TROISIÈME MARDI DE CARÊME
Jésus est conduit chez Anne.
Et ils le conduisirent chez Anne (4). Suivez Jésus tandis qu'on le conduit chez Anne, qu'on l'interroge et qu'on le frappe sur le visage.
Ier Point. — Quel fut le sentiment de douleur qu'éprouva Jésus- Christ lorsqu'il fut pris par les soldats! quelle honte pour lui lorsqu'il entra dans la ville ! quel horreur lorsqu'il fut présenté au tribunal d'Anne ! L'Ecriture n'en dit rien, parce qu'il est plus facile de le comprendre par la pensée que de l'expliquer par le discours.
(!) Ps. 5j et 21. - (2) Job 33. — (3) Ps. 30. — T Jean 13.
i II était déjà fatigué par sa longue oraison, affaibli par sa sueur de sang, languissant par l'effet de sa récente agonie ; le voilà maintenant chargé de pesantes chaînes, c'est à peine s'il peut se soutenir. Les barbares soldats n'ont cependant nulle compassion ; au contraire, ils trépignent, ils pressent la marche, ils le poussent, ils l'excitent et par la voix et par les coups; on le tire, on le traîne, on l'écrase. Les anges de paix pleuraient amèrement (1); et vous, divin Jésus, vous pouvez retenir vos larmes ! Pourquoi ces esprits ne viennent-ils pas à votre secours, eux à qui « Dieu a commandé de vous garder, de vous porter « dans leurs mains, afin que vous ne heurtiez pas contrt- « quelque pierre (2)? » Mais vous refusez leur assistance, voilà pourquoi ils pleuraient; yous refusez, afin que par les meurtrissures de vos pieds vous guérissiez les miens des blessures qu'ils se sont faites, que vous les releviez de leur chute, et que vous les rameniez au sentier delà vertu.
Me prosternant à vos pieds divins, je vous prie par leurs plaies de diriger ma voie devant vous et mes pas dans l'accomplissement de vos commandements.
2° Quelle honte, quelle confusion pour le Sauveur en entrant dans la ville ! Les soldats font plus de bruit et deviennent plus insolents, la ville le méprise, la multitude l'environne. Plus son entrée précédente fut solennelle, plus celle-ci est humiliante ; celui que Ton avait reçu et proclamé avec respect, en lui donnant le titre de roi et d<3 fils de David, on le conduit maintenant comme un voleur au milieu des malédictions, comme un méchant, comme un séducteur, comme un impie, en le frappant à coup d'épées et de bâtons. Les louanges sont changées en expressions de mépris, les applaudissements en railleries et en injures .
Combien la gloire du monde passe rapidement ! que la
(i) Isaie 35. — (2)Ps. 90.
faveur et l'amitié des hommes est inconstante ! Voilà cependant ce que vous ambitionnez, et en les recherchant vous négligez la gloire et l'amitié de Dieu, qui ne change point. Afin de vous apprendre à rechercher l'une et à fuir l'autre, afin de détruire et de corriger tout désir d'ambition, le Seigneur, le Rx)i de gloire, est devenu l'opprobre des hommes et le rebut du peuple. Seigneur, si le monde me méprise, ce sera pour moi une douce consolation d'être votre compagnon et votre disciple ; il me sera pénible d'être loué par un monde qui méprise le Dieu de majesté.
2° Quelle horreur dut s'emparer de votre âme, ô mon Sauveur, lorsqu'enfin vous parûtes en présence d'Anne ! Jésus éprouva alors ce qu'éprouve toute personne qui est traînée devant un tribunal illégitime, injuste et ennemi. Anne, de quel droit et de quelle autorité osez-vous interroger et juger votre Dieu, votre Roi, votre souverain Pontife et votre Juge suprême ? Vous êtes accusateur et juge tout à la fois dans la même cause, et, pour servir votre envie et votre inimitié, vous vous arrogez un pouvoir contraire au droit et à l'équité. Jésus obéit et ne refuse point un tel juge; par une soumission volontaire, quoique difficile, il répare le mal que vous avez fait en murmurant, en résistant, en retardant, en vous opposant, en vous révoltant par vos désobéissances; il vous montre par son exemple avec quelle humilité, quelle docilité, quelle promptitude on doit obéir au pouvoir légitime, puisqu'il n'a pas même récusé celui qui ne l'était pas.
11 me fallait, ô mon Dieu, je l'avoue, un remède aussi puissant pour vaincre mon orgueil, qui ne craint rien tant que de s'abaisser, qui n'aime rien tant que de s'excuser, refuser, répliquer, mépriser, passer outre ; vous avez vaincu mon orgueil, Seigneur. Il ne fut jamais permis de désobéir, de tergiverser ; hélas ! je l'ai fait autrelois, cela ne m'est pas permis et ne me convient plus :
vous m'avez donné la volonté, donnez-moi la force d'exécuter.
IIe Point. — Le pontife interrogea Jésus sur sa doctrine et sur ses disciples. Anne interroge avec hauteur Jésus sur ses disciples et sur sa doctrine ; Jésus répond sur sa doctrine et garde un silence prudent sur ses disciples.
i° Avec quelle arrogance, quelle gravite affectée, quelle hypocrite modération, avec quel esprit jaloux et quel visage composé le pontife pose ses questions ! Il n'interroge pas pour entendre la vérité ; il ne trouve rien à reprendre, car il ne connaît pas de faute ; mais il cherche l'occasion de pouvoir nuire et de calomnier. Pourquoi, Seigneur, ne confondez-vous pas cet homme et ne découvrez-vous pas les secrets du cœur? Comme il fût devenu rouge de honte ! comme il se fût enfui précipitamment !
Mais vous ménagez celui qui ne vous ménage pas, et vous aimez mieux m'instruire par votre exemple que de lui nuire, afin que j'apprenne à supporter patiemment les pièges que me tendront les méchants, leur mauvaise humeur, leur arrogance, leur méchanceté.
2° « Jésus-Christ répondit : J'ai parlé ouvertement au a monde, et je n'ai rien dit en secret ; pourquoi m'interroa gez-vous? Interrogez ceux qui m'ont entendu. » Voilà une réponse franche en faveur de la vérité et de la saine doctrine ; voilà la liberté que Jésus-Christ a donnée non seulementaux martyrs, mais à nous tousquisommes chrétiens, pour nous apprendre à professer ouvertement la vertu et la religion. Pourquoi ne vous en servez-vous pas? Les méchants prêchent plus librement le vice, répandent et défendent plus courageusement la doctrine des démons. Si cependant vous rougissez du Fils de V homme et de sa doctrine devant les hommes, ilrougira de vous devant son Père céleste ( I ) .
(i) Luc 9.
Je ne rougis pas, Seigneur, mais ce que les autres font en secret, ils le publient ouvertement, et ils ne craignent pas de passer pour impudents : pour moi, si je paçle de votre doctrine, ma conduite ne s'accorde pas avec mes paroles ; je dis une chose et je fais l'autre ; je fais l'une en public et l'autre en secret ; ma bouche condamne ma conduite, voilà pourquoi ma conscience, qui me fait des reproches, m'enlève le courage. Je serai libre pour parler de votre doctrine, si je ne fais rien en secret qu'il ne soit pas permis de publier dans le monde.
3° Le silence de Jésus-Christ sur ses disciples est profond ; en cela, il agit avec droiture et prudence : sa charité lui défendait jde diffamer en public, et sa souveraine bonté ne lui [permettait pas de blâmer des absents, que sa souveraine vérité ne lui permettait pas de louer. Il ne dit pas une parole d'aigreur contre Judas, qui était présent: son amour trahi ne saurait détruire sa charité, ni lui faire pousser celui qui tombe; il ne dit point de mal de son ami, il n'abandonne pas celui qui le quitte, il ne cherche pas à perdre son ennemi et ne veut point confondre le coupable.
Vous voudriez trouver un tel ami? Soyez tel, et vous en trouverez un semblable. Vous en cherchez un? Que Jésus-Christ soit votre ami, vous ne trouverez jamais le pareil.
IIIe Point- — Lorsqu'il eut ainsi parlé, Vun des valets donna un soufflet à Jésus en disant : Est-ce ainsi que vous parlez au grand-prêtre ? Jésus reçoit le soufflet, mais il repousse la calomnie.
1° Quelle douleur lui fait éprouver ce soufflet ! C'est un valet furieux et flatteur qui le traite ainsi ; c'est peut-être Malchus qui de sa main de fer, et en y employant toute la force de son bras, dépose sur la figure du Sauveur le coup le plus violent. Quel affront ! ce Roi d'une majesté redoutable est frappé par un misérable valet, frappé sur ce visage que les anges désirent contempler ; il est frappé
dans une grande réunion des principaux Juifs, en présence de tout un peuple ! Avec quelle méchanceté il le frappe ! et l'on rit, on applaudit celui qui donne le coup. Quelle injure! il le frappe sans autorité; c'est la méchanceté particulière qui agit ainsi en y ajoutant une calomnie, comme si le Sauveur avait méprisé le pontife et manqué au respect qui lui était du. Est-ce ainsi que vous répondez au pontife ?
0 face adorable, visage le plus aimable, quelle rougeur vous cause un tel coup ! Quelle est votre honte, bouche sacrée, d'une éloquence si douce et si persuasive, qui avez répandu ;des flots de paroles divines et avec tant de douceur! C'est ainsi que vous) payez la liberté dénies discours, mon opposition et mon insolence envers ceux qui avaient droit de me commander. Que ferais-je si quelqu'un me frappait au visage sans raison? que feraisje, sinon d'imiter mon Seigneur en souffrant le châtiment qui est dû à mon visage et à ma bouche ? Cependant la seule pensée me fait frémir ; mais, Seigneur, par votre grâce vous me feriez surmonter la nature.
2° a Jésus répondit : Si j'ai mal parlé, donnez la preuve « du mal que j'ai fait ; mais si j'ai bien parlé, pourquoi a me frappez-vous ? » Le plus souvent Jésus garde le silence au milieu des injures, des coups et des calomnies ; il n'ouvrit jamais la bouche que pour des causes graves. Pourquoi agit-il autrement cette fois? Ne croyez pas qu'il n'ait pas ressenti, comme les autres hommes, la grandeur des souffrances et la barbarie des outrages, et ne dites pas : Il a pu facilement souffrir tout cela, car il était Dieu ; mais je ne le puis, moi qui ne suis qu'un homme faible et misérable. Sachez que la nature divine n'a pas souffert en lui, mais seulement la nature humaine. Il voulut cependant détruire la calomnie, et répondit principalement afin de ne pas faire croire par son. silence qu'il avait outragé la dignité du pontife ou qu'il lui avait manqué de respect en répondant, il voulut ainsi vous
apprendre qu'il n'est jamais permis de ne pas respecter l'autorité ; ce qui serait contraire à ce qu'enseigne l'apôtre, qui veut qu'on obéisse aux maîtres temporels avec crainte et révérence. Jésus-Christ répond donc non pas tant pour sa défense que pour nous recommander le respect et l'obéissance ; il ne dit rien de dur ni qui sente l'aigreur, rien qui ne soit modéré et conforme à la charité, à la justice, à la vérité.
Que vous agissez bien autrement ! Vous ne prenez point la défense de la vérité, mais celle de vos intérêts, et avec quelle aigreur dans l'âme, avec quelle injustice et quels mensonges! Jésus-Christ a bien raison de se plaindre de vous en vous disant : Pourquoi me frappez-vous? Ayez pitié de moi, mon Dieu, pardonnez mon erreur, qui est l'effet d'un aveugle amour-propre ; je déteste mes péchés, je me sens prêt, en mémoire de votre nom et pour l'amour de vous , à écouter les avertissements non seulement ave •• patience, mais avec calme et retenue.