont les souvenirs où vous étiez. La mémoire éternelle. Seigneur, c'est la mémoire qu'on a de vous. La lumière qui ne s'efface pas et qui est au-dessus du temps, c'est vous seul, ô mon Dieu, qui êtes la lumière éter-

(I) Voir les Souvenirs de ma jeunesse^ récemment publiés, p. 38 à 42.

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nelle, lalumière infinie. Ce lieu, cette heure, et ces objets transfigurés que je vois encore, c'est l'heure, le lieu et les objets que j'ai vus pendant que vous me regardiez, et qui demeurent illuminés en moi parce que je les ai vus un instant dans la lumière qui vient de vous.

11 est donc bien certain. Seigneur, que vous me regardiez dans ce moment. Oui, je le sais, vous m'avez vu; et tous ces événements n'ont eu lieu dans mon âme, en ce court intervalle, que parce que vous me regardiez.

Cette heure a été la crise de ma vie. Votre regard tout d'un coup m'a tout montré.

Vous m'avez montré la vanité tout entière du monde tout entier. Que savais-je de cela l'heure d'avant ? Qu'en savais-je en cette heure-là même où mon âme était pleine des plus vifs et des plus enivrants spectacles de la terre, de ses désirs, de ses espérances et de ses plus beaux rêves ; quand tout à coup votre regard traversant toute cette scène,

perçant tous ces fantômes, comme une flèche de feu, effaça tout et fit tout rentrer dans la nuit^ en me montrant dans tout une seule réalité: la mort; en m'enveloppant de désespoir et de terreur, et me disant : Tu ne voyais que des fantômes; tout cela n'était rien.

Mais cette terreur, cette nuit obscure, qui m'enveloppait, c'était déjà votre regard, Seigneur, c'était déjà voire lumière. En effet, qui peut faire rentrer dans la nuit en un instant, le monde entier, si ce n'est vous, Seigneur ? Qui peut dire à toutes les beautés delà terre, à toutes ses joies : « Vous n'êtes rien, » si ce n'est vous, Seigneur ? Et quelle est la lumière, si ce n'est la vôtre. Seigneur, qui peut dire à la lumière du soleil et à ce qu'elle éclaire devant moi : « Tu n'es que ténèbres ? »

C'est donc votre divin regard, ô Jésus, qui effaçait en moi le monde entier ; et ce monde entier plongé dans les ténèbres, et la nuit qui m'envahissait me forçait à chercher l'autre lumière devant laquelle l'ancienne dispa-

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raissait, mais que mes yeux n'étaient pas encore capables de voir . Donc, o mon Dieu, c'était bien vous qui me regardiez, et il est bien certain qu'en ce lieu, en cette heure, que je sais, que je vois encore et que je ne puis oublier, vous m'avez vu.

C'est ainsi que vous avez vu Nathanaël sous le figuier.

Mais alors, o mon Dieu, puis-je aussi m'appliquer la bienheureuse parole que vous dites à Nathanaël : Voici un véritable Israélite, sans ruse ni tromperie ?

Qu'est-ce qu'Israël? C'est le peuple de Dieu. Israélite veut donc dire un homme de Dieu. Suis-je donc un homme de Dieu, un véritable enfant de Dieu, par cela seul que Dieu m'a regardé un jour?

Oui, si comme ÎNathanaël, après ce regard de Dieu qui me fait voir que le monde n'est rien, je vais à Jésus-Christ, à la voix de ceux qui me disent : Venez et voyez. Et c'est en me voyant venir à lui, (jue Jésus me dira : Voici un véritable Israélite.

Mais, puis-je me rendre ce témoignage, Seigneur? IJepuis le jour où vous m'avez regardé, où j'ai compris la vie, où j'ai vu mon devoir et votre volonté, qu'ai-je fait? Ai-je été droit à vous? Depuis ce jour où j'ai dû me dire : « J'irai à Dieu ; » y ai-je été ?

O mon Dieu, si je méjuge sous la lumière de ce regard qui ne m'a plus quitté, voici le jugement. Ma vie n'est qu'un perpétuel artifice et une ruse habile pour me faire croire et pour faire croire aux autres hommes, et à vous-même. Seigneur, s'il se pouvait, que je suis votre enfant, que je marche dans la justice et dans la vérité; et cela, Seigneur, sans vivre de la vie qui vient de vous, mais en vivant toujours de ma vieille vie, étroite et vaine, sensuelle et corrompue. J'élude à chaque instant la vie du ciel pour retomber dans la vie de la terre. J'élude avec un art profond l'application pratique de votre lumière à ma vie. Cette belle et sainte lumière, j'aime à la voir de loin. Mais quand j'en viens au détail de chaque heure, de chaque œuvre, et de chaque

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pensée, est-ce elle qui me dirige? D'ordinaire je la repousse du présent de la vie, et je lui donne mon avenir. Et je crois me donner à Dieu, parce que je lui donne chaque lendemain, en me réservant le présent, voilà la ruse. Puis-je dire, après cela, que je suis im véritable Israélite, un véritable enfant de Dieu, sans ruse ni artifice?

Mais je n'ai pas seulement luie ruse et un seul artifice. J'en ai plusieurs.

Une autre de mes ruses pour éluder la vie du ciel et rester dans mes goûts, mes bassesses, mes habitudes, mes vanités, c'est de donner à Dieu ma pensée et de ne pas lui donner mon cœur. Vous voyez. Seigneur, que je pense beaucoup à vous, je fais de longues prières, je parle de vous; j'entends parler de vous.

Oui, pourrait dire le Seigneur; mais tout cela n'est» que ruse, car ton cœur est bien loin de moi.

Une autre de mes ruses, c'est de suivre la volonté de Dieu tant qu'elle est douce et

consolante, et de la repousser quand elle est triste et désolante. Je veux la joie qui vient de Dieu ; je veux la récompense , mais non la correction ni les épreuves. Or, comme on ne s'améliore que par la correction, comme on n'avance que par l'épreuve, ma ruse fait que je n'avance pas et que je ne vais pas à Jésus, et qu'il m'a regardé en vain.

De sorte que, ne me voyant pas venir à lui, il ne peut dire : Voici un véritable Israélite, sans ruse ni artifice.

O Seigneur, quand pourrez-vous le dire?

O mon Dieu, quand ferai-je des progrès? Quand donc serai-je vraiment en marche pour m'approcher devons? Quand cesseraije de tourner dans un cercle qui me ramène toujours au même point? Quand sortirai-je de ce cercle fatal? Quand irai-je droit à vous et réellement à vous, sans ruse ni artifice?

Ce sera quand je pourrai dire, non plus de bouche, mais de cœur, non en pensée, mais en action : Maître, vous êtes le Fils de

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