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Des liens invisibles mais presque lout-puissants attachent les idées d’un siècle à celles du siècle qui l’a précédé. Une génération a beau déclarer la guerre aux générations antérieures, il est plus facile de les combattre, (pie de ne point leur ressembler. On ne saurait donc parler d’une nation, à une époque donnée, sans dire ce qu’elle a été un demi-siècle auparavant; ceci est

* te morceau, comme on l'a dit ailleurs, fui écrit pour une rcrue anglaise, et parut on 18311 dans le London and WcsCminster review. V. la préface mise en tète du tome I, page 31 et 32, et la notice sur Alexis de Toqucville, tome V. (Note de l’éditeur.)

nu. 1

ÉTAT SOCIAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE surtout necessaire lorsqu’il s’agit d’un peuple qui, pendant les cinquante dernières années, a été dans un état presque continuel de révolution. Les étrangers qui entendent parler de ce peuple et qui n’ont pas suivi d’un œil attentif les transformations successives qu’il a subies, savent seulement que de grands changements se sont opérés dans son sein, mais ils ignorent quelles portions de l’état ancien ont été abandonnées, et quelles autres se sont conservées au milieu de si longues vicissitudes.

On se prtÿjose dans celte première partie de donner sur l’état de la France, avant la grande révolution de 1789, quelques explications, faute desquelles l’état actuel serait très-difïicile à comprendre.

À la fin de l’ancienne monarchie l’Église de France présentait un spectacle analogue en quelques points à celui qu’offre de nos jours lT.glise établie d Angleterre.

Louis XIV, qui avait détruit toutes les grandes existences individuelles, dissous ou abaissé tous les corps, n’avait laissé qu’au clergé les apparences d’une vie indépendante. Le clergé avait conservé des assemblées annuelles, dans lesquelles il se taxait lui-mème; il possédait une portion considérable des biens-fonds du royaume, et pénétrait de mille manières dans l’administration publique. Tout en restant soumis aux principaux dogmes de l'Église catholique, le clergé français avait pris cependant vis-à-vis du saint-siège une attitude ferme et presque hostile.

En isolant les prêtres français de leur guide spirituel, en leur laissant en même temps des richesses et de la

puissance, Louis XIV n’avait fait que suivre la même tendance despotique que l’on retrouve dans tous les actes de son règne. Il sentait qu’il serait toujours maître du clergé, dont il choisissait lui-même les chefs, et il se croyait intéressé à ce que le clergé fût fort, afin qu’il pût l’aider à régner sur l’esprit des peuples, et résister avec lui aux entreprises du pape.

L’Église de France sous Louis XIV était tout à la fois une institution religieuse et politique. Dans l’intervalle qui sépara la mort de ce prince et la révolution française, les croyances s’étant graduellement affaiblies, le prêtre et le peuple devinrent peu à peu étrangers l’un à l’autre. Ce changement fut produit par des causes qu’il serait trop long d’énumérer. A la fin du dix-huitième siècle le clergé français possédait encore ses biens; il se mêlait encore à toutes les affaires de l’État ; mais l’esprit de la po[ ulation lui échappait de toutes parts, et l’Église était devenue une institution politique, bien plus qu’une institution religieuse.

Ce n’est peut-être pas sans quelque difficulté qu’on pourrait parvenir à faire bien comprendre à des Anglais de nos jours ce qu’était la noblesse de France. Les Anglais n’ont point dans leur langue d’expression qui rende exactement l’ancienne idée française de noblesse. Nobilily dit plus cl gentry moins. Aristocratie n'est pas non plus un mol dont on dût se servir sans commentaire. Ce qu’on entend généralement par aristocratie, en prenant le mot dans son sens vulgaire, c’est l’ensemble des classes supérieures. La noblesse française était

i f.TAT SOCIAL ET 1*0L!TU>UE DE LA FRANCE

on corps arislocraliquc; niais on aurait eu tort de dire iju’elle formait à elle seule l’aristocratie du pays; car à côté d’elle se trouvaient placées des classes aussi éclairées, aussi riches et presque aussi inllucntes qu’elle. La noblesse française était donc à l'aristocratie d’Angleterre telle qu’elle existe de nos jours, ce que l 'espèce est au genre; elle formait une caste, et non une aristocratie. En cela elle ressemblait à toutes les noblesses du continent. Ce n’est pas qu’en France on ne pût être fait noble en achetant certaines charges ou par un effet de la volonté du prince; mais l'ennoblissement qui faisait sortir un homme des rangs du tiers élut, ne l’introduisait pas, à vrai dire, dans ceux de la noblesse. Le gentilhomme de nouvelle date s’arrêtait en quelque sorte sur la limite des deux ordres; un peu au-dessus de l’un, mais plus bas que l'autre, il apercevait de loin la terre promise où ses tils seuls pourraient entrer. La naissance était donc en réalité, la seule source où se puisât la noblesse ; on naissait noble, on ne le devenait pas.

Environ vingt mille familles 1 répandues sur la surface du royaume composaient ce grand corps, ces familles reconnaissaient entre elles une sorte d’égalité

1 II nsultc îles travaux île MM. Molieau et de la Micliodière, rl do ceux du célébré Lavoisier, qu'en 1791 le nombre des nobles ot des ennobli' ne s'élevait qu’à 80,000 individus, dont 18,523 seulement étaient en état de porter les armes. La noblesse n'aurait alors formé que la trois centième partie de la population du royaume. Malgré l'autorité que le nom de Lavoisier prèle à ces calculs, j'ai peine à croire à leur parfaite exactitude. Il me semble que le nombre des nobles a du être plus grand.

V. De la richesse irrriloriale <ln royaume d» France, par Lavoisier, p. 10. 1791.

théorique fondée sur le privilège commun de la naissance. « Je ne suis, avait dit Henri IV, que le premier genlilhomme de mon royaume. » Ce mot peint l’esprit qui régnait encore dans la noblesse française à la fin du dix-huitième siècle. Toutefois, il existait encore entre les nobles d’immenses différences; les uns possédaient encore de grandes propriétés foncières, les autres trouvaient à peine de quoi vivre autour du manoir paternel. Ceux-ci passaient' la plus grande partie de leur vie à la cour; ceux-là conservaient avec orgueil, au fond de leurs provinces, une obscurité héréditaire. Aux uns, l’usage ouvrait le chemin des grandes dignités de l’État, tandis que les autres, après avoir atteint dans l’armée un grade peu élevé, dernier terme de leurs espérances, rentraient paisiblement dans leurs foyers pour n’en plus sortir.

Celui qui aurait voulu peindre fidèlement l’ordre de la noblesse, eût donc été obligé de recourir à des classifications nombreuses; il aurait dû distinguer le noble d’épée du noble de robe, le noble de cour du noble de province, l’ancienne noblesse de la noblesse récente. II aurait retrouvé dans cette petite société presque autant de nuances et de classes que dans la société générale dont elle n’était qu’une partie; on voyait régner toutefois au sein de ce grand corps un certain esprit homogène. Il obéissait tout entier à certaines règles fixes, se gouvernait d’après certains usages invariables, et entretenait certaines idées communes à tous ses membres.

La noblesse française, née de la conquête ainsi que toutes les autres noblesses du moyen âge, avait jadis

joui comme elles el plus peut-être qu’aucune d’elles, d’immenses privilèges. Elle avait renfermé dans son sein presque toutes les lumières et toutes les richesses de la société: elle avait possédé la terre, et gouverné les habitants.

Mais, à la fin du dix-huitième siècle, la noblesse française ne présentait plus qu'une ombre d’elle-même; elle avait perdu tout à la fois son action sur le prince et sur le peuple. Le roi prenait encore en elle les principaux agents du pouvoir, mais en cela il suivait instinctivement une ancienne coutume plutôt qu’il ne reconnaissait un droit acquis. Depuis longtemps il n’existait plus de noble qui pût se faire craindre du monarque, et ré- •elamerde lui une part du gouvernement.

L’influence de la noblesse sur le peuple était moindre encore. Il existe entre un roi et un corps de nobles une affinité naturelle qui, même à leur insu, les rapproche l’un de l’autre. Mais l'union de l’aristocratie el du peuple n’est pas dans l’ordre habituel des choses, et il n’y a que •des efforts continus qui puissent l’opérer cl la maintenir.

Il n’existe, à vrai dire, pour une aristocratie que deux moyens de conserver son influence sur le peuple : le gouverner, ou s'unir à lui pour modérer ceux- qui le gouvernent. Il faut, en d’autres termes, que les nobles restent ses maîtres, ou deviennent ses chefs.

Loin que la noblesse française se fût mise à la tête des autres classes pour résister avec elles aux abus du pouvoir royal, c’était au contraire le pouvoir royal qui jadis s’élait uni au peuple pour lutter contre la tyrannie

AVANT KT DKPUIS 17X9

«les nobles, et ensuite aux nobles pour maintenir le peuple dans l’obéissance.

D’un autre côté, la noblesse avait cessé depuis longtemps de prendre part au détail du gouvernement. C’était le plus souvent des nobles qui conduisaient les affaires générales de l’Étal : ils commandaient les armées, occupaient le ministère, remplissaient la cour; mais ils ne prenaient aucune part à l’administration proprement dite, c’est-à-dire aux affaires qui mettent en contact immédiat avec le peuple. Renfermé dans son château, inconnu du prince, étranger à la population environnante, le noble de France restait immobile au milieu du mouvement journalier de la société. Autour de lui étaient les officiers du roi qui rendaient la justice, établissaient l’impôt, maintenaient l’ordre, travaillaient au bien-être des habitants et les dirigeaient. Fatigués de leurs obscurs loisirs, les gentilshommes qui avaient conservé de grands biens, se rendaient à Paris et vivaient à la cour, seuls lieux qui pussent encore servir de théâtre à leur ambition. La petite noblesse, fixée par nécessité dans les provinces, y menait une existence oisive, inutile et tracassière. Ainsi parmi les nobles, ceux qui par la richesse, à défaut de pouvoir, auraient pu acquérir quelqu’influence sur le peuple, s’éloignaient volontairement de lui, et ceux qui étaient forcés de vivre dans son voisinage n’étalaient à scs yeux que l’inutilité et la gêne d’une institution dont ils lui semblaient les seuls représentants.

En abandonnant ainsi à d’autres les détails de l’ad-

ÉTAT SOCIAL ET POLITIQUE UE LA FRANCE minislratioii publique [tour ne viser qu’aux grandes charges de l’Élat, la noblesse française avait montre qu’elle tenait plus aux apparences de la puissance qu’à la puissance elle-même. L’action du gouvernement central ne se fait sentir que de loin en loin et avec peine aux particuliers. La politique extérieure, les lois générales n’exercent qu’une influence détournée et souvent invisible sur la condition et le bien-être de chaque citoyen. L'administration locale les rencontre tous les jours ; elle les touche sans cesse dans les endroits les plus sensibles ; elle influe sur tous les petits intérêts dont se forme le grand intérêt qu’on porte à la vie ; elle est l’objet principal de leurs craintes; elle attire à elle leurs principales espérances; elle les attache par mille liens invisibles qui les entraînent à leur insu. C’est en gouvernant les villages qu’une aristocratie établit les fondements du pouvoir qui lui sert ensuite à diriger tout l'Étal.

Heureusement pour les aristocraties qui existent encore, la puissance qui cherche à les détruire ne connaît guère mieux qu’elles ce secret de leur pouvoir. Pour moi, si j’aspirais à détruire dans quelque pays une aristocratie puissante, je ne m’efforcerais point de chasser d’auprès du trône ses représentants; je ne me hâterais point de l’attaquer dans scs plus brillantes prérogatives ; je n’irais point tout d’abord lui contester ses grands pouvoirs législatifs ; mais je l’éloignerais de la demeure du pauvre, je lui défendrais d'influer sur les intérêts journaliers des citoyens, je lui permettrais plutôt de participer à la confection des lois générales de l’État que de

régler la police d’une cité, je lui abandonnerais avec moins de peine la direction des grandes affaires de la société que l'arrangement des petites ; et tout en lui laissant les signes les plus magnifiques de sa grandeur, j’arracherais de ses mains le cu'ur du peuple, où est la véritable source de la puissance.

Les nobles français avaient cependant gardé un certain nombre de droits exclusifs qui les distinguaient et les élevaient au-dessus des autres citoyens; mais il était facile de découvrir que parmi les privilèges de ses pères, la noblesse française n’avait guère conservé que ceux qui font haïr les aristocraties et non ceux qui les font aimer ou craindre.

Les nobles jouissaient du droit exclusif de fournir des officiers à l’armée. C’eût été là sans doute un important privilège si les nobles eussent conservé une certaine importance individuelle ou un puissant esprit de corps.

Mais n’ayant plus ni l’un ni l’autre, ils n'étaient à farinée, comme partout ailleurs, que des instruments passifs dans les mains du roi. De lui seul ils attendaient l’avancement et la faveur; et ils ne songeaient qu’à lui plaire sur le champ de bataille comme à la cour. Le droildont je parle, avantageux aux familles nobles, n’était donc point utile à la noblesse comme corps politique. Chez une nation essentiellement guerrière, où la gloire militaire a toujours été considérée comme le premier des biens, ce privilège soulevait contre ceux qui en jouissaient de violentes haines et des jalousies implaca-

in

ÉTAT SOCIAL ET IDLITIQUE DE LA FRANCE blés, fl ne livrait pas aux nobles les soldais; mais il faisait du soldat l'ennemi naturel des nobles.

Les gentilshommes étaient exempts d’une partie des taxes. De plus ils prélevaient sur les habitants de leurs domaines, sous beaucoup de noms divers, un grand nombre de redevances annuelles. Ces droits n’augmentaient pas beaucoup la richesse dis nobles et faisaient de la noblesse un objet commun de haine et d’envie.

Les privilèges les plus dangereux pour ceux qui en jouissent sont les privilèges d’argent. Chacun en apprécie l’étendue du premier coup d’œil et, les voyant clairement, s’en trouve offensé; les sommes qu’ils produisent sont comme autant de mesures exactes à l’aide desquelles se peut évaluer la haine qu’elles font naître. Il n’y a qu’un certain nombre d’hommes qui désirent les honneurs et qui visent à diriger l’Etat ; mais il en est bien peu qui ne veuillent être riches, beaucoup d’hommes s’occupent peu de savoir qui les gouverne ; mais il n’y en a point qui restent indifférents à ce qui se passe dans leur fortune privée.

Les privilèges qui donnent de l’argent sont donc tout à la fois moins importants et plus dangereux que ceux qui accordent du pouvoir. Les nobles français en conservant ceux-là de préférence aux autres avaient gardé, de l’inégalité, ce qui blesse et non ce qui sert. Ils gênaient et appauvrissaient le peuple et ne le gouvernaient pas. Ils paraissaient au milieu de lui comme des étrangers favorisés par le prince plutôt que comme des guides et des chefs ; n’ayant rien à donner, ils n’attachaient pas

les cœurs par l’espérance ; ne pouvant prendre que dans une certaine mesure fixée invariablement à l'avance, ils faisaient naître la haine et n’excitaient point la crainte.

Indépendamment de ses droits productifs, la noblesse française avait conservé un très-grand nombre de distinctions purement honorifiques ; c’étaient des litres, de certaines places marquées dans les lieux publics, le port «le certains costumes et de certaines armes. Une partie «le ces privilèges avait été jadis les appendices naturels de sa puissance; h's autres étaient nés depuis l’affaiblissement de cette puissance, et comme une compensation de sa perle; les uns et les autres ne servaient point et pouvaient nuire.

Lorsqu'on a abandonné la réalité du pouvoir, c’est jouer un jeu dangereux que de vouloir en retenir les apparences ; l’aspect extérieur de la vigueur peut quelquefois soutenir un corps débile, mais le plus souvent il achève de l’accabler. On semble encore assez grand pour être haï, et l’on n’est plus assez fort pour se défendre des atteintes de la haine. Les puissances qui ne fout que de naître et celles qui décroissent, doivent plutôt se soustraire aux droits honorifiques que les rechercher, il n’y a qu’un pouvoir fermement établi et parvenu à la virilité qui puisse s’en permettre l’usage.

Ce que j'ai dit des lois et des usagt's peut s’étendre également aux opinions.

Les nobles modernes avaient abandonné la plupart des idées de leurs ancêtres, mais parmi elles il en était plusieurs très-nuisibles auxquels ils s’étaient opiniâtrement

attachés; à la télé de ces dernières il faut placer le préjugé qui interdisait aux gentilshommes le commerce et l’industrie.

Ce préjugé avait pris naissance au moyen âge, alors que la jiossession de la terre et le gouvernement des hommes étaient une seule cl même chose. Dans ces siècles l’idée de richesse immobilière était intimement unie avec celle de grandeur et de puissance ; 1 idée de la richesse purement mobilière rappelait au contraire celle d’infériorité et de faiblesse. Quoique, depuis cette époque, la possession «le la terre eût cessé de donner le gouvernement, et que les autres espèces de richesses eussent pris un accroissement prodigieux et une importance toute nouvelle, l’opinion était restée la même, cl le préjugé avait survécu aux causes qui l'avaient fait naître.

Il arrivait de là que les familles nobles, exposées comme, toutes les autres à des chances de ruine, étaient privées des moyens communs de s’enrichir. La noblesse, prise en corps, s’appauvrissait donc sans cesse ; et après avoir abandonné le chemin direct (pii mène au pouvoir, elle quittait encore les routes détournées qui peuvent y conduire.

Non-seulement les nobles ne pouvaient pas s’enrichir eux-mêmes à l’aide du commerce et de l’industrie, mais les mœurs leur défendaient de s’approprier par des alliances la richesse ainsi acquise. Un gentilhomme croyait s’abaisser en épousant la fille d’un riche roturier. Il n’était pas rare cependant de leur voir contracter des unions de celle nature; car leur fortune décroissait plus vile

que leurs désirs. Ces alliances vulgaires, qui enrichissaient quelques membres de la noblesse, achevaient d’enlever au corps lui-mème la puissance d’opinion qui, seule, lui restait encore.

On doit bien prendre garde aux motifs des hommes, avant de les louer de s’élever au-dessus d’un préjuge» Pour les juger, il faut se placer à leur propre point de vue, et non dans le point de vue général et absolu de la vérité. Marcher à l’encontre d’une opinion commune parce qu’on la croit fausse est assurément une chose belle et vertueuse. Mais il est presque aussi périlleux pour la moralité humaine de mépriser un préjugé parce qu’il est gênant que d’abandonner une idée vraie parcequ’elle est dangereuse. Les nobles avaient d’abord eu le tort de croire s’avilir en épousant les filles des roturiers; et ensuite le tort plus grand peut-être de les épouser ayant cette croyance.

Dans le dix-huitième siècle, les lois féodales relatives à la substitution des biens, étaient encore en vigueur, mais elles n’offraient à la fortune des nobles qu’un faible abri.

Je suis tenté de croire qu’on s’exagère souvent l'influence qu’exercent ces lois. Je pense que pour produire de grands effets elles ont besoin de circonstances particulières qu’elles ne font pas naître et qui ne dépendent, pas d’elles.

Quand les nobles ne sont point tourmentés du désir de s’enrichir, et que de leur côté, les autres classes de la nation se montrent à peu près satisfaites du lot que leur

£ïAT SOCIAL ET POLITIQl E DE LA FRANCE a départi la Providence, la loi des substitutions agissant dans le sens des idées et des mœurs achève de créer un. sommeil et une immobilité universelle. Les roturiers n’ayant guère plus de chance d’acquérir des richesses que les gentilshommes, et les gentilshommes n’ayant jpoinl de chance de perdre la leur, tout l’avantage reste à ceux-ci; et chaque génération se lient sans peine au rang que la précédente génération a occupé.

Mais dans une nation où tous, excepté les gentilshommes, cherchent les moyens de s’enrichir, lesbiens de la noblesse forment bientôt comme une proie commune dont les autres classes cherchent à s’emparer. Chacun s’aidant de l’ignorance des nobles, de leurs passions et de leurs faibles, s’efforce à l’envi d’entraîner dans le mouvement général des affaires la masse des biens qu’ils possèdent. Bientôt la noblesse elle-même ne larde point à s’associer à ces efforts.

Les roturiers n’ayant que le privilège commun de la richesse à opposer aux privilèges de toutes espèces dont jouissent leurs rivaux, ne manquent pas d’étaler à leurs yeux tous les fastes de l’opulence. Ils deviennent un objet d’émulation pour les nobles, qui veulent imiter leur splendeur, sans en connaître les sources. L’embarras ne larde point è naître dans la fortune de ceux-ci ; leur revenu finit par être inférieur à leurs besoins. Ils arrivent à considérer eux-mêmes comme une ennemie la loi qui les protège, et se prêtent de tout leur pouvoir à l'éluder. Je ne veux point dire que même alors les substitutions ne retardent pas la ruine des nobles, niais je pense

AVANT ET DEPUS 1789.

qu’elles ne peuvent pas l’empécher. Il y a quelque chose de plus puissant que l’action constante des lois dans un certain sens : c’est l’action constante des passions humaines dans un sens contraire.

Au moment où éclata la Révolution, la loi française destinait encore à l'ainé des fils d’un gentilhomme presque tous les biens de la famille et l’obligeait à les transmettre intacts à ses descendants. Cependant une multitude de domaines d’origine féodale étaient déjà sortis des mains de la noblesse, et beaucoup d’autres avaient été partagés.

Non-seulement on voyait dans son sein des hommes très-riches et très-pauvres, ce qui n’est point contraire à l’existence d’une noblesse, mais une foule d’individus, qui, sans être ni pauvres ni riches, possédaient une fortune médiocre : état de chose qui tenait déjà plus de la démocratie que de l’aristocratie. Et, si l’on avait examiné de près la constitution de la noblesse, on aurait découvert qu’elle formait, à vrai dire, un corps démocratique revêtu, vis-à-vis des autres classes, des droits d’une aristocratie.

Mais le péril qui, en France, menaçait l'existence des nobles, naissait bien plus de ce qui se passait autour et en dehors d’eux que de ce qui arrivait dans leur sein.

A mesure que la noblesse française diminuait en opulence et perdait en pouvoir, une autre classe de la nation s’emparait rapidement de la richesse mobilière, et s’approchait du gouvernement. La noblesse perdait ainsi de deux manières. Elle devenait absolument et relativement

IG

ÉTAT SOCIAL KT POLITIQUE UE LA FRANCE plus faible. La clas>e nouvelle et envahissante qui semblait vouloir s’élever sur ses débris, avait pris le; nom de tiers état.

De même qu’il serait difficile de faire comprendre aux Anglais ce qu’était la noblesse française; il n’est point aisé de leur expliquer ce qu’on entendait par tiers état.

Au premier abord on pourrait croire qu’en France les classes moyennes formaient l’ordre du Tiers, qui se serait ainsi trouvé placé entre l’aristocratie et le peuple, mais il n’en élail point ainsi. Le tiers renfermait, il est vrai, les classes moyennes, mais il se composait aussi d'éléments qui naturellement leur étaient étrangers. Le commerçant le plus riche, le banquier le plus opulent, l’industriel le plus habile, l’homme de lettres, le savant pouvaient faire partie du tiers aussi bien que le petit fermier, le boutiquier des villes, et le paysan qui cultivait le pays. En fait, tout homme qui n'était ni prêtre ni noble faisait partie du tiers étal: il y avait dans le tiers des riches et des pauvres, des ignorants et des hommes éclairés. Pris à part, le tiers avait son aristocratie, il renfermait déjà tous les éléments d’un peuple ou plutôt il formait un peuple complet à lui seul, qui existait concurremment avec les ordres privilégiés, mais qui pouvait exister sans eux et, par lui-même; il avait ses opinions, ses préjugés, scs croyances, son esprit national à part. Ceci se découvre bien clairement dans les cahiers rédigés en 1780 par l’ordre du tiers pour servir d’instruction à ses députés. Le tiers est presque aussi

préoccupé de la crainte de se mêler avec la noblesse que celle-ci pourrait l’être de se confondre avec lui ; il réclame contre les ennoblissements à prix d’argent qui permettaient à quelques-uns de ses membres de pénétrer dans les rangs des nobles. Aux élections qui précédèrent la tenue des états généraux, le célèbre chimiste Lavoisier ayant voulu voler dans l’ordre du tiers fut expulsé du collège électoral sur le motif, qu’ayant acheté une charge qui donnait la noblesse, il avait perdu le droit de voter avec les roturiers.

Ainsi le tiers état et la noblesse étaient entremêlés sur le même sol ; mais ils y formaient comme deux nations distinctes qui, vivant sous les mêmes lois, restaient cependant étrangères l’une à l’autre. De ces deux peuples l’un renouvelait sans cesse ses forces et en acquérait de nouvelles; l’autre perdait tous les jours et ne regagnait rien.

La création de ce peuple nouveau au milieu de la nation française menaçait l’existence de la noblesse; l’isolement dans lequel vivaient les nobles était pour eux une source plus grande encore de périls.

Celte division complète qui existait entre le tiers état elles nobles, n’accélérait pas seulement la chute de la noblesse; elle menaçait de détruire en France toute aristocratie.

Ce n’est pas par hasard que les aristocraties naissent et se maintiennent; elles sont soumises, comme tout le reste, à des lois fixes qu’il n’est peut-être pas impossible de découvrir.

ÉTAT SOCIAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE Il existe parmi les hommes, dans quelque société qu’ils vivent, et indépendamment des lois qu’ils se sont faites, une certaine quantité de biens réels ou conventionnels qui, de leur nature, ne peuvent être la propriété que du petit nombre. À leur tète je placerai la naissance, la richesse et le savoir ; on ne saurait concevoir un état social quelconque où tous les citoyens fussent nobles, éclairés cl riches. Les biens dont je parle sont très-différents entre eux, mais ils ont un caractère commun, qui est de ne pouvoir tomber en partage qu’au petit nombre, et de donner, pour celle raison même, à tous ceux qui les jjossèdent des goûts à part et des idées exclusives ; ces biens forment donc comme autant d’éléments arisocraliques qui, séparés ou remis dans les mêmes mains, se retrouvent chez tous les peuples cl à chaque époque de l’histoire.

Lorsque tous ceux qui sont pourvus de ces avantages exceptionnels travaillent de concert au gouvernement, il y a une aristocratie forte et durable. Au dix-huitième siècle la noblesse française ne possédait dans son sein que quelques-uns de ces éléments naturels de l’aristocratie; plusieurs étaient restés en dehors.

En s’isolant des roturiers riches et éclairés, les nobles croyaient rester fidèles aux exemples de leurs pères. Ils ne remarquaient pas qu’en agissant comme eux, ils s’écartaient du but que ceux-ci avaient atteint; au moyen âge la naissance, il est vrai, était la source principale de tous les avantages sociaux; mais au moyen âge le noble était le riche et il avait appelé à lui le prêtre qui était

le lettré ; toute la société était livrée à ces deux hommes et on conçoit qu’elle devait l’être. r. ■

Mais au dix-huitième siècle, beaucoup de riches n’étaient pas nobles, et beaucoup de nobles n’étaient plus riches; on pouvait en dire autant par rapport aux lumières. Le tiers état formait donc comme une des portions naturelles de l’aristocratie, séparée du corps principal, qu'il ne pouvait manquer d’affaiblir en ne lui prêtant pas appui, et qu’il devait détruire en lui faisant la guerre.

L’esprit exclusif des nobles ne tendait pas seulement h détacher de la cause générale de l’aristocratie les chefs du tiers état, mais encore tous ceux qui espéraient un jour le devenir.

La plupart des aristocraties sont mortes, non point parce qu’elles fondaient l’inégalité sur la terre, mais parce qu’elles prétendaient la maintenir éternellement en faveur de certains individus, et au détriment de certains autres. C’est une espèce d’inégalité plutôt que l’inégalité en général que haïssent les hommes.

11 ne faut pas croire non plus que ce soit l’excès doses privilèges qui, le plus souvent, fasse périr une aristocratie; il peut, au contraire, arriver que la grandeur même de ces privilèges la soutienne. Si chacun croit pouvoir un jour entrer dans un corps d’élite, l’étendue des droits de ce corps sera ce qui le rendra cher à ceux même qui n’en font pas encore partie. De celte manière les vices même de l’institution feront sa force; et ne dites pas que les chances d’y entra • sont faibles; cela n’importe guère

si le but est élevé. Ce qui entraîne le plus le cœur humain, c’est bien moins la certitude d’un petit succès que la possibilité d’une haute fortune. Augmentez la grandeur de l’objet à atteindre, et vous pourrez sans crainte diminuer les chances de l’obtenir.

Dans un pays où il n’est pas impossible que le pauvre arrive à gouverner l’État, il est plus facile d’écarter toujours les pauvres du gouvernement, que dans ceux où l’espérance du pouvoir ne leur est pas offerte ; l’idée de cette grandeur imaginaire, où il peut être appelé un jour, se place sans cesse entre lui et le spectacle de ses misères réelles. C’est un jeu de hasard où l’énormité du gain possible attache son âme en dépit de la probabilité de la perte. Il aime l’aristocratie comme la loterie.

Cette division qui existait en France entre les différents éléments aristocratiques, établissait dans le sein de l’aristocratie, une sorte de guerre civile dont la démocratie seule devait profiler. Repoussés par la noblesse les principqux membres du tiers état étaient obligés, pour la combattre, de s’appuyer sur des principes utiles dans le moment où on s’en servait, dangereux par leur efficacité même. Le tiers état était une portion de l'aristocratie révoltée contre l’autre, et contrainte de professer l’idée générale de l’égalité pour combattre l’idée particulière d’inégalité qu’on lui opposait.

Dans le sein même de la noblesse l’inégalité était attaquée chaque jour, sinon dans son principe, du moins dans quelques-unes de ses applications diverses. Le noble d’épée accusait de mordue le noble de robe,

cl celui-ci se plaignait de la prépondérance accordée au premier. Le noble de cour aimait à railler sur leurs petits droits seigneuriaux les nobles de village qui , à leur tour, s’irritaient de la faveur dont jouissait le courtisan. Le gentilhomme d’ancienne noblesse méprisait l’ennobli et celui-ci enviait les honneurs de l’autre. Toutes ces récriminations entre les différentes espèces de privilégiés nuisaient à la cause générale des privilèges. Spectateur désintéressé du débat de ses chefs, le peuple ne prenait de leurs discours que ce qui pouvait servir à son usage. Il se répandait ainsi peu à peu dans la nation que l’égalité seule était conforme à l’ordre naturel des choses; qu’en elle était contenue l’idée simple et générale qui devait présider à l’organisation d’une société bien réglée. Ces théories pénétraient jusque dans l’esprit des nobles, qui, jouissant encore de leurs privilèges, commençaient à en regarder la j>ossession comme un fait heureux plutôt que comme un droit respectable.

Les usages suivent, en général, les idées de plus près que ne le font les lois. Le principe de l’aristocratie triomphait encore dans la société politique, les mœurs devenaient déjà démocratiques, et il s’établissait mille liens divers entre des hommes que la législation séparait.

Ce qui favorisait singulièrement ce mélange dans la société civile, c’était la position dont s’emparaient chaque jour les écrivains.

Chez les nations où la richesse est le fondement uni-

que ou seulement principal de l'aristocratie, l’argent, qui dans toutes les sociétés procure le plaisir, donne encore le pouvoir. Muni de ces deux avantages, il achève d'entraîner à lui toute l’imagination de l'homme, et finit par devenir pour ainsi dire la seule distinction recherchée. Dans ces pays les lettres sont en général peu cultivées, et conséquemment le mérite littéraire n’y attire point les regards du public.

Chez les peuples où domine l’aristocratie de naissance, on ne voit pas la même impulsion universelle vers l’acquisition des richesses. l,e cœur humain n’y étant point poussé d’un seul côté par une même passion, se livre à la diversité naturelle de ses penchants. Si ces nations sont policées, il se rencontre toujours dans leur sein un grand nombre de citoyens qui prisent les plaishs de l'esprit et honorent ceux qui les font naître. Beaucoup d’hommes ambitieux qui méprisent l’argent, et que leur origine plébéienne repousse des affaires, se réfugient alors dans l’étude des lettres qui est comme leur dernier asile, cl recherchent la gloire littéraire, la seule qui leur soit permise. Ils se créent ainsi en dehors du monde politique une situation brillante qui leur est rarement disputée.

Dans les pays où l’argent donne le pouvoir, l’importance des hommes étant en rapport du plus ou moins de richesses qu’ils possèdent, et la richesse pouvant à chaque instant se perdre et s’acquérir, il en résulte que les membres de l’aristocratie sont toujours poursuivis par la crainte de décheoir du rang qu’ils occupent ou

fie voir d’aulrcs citoyens en partager les privilèges.

-Celle mobilité habituelle qui règne dans le monde politique donne à leur âme une sorte d’agitation permanente. Ils ne jouissent qu’avec trouble de leur fortune et saisissent comme à la hâte les biens qu’elle leur envoie. Sans cesse ils se considèrent eux-mêmes d’un œil inquiet pour savoir s’ils n'ont rien perdu. Ils jettent sur tous les autres des regards pleins de crainte et d’envie afin de découvrir si rien n’est changé autour d’eux. Tout ce qui s’élève par quelque endroit finit par leur porter ombrage.

Les aristocraties fondées uniquement sur la naissance se montrent moins inquiètes à la vue de ce qui brille eu dehors d’elles, parce qu’elles possèdent un avantage qui, de sa nature, ne saurait se partager ni se perdre. On devient riche, mais il faut naître noble.

De tous temps la noblesse française avait tendu la main aux écrivains et s’était plu à les rapprocher d’elle. Mais il en était surtout ainsi au dix-huitième siècle : époque d’oisiveté où les gentilshommes se trouvaient presque aussi déchargés des soins du gouvernement que les roturiers eux-mêmes, et où les lumières, en se répandant, avaient donné à tous le goût délicat des plaisirs littéraires.

Sous Louis XIV, les nobles honoraient et protégeaient les écrivains; mais à vrai dire ils ne se mêlaient point avec eux. Les uns et les autres formaient deux classes è part qui se touchaient souvent sans jamais se confondre. A la fin du dix-huitième siècle il n’en était plus

ainsi. Ce n’est point que les écrivains eussent été admis au partage des privilèges de l’aristocratie, ni qu’ils eussent acquis une position reconnue dans le monde politique. La noblesse ne les avait point appelés dans scs rangs ; mais beaucoup de nobles avaient été se placer dans les leurs. La littérature était ainsi devenue comme un terrain neutre sur lequel s’était réfugiée l’égalité. L’homme de lettres et le grand seigneur s’y rencontraient sans se rechercher ni se craindre, et l’on y voyait régner en dehors du monde réel une sorte de démocratie imaginaire, où chacun en était réduit à ses avantages naturels.

Cet état de choses, si favorable au développement rapide des sciences et des lettres, était loin de satisfaire ceux qui les cultivaient. Ils occupaient, il est vrai, une position brillante, mais mal définie et toujours contestée. Ils partageaient les plaisirs des grands et restaient étrangers à leurs droits. Le noble s’approchait d’eux et assez près pour leur faire voir dans le détail tous les avantages réservés à la naissance, et se tenait encore assez loin pour qu’ils ne pussent partager ces avantages ni les goûter. On plaçait ainsi sous leurs yeux comme un fantôme d’égalité qui fuyait à mesure qu’ils s’approchaient pour le saisir. Ainsi les écrivains, si favorisés par la noblesse, formaient la portion la plus inquiète du tiers état, et on les entendait médire des privilèges jusque dans le plais des privilégiés.

Celte tendance démocratique ne se faisait pas seulement remarquer chez les gens de lettres qui hantaient

les nobles, mais chez les nobles qui s’ étaient faits gens de lettres. La plupart de ces derniers professaient hautement les doctrines politiques qui étaient généralement reçues parmi les écrivains ; et loin d’introduire l’esprit nobiliaire dans la littérature, ils transportaient ce qu’on pourrait appeler l’esprit littéraire dans la noblesse.

Tandis que les hautes classes s’abaissaient graduellement, que las classes moyennes s’élevaient par degrés, et qu’un mouvement insensible les rapprochait chaque jour, il se faisait dans la distribution de la propriété foncière des changements qui étaient de nature à faciliter singulièrement l’établissement et le règne de la démocratie.

Presque tous les étrangers se figurent qu’en France la propriété foncière n’a commencé à se diviser qu’à partir de l’époque où les lois relatives aux successions ont été changées, et de la période pendant laquelle la plupart des domaines appartenant aux nobles furent confisqués, mais c’est là une erreur. Au moment où la révolution éclata, la terre, dans un grand nombre de provinces, était déjà très-parlagée. La révolution française n’a fait qu’étendre au territoire entier ce qui était spécial à quelques-unes de ses parties.

Il y a bien des causes qui peuvent tendre à agglomérer la propriété foncière en quelques mains ; la première de toutes est la force matérielle. Un conquérant s’empare des terres des vaincus et les partage entre un petit nombre de partisans. De celte manière les anciens propriétaires sont privés de leurs droits. Mais il en est d’autres où ils le cèdent volontairement eux-mêmes.

J’imagine un peuple chez lequel les entreprises industrielles et commerciales soient très-nombreuses et trèsproductives, et dont les lumières soient assez grandes pour que chacun y découvre sans peine toutes les chances de fortune qu’offre le commerce et l’industrie. Je suppose que par une combinaison de lois, de mœurs, d’idées anciennes, la propriété foncière soit encore chez le même peuple, la source principale de la considération et du pouvoir. La voie la plus courte cl la plus rapide de s’enrichir sera de vendre la terre pour en placer dans le commerce les produits. Le meilleur moyen de jouir de la fortune acquise sera au contraire de retirer son argent du commerce et d’acheter de la terre ; la terre devient alors un objet de luxe, d’ambition et non de cupidité.

\ En l’acquérant ce sont des honneurs et du pouvoir que

l’on veut obtenir, et non des moissons. Cela étant, il se vendra encore de petits domaines, mais on n'en achètera plus que de très-grands. Car le but aussi bien que la position du vendeur et de l'acheteur sont différents. Le premier est comparativement au second un pauvre qui court après l’aisance ; l’autre, un riche qui veut appliquer à ses plaisirs un grand superflu.

Que si, à ces causes générales, vous ajoutez l’action particulière d’une législation qui, tout en facilitant le transport de la propriété mobilière, rend l’acquisition de la terre onéreuse et difficile, de telle sorte que les riches qui ont seuls le goftt de la posséder aient seuls le moyen de l’acquérir, vous comprenez sans peine que chez un semblable peuple les petites fortunes foncières

devront tendre sans cesse à disparaître pour se tondre dans un petit nombre de très-grandes.

A mesure que les procédés industriels se perfectionnent et se multiplient, cl que les lumières en se répandant découvrent au pauvre ces instruments nouveaux, le mouvement que je viens de décrire deviendra plus rapide. La prospérité du commerce et de l’industrie portera plus énergiquement le petit propriétaire à vendre, et celte même cause créera incessamment d’immenses richesses mobilières, qui permettront ensuite à ceux qui les possèdent d’acquérir d’immenses domaines. De celte manière il pourra se faire que l’extrême agglomération de la propriété foncière se rencontre aux deux extrémités de la civilisation : quand les hommes sont encore demi-barbares et qu’ils ne prisent et pour ainsi dire ne connaissent que la propriété foncière ; quand ils sont devenus très-policés et découvrent mille autres moyens de s’enrichir.

La peinture que je viens de faire pourrait s’appliquer à l’Angleterre. Rien de ce que j’ai dit n'a jamais été applicable à la France. 11 est fort douteux qu’en France, à l’époque de la conquête des Barbares, la terre ait jamais été divisée entre les vainqueurs d’une manière générale et systématique, ainsi qu’il est arrivé par exemple en Angleterre après l’invasion des Normands. Les Francs étaient beaucoup moins civilisés que ces de. niera, et ils possédaient moins qu’eux l’art de régulariser la violence. La conquête des Francs remonte d’ailleurs à une époque beaucoup plus ancienne et ses

effets se sont affaiblis plus tôt. Il semble donc qu’en France beaucoup de domaines n’ont jamais été sujets aux lois féodales, et ceux qui y étaient soumis paraissent avoir été d’une moindre étendue que dans plusieurs autres Étals de l'Europe. Ainsi la propriété n’avait jamais été agglomérée, ou du moins avait depuis longtemps cessé de l’être.

Nous avons vu que, longtemps avant la Révolution, la propriété foncière n'était plus la source principale de la considération et du pouvoir. Durant la même période, le commerce et l’industrie n’avaient fait que des progrès peu rapides, et le peuple assez éclairé déjà pour concevoir et désirer un état meilleur que le sien n’avait point encore acquis les lumières qui pouvaient lui découvrir les moyens les plus prompts d’y parvenir. La terre, en même temps qu’elle cessait d’être un objet de luxe pour le riche, devenait au contraire un objet et pour ainsi dire le seul objet d’industrie pour le pauvre. L’un la vendait pour faciliter et accroître scs plaisirs, l’autre l’achetait pour augmenter son aisance. De cette sorte la propriété foncière sortail’à petit bruit des mains des nobles et commençait à se diviser dans celles du peuple.

A mesure que les anciens propriétaires fonciers perdaient ainsi leurs biens, une multitude de roturiers parvenaient à en acquérir. Mais ils n’y réussissaient qu’avec mille efforts et à l’aide de procédés très-imparfaits. Ainsi les grandes fortunes territoriales diminuaient chaque jour, sans qu’il s’amassât de grandes richesses mobi-

Hères ; cl, à la place de vastes domaines, il s’en créait beaucoup de petits: fruit lent et pénible de l’économie cl du travail.

Ces changements dans la division de la terre facilitaient singulièrement la grande révolution politique qui bientôt allait s'opérer.

Ceux qui eroicnt pouvoir établir d’une manière permanente l’égalité complète dans Je monde politique sans introduire en môme temps une sorte d’égalité dans la société civile, ceux-là me semblent commettre une dangereuse erreur. Je pense qu’on ne saurait donner impunément aux hommes une grande alternative de force et de faiblesse, leur faire toucher l’extrême égalité sur un point, cl les laisser souffrir de l’extrême inégalité sur les autres, sans que bientôt ils n’aspirent à être forts, ou ne deviennent faibles sur tous. Mais la plus dangereuse de toutes les inégalités est celle qui résulte de l’indivision de la propriété foncière.

La possession de la terre donne à l’homme un certain nombre d’idées et d’habitudes spéciales qu’il est très-important de reconnaître, et que la possession des biens mobiliers ne produit pas, ou produit à un degré moindre.

Les grandes propriétés territoriales localisent en quelque façon l’influence de la richesse, et la forçant de s’exercer spécialement dans certains lieux et sur certains hommes, lui donnent un caractère plus important et plus durable. L’inégalité mobilière fait des individus riches; l’inégalité immobilière, des familles opulentes; elle lie les riches les uns aux autres, elle unit les géné-

rations entre elles et crée dans l’État un petit peuple à [tari qui arrive toujours à obtenir un certain pouvoir sur la grande nation au milieu de laquelle il est placé. Ce sont précisément ces choses qui nuisent le plus au gouvernement de la démocratie.

Il n’y a rien au contraire de plus favorable au règne de la démocratie que la division de la terre en petites propriétés.

Celui qui possède une petite fortune mobilière dépend presque toujours, plus ou moins, des passions d’un autre. Il faut qu'il se plie .soit aux règles d’une associalion, soit aux désirs d’un homme. Il est soumis aux moindres vicissitudes de la fortune commerciale et industrielle de son pays. Son existence est sans cesse troublée par les alternatives du bien-être et de la détresse, et il est rare que les agitations qui régnent dans sa destinée n’introduisent point du désordre dans ses idées et de l’instabilité dans scs goûts. Le petit propriétaire foncier ne reçoit au contraire d’impulsion que de lui-même; sa sphère est étroite, mais il s’y meut en liberté. Sa fortune s’accroît lentement, mais elle n’est point sujette à de brusques hasards. Son esprit est tranquille comme sa destinée, ses goûts réguliers et paisibles comme scs travaux; et n’ayant précisément besoin de personne, il place l’esprit d’indépendance au milieu de la -pauvreté même.

On ne saurait douter que cette tranquillité de l’esprit chez un très-grand nombre de citoyens, ce calme et cette simplicité des désirs, celte habitude et ce goût de l’indépendance ne favorisent singulièrement l’établissement et

le maintien des institutions démocratiques. Pour moi, quand je verrai des institutions démocratiques s’établir chez un peuple où régnera une grande inégalité dans les conditions, je considérerai ces institutions comme un accident passager. Je croirai que les propriétaires et les prolétaires sont en péril. Les premiers risquent de perdre violemment leurs biens, et les seconds leur indépendance. Les peuples qui veulent arriver au gouvernement de la démocratie ont donc intérêt à ce qu’il ne se rencontre pas dans leur sein une très-grande inégalité do fortune, mais surtout à ce que cette fortune ne règne point dans les fortunes immobilières.

En France, à la fin du dix-huitième siècle, le principe de l’inégalité des droits et des conditions réglait encore despotiquement la société politique. Les Français n’avaient pas seulement une aristocratie mais une noblesse, c’est-à-dire que de tous les systèmes de gouvernement, dont l’inégalité forme la base, elle avait conservé le plus absolu, et si j’ose le dire, lcplusinlrailable.il fallait être noble pour servir l’Étal. Sans noblesse on pouvait à peine approcher le prince, que les puérilités de l’étiquette défendaient du contact des roturiers.

Le détail des institutions élaild’accord avec le principe. Les substitutions, le droit d’aînesse, les redevances, les maîtrises, tous les restes de la vieille société féodale existaient encore. La France avait une religion d’Etat, dont les ministres, étaient non pas seulement privilégiés ainsi qu’ils le sont encore dans certains pays aristocratiques, mais encore étaient seuls autorisés par la loi.

L’Église, propriétaire d’une portion du territoire comme au moyen âge, pénétrait dans le .gouvernement.

En France, cependant, tout marchait déjà depuis longtemps vers la démocratie. Celui qui, sans se laisser arrêter à ces apparences extérieures, eût voulu se représenter l’état d’impuissance morale dans lequel était tombé le clergé, l’appauvrissement et l’abaissement de la noblesse, les richesses et les lumières du tiers état, la singulière division déjà existante de la propriété foncière, le grand nombre des fortunes médiocres, le petit nombre des grandes fortunes; celui qui se fût rappelé les théories professées à cette époque, les principes tacitement mais presque universellement admis ; celui dis-je, qui eût rassemblé dans un même point de vue tous ces objets divers^ n’eût pas manqué de conclure que la France d’alors avec sa noblesse, sa religion d’Élat, ses lois et ses usages aristocratiques, était déjà, à tout prendre, la nation la plus véritablement démocratique de l’Europe; et que les Français de la lin du dix-huitième siècle, par leur étal social, leur constitution civile, leurs idées et leurs mœurs avaient devancé de très-loin ceux même des peuples de nos jours qui tendent le plus visiblement vers la démocratie.

Ce n’est pas seulement par l’égalité que la France du dix-huitième siècle se rapprochait de la France de nos jours. Beaucoup d'autres traits de la physionomie nationale que nous considérons comme nouveaux, se laissaient déjà apercevoir.

On peut dire d’une manière générale qu’il n’y a rien

de plus propice à rétablissement et à la durée d’un système d’administration locale qu’une aristocratie.

11 se trouve toujours répandus sur chacun des différents points du territoire occupé par cette aristocratie un ou plusieurs individus qui, naturellement au-dessus des autres par leur naissance et leur richesse, prennent le gouvernement ou le reçoivent. Dans une société où règne l’égalité des conditions, les citoyens étant à peu près égaux entre eux, il leur semble naturel de charger de tous les détails de l’administration le gouvernement luimême, seul individu qui, s’élevant encore au-dessus de la foule, attire les regards. Et lors même qu’ils ne seraient pas disposés à le charger de ce soin, ils sont souvent obligés, à cause de leur faiblesse individuelle et de la difficulté qu’ils trouvent à s’entendre tous, de souffrir qu’il le prenne.

Il est vrai que quand une nation a une fois admis le principe de la souveraineté du peuple, que les lumières s’y sont répandues, que la science du gouvernement s’y est perfectionnée, et qu’on y a connu les misères d’une administration trop centralisée, on voit souvent les citoyens qui habitent les provinces et les villes s’efforcer de créer au milieu d’eux un pouvoir collectif qui dirige leurs propres affaires. Quelquefois aussi la puissance suprême, succombant sous le poids de ses prérogatives, essaie de localiser l’administration publique, et cherche par des combinaisons plus ou moins savantes à fonder artificiellement sur les différents points du territoire une sorte d’aristocratie élue. Un peuple démocratique se laisse

Tilt. A

entraîner vers la centralisation par instinct. 11 n’arrive aux institutions provinciales que par réflexion.

Mais la liberté provinciale ainsi fondée est toujours exposée à de grands hasards. Chez les peuples aristocratiques le gouvernement local existe souvent, malgré le pouvoir central et toujours sans que ce dernier ait besoin . de se mêler de le faire vivre. Chez les peuples démocratiques le gouvernement lojal est souvent une création du pouvoir central, qui souffrequ’on lui enlève quelques-uns de scs privilèges, ou qui s’en dépouille volontairement lui-môme.

Celle tendance naturelle, qui porte les peuples démocratiques à centraliser le pouvoir, se découvre principalement et s’accroît d’une manière très -manifeste aux époques de lutte et de transition, où les deux principes se disputent la direction des affaires.

Le peuple, au moment où il commence à devenir une puissance, s’apercevant que les nobles dirigent toutes les affaires locales, attaque le gouvernement provincial, non -seulement comme provincial, mais surtout comme aristocratique. Ce pouvoir local une fois arraché des mains de l’aristocratie, il s’agit de savoir à qui le donner.

En France, ce ne fut pas seulement le gouvernement central, mais le roi, qui fut chargé exclusivement de l’exercer. Ceci tient à des causes qu’il est Lon d’énoncer.

Je crois que la portion démocratique des sociétés éprouve lin désir naturel de centraliser l’administra-

lion ; niais je suis bien loin de prétendre que son goût la porte naturellement à centraliser dans les mains du roi seul. Cela dépend des circonstances. Libre dans son choix, un peuple aimera toujours mieux confier la puissance administrative à un corps ou à un magistrat élu par lui qu’à un prince placé hors de son contrôle. Mais cette liberté lui manque souvent.

La portion démocratique de la société, au moment où elle commence à sentir ses forces et à vouloir s’élever, n’est encore composée que d’une multitude d’individus également faibles et également incapables de lutter isolément contre les grandes existences de la noblesse. Elle a le désir instinctif de gouverner sans avoir aucun des instruments du gouvernement. Ces nombreux individus, étant en outre fort disséminés et fort inhabiles à s’associer, éprouvent instinctivement le besoin de rencontrer quelque part, en dehors d’eux-mêmes et de l’aristocratie, une force déjà constituée autour de laquelle ils puissent, sans être obligés de se concerter, réunir leurs efforts et par la combinaison do tous obtenir la puissance qui manque à chacun d’eux.

Or, la démocratie n’étant point encore organisée dans les lois, en dehors de l’aristocratie le seul pouvoir déjà constitué dont le peuple puisse se servir, c’est le prince. Entre le prince et les nobles, il y a sans doute une analogie naturelle, mais non une identité parfaite. Si leurs goûts se ressemblent, leurs intérêts sont souvent contraires. Les nations qui tournent à la démocratie commencent donc d’ordinaire par accroître les attributions

du pouvoir royal. Le prince y inspire moins de jalousie et moins de crainte que les nobles ; cl d’ailleurs, en temps de révolution , c’est déjà beaucoup faire que de changer la puissance de main, dût-on ne Pôler à un ennemi que pour la confier à un autre.

Le chef-d’œuvre de l’aristocratie anglaise est d'avoir fait croire si longtemps aux classes démocratiques de la société que l’ennemi commun était le prince, et d’être ainsi parvenue à devenir leur rcprésenlant au lieu de rester leur principal adversaire.

Ce n’est, en général, qu’après avoir complètement détruil l’aristocratie à l’aide des rois, qu’un peuple démocratique songe à demander compte à ceux-ci du pouvoir qu’il leur a laissé prendre, et qu’il s’efforce de les mettre dans sa dépendance ou de transporter l’autorité dont il les avait revêtus à des pouvoirs dépendants.

Mais lors même que les classes démocratiques delà société, après être parvenues à placer le pouvoir administratif dans les mains mêmes de leurs véritables représentants, désirent en diviser l’exercice, il leur est souvent bien malaisé d’y parvenir : soit à cause de la difficulté qu’on éprouve toujours à enlever l’autorité à ceux qui la possèdent, soit par l’embarras de savoir à qui en confier l’usage.

Iæs classes démocratiques trouvent toujours dans leur sein un assez grand nombre d’hommes éclairés et habiles pour pouvoir en composer une assemblée politique ou une administration centrale. Mais il peut arriver qu’il ne s’en rencontre pas une quantité suffisante pour qu’on

puisse organiser des corps provinciaux; il est possible que le peuple des provinces ne veuille point se laisser gouverne!- par l’aristocratie; et qu’il ne soit pas encore en état de se gouverner lui-même. En attendant que ce moment arrive on ne peut confier qu’à l’autorité centrale l’exercice du pouvoir administratif.

Il se passe d’ailleurs un long temps avant qu’un peuple, à peine sorti des mains de l’aristocratie, comprenne l’avantage et ressente le désir de décentraliser l’administration de ses affaires.

Chez les nations où l’aristocratie est établie, tout individu appartenant aux classes inférieures a été habitué en quelque sorte, dès le besceau, à voir dans son plus proche voisin l’objet principal de scs jalousies, de ses espérances ou de scs craintes; d’ordinaire il considère le gouvernement central comme l’arbitre naturel entre lui et l’oppresseur local, et il s’habitue à attribuer au premier une grande supériorité d’esprit et de sagesse. Ces deux impressions continuent souvent d’exister alors que les causes qui les ont fait naître ont cessé.

Longtemps après que l’aristocratie a été détruite, les citoyens regardent encore avec une sorte de crainte instinctive ceux qui, dans leur voisinage, sont élevés audessus d’eux; il est Irès-difGcile de leur faire croire que l’intelligence des affaires, l’impartialité dans l’administration de la justice, et le respect des lois, se puissent rencontrer dans une autorité placée à leur porte. Ils sont jaloux de voisins devenus leurs égaux, comme ils étaient jaloux de voisins qui étaient leurs supérieurs ; ils se dé-

fient même des hommes de leur choix; et quoiqu’ils ne considèrent plus le gouvernement central comme leur refuge contre la tyrannie des nobles, ils le regardent encore comme une sauvegarde contre leurs propres écarts. C’est ainsi que les peuples dont l’état social devient démocratique, commencent presque toujours par concentrer le pouvoir dans le prince; et puis quand ils se trouvent la force et l’énergie nécessaire, ils brisent l’instrument, mais ils continuent de centraliser le pouvoir dans les mains d’une autorité qui dépend d’eux-mêmes.

Devenus plus puissants, mieux organisés et plus éclairés, ils font un nouvel effort, et reprenant à leurs représentants généraux quelques portions du pouvoir administratif, ils les confient à des mandataires d’un ordre secondaire. Telle paraît être la marche naturelle instinctive et pour ainsi dire forcée que suivent les sociétés qui, par leur état social, leurs idées et leurs mœurs, sont entraînées vers la démocratie.

En France, l’extension du pouvoir royal à tous les objets d’administration publique a été corrélative à la naissance et au développement progressif des classes démocratiques. A mesure que les conditions devenaient plus égales, le roi pénétrait plus profondément et plus habituellement dans le gouvernement local; les villes et les provinces perdaient leurs privilèges, ou bien oubliaient peu à peu de s’en servir.

Le peuple et le tiers étal aidaient de toutes leurs forces à ces changements, et il leur arrivait de céder volontiers leurs propres droits quand far hasard ils en

[lossédaient, pour entraîner dans une ruine commune ceux des nobles. Le gouvernement provincial et le pouvoir de la noblesse s’affaiblissaient donc de la même manière et en même temps.

Les rois de France avaient été singulièrement aidés dans cette tendance par l’appui que pendant des siècles leur avaient prêté les légistes. Dans un pays comme la Fi ance, où il existait des ordres privilégiés, une noblesse et un clergé, qui renfermaient dans leur sein une partie des lumières et presque toutes les richesses du pays, les chefs naturels de la démocratie étaient les légistes. Jusqu’au moment où les légistes français aspirèrent à régner eux-mêmes au nom du peuple, ils travaillaient activement à ruiner la noblesse au profit du trône; on les vit sc plier aux vues despotiques des rois avec une. facilité singulière et un art infini. Ceci n’est pas, du reste, particulier à la France; et il est permis de croire qu’en servant le pouvoir royal les légistes français suivirent les instincts propres à leur nature, autant qu’ils consultèrent les intérêts de la classe dont ils se trouvaient accidentellement les chefs.

Il existe, dit Cuvier, une relation nécessaire entre toutes les parties des corps organisés, de telle sorte que l’homme qui rencontre une portion détachée de l’un d’eux est en étal de reconstruire l'ensemble. Un même travail analytique pourrait servir à connaître la plupart des lois générales qui règlent toutes choses. %

Si l’on étudiait attentivement ce qui s’est passé dans le monde depuis que les hommes gardent le souvenir des

événements, on découvrirait sans peine que dans tous les pays civilisés, à côté d’un despote qui commande, se rencontre presque toujours un légiste qui régularise et coordonne les volontés arbitraires et incohérentes du premier. À l’amour général et indéfini du pouvoir qu’ont les rois, les légistes joignent le goût de la méthode et la science des détails du gouvernement que naturellement ils possèdent. Les premiers savent contraindre momentanément les hommes à obéir; les seconds possèdent l’art de les plier presque volontairement à une obéissance durable. Les uns fournissent la force; les autres, le droit. Ceux-ci marchent au souverain pouvoir par l’arbitraire; ceux-là par la légalité. Au point de section où ils se rencontrent, s’établit un despotisme qui laisse à peine respirer l’humanité; celui qui n’a que l’idée du prince sans celle du légiste ne connaît qu’une portion de la tyrannie. 11 est nécessaire de songer en même temps aux deux pour concevoir le tout.

Indépendamment des causes générales dont je viens de parler, il en existait plusieurs autres accidentelles et sec mdaires qui hâtaient la concentration de tous les pouvoirs dans les mains du roi.

Paris avait pris de bonne heure une singulière prépondérance dans le royaume. Il existait en France des villes considérables ; mais on n’y voyait qu’une grande ville, qui était Paris. Dès le moyen âge, Paris avait commencé à devenir le centre des lumières, de la richesse et de la puissance du royaume. La centralisation du pouvoir politique dans Paris augmentait sans cesse l’impor-

lance de la ville, et sa grandeur croissante facilitait à son tour la concentration du pouvoir. Le roi attirait les affaires 5 Paris, et Paris attirail les affaires au roi.

La France avait jadis été formée de provinces acquises par les traités ou conquises par les armes, et qui longtemps étaient restées vis-à-vis les unes des autres dans des rapports de peuples à peuples. À mesure qu’un pouvoir central parvenait à soumettre au même système administratif ces diverses portions du territoire, les différences qu’on remarquait entre elles allaient s’effaçant; et à mesure que ces différences s’effaçaient, le |K>uvoir central trouvait des facilités plus grandes à étendre la sphère de son action sur toutes les parties du pays. Ainsi l’unité nationale facilitait l’unité du gouvernement, et l’unité du gouvernement servait à l’unité nationale.

A la fin du dix-huitième siècle la France était encore divisée en trente-deux provinces. Treize parlements y interprétaient les lois d’une manière différente et souveraine. La constitution politique de ces provinces variait considérablement. Les unes avaient conservé nne sorte de représentation nationale, les autres en avaient toujours été privées. Dans celles-ci on suivait le droit féodal ; dans celles-là on obéissait à la législation romaine. Toutes ces différences étaient superficielles et pour ainsi dire extérieures. La France n’avait déjà à vrai dire qu’une seule âme. Les mêmes idées âvaient cours d’un bout du royaume à l’autre. Les mêmes usages y étaient en vigueur, les mêmes opinions pro-

fessées; l’esprit humain, partout frappé de la même manière, s’y dirigeait parlout du même côté. En un mot les Français avec leurs provinces, leurs parlements, la diversité de leurs lois civiles, la bizarre variété de leurs coutumes formaient cependant le peuple de l’Europe le mieux lié dans toutes ses parties, et le plus propre à se remuer au besoin comme un seul homme.

Au centre de celte grande nation composée d’éléments si homogènes entre eux, était placé un pouvoir royal qui, après s’être emparé de la direction des grandes affaires, aspirait déjà à réglementer les plus petites.

Tous les pouvoirs forts essaient de centraliser l'administration ; mais ils y réussissent plus ou moins suivant leur propre nature.

Lorsque la puissance prépondérante se trouve dans une assemblée, la centralisation est plus apparente que réelle. Elle ne peut s’exercer que par des lois. Or les lois ne peuvent tout prévoir; et eussent-elles tout prévu, elles ne peuvent être mises en exécution que par des agents et à l’aide d’une surveillance continue dont un pouvoir législatif est incapable. Les assemblées centralisant le gouvernement mais non l’administration.

En Angleterre, où le parlement a le droit de se mêler à peu près de toutes les affaires de la société, grandes ou petites, la centralisation administrative est peu connue, et le pouvoir national laisse en délinitive aux volontés individuelles une grande indépendance. Cela ne vient pas, je pense, d’une modération naturelle de la part de ce grand corps. Il ne ménage point la liberté

locale parce qu’il la respecte, mais parce qu’étant luimême un pouvoir législatif, il ne trouve pas à sa disposition les moyens efficaces de l’asservir.

Quand, au contraire, la puissance prépondérante se trouve dans le pouvoir exécutif, l’homme qui commande ayant en même temps la faculté de faire exécuter sans peine jusqu’au détail de ses volontés, ce pouvoir central peut graduellement étendre son action à toutes choses ou du moins il ne trouve dans sa propre constitution rien qui la borne. Si ce pouvoir exécutif prépondérant est placé au milieu d’un peuple chez lequel tout se dirige naturellement vers le centre; où chaque citoyen est hors d’état de résister individuellement; où plusieurs ne sauraient légalement combiner leurs résistances ; où tous enfin ayant à peu près les mêmes habitudes et les mêmes mœurs se plient sans peine à une règle commune; on ne découvre pas où pourraient se trouver placées les bornes de la tyrannie administrative, ni pourquoi après avoir réglé les grands intérêts de l’État, elle ne parviendrait pas à régenter les affaires des familles.

Tel était dès avant 1789 le tableau que présentait la France. Le pouvoir royal s’y était déjà emparé soit directement soit indirectement de la direction (h* toutes choses, et ne trouvait à vrai dire de limites que dans sa. propre volonté. A la plupart des villes et des provinces il avait ôté jusqu’à l’apparence d’un gouvernement local ; aux autres il n’avait laissé rien de plus; et les Français, en même temps qu’ils for-

4t ÉTAT SOCIAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE

maicnt le peuple Européen dont l’unité nationale était la plus grande, était aussi celui de tous, où les procédés administratifs avaient été le plus perfectionnés, et où ce qu’on a nommé depuis la centralisation existait au plus haut degré.

Je viens de montrer qu’en France la constitution tendait à devenir plus despotique chaque jour ; et cependant par un contraste singulier les habitudes et les idées devenaient plus libres. La liberté disparaissait des institutions et se maintenait plus que jamais dans les mœurs. Elle semblait plus chère aux individus en proportion que ses garanties étaient moindres, et l’on eut dit que chacun d’entre eux avait hérité des prérogatives qu’on avait enlevées aux grands corps de l’État.

Après avoir renversé ses principaux adversaires, le pouvoir royal s’était arrêté comme de lui-même ; il s’était adouci par sa victoire même, et paraissait avoir combattu plutôt pour gagner des privilèges que pour s’en servir.

C’est une grande erreur qu’on a souvent commise, de croire qu’en France l’esprit de liberté soit né avec la révolution de 1789. 11 avait été de tout temps l’un des caractères distinctifs de la nation ; mais cet esprit s’y était montré par intervalles et pour ainsi dire par intermittences. Il avait été instinctif plus que réfléchi ; irrégulier et tout à la fois violent et faible.

II n’y eut jamais de noblesse plus fière et plus indépendante dans scs opinions et dans ses actes que la noblesse française des temps féodaux. Jamais l’esprit de

AVANT ET Al'RÊS 1789. 45

liberté démocratique ne se montra avec un caractère plus énergique, que dans les communes françaises du moyen âge et dans les états généraux qui se réunirent à différentes périodes, jusqu’au commencement du dixseptième siècle (1614).

Alors même que le pouvoir royal eût hérité de tous les autres pouvoirs, les esprits se soumirent à lui sans s’abaisser.

Il faut bien discerner le fait de l’obéissance de ses causes. Il y a des nations qui se plient à l’arbitraire du prince, parce qu’elles lui croient le droit absolu de commander. D’autres voient en lui le seul représentant de la patrie ou l’image de Dieu sur la terre. Il en est qui adorent un pouvoir royal qui succède à l’oligarchie tyrannique d’une noblesse, et trouvent une sorte de repos mêlé de plaisir et de reconnaissance à lui obéir. Dans ces différentes sortes d’obéissance on rencontre sans doute des préjugés ; elles accusent l’insuffisance des lumières , les erreurs de l’esprit : non la bassesse du coeur.

Les Français du dix-septième siècle se soumettaient à la royauté plus qu’au roi ; et ils lui obéissaient nonseulement parce qu’ils le jugeaient fort, mais parce qu’ils le croyaient bienfaisant et légitime. Ils avaient, si je puis m’exprimer ainsi, un goût libre pour l’obéissance. Aussi mèlaicnt-ils à la soumission quelque chose d’indépendant, de ferme, de délicat, de capricieux et d’irritable qui montrait assez qu’en adoptant un maître ils avaient conservé l’esprit de la liberté.

Le roi qui eût pu disposer sans contrôle de la fortune de l’État , se fût souvent trouvé impuissant à gêner dans leur moindre détail les actions des hommes ou à comprimer les plus insignifiantes de leurs opinions ; et en cas de résistance, le sujet eût été mieux défendu par les mœurs que n’est souvent garanti par les lois le citoyen des pays libres.

Mais ce sont là des sentiments et des idées que ne comprennent point les nations qui ont toujours été libres, ou celles mêmes qui le sont devenues. Les premières ne les ont jamais connus ; les secondes les ont depuis longtemps oubliés : les unes et les autres ne voient dans l’obéissance d’un pouvoir arbitraire, qu’un abaissement honteux. Chez les peuples qui ont perdu la liberté après l’avoir goûtée, l’obéissance a toujours en effet re caractère. Mais il entre souvent dans la soumission des peuples qui n’ont jamais été libres une moralité qu’il faut reconnaître.

A la fin du dix-huitième siècle cet esprit d’indépendance qui avait toujours caractérisé les Français s’était singulièrement développé, et avait entièrement changé de nature. Au dix-huitième siècle il s’était fait une sorte de transformation dans la notion que les Français avaient de la liberté.

La liberté peut en effet se produire à l’esprit humain sous deux formes différentes. On peut voir en elle l’usage d’un droit commun ou la jouissance d’un privilège. Vouloir être libre dans ses actions ou dans quelques-unes de ses actions, non point parce que tous les

hommes ont un droit général à l’indépendance, mais parce qu’on possède soi-méme un droit particulier à l'ester indépendant, telle était la manière dont on entendait la liberté au moyen âge, et telle on l’a presque toujours comprise dans les sociétés aristocratiques, où les conditions sont très-inégales, et où l’esprit humain ayant une fois contracté l’habitude des privilèges, finit par ranger au nombre des privilèges l’usage de tous les biens de ce monde.

Celte notion de la liberté ne se rapportant qu’à l'homme qui l’a conçue, ou tout au plus à la classe à laquelle il appartient, peut subsister dans une nation où la liberté générale n’existe pas. 11 arrive même quelquefois que l’amour de la liberté est d’aulant plus vif chez quelques-uns que les garanties à la liberté se rencontrent moins pour tous. L’exception est alors d’autant plus précieuse qu’elle est plus rare.

Cette notion aristocratique de la liberté produit chez ceux qui l’ont reçue un sentiment exalté de leur valeur individuelle et un goût passionné pour l'indépendance. Elle donne à l’égoïsme une énergie cl une puissance singulière. Conçue par des individus, elle a souvent j>orté les hommes aux actions les plus extraordinaires; adoptée par une nation tout entière elle a créé les j lus grands peuples qui fussent jamais.

Les Romains pensaient que seuls au milieu du genre humain ils devaient jouir de l’indépendance; et c’était bien moins de la nature que de Rome qu’ils croyaient tenir le droit d’étre libres.

48 ÉTAT SOCIAL ET l'OLITIQUE DE LA FRANCE

D'après la notion moderne, la notion démocratique, et j’ose dire la notion juste de la liberté, chaque homme, étant présumé avoir reçu de la nature les lumières nécessaires pour se conduire, apporte en naissant un droit égal et imprescriptible à vivre indépendant de ses semblables, en tout ce qui n’a rapport qu'à lui-même, et à régler comme il l’entend sa propre destinée.

Du moment où celte notion de la liberté a pénétré profondément dans l’esprit d’un peuple, et s’y est solidement établie, le pouvoir absolu et arbitraire n’est plus qu’un fait matériel ou un accident passager. Car chacun ayant un droit absolu sur lui-même, il en résulte que la volonté souveraine ne peut émaner que de l’union des volontés de tous. Dès lors aussi l’obéissance a perdu sa moralité, et il n’y a plus de milieu entre les mâles et fières vertus du citoyen et les basses complaisances de l’esclave.

A mesure que les rangs s’égalisent chez un peuple, celle notion de la liberté tend naturellement à prévaloir.

Déjà pourtant, depuis longtemps, la France était sortie du moyen âge et avait modifié dans un sens démocratique ses idées et ses mœurs; et la notion féodale et aristocratique de la liberté était encore universellement reçue. Chacun, en protégeant son indépendance individuelle contre les exigences du pouvoir, avait bien moins en vue la reconnaissance d’un droit général que la défense d’un privilège particulier, et dans la lutte c’était bien moins sur un principe que sur un fait qu’il s’appuyait. Au quinzième siècle quelques esprits aventureux

avaient entrevu l’idée démocratique de la libellé; mais elle s’était presque aussitôt perdue. C’est durant le dixhuitième siècle qu’on peut dire que la transformation s’opéra .

L’idée que chaque individu, et par extension chaque peuple, ale droit de diriger ses propres actes; cette idée encore obscure, incomplètement définie et mal formulée, s’introduisit peu à peu dans tous les esprits. Elle s’arrêta sous la forme d’une opinion dans les classes éclairées; elle parvint comme une sorte d’instinct jusqu’au peuple. II en résulta une impulsion nouvelle et plus puissante vers la liberté : le goût que les Français avaient toujours eu pour l'indépendance devint alors une opinion raisonnée et systématique qui, s’étendant de proche en proche, finit par entraîner vers elle jusqu’au pouvoir royal lui-même qui, toujours absolu dans la théorie, commença à reconnaître tacitement dans sa conduite que le sentiment public était la première des puissances. « C’est moi qui nomme mes ministres, avait dit Louis XV; mais c’est la nation qui les renvoie. » Louis XVI, retraçant dans son cachot ses dernières et plus secrètes pensées, disait encore mes concitoyens en parlant de ses sujets*.

S’exprimant au nom d’une des principales cours du royaume, Malesherbcs disait au roi en 1770, vingt ans avant la Révolution :

« Vous ne tenez votre couronne que de Dieu , sire;

* Voyez le teslamenl de l.ouis XVI, écrit la veille de «a mort. tiii. i

ÉTAT SOCIAL LT POLITIQUE UE LA FRANCK mais vous ne vous refuserez pas la satisfaclion de croire que vous êtes aussi redevable dé voire pouvoir à la soumission volontaire de vos sujets. Il existe en France quelques droits inviolables qui appartiennent à la nation ; vos ministres n’auront pas la hardiesse de vous le nier; et s’il fallait le prouver, nous n’invoquerions que le témoignage de Votre Majesté elle-même. Non, sire, malgré tous les efforts, on ne vous a point persuadé qu’il n’y avait aucune différence entre la nation française et un peuple esclave. »

Et plus loin il ajoutait :

« Puisque tous les corps intermédiaires sont impuissants ou détruits, interrogez donc la nation elle-même, puisqu'il n’y a plus qu’elle qui puisse être écoutée de vous1. »

Ce goût de la liberté se manifestait, du reste, par des écrits plutôt que par des actes, par des efforts individuels plus que par des entreprises collectives, par une opposition souvent puérile cl déraisonnable, plutôt que par une résistance grave et systématique.

Ce pouvoir de l’opinion, reconnu par ceux même qui souvent se mettaient au-dessus de lui, était sujet à de grandes alternatives de force cl de faiblesse : tout-puissant un jour, presque invisible le lendemain; toujours déréglé, capricieux, indéfinissable : corps sans organe; ombre de la souveraineté du peuple plutôt que la souveraineté du peuple elle-même.

1 V. Hmwntrnnces de la Cour îles Aider, 1770.

AVANT hf APRÈS 1781t.

Il en sera ainsi, je pense, chez tous les peuples qui auront le goût et le désir de la liberté, sans avoir encore su établir d’institutions libres.

Ce n’est pas que je croie que les hommes ne puissent pas jouir d'une espèce d’indépendance dans les pays où ces sortes d’institutions n’existent pas. Pour cela les habitudes et les opinions peuvent suffire. Mais ils ne sont jamais assurés de rester libres, parce qu’ils ne sont jamais assurés de le vouloir toujours. Il y a des temps où les peuples les plus amoureux de leur indépendance se laissent aller à la regarder comme un objet secondaire de leurs efforts. La gronde utilité des institutions libres est de soutenir la liberté pendant ces intervalles où l’esprit humain s’occupe loin d'elle, et de lui donner une sorte de vie végétative qui lui soit propre, et laisse le temps de revenir à elle. Les formes permettent aux hommes de se dégoûter passagèrement de la liberté sans la perdre. Quand un peuple veut résolûment être esclave, on ne saurait l’empêcher de le devenir; mais je pense que des institutions libres peuvent le maintenir quelque temps dans l’indépendance, sans qu’il s’aide lui-même.

line nation qui renferme comparativement moins de pauvres et moins de riches, moins de puissants et moins de faibles qu’aucune nation alors existante dans le monde; un peuple chez lequel, en dépit de l’étal politique, la théorie de l’égalité s’est emparée des esprits, le goût de l’égalité, des cœurs ; un pays déjà mieux lié dans toutes ses parties qu’aucun autre, soumis à un pouvoir plus central, plus habile et plus fort ; où cependant l'es-

ÉTAT SOCIAL ET FOLIllOliE UE LA FRANCE prit de liberté, toujours vivace, a pris depuis une époque récente un caractère plus général, plus systématique, plus démocratique et plus inquiet : tels sont les principaux traits qui marquent la physionomie de la Franco à la fin du dix-huitième siècle.

Que si maintenant nous fermons le livre de I histoire, et qu’après avoir laissé s’écouler cinquante années, nous venons à considérer ce que le temps a produit, nous remarquons que d’immenses changements se sont opérés. Mais au milieu de toutes ces choses nouvelles et inconnues, nous reconnaîtrons aisément les mêmes traits caractérisiiqucs qui nous avaient frappés un demi-siècle auparavant. On s’exagère donc communément les effets produits par la révolution française.

Il n’v eût jamais sans doute de révolution plus puissante, plus rapide, plus destructive et plus créatrice que la révolution française. Toutefois ce serait se tromper étrangement que de croire qu’il en soit sorti un peuple français entièrement nouveau, et qu’elle ait élevé un édifice dont les hases n’existaient point avant elle. La révolution française a créé une multitude de choses accessoires et secondaires, mais elle n’a fait que développer le germe des institutions principales; celles-là existaient avant elle. File a réglé, coordonné et légalisé les effets d’une grande cause, plutôt qu’elle n’a été celle cause elle-même.

En France les conditions étaient déjà plus égales qu’ailleurs; la dévolution a développé encore l’égalité et l’a introduite, dans les lois. La nation française avait

abandonné, avant toutes les autres et plus complélement que toutes les autres, le système de fractionnement et d’individualité féodale du moyen âge; la Révolution a achevé d’unir toutes les parties du pays et d’en former un seul corps.

Chez les Français le pouvoir central s’était déjà emparé, plus qu’en aucun pays du monde, de l’administration locale, La Révolution a rendu ce pouvoir plus habile, plus fort, plus entreprenant.

Les Français avaient conçu avant et plus clairement que tous autres, l’idée démocratique de la liberté; la Révolution a donné à la nation elle-même, sinon tonte la réalité, du moins toute l’apparence du souverain pouvoir.

Si ces choses sont nouvelles, elles le sont par la forme, par le développement, non par le principe ni par le , fond.

Tout ce que la Révolution a fait se fût fait, je n’en doute pas, sans elle ; elle n’a été qu’un procédé violent et rapide à l’aide duquel on a adapté l’état politique à l’état social, les faits aux idées et les lois aux mœurs.

Note de l'éditeur. — Comme on a pu le voir dans une lettre de Tocqueville à John Stuart Mill ', l’article qui précède «levait être suivi d'un autre, dans lequel Tocqueville exposerait l’élat social et politique de la France apres la Révolution. Quoique Tocqueville n’ait jamais écrit ce second article,

1 Lettre «tu 10 février 1830, v. tome VI.

ou ne peut douter de son intention. Sur la dernière feuille du manuscrit du morceau qu'on vient de lire, on voit écrites au crajon de la main de Tocqueville, les ligues suivantes qui sont comme l'ébauche de la seconde partie promise à la lievue de Londres :

« Quelle portion de leur Fiat ancien les Français outils conservé ? Que sont devenus les éléments dont se composaient le clergé, le tiers état, la noblesse? Quelles divisions nouvelles ont pris la place de ces divisions de l’ancienne monarchie? De quelles nouvelles formes se sont revêtus les intérêts aristocratique et démocratique? Quels changements se sont accomplis dans la propriété foncière, et de quels effets ils ont été la cause? Quelle transformation s’est opérée dans les idées, les habitudes, les usages, l’esprit tout entier de la nation? Tels sont les principaux sujets qui formeront l’objet des chapitres suivants. »

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