ACTE I, SCÈNE II îl
Et c’est, ma foi I bien pis chez nous que chez les hommes!
DORANTE
Enfin, depuis un mois, sachons où nous en sommes ?
LISETTE
Elle aime éperdûment ces vers passionnés,
Que votre ami compose, et que vous nous donnes;
Et je guette l’instant d’oser dire à la belle
Que ces vers sont de vous, et qu'ils sont faits pour elle,
DORANTE
Qu’ils sont d® moi? mais c’est mentir effrontément!
LISETTE
Eh bien 1 je mentirai, mais j’aurai l’agrément D’intéresser pour vous l’indifférence même
DORANTE
Lucile en est encore à savoir que je l’aime \
Que ne profitions- no us de la commodité De ces vers amoureux dont son goût est flatté?
Un trait pouvait m’y faire aisément reconnaître;
Et, mieux que tu ne crois, m’eût réussi peut-être.
Ehî non, vous dis-je, non J vous auriez tout gâté; L’indifférence incline à la sévérité.
Il fallait bien d’abord préparer toutes choses ;
De l’empire amoureux lui déplier les roses;
L’induire è se vouloir baisser pour en cueillir.
D’aise en lisant vos vers je la vois tressaillir ;
Surtout quand un amour qui n’est plus guère en vogue Y brille sous le titre ou d’idylle ou d’églogue.
Elle n’a plus l’esprit maintenant occupé
Que des bords du Lignon, des vallons de Tempé,
Des bergers figurant quelques danses légères,
Ou tout le jour assis aux pieds de leurs bergères :
Et couronnés de fleurs, au son du chalumeau,
Le soir, à pas comptés, regagnant le hameau.
La voyant s’émouvoir à ces fades esquisses,
Et de ces visions savourer les délices,
J’ai cru devoir mener tout doucement son cœur De l’amour de l’ouvrage à l’amour de l’auteur.
C’est une églogue aussi qu’on lui prépare encore; Damis se lève exprès, chez vous, avant l’aurore.
Damis ?
LISETTE
DORANTE
L’auteur des riens dont on fait tant de cas; Et sa rencontre ici, tout franc, ne me plaît pasl
LISETTE
Celui que nous nommons Monsieur de l’Empiréef
DORANTE
Oui; son talent chez nous lui donne aussi l’entrée; Mon père en est épris jusqu’à l’aimer, je croi,
Un peu plus que ma mère, et presque autant que moi.