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A toute époque et en tout pays les écrivains ont pu se diviser en deux catégories : ceux qui excitaient irrésistiblement la curiosité publique et ceux qui se contentaient de se recommander à Testime de leurs contemporains. Il y a les écrivains qu'on prend à ses heures, les œuvres nouvelles dont on dit : Je les lirai, mon travail fini, lorsque mes affaires me laisseront un peu de répit. 11 y a les écrivains ([uon veut lire dès c[u'ils s'annoncent, les livres dont on veut dévorer les pages encore humides, pour lesquels on oublie ses affaires, son travail commencé et jusqu'à ses chagrins. Comptez combien ils sont rares ceux qui ont conquis ce glorieux et enviable privilège ! Il y a sans doute dans la possession de ce privilège, Victor Hugo doit le savoir mieux ([ue personne, une compensation plus que suffisante pour tous les orages dont on peut être assailli, pour toutes les haines qu'on peut exciter, pniir tous les dangers qu"on doit affronter. C'est sans doute
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une grande volupté pour un écrivain que de pouvoir se dire : Demain ceux qui m'ont aimé m'aimeront encore, ceux qui m'ont haï sentiront se réveiller leur haine, et les indifférents eux-mêmes, ceux qui ne m'aiment ni ne me haïssent, s'arrêteront avec curiosité pour dire : Voyons donc où il en est ! Demain, sur toutes ces lèvres que je n'aperçois pas, il y aura bien des sourires d'approbation et bien des grimaces de colère, bien des encouragements silencieux et bien des insultes ténébreuses. Grince des dents, envie; siffle, malice; rugis, méchanceté, et toi, sympathie charmante, fais briller dans les yeux amis les rayons de ton adorable lumière! Victor Hugo est un de ces heureux privilégiés, et peut-être le premier de tous à notre époque. Respecté par les uns comme un maître, aimé par tous ceux qui sont sensibles aux grandes émotions et reconnaissants envers les poètes qui les leur ont fait ressentir, redouté par ses rivaux, il n'est indifférent à personne. Il excite également la curiosité de ses amis et de ses ennemis. Son nom éveille des sentiments très contraires, mais oîi la tiédeur n'entre pour rien. Il s'est plaint mainte fois avec amertume et colère des railleries et des injures de ses adversaires; en vérité, il avait tort. S'il est vrai par hasard, comme le clisent les modernes hégéliens, et comme Hugo semble le penser lui-même S que le mal n'est qu'une forme inférieure du bien, il est encore plus vrai que la raillerie et l'insulte sont des formes inférieures de l'admiration. Il n'est pas donné à tout le monde de soulever l'injure et la colère : c'est Ulysse qu'injuriait Thersite, lorsqu'il fut frappé par le héros de son sceptre d'or; c'est derrière le char des triomphateurs
1. Voyez, dans la préface de la Légende des Siècles, les quelques ligues qu'il a consacrées à un poème annoncé et paru depuis : la Fin de Satan.
LA Ll^GENDE DES SIECLES 5
romains que marcliail la foule des railleurs, jaloux de se venger de leur obscurité ; quant à la calomnie, on ne l'emploie que contre ceux sur lesquels la médisance ne pourrait pas mordre. Les attaques et les haines sont des preuves de notre supériorité données par nos ennemis eux-mêmes, et dans la conscience de notre supériorité, quand on Ta aussi fortement que Victor Hugo, il y a certes de quoi consoler des ennuis de Texil volontaire, de la solitude et de l'espérance trompée. Salut donc au grand magicien qui vient nous donner encore une fois la preuve de sa puissance d'incantation et des ressources inépuisables de sa science merveilleuse !
Indépendamment des passions politiques et littéraires qui sont attachées désormais au nom de l'auteur, les deux volumes de poèmes qu'il vient de publier ont en eux de quoi éveiller puissamment la curiosité de tous les lecteurs sympathiques, hostiles ou indifférents. Les ennemis y chercheront les marques de l'âge qui s'avance, les ravages exercés sur l'imagination par la solitude et le chagrin. Vaine espérance! ce rare talent, qui, dans les jours de la prospérité, avait été assez vigoureux pour ne pas succomber sous ces ivresses du succès qui lui étaient si chères, a su résister aux plus furieuses tempêtes de l'adversité. Le malheur a été pour lui à la fois comme une consécration suprême et comme un baptême nouveau; il a couronné son passé glorieux et il lui a ouvert les champs de l'avenir. Le poète marche vers cet avenir avec une résolution, une persévérance et une hardiesse dignes des sentiments qu'il avait si fièrement exprimés dans la pièce mâle et hautaine intitulée Ibo. Loin de trahir aucun affaissement, son imagination semble étaler au contraire avec complaisance un surcroît inattendu de force et de richesse. La solitude, au lieu de le rendre
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plus timido, a doublé son audace et sa témôrité naturelles. Au milieu du tumultueux Paris, la ville aux mille persiflages, Victor Hugo, (jui n'est pourtant pas craintif et nerveux par nature, semblait quelquefois hésiter : il demandait grâce pour ses hardiesses et consentait à les expliquer; mais dans la solitude de Jersey et de Guernesey, il s'est senti délivré de ce demi-asservissement auquel est condamné tout écrivain. Les échos n'ont plus apporté à ses oreilles les commentaires malveillants ou flatteurs qui se faisaient autour de ses œuvres, et il a renoncé à ces plaidoiries ingénieuses par lesquelles autrefois il défendait sa cause devant le public, car je ne puis donner le nom de plaidoirie aux quelques pages rapides et un peu froides ([ui servent de préface à la Légende des Siècles. En même temps qu'il ne met plus aucun frein à son imagination et qu'il lui permet toutes les tentatives audacieuses, il ne fait plus aucune avance à l'opinion de ce public dont il est séparé par l'éloignement. Il a raison : quand on est écouté avec complaisance, il faut consentir à se laisser discuter de bonne grâce. Quiconque ose beaucoup doit beaucoup permettre aux autres, et tout homme portant un nom devrait suivre l'exemple de ces héros antiques qui, avant de partir pour le combat, après avoir imploré les dieux propices, sacrifiaient aux dieux infernaux. Dans les combats de la pensée, les dieux infernaux, ce sont l'envie, l'intrigue et la calomnie, et il est bon de leur faire une part. Il faut bien que tout le monde vive.
La vraie préface de la Légende des Siècles, c'est le quatrain que le poète adresse à la France :