ACTE III, SCÈNE VÏI
D’une solliciteuse aimable et sous les armes :
Tout sensible, tout bomme enfin que vous soyez. Sans oser être ému, la voir presque à vos piads. Jusqu’à la cruauté pousser le stoïcisme :
Je ne me sens point fait pour un. tel héroïsme !
De tous nos magistrats la vertu me confond,
Et je ne conçois pas comment ces messieurs font» La mienne donc se borne au mépris des richesses,
A chanter des héros de toutes les espèces,
A sauver, s’il se peut, par mes travaux constants. Et leurs noms et le mien des injures du temps. Infortuné i je touche à mon cinquième lustre,
Sans avoir publié rien qui me rende illustre t On m’ignore; et je rampe encore à l’âge heure® OÙ Corneille et Racine étaient déjà fameux !
M. BALIVEAU
Quelle étrange manie I Hé, dis-moi, misérable î A de si grands esprits te crois-tu comparable ?
Et ne sais-tu pas bien qu’au métier que tu fais Il faut ou les atteindre, ou ramper à jamais?
DAMIS
Eh bien ! voyons le rang que le destin m’apprête i Il ne couronne point ceux que la crainte arrête. Ces maîtres même avaient les leurs en débutant, Et tout le monde alors put leur en dire autant.
M. BALIVEAU
Mais, les beautés de l’art ne sont pas infinies s Tu m’avoûras du moins que ces rares génies, Outre le don qui fut leur principal appui,
Moissonnaient à leur aise où l’on glane aujourd'hui* DAMIS.
lis ont dit, il est vrai, presque tout ce qu’on pense; Leurs écrits sont des vols qu’ils nous ont faits d’avance Mais le remède est simple : il faut faire comme eux... Ils nous ont dérobé, dérobons nos ne veux ;
Et, tarissant la source où puise un beau délire,
À tous nos successeurs ne laissons rien à dire.
Un démon triomphant m’élève à cet emploi ;
Malheur aux écrivains qui viendront après moi î
M. BALIVEAU
Va, malheur à toi-même, ingrat! cours à ta perte ;
À qui veut s’égarer la carrière est ouverte.
Indigne du bonheur qui t’était préparé.
Rentre dans le néant dont je t’avais tiré.
Mais ne crois pas que, prêt à remplir ma vengeance, Ton châtiment se borne à la seule indigence :
Cette soif de briüer où se fixent tes vœux S’éteindra, mais trop tard, dans des dégoûts affreux I Va* subir du public les jugements fantasques ;
D’une cabale aveugle essuyer les bourrasques;
Chercher en vain quelqu’un d’humeur à t’admirer.
Et trouver tout le monde actif à censurer ;
Va des auteurs sans nom grossir la foule obscure, Egayer sa satire, et servir de pâture À je ne sais quel tas de brouillons affamés,
Dont les écrits mordants sur les quais sont semé*.
Déjà dans les cafés tes projets se répandent;
Le parodiste oisif et les forains t'attendent.
ACTÉ III, SCÈNE vn $B
Vas, après t’être vu sur leur scène avili,
De l’opprobre, avec eux, retomber dans l’oubli ,
Que peut contre le roc une vague animée?
Hercule a-t-il péri sous l’effort du Pygmée L’Olympe voit en paix fumer le mont Etna ;
Zoïle contre Homère en vain se déchaîna,
Et la palme du Cid, malgré la même audace,
Croît et s’élève encore au sommet du Parnasse.
M. BALIVEAU
Jamais l’extravagance alla-t-elîe plus loin f Eh bien ! tu braveras la honte et le besoin.
Je veux que ton esprit n’en soit que plus rebelles.
Et qu’aux siècles futurs ta sottise en appelle ;
Que, de ton vivant même, on admire tes vers:
Tremble ! et vois sous tes pas mille abîmes ouverts f L’impudence d’autrui va devenir ton crime ;
On mettra sur ton compte un libelle anonyme.
Poursuivi, condamné, proscrit, sur ces rumeurs,
À qui veux-tu qu’un homme en appelle ?
DAMIS
A ses moeurs
M. BALIVEAU
A ses mœurs? Hé le monde, en ces sortes d’orages. Est- il instruit des mœurs, ainsi que des ouvrages?
DAMIS
Oui ; de mes moeurs bientôt j instruirai tout Paris.
M. BALIVEAU
Et eomment, s’il vous plaît î
DAMIS
Comment? par mes écrits, Je veux que la vertu, plus que l’esprit, y brille.
La mère en prescrira la lecture à sa fille;
Et j’ai, grâce à vos soins, le cœur fait ds façon A monter aisément ma lyre sur ce ton.
Sur la scène aujourd’hui mon coup d'essai l’annoncet®* Je suis un malheureux I mou oncle me renonce...
Je me tais. . . Mais l’erreur est sujette au retour. J’espère triompher avant la fin du jour;.
Et peut-être la chance alors tournera-t-elle!
M. BALIVEAU
Quoi ! vous seriez l’auteur de la pièce nouvelle Que ce soir, aux Français, l’on doit représenter f
DAMIS
Soyez donc le premier à m’en féliciter î M. BALIVEAU.
Puisque vous le voulez, je vous en félicite !
DAMIS
J’en augure une heureuse et pleine réussite 1
Cependant, gardez-vous de dire à Francaleu Que de son bon ami vous soyez le neveu.