BÉ
de Shakespeare au milieu d’une scène terre à terre de notre théâtre d’observation moderne. Les coloristes font, avec les teintes, des rêves qui transposent, en un registre éclatant et intense, l’harmonie tranquille des couleurs réelles, ils font autre chose que ce que tout le monde voit : plus, si on veut, mais autre chose. L’impeccablevéracitéd’unMeissoniers’acharne à rester dans cette modeste harmonie que les autres dépassent d’un coup d’aile parfois fou... On peut préférer qu’il eût été totalement différent, mais, étant donnée la sagesse raisonnée du sujet choisi et du dessin arrêté, sa couleur ne pouvait pas être différente.
Quant au manque de charme et de grâce, c’est là un reproche qu’il a, en général, peu cherché à éviter, car il n’a guère peint de femmes, mais qu’il ne mérite nullement lorsqu’il en a représenté sur la toile. Nous n’en voulons pour preuve que ses adorables études de Mme Saba-
lier et le portrait qu’il fit d’elle. L’attrait étrange de cette belle figure intelligente et captivante, la souplesse délicate et souveraine des poses, tout cela déborde en un rayonnement dominateur à la fois et énigmatique dont un grand artiste seul pouvait illuminer le papier et la toile.
Il faut donc se garder de tout jugement trop absolu et définitivement péremptoire sur un talent si riche en ressources; mais, incontestablement, Meissonier aimait mieux peindre les mousquetaires ou les grenadiers, sans parler des chevaux.
Le peintre avait du reste un faible pour ceux-ci. Il en eut de fort beaux, et il s’en servait non seulement comme modèles, mais comme monture. Il a parlé à diverses reprises du plaisir incomparable qu’on éprouve à diriger “ces admirables machines”, qu’il a qualifiées lui-même “ des plus bêtes des animaux intel-
ligents ”... Mais cela n’ôte rien aux formes. “ Quel plaisir de faire fonctionner cette mécanique ! confiait-il à un de ses plus éminents amis. Songez que le moindre mouvement de celui qui la monte, la moindre action de la main ou des jambes, le moindre déplacement du corps ont leur effet immédiat sur ses mouvements, et qu'un vrai cavalier joue de sa bête comme un musicien de son instrument. Pour le peintre, c'est une gamme de lumières et de couleurs. Cet œil calme et excité, les frissons de cette robe et les ondes qui la parcourent, la variété de ces lignes et la beauté infinie de leurs combinaisons, il y a là de quoi étudier toute la vie. "
Et voilà qu'on retrouve à nouveau, comme dans tout ce qu'il a dit et pensé, ce souci du détail, cette admiration méticuleuse du réel, et ce culte du travail, qui est le secret de tout ce qu'il a fait...
D’ailleurs, à aucun moment de sa carrière si prestigieuse — qui devait se couronner par une apothéose lorsqu’il fut nommé par les peintres du monde entier président de l’Exposition universelle des Beaux-Arts en 1889, — à aucun moment de sa carrière, il ne sacrifia à ce souci sacré de l’exactitude et du document qui fut sa magnifique honnêteté.
De cette vertu artistique les exemples abondent. Nous en avons cité en commençant ; nous en citerons pour finir : un de ses amis va voir Meissonier à Poissy : “ La concierge me dit, rapporte l’ami, “ Monsieur est à ses ateliers de “la cour Je pénétrai dans cet atelier, assez vaste, encombré d’esquisses de tout genre, avec des études de chevaux modelés à la cire posées sur des tablettes. J’attendais, lorsque cherchant d’où filtrait un filet de vive lumière, par l’hiatus d’une porte, j’aperçus dans une petite cour attenant au chalet, Meissonier, en
plein soleil, sur un chevalet simulant un cheval ; bottes fortes, culottes de Casimir blanc, uniforme de grenadier de la garde impériale, décorations sur la poitrine, et, par-dessus, la “ redingote grise Il était à cheval sur une selle que lui avait prêtée le fils du prince Jérôme. Il tenait à la main une plaquette sur laquelle était collée une feuille de papier blanc et se copiait avec attention en se regardant dans une glace. On était en plein été. Il faisait une chaleur atroce. “ Mon modèle ne peut pas me “poser un Napoléon, me dit-il. Moi, j’ai tout à “fait ses cuisses. ”
Est-il besoin de dire maintenant que nul peintre ne se documenta plus religieusement, pour les costumes et les accessoires. De l’héroïque époque impériale, que son talent adora par-dessus toutes, il cherchait et recueillait toutes les reliques : non content de posséder un cheval blanc très semblable à celui de
Napoléon Ier, il montrait avec orgueil, dans ses collections et dans ses tableaux, un harnachement complet ayant servi à l’Empereur, et une des plus grandes colères qu’il éprouva de sa vie fut provoquée par le refus respectueux mais ferme du Directeur des Beaux-Arts, de lui prêter la Redingote Grise.
Sa “bibliothèque de travail”, comme il l’appelait, était d’une richesse incomparable. Elle se composait de culottes, de chapeaux, de casques, de bottes, de souliers, d’escarpins, de boucles, de cannes, de bijoux... Il aurait pu, en y fouillant, habiller de pied en cap des générations de bourgeois, de seigneurs et d’ouvriers, de n’importe quelle époque française, sans compter les corps d’armée et les états-majors ! Il faisait de véritables rafles de défroques au marché du Temple qui, jusqu’au milieu du XIXe siècle, fut la foire aux vieux habits usés par nos arrière-grands-pères et leurs ancêtres.
Et nous savons — toujours sa belle passion pour la vérité transparait — qu’il souffrit véritablement de ne pouvoir revêtir ses modèles de linge ancien : à la suite de très consciencieuses recherches poursuivies par lui à la Bibliothèque impériale, il estima avoir fait une trouvaille utile à son art lorsqu’il découvrit dans Y Encyclopédie que le linge, au XVIIIe siècle, se taillait de biais et non de droit fil, comme aujourd’hui : ne sourions pas ! c’était le secret de plus de souplesse dans les plis.
Et quand, détail par détail, sa documentation était rassemblée, que d’ébauches, que d’essais, que d’esquisses ! Pour un seul tableau, il reconnaissait qu’il lui fallait des “ mètres cubes ” d’études.
Malgré cela, le tableau achevé, parachevé, ne lui plaisait pas toujours. Le même ami dont nous citons plus haut le témoignage vécu, nous rapporte que le peintre creva un jour devant lui
8o MEISSONIER
un tableau trouvé par tous parfait et qu’un marchand attendait dans le vestibule : “ Je ne sais pas peindre, s’écriait l’artiste désespéré. Je ne saurai jamais mon métier!”
Voilà un mouvement et un sacrifice dont peu de peintres seraient capables sincèrement et qui caractérisent, mieux que ne le feraient de plus longues dissertations, l’âme de Meissonier, son talent et sa gloire.
Imprimerie Pierre Lafitte et Cie, Paris.
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