‹ Mérope, tragédieChapitre 45 sur 62 · SCÈNE- I · texte numérisé non relu

SCÈNE- I

POLYPHONIE, ÉROX.

POLYPHONIE

A ses emportements, je croirais qu’à la fin Elle a de son époux reconnu l’assassin;

Je croirais que ses yeux ont éclairé l’abîme Où dans l’impunité s’était caché mon crime1.

Son cœur avec effroi se refuse à mes vœux,

Mais ce n’est pas son cœur, c’est' sa- main que je veux : Telle est la loi du peuple; il le faut satisfaire.

Cet hymen m’asservit et le fils et la mère;

Et par, ce nœud sacré, qui la met dans mes mains.

Je n’en fais qu’une esclave utile à mes desseins.

Qu’elle écoute à son gré son impuissante haine ;

Au char de ma fortune il est temps qu’on l’enchaîne.

Mais vous, au meurtrier vous venez de parler :

Que pensez-vous de lui ?

ÉROX.

Bien ne peut le troubler :

Simple dans ses discours, mais ferme, invariable,

La mort ne fléchit point cette âme impénétrable.

J’en suis frappé, seigneur, et je n’attendais pas Un courage aussi grand dans un rang aussi bas2.

J’avouerai qu’en secret moi-môme je l’admire.

POLYPHONIE

Quel est-il, en un mot?

1 Ces deux vers sont excellents et dignes de Racine. Eclaire l’ablme est une tigurc hardie mais juste. La clairvoyance répand sur les objets la clarté qui l’illumine.

2 Antithèse analogue à celle du vers de Virgile :

Intentes auimos angutto in pectore versant. (Gcorç. iv, SS )

6G MÉROPE

ÉROX.

Ce que j’ose vous dire ,

C’est qu’il n’est point, sans doute, un de ces assassins 1 Disposés en secret pour servir vos desseins.

POLYPHONTE

Douvez-\ous en parler avec tant d’assurance?

Leur conducteur n’est plus. Ma juste défiance A pris soin d’effacer dans son sang dangereux De ce secret d’État les vestiges honteux :

Mais ce jeune inconnu nie tourmente et m’attriste.

Me répondez-vous bien qu’il m’ait défait d’ÉgistJie? Croirai-je que, toujours soigneux de m’obéir.

Le sort jusqu’à ce point m’ait voulu prévenir?

ÉROX.

Mérope, dans les pleurs mourant désespérée Est de votre bonheur une preuve assurée;

Et tout ce que je vois le confirme en effet.

Plus fort que tous nos soins, le hasard a tout fait.

POLYPHONIE

Le hasard va souvent plus loin que la prudence ;

Mais j’ai trop d’ennemis, et trop d’expérience.

Pour laisser le hasard arbitre de mon sort.

Quel que soit l’étranger, il faut hâter sa mort.

Sa mort sera le prix de cet hymen auguste;

Elle affermit mon trône : il suffit, elle est juste.

Le peuple, sous mes lois pour jamais engagé,

Croira son prince mort, et le croira vengé.

Mais répondez : quel est ce vieillard téméraire Qu’on dérobe à ma vue avec tant de mystère?

Mérope allait verser le sang de l’assassin :

Ce vieillard, dites-vous, a retenu sa main;

Que voulait-il?

ÉROX.

Seigneur, chargé de sa misère,

i 11 est certain que ni Érox ni Polyphonte ne doivent rien comprendre, pas plus que le spectateur, à cet embrouillement qui fait d’Egislhe son propre assas&in. Polyphonte de son côté s’est bien pressé de faire disparaître le chef des meurtriers et d’étouffer, comme il dit dans son langage à périphrases

Dans son sang dangereux De ce secret d'État les vestiges honteux.

La Harpe trouve que cette périphrase est louche, et il a raison, mais il faut ajouter encore qu’elle est languissante.

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