‹ Méditations inéditesChapitre 39 sur 51 · LA SAMARITAINE · texte numérisé non relu

LA SAMARITAINE

celui qui me demande, je sais, ô Seigneur, que c'est vous. Mais je ne vous donne rien et je ne vous demande rien. O source vive, je ne puise point en vous pour recevoir la nouveauté, la fraîcheur et la vie!

Homme de peu de foi, bien plus coupable et plus aveugle que la Samaritaine, moi qui sais tout cela, je lui réplique toujours comme cette pauvre ignorante :

1 1 . (( Cette femme lui dit : Seigneur, vous « n'avez pas de quoi en puiser, et le puits (( est profond ; d'où pourriez- vous donc « avoir cette eau vive? »

I 2. « Etes-vous plus grand que notre père « Jacob qui nous a donné ce puits dont il a « bu lui-même, aussi bien que ses enfants et (( ses troupeaux ? »

Oui, cela est très-certain, j'ai cent fois répondu ainsi. Quand la source de la vie s'est approchée de moi et m'a sollicité de lui demander la vie et de venir à elle, je n'ai rien demandé et je n'ai pas bougé, parce que je n'ai pas cru (ju'elle put me donner.

358 ONZIIùMI:: MKDITATIOM.

Qui no Ta remarqué ? Dans les temps sombres on ne croit plus au beau temps. Quand l'âme est toute couveite de nuages, elle ne croit plus au soleil. Quand l'ame est morte ou presque morte, elle ne se souvient plus de la vie ou n'y croit plus. Ainsi, comme laSamaritaine qui ne croit point d'abord que cet homme qui lui parle est la source de la vie, je n'ai pas cru que cette voix intérieure qui me parlait de ma sécheresse, de mon aridité, de ma stérilité; cette voix de Dieu qui souvent dit en moi et pour moi : J'ai soif qui me dit ce mot, par une grâce insigne pour me rappeler que l'eau féconde existe qui me demande une prière, un mouvement un sacrifice, pour qu'il lui soit possible de me rouvrir la source; je n'ai pas cru que celui qui me parlait me piit donner l'eau vive, et que rien de nouveau et de bon me pût venir de cette pauvre voix, de cette voix du Dieu fatigué et assis sur le bord du puits. Ce puits, c'est mon âme. Je sais bien qu'il y a dans cette àme des profondeurs et quel-

LA SAMARITAINE. SoO

qiies ressources d'eau dans ces fonds, mais je dis à la voix qui me parle : C'est difficile; vous n'avez pas de quoi puiser, et le puits est profond. On me parle de source vive , et moi je ne connais que ce puits; ce puits qui, selon sainte Thérèse, est notre âme livrée à elle-même et à son propre effort. Comme les peuples des terres arides, j'ai perdu l'espérance de la rosée et de la pluie du ciel. Et quant au puits, je ne le connais que trop; je sais, par expérience, combien il faut de temps et de peine pour en tirer quelque chose, et quand la grâce cherche à me rendre l'espérance de la vie pleine et abondante qui vient de Dieu, je réponds : Le puits est profond, et vous n'avez rien pour puiser. J'ai mes habitudes traditionnelles, et je ne crois guère qu'on puisse faire mieux. « Etes-vous « plus grand que notre père Jacob qui nous « a donné ce puits dont il a bu lui-même, « ainsi que ses enfants et ses troupeaux? » Je reste dans l'ornière de ma vie naturelle, et de ma pauvre manière d'y vivre; je vais

chercher ma vie où l'ont chercliée mes pères, et leurs enfants et leurs troupeaux, où la cherchent toutes les générations qui passent, où la cherche toute chair, hommes et troupeaux! Je reste là, et m'obstine en ce point, en face de Jésus-Christ, en face de Dieu fait homme pour me diviniser.

Mais, que dit alors Jésus- Christ?

i3. « Jésus lui répondit : Quiconque boit « de cette eau aura encore soif;

14. <^ Mais celui qui boira de l'eau que je « lui donnerai, n'aura jamais soif; et l'eau « que je lui donnerai deviendra en lui une « source d'eau jaillissant dans la vie éter- « nelle. »

Vous me répondez. Seigneur, par une vérité que l'expérience de ma vie a dû m'apprendre assez : « Quiconque boit de cette « eau aura encore soif. » Non-seulement je n'ai jamais trouvé que la vie présente désaltérât; mais je trouve qu'elle irrite la soif. Buvez vos plaisirs , voluptueux ; votre soif augmente, et vous en arrivez bientôt à je

LA SAMARITALNE. 361

ne sais quelle soif incurable et désespérée où votre immonde breuvage est radicalement impuissant. Ainsi du reste. Tous les aliments de cette vie passagère sont j)assagers, j'allais dire qu'ils nourrissent pour un jour. Mais où sont ceux qui nourrissent et qui désaltèrent pour un jour?

Donc quiconque boira de cette eau aura encore soif; c'est-à-dire toute cette vie présente est finie, bornée; finie par la fatigue, l'épuisement, le changement, l'altération, par l'oubli, par la vanité, par le vide, par la vicissitude du temps qui passe , par le sommeil et par la mort. Mais quiconque saura boire de l'eau venant de la source infinie , celui-là n'aura jamais soif, et comme nous avons Dieu au centre de notre âme, c'est en nous-mêmes que nous trouverons la source d'eau jaillissant dans la vie éternelle.

L'homme peut rester dans la vie fiiu'e, dans cette vie mourante, isolée de je ne sais quelle alfrcîuse manière de la vie de Dieu; s'il meurt en cet état, il meurt pour la moit

éternelle. Ou bien l'homme peut s'unir à la vie infinie de Dieu. iNotre vie alors devient comme une grandeur croissante entée sur l'infini; notre vie, unie à celle de Dieu, jaillit alors dans la vie éternelle.

i5. « La femme lui dit : Seigneur, don- « nez-moi de cette eau, afin que je n'aie « plus soif et que je ne vienne plus pour en « tirer. »

G mon Dieu ! moi qui sais et comprends ces choses depuis bien des années, m'arrivet-il souvent de vous dire aussi décidément que cette femme pécheresse : Seigneur, donnez-moi de cette eau afin que je n'aie plus soif? — Non , Seigneur, j'oublie toujours l'existence de cette eau vive; j'oublie toujours que vous pouvez me la donner. J'oublie toujours que la grâce, que la vie éternelle est une source toujours prête à jaillir en moi, si j'ôte l'obstacle.

Oter l'obstacle^ c'est là toute la question*

Aussi, que répond Jésus à la Samaritaine lorsqu'elle lui deuiande cette eau vive? Il va

Page 1