‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 48 sur 71 · CE QUI SEST PASSÉ DANS LE CENACLE, ET AVANT OIE JÉSUS-CHRIST SORTIT · texte numérisé non relu

CE QUI SEST PASSÉ DANS LE CENACLE, ET AVANT OIE JÉSUS-CHRIST SORTIT

LA\le J0115.

Trahison de Judas découverte, foan.xm.26, 30.

Après la cène achevée; après que Jésus eut donné

à Judas le morceau trempe, qui fut un signe à saini Pierre et à saint Jean pour connoitre ce traître, I»' malheureux se retira incontinent ; et il vl<<>t nuit (1).

Pour l'ordre de l'histoire, on peut observer ce qui a déjà été remarqué dans l'évangile de saint Lue, qu'après la cène Jésus parla encore à ses disciples, -

de celui qui le devoit trahir : ce qui redoubla leur inquiétude sur l'auteur de la trahison. Ce fut alors que saint Pierre fit signe à saint Jean, et que Jésus leur donna à eux seuls la marque du morcea u trempé . li ne le fit pas connoître à tous les disciples, comme saint Jean le dit expressément (,). Cela auroit causé parmi eux un trop grand tumulte, et ils se seroient peut-être portés à quelque violence, à laquelle aussi, par sa bonté, il ne vouloit pas exposer le traître, ni le divulguer plus qu'il ne falloit. Mais comme il vouloit qu'ils sussent qu'il connoissoit parfaitement toutes choses, et que cela leur étoit utile, il en choisit parmi ses disciples deux, dont il connoissoit mieux la discrétion, pour être, quand il le faudroit, témoins aux autres qu'il ne savoit pas les événemens par de vagues connoissances, ou des pressentimens confus , mais avec une lumière claire et distincte.

Il parla donc à saint Jean assez bas pour n'être entendu que de lui seul, ou tout au plus de saint Pierre, qui y étoit attentif : les autres ne connurent rien à ce signal; et Judas, après avoir pris ce morceau, se retira incontinent, selon saint Jean.

Cette sortie précipitée du traître disciple eût étonné les autres apôtres, s'ils n'eussent ouï Jésus- Christ, qui lui avoit dit : Fais vite ce que lu ns à /aire(-] : ce qu'ils a voient entendu de quelque ordre qu'il lui donnoit pour la fête ou pour les pauvres Ils connoissoient la tendresse de leur maître pour ces derniers. 11 donnoit souvent de pareils ordres pour eux; et on jugeoit bien qu'il ne les oublieroit

(,') Joan. xm. aS. — !» JUd. 37.

pas au milieu de ses extrêmes périls. Aimons donc les pauvres, et prenons -en tant de soin, qu'on ait sujet de penser que nous songeons toujours à eux.

Quelques-uns ont cru que ce morceau, après lequel Satan entra en Judas, fut celui du pain s de l'eucharistie. Mais visiblement ce fut un morceau que Jésus-Christ trempa dans quelque plat, ce qui ne convient point à ce pain divin.

Il faut donc entendre que ce morceau fut à saint Jean le signe qu'il demandoit, et à Judas la dernière marque de familiarité et de communication qu'il auroit avec lui; après quoi ce cœur ingrat, que rien ne put fléchir, fut livré à Satan.

Quant à ce que dit saint Jean, que Judas sortit incontinent après : on peut entendre cet incontinent en deux manières. L'une, que ce morceau trempé fut donné au traître pendant le souper; auquel cas, l'incontinent ne voudroit pas dire le moment immédiatement suivant, puisqu'il y eut entre deux la consécration du sang qui se lit après le souper, et à laquelle Judas assista, selon saint Luc, comme il a été dit souvent. L'incontinent, en ce cas, voudroit dire peu de temps après, et signifieroit seulement, qu'il n'y eut point d'autre action entre la sortie de table qui devoit arriver un moment après, et la retraite de Judas. L'autre manière d'expliquer ce morceau trempe, e'est qu'il fut donné à Judas après la consécration de la coupe sacrée. Car, encore que le souper fût aehe\e. on Hoià par saint Lue qu'on demeura encore quelque temps à table, puisque Jésus-Christ y parla eaeerecu] traître. Ce put doue être alors qu'il donna ce morceau à Judas comme exlraordinairemenl, et

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après le souper; peut-être même, pour le mieux marquer aux deux disciples, à qui il voulut bien le faire connoître. Au reste, il n'est pas besoin d'être «urieux sur ces circonstances; et lorsqu'on \oit quelque obscurité dans les évangiles sur de telles choses, on doit croire qu'elles ne sont pas fort importantes, ou du moins qu'elles ne le sont pas pour lout le monde. Quoi qu'il en soit, après la cène Judas sortit; et ce n'est pas sans raison que saint Jean remarque qu'il étoil nuit; afin de nous faire entendre que tout ceci, et ce qui suit, arriva peu d'heures avant que le Sauveur fût livré. Car il fut livré la môme nuit. Cette circonstance du temps auquel Jésus parie sert à nous rendre attentifs à ses dernières paroles, qui contiennent son dernier adieu et ses dernières instructions : celles, par conséquent, qu'il veut laisser le plus profondément gravées dans le cœur de ses disciples. En voici une très-importante, que nous tirerons de saint Luc.

LXVll JOLK.

autorité légitimée établie; domination interdite da&s l'Église; Luc. xxn. 24.

Il s'éleva aussi une dispute entre eu.v, lequel d'eux tous paroissoit être le plus grand w. Cette dispute, assez fréquente parmi les apôtres, est renouvelée ati temps de la cène. Saint Lue la place incontinent après qu'il en a fait le récit, et celui de l'étonnement

.'-. LllÇ AMI. l\.

SURL* ÉVANGILE. 7

où se trouvèrent les apôtres, lorsqu'ils se demandoient les uns aux autres lequel d'entre eux trahiroit leur maître ' •'. Rien ne peut éteindre l'ambition dans les hommes. L'exemple de la doueeur et de l'humilité de Jésus-Christ de voit faire mourir ce sentiment; et cependant ses disciples, gens grossiers, qu'il avoit tirés de la pèche et de la nacelle, s'\ laissent emporter. C'est ce qu'on voit souvent dans l'histoire de l'évangile; et Jésus les avoit réprimes par les paroles les plus fortes : surtout lorsque les deux fils de Zébédée lui demandèrent les premières places de son royaume '-■ . Cependant la même dispute renaît, et dans le plus grand contre-temps qui fût jamais. Ils venoient de voir le lavement des pieds : et Jésus, qui leur ordonnoit de suivre cet exemple, pour les y exciter davantage, les avoit fait souvenir que lui, qui le leur donnoil, étoit leur Seigneur et leur maître. Combien plus se devoient-ils abaisser, eux qui n'étoient que les serviteurs?

Ils l'alloient perdre; déjà il ne leur parloit que de sa mort prochaine, de la trahison qui se tramoit contre lui, et de toutes les suites funestes de ce complot. Quoiqu'ils ne dussent être occupés que d'un si triste et si étrange événement, leur ambition les emporte. Et encore assis à la table où Jésus leur avoit donné la communion, mystère d'abaissement, où le caractère de l'humilité de Jésus jusqu'à la mort de la croix: éloit imprimé, l'action de grâces étant a peine achevée, ils se disputent entre eux la première place. Connoissons l<' ^énie de l'ambition, qui ne nous quitte jamais

1 Luc. .\xn. a3 — \['i(ih >- i5 Pf«r< j

au milieu des événemens les plus tristes, et parmi les pensées et les exemples qui nous devroient le plus porter à des sentimens contraires.

Jésus -Christ leur dit sur ce sujet ce qu'il leur avoit déjà dit dans les occasions que nous venons de marquer ; et il le répète dans un temps dont toutes les circonstances le dévoient encore plus imprimer dans les esprits, puisque c'étoit celui de sa mort prochaine, et de son dernier adieu.

Mais il faut encore regarder plus loin. Il venoit établir un nouvel empire, qui auroit son gouvernement et, pour ainsi parler, ses magistrats; et il se sert de cette occasion pour montrer quel devoit être le génie de ce nouveau gouvernement.

Ce qu'il a dessein d'établir, c'est la différence des empires et des gouvernemens du monde d'avec celui qu'il venoit de former. Dans ceux-là est le faste, tout s'y fait avec hauteur et avec empire, souvent même avec arrogance, avec violence; mais parmi vous le premier et le plus grand doit devenir le plus petit, et celui qui gouverne doit être le serviteur de tous. De même que le Fils de l'homme n est pas venu se faire servir, mais servir lui-même, et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs. Car vous vojez que je suis parmi vous oniinc celui qui sert {X)\ puisque même pendant que vous étiez assis à table, j'en suis sorti pour vous servir, et pour vous laver les pieds.

Il ne dit donc pas qu'il n'y a point de conducteur, ni qu'il n'y a point de premier parmi eux; mais il dit à ces conducteurs, et à celui même qu'il

(0 Mallh. xx. 26, 27, 28. Luc. xxn, 26, 27.

si. r l'évangile. 9

avoit déjà désigné tant de l'ois pour être le premier, que leur administration est une servitude; qu'ils doivent, à son exemple, être la victime de ceux qu'ils ont à conduire : et qu'ils doivent paroitre les derniers de tous par leur humilité.

C'est ce qu'ont pratiqué les apôtres. Paul se rend serviteur de tous, et se fait tout à tous, afin de les sauver tous ' : Pierre, qui étoit le premier : le parle à vous, qui êtes prêtre, moi qui suis préfje connue vous, et qui suis de plus témoin des souffrances de Jésus-Christ, et devant participer à sa gloire : paissez le troupeau de Dieu qui voies < st commis, veillant sur sa conduite, non par nécessité et pur contrainte, ni par intérêt; mais avec une affection sineèr" et volontaire; non en dominant sur l héritage du Seigneur, mais en vous rendajit le modèle de tout le troupeau : et lorsque le prince des pasteurs paroitra, vous recevrez une couronne de gloire qui ne se flétrira /ajnais *\

Voyez comme il se souvient des paroles de Jésus- Christ. Le maître dit : Les rois des natiojis les dominent; mais il lien est pas ainsi parmi vous ~o) : et le disciple, Ne dominant point sur l'héritage du Seigneur. Il faut donc oter du milieu de nous l'espiil de domination, l'esprit de fierté et de hauteur, l'esprit d'orgueil, l'esprit d'intérêt; mais songer à gagner les cœurs par l'humilité, par amour, et en donnant bon exemple.

Le maître dit : Ceux qui exercent lu domination et

la puissance sur eux son! appelée Iji'u/ui/eurs {i)-

hil.Cor. i.\. 19.22.— [)l.Pct. v. 1,2, 3j h- — ( Luc. x.xu. 25,

c'étoit un titre qu'on avoit donné à de grands rois? qu'on appeloit Evergètes, bienfaiteurs, et on le donnoit ordinairement aux grandes puissances de la terre. Elles aimoient à être honorées de titres qui marquoient bonté, libéralité, magnificence. Les plus grands titres des grands rois sont ceux qui sont tirés de la douceur : témoin ce titre de très-clément, qu'on donnoit aux empereurs : et celui de sérénissime, dont on honore encore les rois et les princes. Mais vous, dit le Sauveur, ne soyez point bienfaiteurs en cette sorte, pour vous faire honneur de ce titre, mais en vous rendant en effet serviteurs de ceux que vous aurez à conduire.

Le maître dit : feu été parmi vous comme serviteur: et je suis venu pour donner ma vie en rédemption pour plusieurs (l). Et saint Paul a dit aussi, comme on a vu, non-seulement : Je me suis rendu serviteur de tous; mais encore : S'il Jaut que je sois immolé \ et tout mon sang répandu en effusion sur le sacrifice de votre foi, je m en réjouis*®', et encore : .levais être immolé, et l'ej fusion commence déjà^K

Ce n'est pas qu'il ne doive y avoir dans les pasteurs de l'Eglise une autorité; et s'ils ne dévoient pas agir d'une certaine façon avec empire, saint Paul n'auroit pas écrit à Tite : Parlez avec tout empire : que personne ne vous méprise (i) : et il n'auroit pas menacé lui-même de venir avec la verge, et de châtier toute désobéissance^. Mais c'est, dit saint Augustin, que ce n'est pas nous, mais Dieu et sa vérité que nous voulons faire craindre dans notre parole.

(•) MatlU. xx. ii). — W Philip, v.. \-j. — {A II. Tint rv. 6. — i: Tu il', i5. — ,' / Cor, iv. at.

Voilà donc comme à t »tte fois et après l'exemple de la mort de Jésus-Christ ses apôtres sont changés. Ils ne songent plus à exercer un empire hautain : ils gagnent tout par l'humilité et par la douceur; ils n'envient plus à Pierre la prééminence. 11 prend partout la parole, et personne ne la lui conteste ' . Voyez , dit saint Chrysostôme "2), comme il se met partout à la tête, et comme il agit dans cette sainte société, comme en étant le chef. Personne ne s'y oppose plus; et ce désir de préséance, dont ils ont été autrefois si animés, a entièrement cessé. Pierre, qui agit partout comme le premier, se laisse reprendre par Paul(5; : sur quoi les Pères remarquent : il ne dit pas : Je suis le premier, et je dois être révéré et obéi par ceux qui sont après moi; mais il se laisse contredire jusqu'à lui résister en face, et il loue les lettres de saint Paul w, où il est expressément porté, qu'il ne marchait pas droit selon la vérité de l'Evangile r°, jusqu'.î les mettre au rang des Ecritures inspirées de Dieu.

Changeons donc aussi avec les apôtres. Si la mort de Jésus-Christ a éteint en eux ces sentimens d'une ambition toujours renaissante, faisons-les aussi mourir en nous; et, puisque les chefs du troupeau sont si humbles, songeons à l'humilité qui convient aux simples brebis.

(0 Ad. i. i3, i5. u. 14. m. 12. iv. 8. v. 29. x. 5. xi. 4, '7- xv. 7, etc. — v3) In Acl. jfpost.hom. 3 et alibi. — { )Gal.\\, 11, îj. — MlI.Pel, m. r5j 16 — "'' Gai. Ibul.

12 MEDITA 1 1 0 Pi S

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