APPEL
AtJX CITOYENS DE TOUS LES PARTIS. — AUX REPRÉSENTANTS DE TOUTES L£S NUANCES. ^ AUX RÉDACTEURS DES JOURNAUX DE TOUTES LES OPINIONS.
Citoyens,
La Constitution, en imposant à tous les citoyens le devoir de s'assurer, par le travail, des moyens d'existence, a imposé en môme temps au gouvernement de la République celui d'as* surer, par une assistance fraternelle, Texistence des citoyens qui viendraient à manquer de travail.
L'Assemblée nationale, fidèle en cela à l'esprit de la Constitution et aux germes de progrès qui sont déposés en elle, a décidé que la loi sur l'assistance publique serait placée au nombre des lois organiques y c'est-à-dire des lois destinées à expliquer et à développer dans le sens républicain notre Constitution.
A la suite du chômage forcé, provenant de la stagnation des affaires et de la cessation du travail, TROIS CENT MILLE CITOYENS se trouvent, en ce moment n'avoir d'autre ressource que la subvention de 12 centimes et demi qui leur avait été accordée par l'Assemblée nationale et la ville de Paris.
Ce secours, avec lequel ces citoyens, nos frères, ont soutenu péniblement pendant quatre mois leur existence et celle de leurs familles, va leur être enlevé. Une circulaire du citoyen Berger, préfet de la Seine, aux maires des douze arrondissements, leur fait connaître que cette distribution, par des motifs qu'il est inutile d'apprécier en ce moment, cessera dans les bureaux de bienfaisance à partir du 25 du présent mois.
Ainsi, Louis Bonaparte et ses ministres, tenus, aux termes de la Constitution, d'avoir à appliquer le principe de l'assistance, ne tiennent aucun compte de cette obligation. Grâce à eux, par une simple mesure administrative, trois cent mille
citoyens vont se trouver dans l'aflPreuse alternative ou de mourir de faim ou de chercher, dans leur dôsespoir, une ressource cxtrôme pour échapper à la mort.
Quand un pouvoir faillit au mandat qui lui est tracé par le pacte fondamental, les citoyens ont le droit, ont le devoir de substituer leur action à la sienne.
Nous faisons donc appel à tous les citoyens, quel que soit le parti auquel ils appartiennent; à tous les représentants, sur quelque banc de l'Assemblée qu'ils siègent ; à tous les organes de la presse, quelle que soit la devise qu'ils prennent.
A notre avis, il n'y a plus ni socialiste ni anti-socialiste en présence de la misère à soulager ; il n'y a plus ni Montagne ni Plaine en face de la patrie à sauver des malheurs de la guerre civile ; il n'y a plus que l'opinion de la pitié vis-à-vis de cette immense infortune de cent mille familles en proie aux tortures de la faim.
Des Français souffrent! Pour panser cette blessure de la
patrie, il doit nous suffire d'être Français.
Que le pouvoir, dans son impuissance et son mauvais vouloir, vienne nous dire maintenant, comme il nous l'a dit à propos des clubs, comme il l'insinue déjà à propos des associations ouvrières, comme il le dira au sujet des institutions de crédit et de bien d'autres choses, qu'organiser sans lui l'assistance, c'est créer une société dans la société, un État dans l'État, imperium in imperio : nous laisserons dire le pouvoir, et en apprenant, par l'organisation de l'assistance, à nous gouverner nous-mêmes sans fonctionnaires et sans parasites, nous aurons plus fait pour la République que par trente années de débats parlementaires.
Citoyens, il s'agit d'organiser, sans le pouvoir, en dehors du l^ouvoir, l'assistance publique. Il s'agit, pour éviter la guerre civile, d'assurer aux ouvriers sans travail cette minime obole de 12 centimes et demi que l'administration laissait tomber dans leur escarcelle. '
Nous proposons :
l** Que des souscriptions patriotiques soient ouvertes dans les bureaux de tous les journaux sans exception;
2® Que par les soins de tous les représentants de V Assemblée nationale un comité soit nommé dans son sein^ chargé de contrôler la perception de ces souscriptions ;
3" Que des comités soient de même formés par les soins des représentants et des bureaux de bienfaisance, à Veffet de régulariser l'emploi des fonds souscrits et den faire la distribution aux citoyens nécessiteux des douze arrondissements de Paris*
Citoyens, le temps presse, et la faim n'attend pas. Vous avez vu à Lyon, en 1832 et 1835, à Paris, en juin 1848, ce que peut le désespoir d'une population sans travail et sans pain. Laissons le pouvoir à ses pensers sinistres. Allons au devant de ces scènes de deuil et de sang qui marqueraient, cette fois, la chute de la République et la ruine de la patrie.
Il faut qu'il n'y ait plus qu'une classe en France. Nous avons longtemps désiré que l'union suprême se fît sur l'autel du travail. Puisque les destins ne l'ont pas voulu ainsi, nous nous résignons à attendre les temps promis. Mais, au nom de l'humanité, que cette union se fasse, dès aujourd'hui, sur l'autel de la Pitié !
Salut et fraternité.
P.-J. Proudhon, a. Dammon, J.-A. Langlois, Ph. Faure, L. Vasbenter, G. Duchênb, Arnould Frémy, Taxile Delord, L. Ménard, A. Crétin, Ch. Chevé, A. Madier de Mont- JAU aîné, avocat du Peuple*
(Ko 124. — 23 mars 1849).
Le Peuple a été saisi ce matin, en vertu de la loi de 1819, à la poste, sur les boulevards, les quais et les places publiques, et dans nos bureaux. Une nuée d'agents et de commissaires poursuivaient, traquaient partout la feuille incendiaire. Malgré les eflbrts de la police, 46,000 exemplaires, 45,000 bottes d'allumettes ! ont pu être distribués et parvenir à destination.
A dire vrai, nous nous attendions à cette saisie. Les hommes qui ne reculent pas devant une violation de la Constitution pourraient-ils reculer devant une saisie arbitraire î Où est, s'il vous pladt, la loi qui interdit de prévoir, huit jours à l'avance, l'éventualité d'une violation de la Constitution, et de déterminer les moyens, le cas échéant, d'organiser, non pas la révolte, mais la résistance légale! Où est la morale qui autorise
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de poursuivre un journaliste pour avoir paraphrasé la déclaration de trois cent cinquante*neuf représentants t
Mais il s'agit bien vraiment, avec M. Faucher, de légalité et de morale ! C'est du portefeuille qu'il s'agit, c'est de la présidence décennale, c'est de la république bancocratique et malthusienne! Qu'est-ce que la Constitution, qu'est*ce que la loi, qu'est -co que l'ordre iui«méme, au prix de si graves intérêts?.....
Certes, nous concevons qu'il est difficile à ces mesfisieurs de gouverner avec une presse telle que la nôtre ; et pourtant, ils ne sont qu'au commencement de leurs tribulations : nous espérons bien leur apprendre qu'il est encore moins agréable de plaider avec nous. Nous prennent-ils donc pour des désespérés qui jouent leur va-tout sur le hasard d'une émeute î Croientils que nous agissions de la sorte avec eux sans la moindre réflexion, et par pur tempérament 1 Pauvre M. Barrotl
Allez, vous pouvez nous faire condamner à l'amende et nous envoyer en prison; mais quand vous vous serez défaits de nous, quand vous aurez écrasé le Peuple sous le poids de cent condamnations, vous serez perdus. Le pays aura appris par nos défenses ce qu'est le droit public républicain dont vous ne savez pas seulement le premier mot : notre mort commencera votre supplice et notre vengeance I
(N* 124. -^ 23 mars 1849.)
L'importance des matières que nous avions à traiter hier ne nous a pas laissé le temps de rectifier l'appréciation faite par notre corrc^ondant de Bourges de la déposition de l'honorable M. Ledni-Rollin Nous venons aujourd'hui réparer ce qu'il pouvait y avoir d'erroné dans ce jugement.
Il n'est point exact de dire, ainsi que le fait notre corrcspottdant, que M. Ledrù-Rollin se iùit associé à la mesure ealami" îeuse des quarante'cinq centimes. Il est acquis, au contraire, et par les procès^verbauic des séances du gouvernement provi*
tE t»ECPLE — 18i9 89
soife, et par l'aveu très-explicite fait à la tribune par M. Garnier-Pagès, que M. Ledru-Rollin s*est opposé de toutes ses forces à cette augmentation de Timpôt direct, qui devait soulever toutes les populations rurales, et devenir une source de haines pour la République.
Si le correspondant qui nous écrit avait assisté comme nous aux dernières séances de l'Assemblée nationale, il aurait appris, en même temps que nous, l'origine véritable de ces malheureux 46 centimes. Ainsi la part qu'aurait prise M. Ledru- Rollin à l'impôt des 45 centimes est un aussi mauvais argument de sa croyance à ta vertu du capital que le magnifique discours pronoùcé par lui à la salle de la rue Martel pourrait l'être de son opposition à la démocratie socialiste.
Q,uaût à Tordre donné, le 16 avril, par M. Ledru-Rollîn, de faire battre le rappel, ordre qui a été le sujet de tant de récriminations, nous déclarons aujourd'hui, en toute conscience, après avoir entendu les diverses relations de cette journée des dupes, qu'à notre avis M. Ledru-Rollin a pris le seul parti qui fût alors possible, et, quelque triste qu'en ait été le résultat, qu'il a accompli un impérieux devoir.
Quand donc jugerons -nous les actes politiques au point de vue seulement des principes, seuls guides légitimes de l'homme d'État, non après coup et au point de vue du succès, toujours incertain, souvent immoral t Faut-il que nous, républicains, nous raisonnions sans cesse des incidents de la Révolution comme le feraient nos plus ardents calomniateurs!
Si, le 16 mai, la dissolution de l'Assemblée eût été maintenue. Barbes, pour s'être rendu à l'Hôtel de Ville, quoique opposé à la dissolution, eût été proclamé le sauveur de l'ordre et de la patrie. Barbes, en présence de l'anarchie, crut qu'il était de son devoir de se jeter, afin de le mieux conduire, dans le mouvement. Barbes agit en citoyen magnanime. Et cependant Barbes est en prison ; il est accusé d'avoir conspiré contre le suffrage universel, violé l'Assemblée nationale, et tenté de changer la forme du gouvernement. Ce n'est pas la moralité de sdn action qui Condamne Barbes : c'est l'événement !
Si, le 24 février, l'insurrection eût été vaincue, M. Guizot, trio'mphant j aurait pu faire condamner à la transportation MM. Barrot, Crcmieux, Lamartine, Lcdru-Rollin, tous ceux qui avaient provoqué le banquet du 22 février ou qui y avaient assisté. Cependant MM. Barrot et consorts ne faisaient qu'user d'un droit et remplir un devoir : tout le monde, depuis le 24 fé* vricr jusqu'au 20 mars 1849, l'a reconnu. Faudra-t-il dire encore que ce qm a f«it la «loralité de l'oppoBition de MM. Barrot et
Ledru-RolUn, ce n'est pas la violation du droit, que c*est le triomphe de l'insurrection?...
Le 16 avril, nous assistions, en permanence, au club de la Révolution. Là, depuix heures du matin jusqu'à quatre heures de l'après-midi, les propos les plus confus, les plus contradictoires, ne cessèrent de circuler. On disait, d'un côté, que les légitimistes conspiraient ; de l'autre, qu'un club, je ne sais lequel, marchait à l'Hôtel-de-Ville. Entre temps, les corporations ouvrières se rassemblaient au Champ de Mars, et l'on accusait, — car toujours on accuse, — on accusait Albert et Louis Blanc de préparer une épuration du gouvernement provisoire. Une députation du club de la Révolution allait offrir le secours du club à PHôtel de Ville ; Barbes lui-même était prêt à marcher avec sa légion contre les ennemis du gouvernement, quels qu'ils fussent.
La confusion régnait partout, dans la ville, dans les clubs, dans la police, dans le pouvoir. Le péril, nous en avons acquis depuis l'intime conviction, du côté des partis et des honmies, était nul. Ce qui faisait la gravité de la situation était une émotion générale qui, grandissant de minute en minute, pouvait devenir une véritable panique, et mettre la cité en combustion. Nous avons eu, depuis, dans les journées de Juin, un exemple de ce que peut, dans une grande capitale, l'opinion d'un danger imaginaire : l'idée que les insurgés pillaient, tuaient, violaient, mettaient tout à feu et à sac, a seule produit les fusillades nocturnes et l'exécution en masse des prisonniers. La panique de Juin nous a donné le mot des fameuses septenibrisades.
C'est à un danger de cette espèce que Paris était exposé le 16 avril : c'était là Tunique péril qu'il fallût conjurer, et, nous n'hésitons point à le dire, à moins qu'on ne prétende que la politique d'un homme d État doive être celle d'un conspirateur, M. Ledru-Rollin, en faisant battre le rappel, fit la seule chose que prescrivît alors la prudence. Pour sauver un peuple de la panique, de quelque chose de plus horrible encore que la guerre civile, le seul moyen est d'appeler au secours, quil tout le monde. Quand tous les citoyens sont d'un côté, il ne peut plus y avoir personne de l'autre ; le calme alors renaît du concours universel, et l'ordre, sans conflit et sans violence, se rétabUt.
Le 16 avril donc Paris fut sauvé, non pas des légitimistes qui n'avaient garde de se montrer encore, ni de Blanqui, ni de Louis Blanc, ni de personne au monde; Paris fut sauvé, par un coup de tamboui', de sa propre inquiétude, et c'est à
LE PEVPLE — 4849 6J
M. Ledru-Rollin qu'en revient tout le mérite. Les honnêtes modérés, qui ne cessent d'accuser ce puissant révolutionnaire, n'auraient pas dû sitôt roublier.
Nous savons, hélas ! et nous avons été des premiers à le déplorer, que, le 16 avril, fut porté le premier coup à la Révolution. C'est au cri de : A bas les communistes ! ]^\issé tout à coup au milieu de l'anxiété générale, et propagé bientôt par la malveillance, que la garde nationale se réunit et que les légions défilèrent. Ne fallait-il pas que quelqu'un personnifiât le danger, que personne ne voyait, et, puisque l'on se rassemblait en armes, qu'on trouvât quelque part l' ennemi î On tomba donc sur les communistes ! ... Les communistes ! ce fut le nom donné aux brigands de 1848. Ce fut dans le communisme que la Révolution reçut sa première atteinte, et que commença pour la République démocratique et sociale l'ère des persécutions. Mais qui donc, en ce moment, eût pu le prévoir? et que pouvait à cela le ministre de l'intérieur 1 Je le demande à tout homme de bonne foi.
Démocrates, sachons une fois nous discipliner, ne rien faire les uns sans les autres, ne prendre jamais d'initiative sans concert et sans publicité. Avril, mai, juin, sont les monuments de nos défaites, parce qu'ils furent les époques de notre indiscipline. Faut-il que, pour de stériles regrets et de fugitives impressions d'audience, nous restions en méfiance les uns des autres, toujours prêts à nous dénoncer et à nous proscrire? Les circonstances sont plus graves que jamais; plus que jamais nous avons besoin d'ordre et d'unité. Apprenons enfin à étouffer nos rancunes et à veiller sur nos jugements. Si ce n'est par esprit de fraternité, que ce soit du moins par prudence.
A ce propos, qu'il nous soit permis d'exprimer ici le désir de voir bientôt, en face de l'ennemi, toutes les nuances du parti républicain se confondre et travailler, d'un commun accord, à la défense de la Constitution et à llaccomplissement des destinées de notre patrie. Si, par nos faibles travaux, par de persévérants efforts, par un infatigable dévouement, nous avions rendu quelque service à la cause de la liberté, la plus douce récompense que nous voulussions obtenir serait de voir prendre en considération le vœu sincère et désintéressé que nous exprimons en ce moment.
61 MELANGES -^ ARTICtSS DE JOURNAUX
(K» 125. — 24 mars 1849.)
Paris, 23 man.