Évangile selon saint Matthieu, ch. xxii, v
la séparation de la vie religieuse et de la vie civile, ce n'était pas là, pour les premiers chrétiens, de simples nécessités de situation et de simples conseils de prudence; c'était des principes de doctrine et des préceptes de vie reconnus et pratiqués au nom de la justice et de la vérité.
La doctrine et la pratique chrétiennes ont été, je le sais, grandement altérées, oubliées, violées dans le cours de l'histoire du monde chrétien. La nature humaine succombe aisément aux tentations de la victoire et de la jouissance : quand une fois le christianisme' est devenu puissant, les intérêts et les psRSsions terrestres l'ont trop souvent envahi et défiguré; l'ambition, la cupidité, l'orgueil, l'arrogance de la force, les mensonges de la ruse, tous les mauvais penchants, tous les vices que la foi chrétienne réprouve et combat, se sont déployés dans ce monde que certes elle n'avait pas conquis pour le leur livrer, mais dont elle ne les avait pas expulsés. Les grandes et salu-
taires croyances chrétiennes ont été elles-mêmes souvent détournées et profanées au service de régoïsme humain sous toutes ses formes et à tous ses degrés. Elles n'ont pas péri pourtant dans cet impur mélange et cet indigne emploi ; elles ont survécu, elles ont combattu, tantôt obscurément, tantôt avec éclat ; partout , à toutes les époques, il y a eu des voix chrétiennes, des vies chrétiennes, des réformes chrétiennes qui ont réclamé, protesté, lutté contre les passions et les corruptions humaines. Et tous ces siècles si agités, si sombres, si yiolents, si oppressifs, si pleins de mal moral et matériel, n'ont pas entraîné pourtant la décadence de l'homme et de la société humaine. La Grèce et Rome ont eu une belle et puissante jeunesse ; l'intelligence et la dignité humaines s'y sont glorieusement développées ; mais leur fortune a été courte , et ces deux brillantes sociétés n'ont pas trouvé dans leurs idées, leurs traditions leurs
exemples, des forces morales suffisantes pom* échapper et survivre aux séductions et aux corruptions de la grandeur matérielle et du succès humain. A travers toutes les souffrances, toutes les ténèbres, tous les crimes qui ont agité sa longue existence, la société chrétienne a été infiniment plus saine et plus forte; elle a incessamment travaillé sur elle-même; sur son lit de douleur, elle s'est retournée, redressée, renouvelée, rajeunie ; elle a grandi et prospéré en même temps que souffert; et, malgré les maux, les vices, les périls dont elle a encore et dont elle aura toujours à se défendre, elle a devant elle, sur toute la face de la terre , un immense et fécond avenir. Elle le doit à son origine ; elle est née dans la crèche de Jésus-Christ.
C'est aujourd'hui une disposition commune, même chez des hommes sérieux et éclairés, de reconnaître les services que le christianisme a rendus au monde , mais de les attribuer à la mo-
raie chrétienne seule. On porte aux nues le carac- I
tère moral, les préceptes moraux de Jésus-Christ; mais on repousse, on déplore les dogmes auxquels, dans la foi chrétienne, s'unit et s'incorpore la morale chrétienne; on demande qu'elle s'en sépare et qu'elle se présente seule aux hommes, avec sa beauté intellectuelle et sa valeur pratique. Tout en reconnaissant ce qu'il y a d'humain dans l'origine et l'empire de la morale, je viens d'établir, dans ces Méditations mêmes, qu'elle est nécessairement liée aux croyances religieuses, et que, séparée de la source et de la sanction divines, elle demeure incomplète, inconséquente et impuissante, un rameau sans racine et sans fruits. Je vais plus loin maintenant et je complète ma pensée. Non-seulement la morale chrétienne est intimement liée à la foi chrétienne, comme la foi chrétienne au dogme chrétien ; mais la morale chrétienne , la foi chrétienne , le dogme chrétien ont pris naissance et puisé leur force à une source plus haute encore et
LA VIE CHRÉTIEN-NE. 2îl
dans une autorité plus décisive. Le christianisme n'a pas commencé, il ne s'est pas levé sur le monde comme un corps de doctrine ou un code de préceptes; dès ses premiers pas, il a été un fait étranger et supérieur au cours ordinaire des affaires humaines, un fait et un acte divin ; c'est à ce titre et par ce caractère que, tantôt soudainement, tantôt lentement, il a frappé et conquis les hommes, d'abord les petits et les simples, puis les grands et les doctes, les péagers et les empereurs , les pêcheurs du lac de Gennésareth et les disciples de Platon. A des heures et par des raisons diverses, tous ont vu, dans \e berceau et l'élan du christianisme naissant , un fait sublime, surhumain. Dieu présent et agissant dans et par Jésus-Christ. Les uns Tout reconnu et adoré dès qu'il a paru; les autres l'ont observé avec trouble et colère; mais à mesure que le fait s'est développé, ceux-là mêmes qui le détestaient ont douté de leur doute, a Le conseil et tous les sénateurs du peuple
d'Israël avaient fait mettre Pierre et les apôtres en prison, et ils délibéraient de les faire mourir. Mais un pharisien nommé Gamaliel, docteur de la loi, honoré de tout le peuple, se levant dans le conseil', commanda qu'on fît retirer les apôtres pour un peu de temps, et il leur dit : Hommes Israélites, prenez garde à ce que vous ferez à l'égard de ces gens. Car il y a quelque temps que Theudas s'éleva, se disant être quelque chose, auquel un nombre d'environ quatre cents hommes se joignit; mais il fut tué, et tous ceux qui l'avaient cru furent dissipés et réduits à rien. Après lui, s'éleva Judas le Galiléen, du temps du dénombrement , et il attira à lui un grand peuple ; mais il périt aussi, et tous ceux qui le crurent furent dispersés. Je vous dis . donc maintenant : Ne poursuivez plus ces gens-là, mais laissez-les en repos; car si ce dessein est un ouvrage des hommes, il se détruira de lui-même-; mais s'il vient de Dieu, vous ne pouvez le détruire, et prenez garde qu'il
ne se trouve que vous ayez fait la guerre à Dieu. — Et ils furent de son avis *. »
La question que Gamaliel posait ainsi sur le christianisme naissant n'était pas nouvelle ; le souverain sacrificateur d'Israël l'avait posée à Jésus- Christ lui-même : « Je t'adjure, par le Dieu vivant, , de nous dire si. tu es le Christ, le fils de Dieu. » Jésus lui répondit : « Tu l'as dit *. » A l'affirmation de Jésus , les Juifs répondirent par la crucifixion. Peu après, quand on voulut traiter les apôtres comme leur maître , Gamaliel conseilla qu'on attendît l'épreuve du temps, « en laissant ces gens-là en repos. » On ne laissa point ces gens-là en repos, et l'épreuve n'en fut que plus décisive ; à travers trois siècles de persécutions et de martyres, les grands faits chrétiens, la révélation, l'incarnation, la rédemption, l'inspiration des
•1. Actes des apôtres, eh. v, v. 21, 33-39.