‹ Méditations sur la religion chrétienne (volume 3)Chapitre 19 sur 40 · DIEU ET LES PROPHÈTES · texte numérisé non relu

DIEU ET LES PROPHÈTES

Un pubticiste célèbre, libre penseur, et qui appartient à l'école radicale, un peu même à l'école positiviste, M. John Stuart Mill, a dit tout récemment, dans son ouvrage sur le gouvernement : (i La hiérarchie égyptienne et le despotisme paternel de la Chine étaient des instruments très-propres à porter ces nations au degré de civilisation qu'elles ont atteint- Mais une fois arrivées à ce point, elles y ont fait une halte permanente, faute de liberté intellectuelle et de

développement individuel, double condition de progrès interdite k ces peuples par les institutions mêmes qui avaient dominé leur carrière; et comme ces institutions n'ont pas disparu pour faire place à d'autres, tout progrès ultérieur a été arrêté. Un autre peuple d'Orient, bien petit et bien insignifiant a côié de ces deux-là, les Juifs, offre un exemple tout contraire. Les Juifs aussi avaient une monarchie absolue et une hiérarchie, et leurs institutions étaient d'origine sacerdotale comme celle des Hindous, lit ces institutions firent, pour eux, ce qu'elles firent pour d'autres races en Orient; elles leur donnèrent l'ordre, l'activité industrielle et une vie nationale. Mais ni les rois ni les prêtres des Juifs n'ont exercé sur eux, comme il est arrivé chez les autres peuples d'Orient, une domination exclusive. La religion hébraïque, qui autorisait des hommes de génie et d'un grand caractère religieux à être regardés et à se regarder eux-mêmes comme

S?fi SEPTIÈME MÉDITATION.

inspirés du ciel, a donné naissance à une institution, non pas organisée, mais d'un prix inestimable, à l'ordre des prophètes, si l'on peut l'appeler un ordre. Sous la protection, sinon toujours, du moins en général efficace, de leur caractère sacré, les prophètes étaient, dans la nation juive, un pouvoir souvent supérieur à celui des rois et des prêtres; et ils maintenaient, dans ce petit coin du monde, cette diversité, cette lutte des influences qui est la seule garantie réelle du progrès continu. La religion n'était pas, chez les Hébreux, comme elle l'a été si souvent ailleurs, la simple consécration de tout le régime établi, et un obstacle à tout progrès ultérieur. Un Israélite distingué, M. Salvador, a dit que les prophètes étaient, dans l'Église et l'Iïtat juifs, l'équivalent de la liberté de la presse chez les modernes ; c'est là une juste mais insuffisante image du rôle qu'a joué, dans l'histoire nationale et universelle, ce grand

élément de la vie hébraïque : l'inspiration n'étant jamais complète, ni épuisée, tout homme d'un génie et d'un sens moral supérieurs pouvait nonseulement dénoncer et réprouver, sous l'autorité directe de Dieu, tout ce qui lui semblait mériter la réprobation, mais encore mettre en avant de meilleures et plus pures interprétations de la religion nationale... 11 est difficile d'imaginer des conditions plus favorables au progrès; aussi ies Juifs, loin de rester stalionnaires comme les autres Asiatiques, ont-ils été. avec les Grecs, le peuple le plus progressif de l'antiquité; et c'est chez eux, en même temps que chez les Grecs, que se trouvent le point de départ et le principal moteur de la civilisation moderne 1 . »

M. Mill dit vrai; seulement il n'en dit pas assez. C'est en effet des Juifs et des Grecs que dérive essentiellement la civilisation moderne.

1. CornUkriiliona ou reprrar.idiitite ynt-emmenl, by John Stuart Mill, Londres, 186(, p. 41-43.

ÏÎS SEPTIÈME MÉDITATION.

Les Grecs en ont été l'élément humain et intellectuel; les Juifs, l'élément divin et moral. Et dans ces origines, la part des Juifs est, sinon [a plus brillante, du moins la plus haute et la plus chèrement achetée. Après la puissance et l'éclat de David et de Salomon, l'histoire des Juifs n'est plus qu'une longue série de maux et de revers, une orageuse et douloureuse décadence. L'État hébraïque se divise en deux royaumes presque constamment en guerre l'un contre l'autre. Le royaume d'Israël est en proie à des usurpations et à des révolutions continuelles qui en font le théâtre d'une tyrannie violente et changeante. Le royaume de Juda a des alternatives de bons et de mauvais princes . qui le tiennent dans une position incessamment troublée et précaire. La religion tombe sous le joug de la politique; l'idolâtrie entre dans le royaume d'Israël, et brave audacieusement l'ancienne foi nationale. Le royaume de Juda de-

meure plus fidèle à Jéhovah et ù sa loi, aux traditions de Moïse et à la race de David; mais sa fidélité languissante ne suffit pas à l'arrêter dans sa décadence. Pour l'un et l'autre royaume, les désastres extérieurs s'ajoutent aux désordres intérieurs; de grands empires s'élèvent et se succèdent autour d'eux; Israël d'abord, puis Juda sont envahis par les étrangers; les Assyriens, les Égyptiens, les Syriens, les Babyloniens les subjuguent tour à tour. Les. Hébreux sont non-seulement vaincus et assujettis, mais exilés, transportés, emmenés captifs loin de leur patrie. Un nouveau conquérant, Cyrus, leur permet le retour dans Jérusalem; mais ils n'y retrouvent pas l'indépendance; sujets des rois perses, ils passent bientôt de cette domination à celle des généraux grecs qui se partagent les conquêtes d'Alexandre; puis, de la domination des Grecs à celle des Romains. A peine , en traversant tant de servitudes diverses, les Juifs

rencontrent-ils quelques moments, quelques apparences d'existence nationale et libre; la Judée est subjuguée comme la Grèce, et avec plus d'humiliations et de douleurs.

N'y aura-t-il , dans la société hébraïque, aucun élément de résistance efficace à ces revers? Que deviendront, dans cette ruine de la nation juive, son Dieu et sa foi? Les miracles du Sinaï n'auront-ils pas plus de vertu que les mystères d'Éfeusis,-et Jehovah ira-t-il languir et s'éteindre, comme Jupiter, dans les routines sacerdotales ou le scepticisme philosophique?

Certainement non; au milieu de la décadence de son peuple, le Dieu d'Israël conserve des interprètes qui luttent, avec une foi indomptable, contre les égarements et les revers publics. Le premier des prophètes, Moïse, a parlé au nom et selon le commandement de Jehovah. Après lui, les successeurs ou les prétendants à cette mission divine n'ont point manqué dans Israël :

D1E0 SRLON LA BIBLE.

« Je leur susciterai un prophète comme toi , d'entre leurs frères, dit l'Éternel à Moïse, et je mettrai mes paroles en sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui aurai commandé... Mais si quelque prophète a assez d'orgueil pour dire quelque chose en mon nom que je ne lui aurai point commandé de dire, ou s'il parle au nom d'autres dieux, ce prophète-là mourra 1 . » De Moïse à Samuel, la série des prophètes continue, quelques-uns célèbres, comme Nathan sous les règnes de David et de Salomon ; la plupart sans nom dans l'histoire et dispersés dans le cours des années. On les appelle des Voyants 2 ou des Inspirés 3 , dont la parole bouillonne comme une source sous le souffle de Dieu. Quand le régime des juges fait place à celui des rois, le grand acteur dans cette transition, Samuel, ouvre, pour

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