M E L .E NM S
« Que vois-tu ?. . . — Je vois l'eau qui tourbillonne au fofld » — il viendra ! » Meîsetiis se penchait immobile, Et le cloute à l'espoir se mêlait sur son front.
Mais soudain Staphyla vit pâlir son visage, Un frisson secoua ses membres, et ses yeux Brillèrent : «L'eau se trouble ! ... et c'est comme un nuage » Qui tourne ! . . . quelque chose a paru dans les feux ! . . . » Dieux ! . . . c'est lui ! . . . cria-t-elle en se dressant, l'image I . » Là !.. . mais tout fuit . . Le philtre ! il le faut î je le veux ! .
» Sa lèvre dédaigneuse essayait un sourire... » Je l'ai bien vu, ma mère, il me raillait encor !... » Allons ! ... » Puis entraînant la vieille avec effort : « Plus de grâce, à. présent, c'est l'heure qu'il expire! » Ou eût dit ta la voir, la bacchante en délire, Quand sonne le tambour et la cymbale d'or.
La sorcière éteignit les torches. L'âtre antique
Resplendit tout à coup d'une flamme magique,
Que la vieille excita sous son souffle 'glacé.
Dans un vase d'airain, sur les tisons dressé,
Sang des morts, noirs venins, plante au suc exotique,
Tout bouillonne et frémit, pêle-mêle entassé ;
Et Staphyla, parfois, dans la marmite pleine, Jette des ossements pris aux dents d'une chienne, Des cailloux qu'en tombant, la foudre a calcinés, Et de longs clous ravis aux croix des condamnés, La nuit, lorsque le vent qui pleure dans la plaine, Fait craquer du gibet, les grands bras déeharnésl
Puis rêveuse, elle écoule, ainsi que des augures, Brûler en pétillant des feuilles de laurier, Et dans la rendre êparse alentour du foyer
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— Selon les bruits du feu, variant ses postures — Elle trace des ronds et d'étranges figures, Avec un bâton blanc, fait en bois d'olivier.
Melaenis à côté , regardait la fumée Sortir en longs filets du philtre bouillonnant ; Quand soudain Staphyla, pâle et l'œil rayonnant, Se leva d'un seul bond, la main d'un fouet armée, Et tira de sa boîte, à deux crochets fermée, La toupie au flanc creux, qui bruit en tournant :
« Va! dit-elle, agitant les sifflantes lanières,
» Dans ton cercle sonore enferme son destin,
» Tourne, tourne toujours!... sur le mont Esquilin,
» La lune aux pieds d'argent, glisse dans les bruyères,
» Et les morts, inquiets sur leurs couches de pierres,
» Se dressent, écoutant ton murmure lointain!
HO MEL/ENIS
» Qu'il tombe avant le jour ! que dans la nuit glacée,
» 11 ait, pour tout linceul, comme un sombre inconnu,
» L'aile du vautour fauve et l'ombre du ciel nu I
» Tourne ! tourne ! ...» Et sa voix haletante, insensée,
Sa chevelure grise, à son front hérissée,
Ses yeux sanglants, ses doigts crispés, son bras tendu,
Tout passait, tout grinçait, ainsi qu'un rêve étrange,
Devant la courtisane immobile d'effroi...
« T ourne ! tourne plus fort ! . . . c' est l' amour qui se venge !
» Le feu flambe au foyer ! l'air siffle autour de moi !
» A la lèvre du vase écume le mélange !
» 0 cieux, lancez la foudre ! ô terre, entr'ouvre-toi ! »
Mais sa voix s'éteignit, arrêtée au passage,
Une froide sueur sillonna son visage,
El le fouet, à ses mains échappa brusquement ;
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Elle se tint d'abord, droite et sans mouvement, La lèvre en sang, l'œil fixe, et couvert d'un nuage, Puis, sur les durs pavés s'affaissa lourdement.
« À l'aide ! à moi ! » cria la danseuse effarée. L'écho seul répondit, et l'antre spacieux, Ainsi qu'un grand tombeau, resta silencieux ! Alors, comme ferait une mère éplorée A son enfant qui meurt, sur son sein gracieux Elle appuya la tète, âpre et décolorée.
Elle la réchauffait sous son souffle tremblant,
Et de ses doigts légers, soulevait sa paupière :
« Pourquoi dormir toujours?... éveille-toi, ma mère!
» — Où suis-je? dit Staphyle, oh ! j'ai le front brûlant,
» Les pieds glacés ! Enfant de la vieille sorcière,
» Adieu!... je vais mourir! Fantômes au pas lent,
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» Avec vous, sur les monts où le cyprès frissonne,
» Je glisserai demain sous le pâle croissant.
» 0 larves des tombeaux, préparez ma couronne !
» D'un agneau nouveau-né faites couler le sang !
» Terre, adieu ! j'ai vécu ! Durant les nuits d'automne,
» Je ne m'assoirai plus au foyer rougissant !
» Je n'écouterai plus le vent gémir dans l'ombre, » Je n'irai plus cueillir seule, au fond des grands bois, » L'herbe qui fait aimer. Adieu, retraite sombre » Où sur les maux passés j'ai pleuré tant de fois ! » 0 nature ! nature aux mystères sans nombre, » Je puis fermer mes yeux, ils ont surpris tes lois!
» Je sens un souille ardent qui m'arrache à la terra ! » Je veux mêler mon âme à l'Océan vermeil ! » J'irai dans les rameaux du cèdre solitaire!
» Dans la brunie des nuits, dans les feux du soleil ! , . . » Terre, adieu ! j'ai vécu ! » La voix de la sorcière Vibrait étrangement, et son regard, pareil
Au flambeau qui s'éteint, envoyait plus de flamme ; Quelque chose de grand planait sur cette femme. Enfin, se roidissant par un dernier effort : « Ma fille, approche-toi, voici venir la mort! » Je confie à ta foi le secret de mon âme ; » Sois discrète!... fit-elle en hésitant encor.
» — Pourquoi, dit Melamis, chasser toute espérance ?, . ■ » J'appellerai, j'irai!... » Mais la vieille : « Silence! » La destinée est sourde, on ne l'arrête pas ! » Ce frisson de mon corps, c'est le froid du trépas. » C'est l'éternelle nuit qui sur mes yeux s'avance!. . » — Parle ! » dit Mekenis, en se penchant si bas
Que ses cheveux bouclés frôlaient la moribonde. La sorcière reprit : « En quelque lieu du monde » Qu'il se cache à tes yeux, fût-ce chez l'empereur, » Tu chercheras demain Paulus gladiateur I . . . (Melcenis tressaillit d'une angoisse profonde.) » Tu lui diras : Ta mère est morte sur mon cœur ! . . .
» — Toi, sa mère! » cria la danseuse en démence;
Le front de Staphyla prit un air soucieux.
« Tu connais donc Paulus? — Je le connais. — Tant mieux
» Pour qu'il ne rougît point d'apprendre sa naissance,
» Vingt ans, dis-lui cela, j'ai gardé le silence,
» J'ai refoulé mon cœur, j'ai fait taire mes yeuxl
» Dis-lui que son regard, dis-lui que sa parole,
» Quand il venait me voir, poussé par quelque ennui .
» Me faisaient du bonheur pour tout un jour! Dis-lui
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» Que mes pleurs ont lavé ma jeunesse frivole, .» Et que ce dernier cri d'une âme qui s'envoie » N'eut pour témoins que toi, le silence ci la nuit! »
Sa voix s'affaiblissait, et son souffle débile Râlait, comme le vent dans les feuillages morts ! De longs frémissements lui parcouraient le corps ; Enfin, elle reprit : « S'il cherche par la ville » Son père, écoute bien, c'est Marcius l'édile !.,. » Melaenis se dressa comme avec des ressorts.
« Son père ! . . . Marcius ! . . . grands dieux ! l'ai-je entendu?. . . »
La sorcière à sa voix se levait par degrés.
« Oh ! fit-elle en ouvrant des yeux démesurés,
» Achève ! . . . — Je ne puis ! — Parle ! — Je t'ai perdue !
» C'est ton fils que j'aimais ! . . . — C'est mon fils que je tue ! ... »
Elle heurta son front entre ses poings serrés,
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Puis elle retomba, la le le sur la dalle, Avec un cri si fort qu'il fit trembler la salle ! Et Ton n'entendit plus que le soupir lointain Du liquide écumant dans son vase d'airain, Tandis que du foyer la lueur sépulcrale Jetait sur le cadavre, un rellet incertain.