‹ Mélanges critiquesChapitre 6 sur 11 · LES · texte numérisé non relu

LES

Combien il est vrai de dire que tous les jugements portés sur un homme célèbre avant sa mort tournent plus souvent à la confusion du juge que du jugé! Le génie a, comme la nature, ses obscurités profondes, il a son imprévu comme la vie, et quiconque met trop de hâte à le condamner sur une de ses œuvres ou à pronostiquer son avenir d'après une de ses erreurs s'expose à voir sa témérité punie par le plus humiliant des démentis. Qu'un homme dont le génie est attesté par des preuves nombreuses et irrécusables vienne à produire une ou deux œuvres imparfaites, et aussitôt les malveillants de tout ramage et de tout plumage que toute décadence réjouit — comme toute putréfaction réjouit les tribus sinistres de ces oiseaux aux mœurs basses que Michelet appelle ensevelisseurs, et qui font l'office d'agents de salubrité dans la grande voirie de la nature — se hâteront de déclarer close sa carrière et éteinte la flamme de son inspiration. A peine cependant cette prédiction

téméraire aura-t-elle été prononcée qu'une œuvre nouvelle, apparaissant tout à coup comme une floraison subite dans une terre qu'on croyait épuisée, viendra démontrer les ressources vivaces de cette imagination dont on croyait tenir le dernier mot. Quand donc saurons-nous enfln que ce dernier mot n'est jamais dit que par la mort, et cesserons-nous de refuser aux grands poètes et aux grands artistes le bénéfice des circonstances que nous accordons libéralement aux pires médiocrités ? Quand donc comprendrons-nous que le génie a, comme toute chose en ce monde, ses vicissitudes, ses intermittences, ses alternatives de bons et de mauvais jours? Les influences qui pèsent sur nous tous et qui nous privent pour un instant du libre usage de nos facultés pèsent aussi sur l'homme de génie. L'homme le plus aimable cesse momentanément de l'être quand par hasard la sombre manie de l'ambition vient à l'approcher ; l'amoureux perd momentanément sa force d'attention et sa puissance sur lui-même ; l'esprit le plus droit perd sa faculté de jugement et de discernement dès qu'il laisse l'envie se glisser en lui. Eh bien! les mêmes phénomènes se passent sous d'autres formes chez l'homme de génie. Il y a des périodes où la rêverie l'opprime, fait évaporer sa pensée en nuages, et ne lui laisse pas plus la libre possession de son imagination que la passion ne laisse à un amoureux la libre possession de son cœur. Il y a des conceptions décevantes qui le trompent par une apparence de grandeur ou d'éclat à l'égal de l'ambition, il y a des jours où la fièvre irrésistible de l'imitation agit sur lui à l'égal de l'envie et lui dérobe la conscience de sa propre originalité ; mais l'homme vrai finit par se dégager de tous les mouvements contradictoires des passions qui l'ont successivement agité, et le génie de toutes les influences qui

l'ont tour à tour égaré, séduit ou amoindri. Prahe in dcparting, « ne louez qu'au départ», dit un héros de Shakspeare devant des personnages trop prompts à admirer un prodige qui va tourner à leur confusion ; nous serions tenté d'appliquer le sens de cette parole au blâme aussi bien qu'à la louange, et de la compléter par cet équivalent bien connu : « En toute chose, attendons la fin. » Or, dans le cas présent, la véritable fin, c'est la mort.

Ces vérités élémentaires, que nous sommes trop enclins à oublier tous tant que nous sommes, le succès presque universel du dernier livre de Victor Hugo vient de nous les rappeler avec éclat. Ses récentes productions, peu goûtées ou peu comprises du public, avaient mis en liesse tous les sentiments hostiles qui, depuis des années, attendaient avec patience le moment où ils pourraient surprendre chez le poète les signes irrécusables de la faiblesse. L'échec du volume sur Shakspeare, le succès contesté des derniers volumes des Misérables, la surprise presque générale qu'avait suscitée ce recueil des Chansons des Rues et des Bois, aux beautés obscures et difficiles à saisir pour d'autres yeux que des yeux initiés à tous les mystères de la poésie, ouvraient déjà libre carrière aux commentaires malveillants, aux prédictions fâcheuses. Le poète était décidément en décadence : de son talent d'autrefois il ne lui restait plus que les défauts; quant aux qualités, elles s'étaient enfuies avec la jeunesse, pour ne plus revenir. Ceux qui parlaient ainsi ne se rappelaient pas sans doute «{u'il y a quelques années le recueil des Contemplations, dont le seul défaut était d'être trop touffu et de présenter l'aspect d'une botte de fleurs énorme, grossie volontairement de toute sorte d'herbes folles ou bizarres, avait déjà donné lieu aux mêmes suppositions, et que presque

aussitôt après le poète avait répondu à ses détracteurs trop pressés par ce recueil de la Légende des Siècles, encore si peu apprécié à sa vraie valeur, et qui est peut-être la plus belle œuvre poétique sortie de sa plume. Les Travailleurs de la Mer viennent de faire éprouver la même mésaventure aux railleurs des Chansons des Rues et des Bois. Encore une fois, le maître vient d'afïîrmer sa puissance et de forcer ses lecteurs de répéter à son sujet cet hémistiche de son orientale sur Napoléon : Lui, toujours lui.

Le livre a des défauts, et de très nombreux; il a d'abord ceux qui sont inhérents à la nature même, et, si nous osons ainsi parler, à l'organisme du talent de Fauteur : l'abus de l'antithèse, la recherche des images excessives et des épithètes énormes, et surtout ces deux manies de plus en plus prononcées et de plus en plus fatigantes : l'emploi exagéré de l'article indéfini et le mariage violent et bizarre de substantifs accolés ensemble, dont l'un est pris comme adjectif et sert de qualificatif à l'autre. Toutefois, ces défauts sont tellement connus qu'il suffit de les nommer en j^assant, et tellement évidents que tout lecteur, si myope qu'il soit, les découvrira de lui-même sans le secours de la critique. D'ailleurs, s'il faut dire toute notre pensée, nous n'avons jamais trouvé que la guerre qu'on fait à ce sujet à Victor Hugo fût précisément loyale. Il a lui-même émis quelque part — à propos de Shakspeare, si ma mémoire est bonne — une théorie qui équivaut à peu près à celle-ci : un grand talent ne peut se comprendre sans une certaine somme de défauts équivalente et correspondante à celle de ses qualités, et il est vraiment singulier que notre intelligence refuse au génie l'immunité qu'elle accorde si facilement à la nature. Qui donc a jamais songé à reprocher à un rocher d'être escarpé ou à une cime de

doniKM' le vertige? 11 est certain cependant que cette ([ualilt' (l'rtre escarpé est en un certain sens un défaut chez le rocher, puisqu'elle exige un effort de quiconque se mettra en tète de le gravir, et il est certain aussi que cette puissance de vertige que possèdent les hautes cimes pourrait passer pour une méchanceté et une noirceur de leur façon. Si vous voulez la suhlime horreur des montagnes alpestres, acceptez leurs abîmes et leurs avalanches de neige. Si vous voulez la majesté et la grandeur classiques des paj'sages de l'Italie, acceptez la netteté un peu rigide de ses horizons et la configuration un peu sèche de son sol. Il en est des grands talents comme de la nature ; ce que vous appelez leurs défauts fait, la plupart du temps, partie de leur structure même et sert de Ijase, de contrepoids ou d'auxiliaire à ces qualités que vous admirez en eux. Ces défauts, c'est l'abîme sans lequel la montagne cesse d'être compréhensible, c'est la fissure sans laquelle le rocher cesse d'être pittoresque, c'est le volcan souterrain auquel le paysage doit ses lignes précises ou ses surfaces fertiles. — On me dira que, par cette théorie, Victor Hugo entendait plaider pour les intérêts de son propre talent; cela est bien possible, mais la théorie n'en est pas moins d'une incontestable vérité, et je ne puis qu'y souscrire. C'est la nature plutôt que le poète qu'il faudrait accuser de tels défauts, car elle seule tient la clef de pareils mystères. Elle a voulu créer une imagination qui eût telle forme plutôt que telle autre, et pour cela une certaine quantité de défauts dont elle seule connaît l'utilité et la valeur lui était nécessaire; elle l'a donc employée sans hésiter. Les défauts de Victor Hugo sont de ceux qu'il suffit de reconnaître une fois pour toutes et qu'il faut ensuite accepter avec résignation, car ils sont une des fatalités, et, pour emploj'er son

propre langage, une des anankés du poète. Les lui reprocher est peine perdue, car il ne s'en corrigera point, par la raison bien simple qu'il lui serait aussi impossible de s'en corriger que de changer les traits de son visage ou la couleur de ses yeux. Dites, si vous voulez, que ces défauts classent le poète à tel ou tel degré de la hiérarchie du génie, qu'ils le confinent dans telle ou telle catégorie d'esprits, qu'ils le condamnent à une place moins élevée que celle qu'il occuperait s'ils ne le déparaient pas, et vous serez dans le vrai; mais c'est là une tout autre question, et nous n'avons pour le moment aucune raison de l'examiner. Nous ne pouvons pas faire aussi bon marché des défauts qui relèvent de la volonté du poète, et que, par conséquent, il était maitre d'éviter. Ainsi nous n'avons pas trouvé dans ce livre au même degré que dans ses anciennes productions cette science magistrale de la composition qui le distingue si particulièrement au milieu des autres poètes de son temps. Cette fois, la symétrie et l'harmonie manquent; les différentes parties du livre ne sont pas entre elles en exact équilibre, et ne parviennent pas à se réunir en un ensemble régulier. Le récit paraît démesurément long, et il est long en effet, car il n'est pas en rapport avec l'histoire très simple imaginée par le poète. L'exposition, qui est interminable et où règne une certaine confusion, n'occupe pas moins d'un volume ; les personnages n'en finissent pas de poser devant nous, et paraissent éprouver une difficulté insurmontable à se mettre h l'action et à engager le drame. Ils avancent, puis reculent, essayent d'un simulacre de mouvement, puis rentrent dans leur repos sans avoir rien fait, avec un geste qui semble dire : Ce sera pour le prochain chapitre. Cette lenteur de mouvements fait naître l'incertitude dans l'esprit du lec-

leur, qui, ne sachant où ils en veulent venir, marche pendant trop longtemps dans un brouillard comparable à ce brouillard si admirablement décrit dont les épaisses vapeurs permettent au sieur Clubin de faire naufrager le bateau de mess Lethierry. En revanche, lorsque ce brouillard vient à se dissiper, il découvre un des plus magnifiques tableaux de marine qui aient été jamais peints.

Il n'est que juste cependant de dire, comme correctif de ce qui précède, que ce défaut de composition se remarquerait beaucoup moins, si l'ouvrage, au lieu d'être distribué en trois volumes, était distribué en deux ou même en un seul. Comment Victor Hugo, qui connaît si parfaitement toute l'importance de la composition matérielle d'un livre et qui surveille avec une si soigneuse vigilance les plus petits détails typographiques, ne s'est-il pas aperçu de cette distribution malencontreuse de son œuvre et l'a-t-il permise à ses éditeurs? La fin d'un volume, qu'il soit long ou court, marque nécessairement pour le lecteur un temps de repos; il s'arrête pour reprendre haleine, rassemble ses impressions et porte un premier jugemept, favorable ou défavorable, qu'il n'hésite pas, avec une précipitation téméraire, à étendre aux parties du livre qui lui sont encore inconnues. Il y a là un point de suspension très délicat et qui peut, en certaines occasions, être fatal. Un premier volume pour le lecteur, c'est comme un premier acte pour le spectateur, et combien de fois n'a-t-on pas vu la destinée d'un drame décidée par l'impression que laissait un premier acte ! Or le lecteur sort du premier volume, sinon désenchanté, au moins déconcerté et dérouté, et sa curiosité, qui jusqu'alors n'a été en rien stimulée par ce qui précède, reste sans grand désir de connaître ce qui va suivre. Si cette longue et quelque peu obscure exposi-

tion était nécessaire à Hugo, n'était-il pas possible d'en masquer les défauts en grossissant le premier volume d'un tiers du second? Je suppose qu'au lieu de s'arrêter à la prophétie quelque peu vague du capitaine Gertrais Gaboureau, ce premier volume se fût arrêté au naufrage de \<x.Durande, les défauts de cette exposition disparaissaient immédiatement, car le lecteur, allant jusqu'au bout sans désemparer et voyant enfin le jour se faire devant son imagination, oubliait en un instant tous les tâtonnements laborieux et toutes les incertitudes où Hugo le laisse trop longtemps engagé.

Ce premier volume est employé tout entier à poser les personnages principaux, qui sont au nombre de quatre : un petit pêcheur, Gilliatt, enfant rêveur et héroïque; mess Lethierry, demi-bourgeois de Guernesey, constructeur du premier bateau à vapeur qui ait fait la traversée entre la côte de France et les îles de la Manche; sa nièce, Déruchette, et enfin le sieur Clubin, contremaître de la Diirande, le bateau de mess Lethierry. De ces quatre personnages, le plus original est Gilliatt, une des plus heureuses et des plus sympathiques créations de Victor Hugo. Il est bien posé, quoique un peu longuement, et les yeux de l'imagination n'ont aucune peine à se figurer cet enfant sauvage, la crinière au vent, le visage tanné et hàlé par le soleil et l'air de la mer, sans beauté plastique d'aucune sorte, mais avec une expression de physionomie énergique et douce à la fois, et de grands yeux curieux et rêveurs. La situation que lui avait faite la destinée était des plus bizarres. Élevé par une femme que le vent de la Révolution française avait jetée dans les îles normandes et que la mort lui enleva prématurément, Gilliatt resta seul sans autre appui que luimême et sans autres ressources que le petit héritage de sa protectrice. Il grandit dans l'isolement, et, en

môme temps que lui, grandissait sa mauvaise réputation, qui lui était aussi impitoyal)1eru(!nt unie que l'ombre est unie au corps. Gilliatt passait pour sorcier, on le tenait même généralement pour cambion ou marcou, c'est-à-dire pour enfant du diable ou engendré sous une influence surnaturelle. Il est inutile de dire qu'il ne méritait en rien cette réputation, et que son seul crime était de se trouver placé dans une de ces conditions défavorables où les hommes se croient le droit de tout faire contre leur prochain parce qu'ils en ont le pouvoir, vérifiant ainsi à leur insu la beauté de cette maxime de quelques philosophes modernes : la force est identique au droit. En effet, Gilliatt n'était-il pas seul au monde, sans défense et sans protection, et puisque la tâche de l'écraser se trouvait facile, n'était-ellc pas légitime? Toutes les conjectures étaient permises contre quelqu'un dont on ignorait l'origine, qui habitait une maison visionnée, c'est-à-dire hantée par les spectres, dont l'humeur farouche, intraitable, insociable, fuyait la malveillance et l'inimitié de ses semblables, et qui était méchant au point de prendre parti pour un àne battu contre un paysan brutal, ou de remettre en liberté des oiseaux que des enfants espiègles se disposaient à plumer vifs. Ajoutez à cela qu'il était observateur très fin des phénomènes de la nature, d'esprit ingénieux et sagace, fertile en ressources, et que, trouvant moyen de se passer de tout le monde, il enlevait ainsi à ses semblables le plaisir de lui refuser un appui qu'il ne leur demandait pas. Or, quand on n'attend aucun secours des hommes, c'est qu'on en trouve ailleurs. Aussi supposait-on, sans toutefois oser l'affirmer, que Gilliatt était dans les meilleurs termes avec le roi des Auxcriniers, génie puissant et difforme, bien connu des matelots qui naviguent dans les eaux de la Manche. Sans cela, com-

ment expliquer qu'il ne revînt jamais de la pêche sans poisson, qu'il eût gagné aux régates cette panse hollandaise que les marins les plus expérimentés ne parvenaient à gouverner ni longtemps, ni avec succès? Si la qualité de sorcier implique le pouvoir de remplir les cerveaux des hommes d'hallucinations chimériques et de visions cornues, on voit que Gilliatt était sorcier en effet et que jamais réputation ne fut mieux méritée.

11 était plus, moins et mieux que sorcier, car il était rêveur. La vie ne perd jamais ses droits et, comme la nature des anciens physiciens, elle a horreur du vide ; repoussée du côté de la réalité, elle reflue violemment du côté de la chimère. Gilliatt était fatalement prédisposé par la solitude à jouer sa vie sur la foi d'un rêve, car la solitude engendre autant de candeur que de défiance, et les cœurs sauvages sont les plus aptes à être les cœurs croyants. Or voici ce qui advint à Gilliatt par un jour de Noël où l'île de Guernesey était couverte de neige. Comme il se dirigeait vers la paroisse de Saint-Sampson, il aperçut la plus jolie fille du pays, Déruchette, la nièce de mess Lethierry, qui se baissait et promenait son doigt sur la neige. — Et quelle ne fut pas sa stupéfaction lorsque, s'étant approché, il vit que ce doigt avait écrit son propre nom, Gilliatt! Ce jour-là, le sorcier de Guernesey fut Déruchette et non plus Gilliatt. Ce nom fut la formule magique qui ouvrit un cours à la nature, longtemps combattue ou refoulée en lui, et alors commença pour le jeune pêcheur une décevante vie de songes et d'espérances imaginaires qui dura trois longues années.

Ici nous adresserons à Victor Hugo une observation qui, croyons-nous, ne lui a pas encore été faite. Son Gilliatt nous est tout à fait sympathique, mais il s'en faut qu'il l'ait été, au même point, à tous les lecteurs. Nous formulerons d'un mot le reproche qu'on peut

faire à, ce caractère original et vrai, où Victor Hugo a fait si puissamment comprendre l'action et les influences de la solitude : Gilliatt est un héros muet. Je sais bien que ce mutisme est encore un résultat de ces influences de la solitude et qu'il est ainsi en parfait accord avec son être moral ; mais le poète aurait pu prendre plus souvent la parole à sa place et nous exprimer en son nom les sentiments et les pensées que nous taisait son héros. Ainsi, pourquoi Hugo nous dit-il si peu de choses de ces trois années d'enchantement amoureux, et s'en tient-il sèchement, comme un chroniqueur, aux deux ou trois petits faits extérieurs par lesquels se révèle la passion de Gilliatt? L'histoire racontée par Hugo est la même sous d'autres formes et avec un autre dénouement que celle qui est racontée dans le Décaméron de Boccace sous les noms de Chimon et d'Ephigénie ; comme le petit Chypriote lourdaud du conte de Boccace, le petit pêcheur sauvage du roman de Victor Hugo est transformé en héros par l'amour. Notre imagination voudrait assister et n'assiste pas à cette transformation. Le lecteur sait d'une manière générale que l'àme de Gilliatt est changée, mais il ne voit pas ce changement. Quels sont les rêves qui se sont allumés à ce premier rêve? quelles sont les ombres riantes avec lesquelles le pêcheur dialogue le soir dans la solitude de sa maison visionnée? quels édifices de bonheur imaginaire voit-il dans les extases de sa contemplation affectueuse et dans les songes de son sommeil? de quels yeux voit-il maintenant la nature? De tout cela, nous ne savons rien ou à peu près rien. Gilliatt reste paysan et sauvage comme devant, ce qui est admissible pour une nature plus vulgaire et plus superficielle, mais ce qui est radicalement impossible pour un être doué d'instincts aussi nobles et d'un cœur aussi profond. Après comme avant l'éclosion de son

amour, il reste trop semblable à lui-même, un arbuste épineux aux piquants énergiques et à la verdure sombre, mais où la sève de la passion n'a pas fait jaillir de fleurs, et sur lequel on n'entend chanter aucun des oiseaux de l'amour. L'amour de Gilliatt est silencieux et discret, je le veux bien; mais c'est seulement pour Déruchette qu'il devrait être silencieux et discret, et non pour le lecteur. Du reste, ce n'est pas là le seul mauvais tour que ce mutisme joue à Gilliatt, car nous le verrons plus loin diminuer l'intérêt qui s'attache à son héroïsme, comme il diminue ici l'intérêt qui s'attache à son amour. Le grand défaut de Gilliatt, c'est donc d'être un personnage tout en action et en pantomime. Figurez-vous le héros principal d'une tragédie qui ne desserrerait les dents qu'au cinquième acte, et vous aurez à peu près ce personnage, qui émeut sans attendrir, qui enlève l'estime plus que l'afl'ection, et pour lequel bon nombre de lecteurs ont partagé le froid sentiment de Déruchette. A cette critique près, l'histoire de cet amour est d'une ingénieuse invention, et ce détail du nom inscrit sur la neige reste une des plus heureuses trouvailles poétiques de Victor Hugo.

Déruchette, l'objet aimé, est la parfaite antithèse de Gilliatt : autant Gilliatt vit concentré en lui-même, autant Déruchette vit en dehors d'elle-même; autant Gilliatt est sombre, autant Déruchette est lumineuse. C'est un oiseau métamorphosé en fille et qui, ayant gardé tous les instincts de sa précédente existence, chante à cœur joie à tout rayon de soleil venant, bat des ailes à tout zéphyr qui passe, et lisse son plumage sous toute ombre propice. Nous n'avons pas à insister longuement sur ce caractère où tout est azur et joie, insouciance et légèreté. L'analyse s'émousse contre ces âmes heureuses que leur bonheur fait sans mystères,

et leur gràco sans ombres. Il faut se contenter de dire d'elles ce que nous dirons des pages que le poète a consacrées à Dérucliette, qu'elles ont le charme et la beauté. Plus pure que la capricieuse Esmeralda aux sensualités de chèvre, plus séduisante que Cosette à la douceur de brebis, la gentille Déruchette aux vivacités d'oiseau ne sortira plus désormais du souvenir de tout lecteur de Victor Hugo.

Mess Lethierry, l'oncle de Déruchette, est un franc et brave marin que les difficultés et les combats de la vie ont bronzé sans l'endurcir. Comme il n'a jamais connu d'autres luttes que celles du travail, et que ces luttes ont la propriété de laisser intact l'homme moral, il n'y a en lui de tanné que le cuir extérieur. Sous sa rude enveloppe bat un cœur d'enfant, candide et ignorant de toutes les choses qui s'écartent de la vie pratique. Mess Lethierry partage également son amour entre sa nièce Déruchette, à laquelle il doit le bonheur de son foyer, et son bateau à vapeur, la Durande, instrument de sa fortune. Mess Lethierry est libéral et vollairien à la manière de la Restauration, et nous n'y verrions aucun mal si ces opinions ne lui faisaient pas, à deux ou trois reprises, exprimer des sottises que Victor Hugo enregistre avec trop de complaisance peutêtre. Quand, par exemple, le bonhomme, dans sa haine de tout culte établi, prononce sentencieusement cette phrase : Wesley ne vaut pas mieux que Loyola, on ne peut, quoi qu'on en ait, réprimer un mouvement d'impatience, et on aurait envie de lui dire : Retourne donc aux choses de ta compétence, aux pistons et aux rouages de ta Durande, que tu connais merveilleusement et que tu fais jouer en perfection; mais laisse en paix ces âmes dont la portée t'échappe nécessairement, et dont, pour ton bonheur peut-être, tu ignores les vrais principes d'action.

On tombe toujours du côté par où l'on penche, ce qui explique comment mess Lethierry, ennemi acharné de l'hypocrisie religieuse, était absolument aveugle à l'endroit des hypocrites. Tartufe en personne vivait à ses côtés depuis de longues années sous la forme du sieur Clubin, et il n'avait pas su l'apercevoir. La peinture de ce dernier caractère est un vrai tour de force d'art et d'habileté. Pour présenter son Tartufe au lecteur, Victor Hugo a employé autant de dissimiulation que l'hypocrite en met lui-même à dissimuler sa vraie nature ; on pourrait dire en toute vérité que, de même que Dieu est seul dans la confidence de l'hypocrite jusqu'au jour où il se dévoile devant le monde, Victor Hugo est seul dans la confidence de son personnage jusqu'au moment où il lui arrache son masque. Le lecteur est parfaitement dupe de Fart de l'auteur, et il accepte son personnage pour riionnête homme régulier, scrupuleux, qu'il prétend être jusqu'à l'heure où son âme détestable se révèle brusquement Lorsque Clubin, en face de l'Océan solitaire et de la mort qui le guette, dénonce d'une voix triomphante sa vraie nature, on croit entendre l'explosion subite d'une mine cachée, ou le premier grondement de tonnerre d'un orage que la parfaite limpidité du ciel n'aurait pas laissé soupçonner.

Le véritable intérêt du roman commence avec cette soudaine révélation de l'âme hypocrite du sieur Clubin après le naufrage de la Durande, dont il est le contremaître. Clubin avait joué toute sa vie au jeu de qui perd gagne sur une seule carte, celle d'une occasion exceptionnelle qui ne se présenterait peut-être jamais; le hasard l'avait favorisé, et la carte désirée était sortie. Jadis mess Lethierry avait eu à son service un coquin nommé Rantaine, espèce de copie effacée du Thénardier des Misérables. Rantaine s'était enfui.

emportant la caisse de son patron, sans qu'on eût jamais pu retrouver ses traces. Cependant, après de longues années, poussé par le hasard de la vie, il avait reparu pour un jour dans le voisinage des lieux témoins de son crime ; mais l'œil avisé et toujours aux aguets de Clubin l'avait reconnu. Alors l'honnête homme, armé d'un revolver à six coups, était allé attendre de nuit le coquin à l'heure où il devait s'embarquer, pour toujours cette fois, et lui avait fait rendre gorge. Une fois muni de ce butin, il n'avait plus songé qu'à disparaître, non pas étourdiment comme Rantaine, mais sans démentir son caractère et sans ternir son excellente réputation. Il avait calculé que, pour cela, le meilleur moyen était de faire échouer la Durande contre un des nombreux écueils de la Manche, de se débarrasser des passagers et de l'équipage en les jetant dans la chaloupe, et de rester seul après avoir joué une dernière farce d'immolation au devoir qui, en faisant croire à sa mort, lui assurerait la sécurité dans la nouvelle patrie où il irait jouir des labeurs patients d'une longue vie d'hypocrisie. Toute cette scène du naufrage de la Durande est du plus dramatique effet ; mais la partie purement pittoresque de la scène l'emporte encore peut-être sur la partie dramatique. Tous les lecteurs du roman de Victor Hugo comprendront que nous voulons parler de la description de ce brouillard qui favorise l'action criminelle de Clubin, le premier et le plus parfait des nombreux tableaux de marine qui remplissent le livre. Jamais on n'a mieux peint ce qui résiste à toute peinture; toutes les phases du maussade phénomène ont été suivies et rendues avec la fidélité la plus scrupuleuse, toutes les ressources du coloris le plus savant ont été mises en œuvre pour reproduire les plus imperceptibles nuances de l'incolore.

132 VICTOR nUGO

Le naufrage de la Durande a ruiné de fond en comble mess Lethierry. Cependant, son malheur n'est pas sans espoir; des matelots viennent lui dire que le bateau seul a péri; quant à la machine, elle est tout entière intacte. Si la machine peut être arrachée aux écueils qui la gardent et à la mer qui va lentement la ronger, la perte de mess Lethierry est relativement insignifiante; mais qui donc serait assez hardi pour aller opérer ce sauvetage périlleux et jugé presque impossible par les marins les plus expérimentés? — Celui-là, je Tépouserais, s'écrie Déruchette. — Déruchette l'épouserait, répète mess Lethierry. — Gilliatt entend ces paroles; sans mot dire, il s'embarque sur sa panse hollandaise et se dirige sur l'écueil des Douvres,

Cet épisode du sauvetage de la machine à vapeur, qui occupe plus d'un tiers du livre, est destiné, dans la pensée de Victor Hugo, à nous en présenter la donnée philosophique. Cette donnée est ancienne, mais de portée immense, et parmi tous ces éternels lieux communs de la philosophie et de la poésie qui dominent les ingénieuses combinaisons de l'imagination individuelle, autant que les lois de la nature dominent les caprices de la volonté, il n'en est pas de plus capable d'inspirer les chefs-d'œuvre. Il y a dans cette donnée une telle puissance, qu'on ne peut penser à une conception poétique soutenue par elle sans songer à ces nymphes antiques enlevées par les génies ailés des vents, et qu'il semble qu'elle doive être emportée et maintenue jusqu'aux sommets les plus inaccessibles de l'art, sans plus d'effort que Flore et Orythie sous les souffles d'Éole et de Borée. C'est cette idée qui fait le fond de l'une des plus grandes œuvres poétiques du monde, YOdyssée d'Homère, de l'une des plus simples et des plus nobles créations du génie anglais,

le liobinson Crusoc de Daniel Defoë, et qui a inspiré à Pascal quelques-unes de ses plus hautes pensées : la lutte de l'homme contre les éléments déchaînés, la supériorité du roseau pensant sur les forces effroyables de la matière ennemie.

Nous ne pousserons pas la flatterie jusqu'à dire à Victor Hugo qu'il s'est élevé à la hauteur d'Homère, ni même qu'il a égalé Daniel Defoë; mais sa furie imagination a su tirer de ce fécond lieu commun des scènes d'une énergie et d'une àpreté saisissantes. Cela est grandiose plutôt que grand, tourmenté, bizarre, compliqué plutôt que simple; le dictionnaire de la marine et le manuel du parfait mécanicien y jouent un trop grand rôle; malgré tout, cela subjugue, effraye et laisse pensif. Pendant de longs mois, Gilliatt habite sur recueil des Douvres, ayant devant lui l'armée entière des forces hostiles de la nature, obligé de les vaincre tour à tour et quelquefois même de les combattre toutes à la fois. Il triomphe de tous les obstacles, de la nudité de l'écueil, de l'obstination du rocher, de la malice du flot, de l'importunité des oiseaux de mer, des fureurs de la tempête, des attaques des monstres de l'abime, du froid et de la privation de nourriture, et lorsqu'à la fin on le voit ramener dans sa panse la machine conquise, un soupir de satisfaction s'échappe de la poitrine du lecteur opprimé. Opprimé! répétezvous peut-être avec quelque étonnement. Oui, opprimé plutôt que réellement ému, et voilà la grosse critique qu'on peut opposer à cette partie du livre. Encore une fois, le mutisme de Gilliatt lui a joué un mauvais tour. La lutte qu'il a entreprise et qu'il mène à fin est d'un caractère morne, sombre, taciturne, qui fait mal, et cependant laisse froid. Un homme muet en présence d'éléments muets, voilà le tableau qu'a peint Victor Hugo. Peu s'en faut qu'on ne finisse par confondre

Gilliatt avec ces éléments et qu'on ne le prenne, lui aussi, pour l'une des forces de la nature, et encore estil vrai de dire que ces éléments sont moins muets que lui, car au moins ils rugissent et croassent, tandis que lui garde un silence impassible. Qu'on ne nous redise pas que la solitude de Gilliatt explique son mutisme, car Gilliatt a une àme, et dans cette âme des pensées et des souvenirs qui doivent nécessairement dialoguer entre eux. Robinson aussi est seul dans son île : peuton dire cependant qu'il est muet? Non, car il a en lui une àme qui se parle à elle-même et qui converse avec l'infini; les pensées religieuses et les souvenirs de la patrie l'assistent dans ses périls, pareils à ces bons anges qui traversent les thébaïdes des solitaires pour endormir leurs fatigues ou leur apporter les aliments réparateurs. Mais Gilliatt! Il est seul dans l'acception la plus nue et la plus absolue du mot, car la vie morale semble éteinte en lui, ou momentanément suspendue par l'énergie de l'efTort. On dirait qu'il ne voit plus que la machine, qu'il a oublié le sentiment qui Fa mené sur l'écueil des Douvres et la récompense qu'il espère. Comment! voilà une entreprise que l'amour a déterminée, et pas une pensée d'amour ne s'échappe de l'àme de Gilliatt! Quoi! pas un souvenir, pas une vision de Déruchette pendant tous ces longs mois d'épreuves volontaires! Comment! Gilliatt nous est représenté comme un rêveur, et les deux infinis entre lesquels il est balancé ne disent rien à son esprit! Il est rêveur, il doit être religieux; en face des périls qui l'assiègent et de la mort imminente qui guette chacun de ses mouvements, il a dû sentir plus d'une fois le besoin de secours, et cependant nous n'entendons pas une prière, pas un cri poussé vers le ciel. Gilliatt a beau être stoïque, il n'en est pas moins homme ; puisque le froid et la faim l'ont éprouvé, il a nécessairement

LES TRAVAILLEURS DE LA MER 13o

souffert dans sa chair; puisque l'anxiété, la déception, le découragement l'ont visité, il a nécessairement souffert dans son àme. Comment se fait-il donc que nous n'ayons pas entendu une plainte? Quoi! toujours l'action, l'action muette, mécanique! pas une seule des expressions du verbe vivant qui est en nous! Oh! qu'Ulysse nous touche autrement lorsque, apprêtant son courage pour subir une nouvelle douleur, nous l'entendons s'écrier : « Souffre ceci, mon cœur, tu as souffert des choses plus grandes! » Pendant plus de deux cents pages, le lecteur implore une larme, un soupir, un mot du cœur, il attend avec angoisse que le stoïque Gilliatt veuille bien montrer enfin quelque signe de faiblesse humaine ; mais ce mot du cœur, ce signe de faiblesse, pour lesquels il donnerait des pages entières de détails météorologiques , ne viennent jamais, et en voyant agir le vaillant petit homme avec sa morose énergie, le lecteur hoche tristement la tête et se dit qu'il sauvera peut-être la machine Lethierry, mais qu'à coup sûr il perdra Déruchette.

Cette partie du roman possède un genre d'intérêt particulier auquel Hugo n'a pas pensé, et nous la recommandons à l'attention de tous les lecteurs qui doutent de certaines assertions de la critique moderne, ou qui sont curieux de surprendre sur le fait les procédés instinctifs de l'imagination. La critique moderne nous apprend qu'aux époques primitives, alors que l'homme est tout instinct, que les facultés abstraites du jugement et de l'analyse ne se sont pas encore éveillées ou ne se sont qu'incomplètement exercées, alors que l'hymen de Tàme et de la chair est plus chaud et plus étroit qu'il ne le sera plus tard , l'homme moral se trouve réduit à une seule faculté, qui est l'imagination. Or, l'imagination est puissante et bornée à la fois; comme sa vraie fonction

consiste à représenter avec force les objets aux yeux de l'esprit, elle est, de par la loi même de sa nature, entraînée à donner un corps aux choses qui n'en ont pas. C'est ainsi que les phénomènes vagues ou indéterminés de l'air et de la lumière et les puissances flottantes de la nature se transforment en personnes et en divinités aux époques oîi les autres facultés de l'esprit ne peuvent pas encore servir de correctif à l'imagination, seule maîtresse souveraine. Mais dans nos temps de civilisation excessive, cette premiére-née de l'intelligence humaine est bien déchue de sa grandeur primitive. 11 lui a fallu successivement partager le pouvoir avec tant d'autres facultés que, de la condition de reine absolue, elle est presque tombée à celle d'esclave; elle est obligée maintenant d'accepter la nature vraie des choses, elle ne peut plus les transformer et les personnifier à son gré. Aussi n'est-ce pas sans difficulté que nous arrivons à comprendre les miracles opérés par elle lorsqu'elle était souveraine exclusive de Fàme humaine. Nos plus grands poètes modernes nous sont eux-mêmes d'un médiocre secours pour aider notre intelligence à saisir les lois de cette intuition originelle, car eux aussi ont subi la nécessité des temps, leur imagination n'a plus de puissance sur les choses extérieures et la science a désormais réduit leur domaine à l'homme intérieur et moral. Eh bien! dans le livre des Travailleurs de la mer, Victor Hugo a réalisé ce prodige de nous faire comprendre ce que l'imagination a pu autrefois par ce qu'elle peut encore chez un poète tel que lui. Sans préméditation d'aucune sorte, instinctivement et par la seule force d'oé- Jectivation qui est en lui, ses descriptions nous donnent lintuition confuse, mais puissante, de ce qui s'est passé autrefois dans l'Inde antique et dans la Grèce primitive. Peu s'en faut que les éléments qu'il met en

scène ne soient des personnages ; l'écueil a presque physionomie humaine ; les vagues, tour à tour câlines et féroces, bienveillantes et malicieuses, ont une volonté et des passions; la horde des vents qui vient déchaîner la tempête sur Gilliatt n'est pas moins vivante que les légions des marouts de l'Inde, et, quant à la pieuvre, tous les lecteurs savent à quel point le poète Ta marquée des signes auxquels se reconnaît l'individualité.

Les beaux passages abondent dans cette partie du livre. Bornons-nous à mentionner sommairement la description de l'écueil à l'aspect d'abattoir et de charnier, avec ses cavernes discrètes, ses carrefours et ses ruelles, sa lèpre sanguinolente, ses couleurs suspectes ; la visite des oiseaux de mer à Gilliatt; les scènes de la tempête, principalement la description du calme perfide qui la précède et l'arrivée furieuse des vents; la description de la grotte féerique, à la fois sanctuaire et boudoir, qui sert d'habitation à la pieuvre, une merveille de poésie, une des pages les plus éblouissantes que Victor Hugo ait écrites. — Il semble, n'estil pas vrai? que nous dressions le catalogue d'une galerie de peinture. Et c'est, en effet, ce que nous faisons, car ces descriptions sont de véritables tableaux, et le pinceau n'a pas plus de ressources pour traduire aux yeux la nature extérieure que la plume de Victor Hugo.

Le combat de Gilliatt avec la pieuvre a été fort admiré, et je crois bien que c'est en partie cet épisode qui a décidé du succès du livre auprès de nos lecteurs parisiens, avides d'émotions nouvelles, et qui ont été heureux d'éprouver une sensation inconnue, fût-ce au prix d'un cauchemar. Le monstre est, pour le quart d'heure, fort à la mode; il reçoit les honneurs d'une enquête approfondie sur ses mœurs et son caractère,

et en tous lieux des discussions sont engagées à son sujet, les uns tenant pour la férocité que le poète lui attribue, les autres le déclarant timide, lâche et presque inofîensif. Comme nous n'avons pas eu le déplaisir de faire la connaissance de cette loque homicide, nous laisserons à de plus expérimentés le soin de décider en cette controverse, et nous accepterons la pieuvre avec les mœurs que lui prête Victor Hugo, comme nous acceptons la Scylla aboyante d'Homère et la harpie Celeno de Virgile. Fantastique ou réel, puisque le monstre a fourni le sujet dun dramatique épisode, nous ne demandons rien de plus au poète; mais ce combat est un échantillon des plus caractéristiques du genre d'imagination que Victor Hugo porte dans le roman et le drame. Avez-vous remarqué, en effet, combien Victor Hugo poète lyrique est différent de Victor Hugo dramaturge et romancier? Les facultés sont les mêmes cependant, mais qu'elles fonctionnent différemment! Dans la poésie lyrique, sa vigoureuse imagination, quel que soit le sujet qu'elle traite, gai ou triste, heureux ou tragique, habite toujours les royaumes de la lumière ; dès qu'elle s'applique au roman ou au drame, elle se revêt immédiatement de couleurs livides et entre dans les royaumes de la nuit. Dans la poésie lyrique, cette imagination n'a que des visions; dans le drame ou le roman, elle n'a que des cauchemars. Cette force d'appétit matériel qui la distingue ne lui sert, dans la poésie lyrique, qu'à étreindre plus vigoureusement les aspects de la nature extérieure; dans le roman ou le drame, elle la porte à rechercher plus particulièrement le monstrueux et le bizarre. Aussi, qui voudrait classer Victor Hugo en ne tenant compte que de l'un ou de l'autre de ces deux hommes le classerait dans des ordres d'esprits bien (^ififérents. Si l'on ne tient compte que du j)oète lyrique.

lliigu, malgré ses bizarreries d'expression, se trouve aisément de niveau avec les plus grands, avec ceux qui ont contemplé la nature d'un œil lumineux et sain, qui ont chanté simplement les sentiments de leur cœur, avec tous ceux qui ont trouvé en eux un homme moral différent de l'homme charnel. Si, au contraire, on s'adresse exclusivement au romancier et au dramaturge, Hugo se trouve rentrer immédiatement dans la lignée de ces artistes puissants, mais bizarres, qui n'ont vu de la nature que les aspects fantastiques ou ne l'ont observée qu'avec des yeux fiévreux, et qui n'ont connu de l'a me que les sensations douloureuses que lui impose l'oppression de la matière : Callot, Goya, Maturin, Hoffmann. Étrange nature, qui, d'un côté, peut toucher à Virgile et de l'autre à l'auteur des Caprices ou à celui des Frères Sérapion!

La conclusion du roman est navrante, et laisse le cœur serré d'angoisse aussi cruellement que pourrait le faire le spectacle de la plus poignante réalité. Nous assistons au triomphe désolant du dernier de ces trois anankés que l'auteur annonce au lecteur dans sa préface. De ces trois fatalités qui pesaient également sur lui, Gilliat est parvenu à supporter patiemment la première, la fatalité sociale; il a vaincu la seconde, la fatalité de la matière; mais la troisième, celle qui sort du cœur humain, l'atteint et le brise au sein même de son triomphe. Cette troisième fatalité est représentée par la personne d'un jeune et beau ministre protestant, et pour que sa destinée soit encore plus cruelle, il faut que Gilliatt ait sauvé luimême autrefois la vie de son meurtrier involontaire. En accomplissant un de ces actes de dévouement que le devoir nous ordonne, il a lui-même décrété sa ruine. Jason pénétrant dans le jardin des Hespérides et découvrant que la récolte des pommes d'or a été

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enlevée pendant qu'il tuait le dragon, voilà l'histoire du pauvre Gilliatt. Pendant qu'il combattait le dragon de l'abîme pour conquérir le cœur de Déruchette, ce cœur avait été conquis à moins de frais par les beaux yeux et le gracieux visage du jeune ministre. Aussi, lorsque Gilliatt rentre dans Saint-Sampson avec son trophée, hâve, exténué, sanglant, couvert des égratignures du rocher et des morsures du monstre, il fait l'efTet d'un revenant et jette l'épouvante dans l'àme de Déruchette. La tête d'un serpent apparaissant subitement au bord d'un nid ne causerait pas plus d'effroi à ses habitants que l'apparition soudaine de l'héroïque et noble petit pêcheur n'en cause à la gracieuse jeune fille. Oh ! comme les circonstances peuvent nous donner aux yeux d'autrui un aspect différent de nous-mêmes ! C'est Gilliatt qui est un monstre pour Déruchette, c'est lui qui est sa pieuvre, car, s'il persiste dans son amour, il va briser son conir et détruire à jamais son bonheur. La scène où Gilliatt découvre l'oubli dans lequel il est tombé est une des plus belles du livre. Le décor est le même que celui de ce magique cinquième acte du Marchand de Venise oi\ Lorenzo et Portia chantent à l'unisson le duo de l'amour partagé et mêlent la musique qui s'exhale de leurs cœurs k la sérénade nocturne — le clair de lune, un jardin, un banc de gazon. Caché derrière un boufjuet d'arbres, Gilliatt surprend les confidences des deux amants; le contraste qui sort de cette position des personnages est dramatique à l'excès : d'un côté les sentiments les plus douloureux qui puissent éprouver le cœur humain, de l'autre les émotions suaves de la plus heureuse idylle. En cette crise suprême, Gilliatt s'élève au-dessus de lui-même ; le héros muet parle enfin, et c'est pour se montrer aussi noble que nous l'avions jusqu'ici connu énergique. Il renonce spontanément

h DéruolicUo, marie lui-même les deux amants en se chargeant déearter tous les obstacles qui pourraient retarder leur bonheur et les embarque pour l'Angleterre. Cela fait , il monte sur un écueil nommé la Chaise Gild-Holm-Ur , que la marée montante recouvre chaque jour de son flot et sur lequel il avait coutume de s'asseoir autrefois durant ses heures de rêverie. De là il suit des 3^eux le vaisseau qui emporte les deux amants, et au moment où le navire n'est plus qu'un point noir à l'horizon, une dernière vague passe sur la tête de Gilliatt et le cache sous l'abîme en même temps que l'écueil.

Ce suicide est bien d'accord avec le caractère que le poète a donné à son héros : la mort de Gilliatt est énergique et muette comme sa vie. Cette conclusion a soulevé de nombreuses récriminations et a valu à l'auteur le reproche d'immoralité. Nous avons \)e\x de goût pour ces accusations à outrance; cependant, nous n'oserions dire que dans ces reproches tout soit mal fondé. Cette résolution tragique commence par faire mal, puis elle indigne et révolte comme un acte de sottise. Oh! oui, le poète a raison, il y a une fatalité qui sort de notre propre cœur, et Gilliatt en est la preuve, car, de tous les accidents qui Font atteint et trompé, aucun ne l'a dupé aussi profondément que son cœur. Il se tue parce qu'il lui faut renoncer à Déruchette; mais, s'il se donnait une heure de réflexion, ne comprendrait-il pas qu'en cette histoire celui qui perd en apparence est celui qui, en réalité, gagne le plus? Le bénéfice moral le plus net, le plus clair, le plus désirable de cette aventure, c'est lui qui l'a conquis. Il a perdu Déruchette, il est vrai; mais dans l'amour qu'il a ressenti pour elle, dans les entreprises où il s'est engagé pour l'obtenir, dans les épreuves qu'il a surmontées, il a gagné de dépouiller sa chrysalide sau-

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vage, de faire la découverte de son àme, de s'exhausser au-dessus de lui-même. La fatalité n'a pas été pour lui cette marâtre impitoyable que nous montre le poète, car elle lui a donné en noblesse ce qu'elle lui a fait perdre en bonheur. Et c'est à ce moment de victoire morale que Gilliatt renonce à la vie ! Ce suicide a le mérite de fournir une conclusion fort dramatique, mais certainement il diminue le héros.

Tel est ce livre vigoureux et simple, aux lignes austères, aux sombres peintures , où , en dépit des quelques imperfections qu'on peut y signaler, le grand poète a montré que sa main avait encore toute sa puissance. Si la renommée du maître avait, par hasard, souffert de ses précédentes productions, la voilà bien vengée par cette nouvelle victoire; mais ce n'est pas seulement le poète que venge cette victoire, c'est aussi tous ceux qui n'ont pas voulu cesser de croire à son génie et se mêler au chœur des malveillants.

15 mai 1866.

SUR

Le dixième volume des œuvres complètes d'Edgar Quinet a été pour nous la plus agréable surprise. A l'origine, dans la pensée de l'auteur et des honorables personnes qui ont surveillé cette publication, ce dixième volume devait se composer des œuvres politiques : brochures, opuscules, discours de tribune, etc.; plus tard on a jugé inopportune la réimpression de ces divers fi^agments qui, outre le défaut d'être purement rétrospectifs, présentaient encore des inconvénients d'un autre genre. Cependant, le volume restait incomplet et la publication suspendue ; il fallut faire appel à l'auteur pour combler cette lacune. Edgar Quinet ne pouvait rien imaginer de mieux pour compléter ses œuvres que de les expliquer; en conséquence il entreprit d'en faire l'histoire, de fouiller dans sa mémoire pour y surprendre la formation de ses idées et les influences qui ont teint son esprit de leurs couleurs; de là cette remarquable esquisse autobiographique qui porte pour titre : Histoire de mes idées. Bienvenues sont donc les circonstances qui ont

empêché rachèvement de cette publication selon le plan primitif; elles nous ont valu une œuvre nouvelle, pleine de fraîcheur et de charme, où la haute moralité de l'âge mûr s'exprime avec l'adorable candeur de l'adolescence, où l'amer désenchantement de F expérience s'exprime avec la sérénité de la quiétude et la joie calme du bonheur sérieux, une œuvre qui fait dire, lorsqu'on l'a terminée : A la bonne heure ! voilà une âme qui connaît véritablement le prix de la vie, qui sait de quelle qualité inférieure sont toutes les choses réelles qu'elle nous offre, mais en revanche de quelle haute valeur sont les désirs dont elle nous enflamme et les illusions dont elle nous berce.

Un usage fort légitime veut qu'on remercie toute personne qui vous rend un service, ou seulement vous procure une occasion de plaisir. Combien nous serions ingrat et impoli si, après la lecture du nouveau livre d'Edgar Quinet, nous nous abstenions de lui adresser ce remerciement public auquel il a droit, et qui est la récompense naturelle que, dans une société bien ordonnée, les honnêtes gens doivent à tout esprit consciencieux et sincère! Je ne marchanderai pas à Edgar Quinet sa récompense ; mais cela ne me suffit pas, je ne voudrais pas plus être égoïste qu'impoli : je voudrais faire partager aux autres le plaisir que m'a donné ce livre, leur faire éprouver, si c'est possible, la joie confiante" qu'il m'a laissée, et, de même qu'on invite un ami à venir contempler chez soi quelque célébrité du jour, inviter le public à entrer pendant quelques heures en conversation avec une âme originale et éloquente. En un mot, je désire que ce livre soit lu, je le déclare naïvement, et j'ose espérer que mon désir sera satisfait, Pour le justifier, j'ai plusieurs raisons que je crois excellentes. En premier lieu, il est à craindre que ce livre reste enseveli dans une demi-

obscurité, non itar suite de rindifférence du jiuhJic, mais par suite de l'ignorance où on le laisse plongé. Le public, contre lequel on crie souvent à tort, a ses aflaires après tout, et attend qu'on lui désigne les livres qu'il doit lire et ceux qu'il doit se garder d'ouvrir. 11 se repose sur la critique du soin de l'éclairer à cet égard. Quel que soit le mérite d'un livre, surtout lorsqu'il se présente dans les conditions de notre présent protégé, il se peut faire qu'il passe à demi inaperçu, si les recommandations lui manquent. Et puis il y a des écrivains qu'une sorte de noble pudeur empêche de solliciter les faveurs de la publicité, qui voudraient ne rien devoir qu'à l'équité de la presse et de la critique. Ces écrivains sont rares, je l'avoue, mais enfin il en existe encore quelques-uns, et, dans le nombre, on peut citer en première ligne Edgar Quinet. Jamais il n'a fatigué de son nom les échos de la presse, jamais il n'a sollicité les acclamations tumultueuses, jamais il n'a organisé d'avance les ovations et les concerts louangeurs. S'il l'eût voulu cependant, rien ne lui eût été plus facile; mais il semble avoir pensé de tout temps qu'il fallait laisser ces manèges aux intrigants, et que cette mendicité d'éloges ne convenait qu'aux indigents de la pensée. « Que voulez-vous, Quinet a toujours eu un talent particulier pour cacher ce qu'il fait, » me disait, il y a quelque temps, un de ses plus anciens et de ses plus illustres amis, devant lequel j'exprimais la crainte que ce livre charmant n'eût pas tout le retentissement qu'il mérite. Et, en effet, cette autobiographie est comme enfouie entre deux ou trois brochures politiques de diverses dates, qui, ayant perdu de leur à-propos, ont naturellement perdu de leur intérêt, à la fin d'une réimpression assez volumineuse d'œuvres depuis longtemps connues du public. L'auteur aurait voulu en-

terrer cette perle, de manière à la dérober à tous les yeux, qu'il n'aurait pu mieux réussir. Nous ferons violence à la modestie d'Edgar Quinet, et nous exposerons à la lumière cette perle si bien cachée.

L'impression que laisse ce livre est singulièrement fortifiante, et ressemble àlasalubreet robuste impression que laisse un beau coucher de soleil, dans une campagne animée, aux jours chauds et actifs de l'année. Vous connaissez, n'est-il pas vrai, ces beaux soirs d'été, où tout parle à l\àme de force et de santé? Des ombres vigoureuses s'allongent sur le sol et réfléchissent avec une précision gigantesque les formes des objets environnants. Un soleil éclatant se couche dans un crépuscule radieux. L'air ambiant est imprégné d'une riche lumière. Les gerbes de la moisson, lentement traînées par les bœufs à l'allure majestueuse, arrivent devant la maison du laboureur comme la récompense d'une année laborieuse. Rien, dans ce tableau, de mélancolique, de maladif, d'efi'éminé : pas de molles vapeurs, pas de lumières noyées, pas de couleurs attendrissantes; la nature s'enveloppe de ses voiles et se couche pour s'endormir avec un mouvement de noblesse virile et de calme confiance. Telle est l'autobiographie d'Edgar Quinet. C'est l'histoire d'une âme qui s'endort en pleine lumière, avec la certitude de passer du jour aux ténèbres sans connaître les terreurs, les inquiétudes et les lenteurs de la transition. Donc, pas de vains regrets, pas de chimériques espérances, pas de puérils désirs et de fiévreuses expressions de découragement. L'écrivain ne demande pas au temps de suspendre son vol, à la mort d'arrêter sa faux ; il n'adresse pas de reproches à la vie et ne Taccuse pas de l'avoir trompé. Il remercie la nature comme une bonne mère dont les conseils ne lui ont jamais fait défaut, et qui, dans toutes les occasions

importantes, lui a envoyé ces averlissemenls, obscurs comme les oracles des songes, par lesquels elle ne manque jamais de nous inviter à la sagesse et à la réflexion. Le repentir lui est inconnu, aussi bien que le désillusionnement, ce qui est le signe d'une âme vraiment forte et loyale. « Aucun objet, dit-il noblement, ne m'a menti. Chacun d'eux a été à l'épreuve tel qu'il m'avait promis d'être. Tous, même les plus chétifs, m'ont tenu ce qu'ils m'avaient annoncé. Ceux qui m'ont blessé m'avaient averti d'avance. Les fleurs, les parfums, le printemps, la jeunesse, la vie heureuse dans le pays natal, les biens désirés et obtenus, s'étaient-ils engagés à être éternels? » S'il n'a pas de reproches à faire à la nature, qui tient toujours ce qu'elle promet, qui n'a jamais déshérité entièrement même les plus coupables et les plus misérables de ses enfants, peut-être a-t-il gardé quelque ressentiment envers le monde, qui nous promet plus qu'il ne donne, et qui n'a pas l'impartiale équité de la nature. Écoutons. « Le monde m'a-t-il tendu une embûche? Non. Cent fois il m'avait averti de ce qu'il est, et je l'avais compris. Quelle plainte puis-je élever contre lui? Aucune. Il en a été de même des hommes. Aucune amitié ne m'a manqué de celles sur lesquelles je comptais véritablement, et la mauvaise fortune m'en a donné auxquelles je ne devais point m'attendre. Personne ne m'a trompé, personne ne m'a livré. J'ai trouvé à l'occasion les hommes aussi constants à euxmêmes que les choses. Tous portent l'enseigne qui les fait reconnaître. // ny a de pièges que farce quon veut résolument être trompé. » Quelle naïveté virile et quelle nicàle candeur dans ces lignes aussi vraies et plus vraies encore qu'éloquentes ! Le monde, en effet, n'est réellement une duperie que pour les sots, et, si l'on y regardait bien, on verrait que les hommes

150 EDGAR OUINET

sont toujours trompés, non dans leurs attentes vertueuses, mais dans leurs espérances vicieuses. Quand ils s'indignent d'avoir été dupes, il faudrait s'informer avec soin de ce que leur promettait le charlatan, et il y a fort à parier que le leurre était l'assouvissement de quelque grossière convoitise ou de quelque équivoque désir. Fausses amitiés, sympathies vénales, amour égoïste, tout cela est incapable de tromper une âme candide, parce qu'elle ne désire rien de ce que pourrait lui offrir le commerce du mensonge et de la corruption. Restent les déceptions morales; mais celles-là n'existent non plus que pour les esprits faibles ([ui ont eu le malheur d'associer irrévocablement le triomphe d'une idée avec le triomphe d'un homme ou d'une coterie, et qui ne peuvent plus retrouver la vérité, lorsqu'elle ne se présente pas à eux sous la forme d'un symbole consacré ou d'une institution préférée. Ceux qui n'ont pas besoin qu'on leur répète sans cesse, comme Moïse à ses Hébreux : « Que ceci soit comme un signe dans votre main et comme un monument devant vos yeux, » ceux qui adorent l'idée et non l'idole n'éprouvent point tant de défaillances et de découragements. La vérité morale ne trompe jamais. « Ce que j'ai aimé, dit Edgar Quinet, je l'ai trouvé chaque jour plus aimable. Chaque jour la justice m'a paru plus sainte, la liberté plus belle, la parole plus sacrée, l'art plus réel, la réalité plus artiste, la poésie plus vraie, la vérité plus poétique, la nature plus divine, le divin plus naturel. » S'il reste encore des obscurités et des doutes, si toutes les contradictions ne sont pas résolues, ce n'est pas la vérité, c'est, le temps qu'il faut accuser. Les rayons lumineux n'ont pas encore pu tous descendre du sommet inaccessible où vit la vérité, pas plus que les rayons de toutes les étoiles n'ont pu encore frapper la terre depuis la créa-

IlISTOIRK DE MES IDÉES 151

lion; copondanl il on est assoz doscondu pour que l'àme humaine ne paisse douter de la lumière, et cette certitude suffît.

Ainsi raisonne Edgar Quinet dans la préface de ce livre, miroir d'une àme en paix avec elle-même, sans exigences envers la nature et la destinée, heureuse de voir les fatales lois du monde s'accomplir même contre elle, les tenant pour infaillihles et excellentes, quelques douleurs qu'elles lui fassent subir. Cette sérénité radieuse, récompense des âmes vraiment philosophiques, est rare à toute époque, mais elle mérite d'être remarquée surtout dans un temps distingué comme le nôtre par l'impatience et l'inquiétude. Qui de nous sait se soumettre sans murmurer aux lois de la nature? Qui de nous consent à les trouver excellentes, si elles s'accomplissent contre nos intérêts? Qui de nous aie cœur assez pieux pour se courber religieusement devant la fatalité et pour lui dire : Que votre volonté s'accomplisse! Même lorsqu'elle nous a meurtris et brisés, nous regimbons contre elle, et du plus profond du gouffre où elle nous a jetés, nous lui demandons un miracle pour nous sauver. Nous nous débattons contre la superstition, et nous sommes plus superstitieux qu'un moine du moyen âge, car aucun de nous ne veut croire que la terre doit tourner, que les saisons doivent se succéder. Edgar Quinet fait une exception éclatante au milieu de nos fiévreuses générations : non seulement il admet que les lois du monde doivent s'exécuter même contre lui, mais il le trouve excellent; non seulement il est également reconnaissant envers la destinée des joies et des douleurs qu'elle lui a données, mais il ne lui demande rien de plus pour le soir de sa vie, aucune consolation nouvelle, aucun nouveau motif d'espérance. Encore une fois, cela n'est pas commun.

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L'autobiographie d'Edgar Quinet est incomplète malheureusement, et s'arrête à l'entrée de la jeunesse; mais elle nous 'permet de saisir les deux points extrêmes de la vie de l'auteur, sa jeune et fraîche aurore, son tranquille et majestueux déclin. Les poésies de ces deux époques mêlent et confondent leurs couleurs, sans qu'aucun ton faux résulte de ce mélange ; le récit est sobre et simple, comme si les souvenirs étaient trop récents pour que la mémoire puisse errer, trop lointains pour que l'imagination se complaise à ces mille détails qui nous semblent si importants au moment même où ils s'accomplissent, et qui sont destinés à mourir avec le jour qui passe. Edgar Quinet est en effet arrivé à l'âge favorable entre tous pour rappeler ses premières impressions d'enfance dans toute leur sincérité. Dans la jeunesse et même durant la première période de l'âge mûr, l'enfance est comme reléguée dans un éloignement quasi fabuleux. Un abîme énorme sépare la vie de l'enfant de celle du jeune homme; c'est à peine si le jeune homme se souvient qu'il a été enfant, et s'il peut rappeler en lui ses premières impressions, écrasées et obscurcies sous les nouvelles et abondantes sensations qui bouleversent son âme. Pompei ne fut pas plus promptement ensevelie sous les laves du Vésuve que la vie de l'enfant ne l'est sous les passions de la jeunesse et les activités de l'âge mûr; mais lorsque les laves sont enfin épuisées et lorsque la fatalité nous a condamnés au silence et au repos, la vie de l'enfance se dresse devant nous, comme si nous venions à peine de la quitter. Nous pensions être bien loin du point de départ, et voilà qu'en étendant la main nous pourrions toucher la maison que nous venons de quitter. Y a-t-il donc si longtemps que nous avons cessé d'être enfants? Il semble que c'était hier! Tous les souvenirs de cette époque heureuse acquiè-

relit aldi's une importance extrême. On s'aperçoit que cet âge, en apparence si stérile, a été l'âge fertile par excellence ; on compare les incidents de la vie active avec ceux de l'enfance, et on est obligé d'avouer que ces incidents qui nous avaient paru si grands, qui nous avaient remplis de tant de fièvre et d'anxiété, ont moins d'importance réelle que l'impression de tel paysage ou la lecture de tel livre sur une âme d'enfant. Quel est le jour où nous avons eu pour la première fois un sentiment profond de la justice? C'est le jour oîi nous nous sommes élevés contre l'iniquité d'un précepteur ou d'un camarade. Quel est le jour où nous avons eu le premier sentiment de la liberté? Ce n'est pas au milieu des désordres et de la licence de la jeunesse que ce jour s'est rencontré, c'est dans l'enfance, alors que, dégagés de toute surveillance, nous avons erré dans quelque campagne solitaire, maître de nos actions. Ce que nous sommes devenus, c'est à l'enfance que nous le devons. Comment donc avons-nous pu l'oublier si longtemps? Les souvenirs négligés se lèvent alors avec une vivacité affectueuse et un tendre empressement, et nous revoyons dans le miroir de l'enfance la gracieuse miniature de l'homme mûr fatigué et enlaidi par les combats de la vie.

Edgar Quinet a cru devoir s'excuser d'occuper le public de lui-même, de l'éducation de son esprit et de son caractère; les raisons qu'il a données de cette entreprise nous semblent excellentes et dignes d'être rapportées « Je voudrais, dit-il, que tout homme qui s'est communiqué au public entreprît un travail analogue sur lui-même. De toutes ses œuvres, j'en suis convaincu, ce serait la plus utile aux autres. Quelle importance n'auraient pas pour l'éducation un certain nombre de ces simples histoires, dans lesquelles chacun montrerait avec sincérité et, s'il se peut, avec ingé-

nuité, sous quelle forme le monde s'est révélé à lui dans le paradis de ses premiers jours (et chaque homme a eu le sien), par quels côtés la création lui a apparu d'abord, pourquoi telle petite cause a produit chez lui de grands effets, comment l'histoire humaine s'est trouvée réfléchie et enveloppée dans son horizon de ver de terre ! Peut-être est-ce le seul moyen de s'élever plus tard à des conclusions qui ne soient ni imaginaires ni svstématiques, car enfin qui nous apprendra ce que les choses, les hommes, la nature, la vie, ont été pour nous à l'origine, si nous ne voulons pas le dire nous-mêmes ? » Nous pensons exactement comme Edgar Quinct, et, comme lui, nous voudrions voir se multiplier ce genre tout moderne de la biographie intime qui deviendrait pour l'histoire morale de l'homme ce que le genre des mémoires est pour l'histoire politique et sociale. Le vif et fin esprit français qui a naguère excellé dans les mémoires excellerait aussi dans ce genre nouveau, qui lui serait profitable à tant d'égards. S'il cultivait ce genre avec ardeur pendant quelques générations, l'esprit français' aurait ({uelques chances d'échapper enfin à la maladie héréditaire du style pompeux et académique, au despotisme insolent de l'emphase arrogante. Le public perdrait de son côté sa vénération traditionnelle pour ces œuvres artificielles où la maigreur de la nature et la nullité de l'esprit se dissimulent sous la pompe des mots, et tous les honnêtes gens auraient le plaisir de constater encore le décès d'une vieille superstition. Tout le monde y gagnerait, écrivains et lecteurs. Ce genre de l'autobiographie pourrait en outre remplacer avec avantage, sinon pour la multitude, au moins pour les esprits cultivés, le genre devenu si prosaïque du roman, cette forme de littérature dans laquelle l'esprit humain fait entrer aujourd'hui toutes

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les rognures de ses pensées, el qui mms a la il payer les quelcpies belles œuvres dont nous lui sommes redevables par des cargaisons effroyables de sottises corruptrices, de platitudes populacières et d'oiseuses Imbécillités. On voit combien de bonnes raisons se présentent pour engager désormais nos bommes illustres à prati(jucr ce nouveau genre littéraire. Etre débarrassé à la fois de la littérature académique et de la littérature romanesque vulgaire, quel double soulagement pour l'esprit bumain, et quel double triompbe pour l'àme, la nature et la poésie !

L'autobiographie d'Edgar Quinet est aussi amusante et beaucoup plus instructive qu'un roman. A chaque instant, le récit sollicite la pensée et force à réfléchir sur la fatalité des circonstances, sur l'influence de l'imitation, sur les conditions d'une bonne éducation. Par exemple, est- il indifférent pour l'éducation de l'àme et du caractère d'appartenir à une famille d'origine ancienne? Oui, répond l'orgueil des parvenus modernes; non, répond la conscience morale : il vaut mieux être le descendant d'une longue lignée de pauvres gens que d'être le rejeton d'un millionnaire sans ancêtres. C'est à juste titre qu'un moderne écrivain franc-comtois, célèbre par la vigueur de ses paradoxes, s'est vanté, dans un de ses livres, d'avoir quatorze quartiers de paysannerie. Songez à toutes les influences condiinées, à toutes les traditions, à toutes les singularités d'humeur et de tempérament qui viennent se déverser dans la jeune àme assez heureuse pour avoir quatorze quartiers de roture ou quatorze quartiers de paysannerie. Songez à tous les contrastes que présente une vieille famille, aux remarquables déchirements qui s'y produisent, lorsque la force de la tradition et la force de l'innovation s'y trouvent aux prises, à la vigueur de ses opinions

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séculaires, à la poésie de ses préjugés. Et puis quelle admirable école de respect! Entre deux hommes de génie également bien doués par la nature, il sera toujours facile de distinguer celui qui est issu d'une ancienne famille; ce sera infailliblement celui qui pensera le plus aisément avec noblesse. Nous aurions deviné, si nous ne l'avions su et s'il ne nous l'apprenait lui-même, qu'Edgar Quinet appartenait à une vieille famille bourgeoise. Les origines de cette famille remontent au xxi" siècle; Edgar Quinet a donc plus de quartiers que n'en pourraient montrer beaucoup de gentilshommes modernes et d'héritiers de majorais, A l'époque où il vint au monde (1803), la famille présentait ces contrastes hardis naturels aux races qui ont eu une longue existence et aux âmes qui ont beaucoup vécu. La discipline austère et même oppressive de la tradition, les aspirations violentes de la révolution, les touchants radotages des inutiles regrets, l'ignorante candeur des âmes catholiques soumises à une religion d'habitude et de pratique, la dignité sérieuse des âmes protestantes soumises à une religion raisonnée, s'y trouvaient également représentés par des types d'une originalité marquée et d'une expressive physionomie. La vieille grand'mére liautaine, dure, aristocratique, personnifiait admirablement la discipline tyrannique de la tradition. C'est une figure de l'ancien régime que cette aïeule despotique, issue d'une famille parlementaire du Dauphiné. « Très jalousée, très persécutée par sa mère, elle avait été enfouie jusqu'à trente ans au couvent... De ce long souvenir de couvent, elle avait gardé une sévérité implacable. J'ai vu mon père interdit devant elle à plus de cinquante ans; je pourrais citer des exemples de son système d'éducation qui sembleraient incroyables aux hommes de nos jours : qu'il

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nie siiriise de dire que deux foi.s par semaiiK; elle faisait venir chez elle un garde de ville pour fouetter ses trois enfants. S'ils étaient sans reproche, le châtiment comptait pour les fautes à venir. A trois ans encore, au moindre pleur, elle enfermait mon père dans un tiroir de commode. A dix-huit, elle fit arracher un matin toutes les fleurs ({u'il cultivait avec passion... Dans sa visite de noces, ma mère, voyant de loin un tableau du Christ suspendu au mur, demanda quel en était le sujet : « C'est un Dieu, madame, que vous ne connaissez pas, » répondit une voix inflexible; ma mère se tint pour offensée et n'y retourna plus. Le jour de ma naissance, on me porta chez cette terrible personne; elle jeta un regard complaisant sur moi, et il lui échappa de dire : 11 aura de l'esprit. C'est sur ce frêle et incertain présage que la réconciliation se fit. » Cette aïeule, « impassible comme un parlement rassemblé », représentait dans toute sa dureté l'éducation oppressive de la tradition; mais le xyiii" siècle revivait dans toute sa douceur philanthropique, dans sa charmante sentimentalité, dans son horreur nerveuse et un peu bizarre pour la cruauté en la frêle personne d'une jeune tante, sœur du père d'Edgar Quinet. Comme le fameux héros de Caleb Williams, comme toutes les âmes exquises qui ont eu à souffrir de la lourde et maussade discipline de maîtres communs et de précepteurs sans tact, elle ne voyait dans la justice qu'une injustice déguisée et une cruauté hypocrite, ce que la justice est en effet trop souvent entre les mains gauches et maladroites de la populace humaine, même honnête. Quoi(prclle eût reçu une excellente éducation, elle était tout à fait, pour parler le langage du dernier siècle, une fille de la nature, une véritable héroïne de Jean-Jacques et de Bernardin de Saint-Pierre. Elle avait des héroïnes de Jean-

Jacques rexcentricité sentimentale et la sensibilité fiévreuse, des héroïnes de Bernardin la faiblesse affectueuse et la phs'sionomie sauvage. « Charmante, belle même dans sa jeunesse, grande, svelte, l'air d'une biche effarée, quoiqu'elle eût vu le monde, il n'avait eu aucune prise sur elle. Elle avait tous les instincts de la vie première, l'horreur de tous les jougs, le goût de toutes les révoltes, l'exécration du convenu, l'adoration de la campagne, des landes incultes, des maisonnettes dans les bois (et elle en avait toujours de charmantes), de la liberté des champs, de la solitude des forêts. Elle aimait tous les animaux, principalement les plus laids, parce qu'ils étaient les plus disgraciés, les plus injustement traités par la nature. Elle apprivoisait pour moi jusqu'à des crapauds, qui la suivaient, en jetant leur cri mélancolique, dans son salon de Certines, où elle me ménagea un soir cette surprise, à mon grand effroi d'abord, puis bientôt à ma grande joie... Elle voulait être mon jouet, et elle l'était. C'est elle que j'attelais à ma charrue; je lui mettais le joug, je la pressais de l'aiguillon. C'est elle qui creusait mon sillon dans le jardin, et quand au bout du sillon elle se retournait et me demandait : « M'aimes-tu? » je lui répondais : « Il faut bien aimer « tout le monde. » Elle était heureuse de cette réponse, et la trouvait adorable. » Bonne, excentrique, aimante personne, nous aimerions à savoir quel a été son lot dans la vie; Edgar Quinet ne nous le dit pas. Elle avait, nous dit son neveu, le goût de toutes les révoltes, sans doute parce qu'elle avait le goût de tous les dévouements.

Le père, M. Jérôme Quinet, commisssaire des guerres sous l'empire, homme savant et inflexible, était de ceux que la fortune aime à bouder en les respectant, parce qu'elle devine, en femme qu'elle est, qu'ils

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croient moins à sa puissance qu'à celle de la volonté. Il appartenait à cette race de bourgeois têtus et fiers, aujourd'luii défunts, qui n'acceptaient aucune domination et ne pouvaient se résigner à flatter aucune tyrannie. Ceux qui ont lu les écrits d'Edgar (Juinet, et qui connaissent le bonapartisme mystique qu'expriment la plupart d'entre eux {Napoléon., Allemagne et Italie., etc.), seront sans doute fort étonnés d'apprendre que son père haïssait Napoléon d'une haine implacable, mais courageuse à outrance, et qui une fois même ne put se contenir en face du maître du monde. « La visite de l'empereur au milieu de toute sa gloire, dans le temps où il marchait sur la tête des hommes, est annoncée à notre ville. Tout ce qui respire est convoqué à la préfecture. On attend dès l'aube du jour. L'empereur arrive enfin ; il entre. « Le commissaire des guerres? » demande-t-il de sa voix la plus claire, et il promène ses regards autour de lui. Les rangs s'ouvrent; on appelle : point de réponse. Le commissaire des guerres est allé à la campagne, à Certines, chasser au filet. Il n'a point cru nécessaire de se déranger pour cette occasion. » Voilà ce qui s'appelle une bonne et forte haine, audacieuse et exigeante, qui veut pour se soulager non de sournoises impertinences, mais de solides et directes insolences. En vérité, ce défi d'un simple particulier au maître du monde a quelque chose qui impose une sorte de respect. Ajax, fils d'Oïlée, défiant les dieux, est plus poétique, mais il est en réalité beaucoup moins courageux. Il faut dire à l'honneur de cet homme indomptable que sa haine s'arrêta à la chute de l'empereur, « Il ne fut désarmé que par les défaites. Alors il se tut. Les désastres consommés, il alla même jusqu'à le défendre. On n'entendit plus un mot de blâme sortir de sa bouche. La pitié fut plus forte que la

haine. Peut-être aussi que le combat de l'orgueil avait cessé. »

La mère d'Edgar Quinet était protestante et libérale. Son protestantisme était exempt de tous ces préjugés, de toutes ces haines étroites et mesquines, de tout ce jargon à Tusage particulier d'une coterie, qui distinguent d'ordinaire les sectes, et trop souvent aussi, hélas! les opinions des minorités. Grâce à la tolérance de sa mère, Edgar Quinet ne connut du protestantisme que ce qu'il a de plus élevé et de plus pur, la piété sans emphase, la religion domestique, le sérieux des affections, l'indépendance tempérée par l'équité ; il ignora ses négations, ses haines, ses inconséquences dogmatiques, toute la partie périssable de ce noble culte. Mme Quinet poussa même le libéralisme jusqu'à permettre que ses enfants fussent élevés dans la religion catholique, sûre qu'elle était du pouvoir de son âme maternelle. N'entrevoyez-vous pas dans ce seul fait la direction que prendront naturellement plus tard les idées du jeune homme, la croyance invincible au sentiment religieux, l'importance extrême attribuée à l'idée de religion pure, dégagée de tout symbole, le dédain des formes extérieures et des symboles arrêtés, la conviction que la valeur de l'éducation est en rapport exact avec la valeur de la religion sur laquelle elle est fondée, et par-dessus tout la haine de l'intolérance, de l'oppression dogmatique? Les écrits d'Edgar Quinet sont pour ainsi dire en germe dans cette austère et libre éducation. Le libéralisme et l'esprit religieux de sa mère se maintenaient l'un par l'autre dans un équilibre parfait; pas plus d'indiscipline dans les opinions libérales que de pédanterie dans la religion. Elle aimait le xyiii" siècle et goûtait l'esprit de Voltaire; mais elle éloigna longtemps des yeux de son fils les écrits de Jean-Jacques, dont elle craignait

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« l'esprit retors et la sentimentalité ». L'enthousiasme entîn dominait cet ensemble de facultés remarquables, et prêtait les ailes de la poésie à cette gravité protestante. Elle aimait avec passion les nobles écrits de Mme de Staël et avait héroïquement pris parti pour cette iUustre personne dans un temps où il était de mode, dans le monde des bourgeois, de couvrir de ridicule l'espèce de duel qu'elle avait engagé avec l'empereur. C'est de sa mère qu'Edgar Quinet reçut la première notion d'égalité et de démocratie ; l'anecdote vaut d'être racontée , car elle éclaire d'un rayon rapide et vif certains sentiments éternels de la nature humaine. « J'avais pour compagnon inséparable un petit paysan nommé Gustin, plus âgé que moi de trois ou quatre ans et beaucoup plus fort. Malgré cette différence d'âge et de force, Gustin se soumettait à toutes mes volontés, comme s'il eût été né pour m'obéir. Cette habitude de commander sans raison me dénaturait. J'ordonnais pour le seul plaisir d'être obéi. Ma mère résolut de mettre fin à ce despotisme en herbe. Elle nous fit comparaître tous les deux devant elle pour donner à Gustin une leçon de fierté, et à moi d'équité... Le barbare ne la comprit que trop; le lendemain, comme nous étions au bois et qu'il se sentit fatigué, il ôta ses sabots et m'ordonna de m'en charger... Ainsi cette première leçon d'égalité n'avait fait que déplacer le tyran ; combien de fois de grands événements m'ont forcé de me la rappeler! »

Les personnes qu'Edgar Quinet rencontrait à côté ou en dehors de sa famille n'étaient pas des types moins marqués que ses propres parents; les yeux du jeune enfant s'arrêtaient avec étonnement sur leurs physionomies singulières, qui le frappaient comme une énigme et forçaient son esprit novice à réfléchir. Si rien n'éclaire comme les contrastes violents, Edgar

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Qiiinet était prédestiné à la lumière. Quel thème inépuisable de réflexions pour un enfant élevé par une mère calviniste et libérale que la personne du père Pichôn, vieux trappiste représentant des symboles détruits et des idées vaincues ! « La révolution l'avait émancipé malgré lui de son couvent, et il ne pouvait s'accoutumer à la liberté. Fidèle image du catholicisme de ce temps-là, qui commençait à sortir de dessous terre, le père Pichon, chauve, courbé en deux, allait, la besace sur le dos, faire la quête de porte en porte ; il bêchait son jardin, il labourait de ses mains son petit champ, ce qui le rendait méprisable aux yeux des paysans. Ma mère, quoique non catholique, assistait le dimanche à sa messe, à ses prêches, et m'y conduisait avec elle... Quelle bonne église que celle du père Pichon, pauvre, nue, humble, bègue, ouverte à tous, comme au temps de l'Évangile ! Quand j'ai vu plus tard l'intolérance, j'en ai été scandalisé comme d'un schisme. Et cependant il avait aussi son intolérance, qui lui revenait par intervalles, jusqu'à dire dans ses sermons en balbutiant : « Mes chers frères, tous ceux qui savent lire sont damnés. » Mais il était au fond si humble, si désarmé, si inoflensif, que ses anathèmes nous faisaient sourire ; il s'en apercevait : nous n'en étions pas moins les meilleurs amis du monde. » A côté de cette figure placide du vieux trappiste à la piété bienveillante , plaçons une autre physionomie d'un caractère fort opposé, et qui exerçait sur l'imagination de l'enfant la tyrannie du mystère. « C'était un conventionnel de la Montagne, d'un grand et charmant esprit, compagnon de Saint-Just dans sa mission aux lignes de "NVissembourg, Baudot, qui avait découvert Hoche et agrandi la France jusqu'au Rhin. OEil d'aigle, bouche souriante, grand habit noir, bas de soie, il venait chaque jour passer deux heures chez

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mes parents. Jamais il no pai'iait de la Révolution. Je l'entendis pourtant dire un mot qui me frappa : (( D'autres Jiommes ont la lièvre pendant vingt-quatre heures I Moi, madame, je l'ai eue pendant dix ans. » Quelle pouvait être cette fièvre ? Si j'interrogeais, on me répondait tout bas par le mot de terreur. Je supposais alors des histoires effroyables; mais en rencontrant le lendemain sur l'escalier cette même ligure, si gracieuse, si souriante, charmante, la plus aimable peut-être que j'aie vue, je ne savais plus que penser. » Cette galerie de vieux portraits dans Je hvre d'Edgar Quinet est riche et nombreuse. Accordons encore, avant de la quitter, un regard à la figure de son vieux maître de musique, inventeur excentrique et patriote enragé. « Il .m'apprit le premier la Marseillaise, que tout le monde avait oubliée dans le pays. Je me souviens que, pendant que les Autrichiens défilaient sous nos fenêtres, il la raclait impitoyablement et héroïquement, de manière à étouffer le bruit des pas et des armes. »

Je ne puis m'empêcher de faire une triste réflexion : c'est que décidément nous devons remercier le ciel d'être venus au monde en bon temps, au moment oii les débris de la vieille France étaient là pour attester qu'il y avait eu autrefois dans ce pays, et à une époque qui n'était pas encore loin de nous, une vie morale originale et féconde en sentiments profonds, en grandes croyances, en caractères énergiques. Je suppose les enfants qu'on élève aujourd'hui racontant dans quelque cinquante années leurs souvenirs, et j'ai peine à imaginer l'intérêt que pourront avoir ces réminiscences juvéniles, car c'est nous qui serons à notre tour la matière de leurs discours. J'ai grand'peur que nous ne présentions plus tard à leur souvenir l'image d'un monde effacé, et que nos portraits ne leur apparaissent

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comme des daguerréotypes jaunis par la vieillesse, comme des photographies enfumées. Je ne sais quelle instruction nous pouvons leur donner, mais je doute ({ue nous leur inspirions le respect, et certes ils sont indulgents, s'ils ne nous trouvent que ridicules. Et si nous n'avions encore sur eux que l'influence de cariratures, tout serait pour le mieux; mais, hélas! il faudrait être bien convaincu que tout ce qui n'élève pas l'imagination d'un enfant la rabaisse, et qu'on le corrompt tout simplement en ne l'intéressant pas. Quels aimables souvenirs lorsque plus tard quelquesuns de nos enfants écriront de nos contemporains : « Je voyais M. X... très souvent chez mon père; c'était un mélange de sénilité et de juvénilité vraiment extraordinaire. Il bavardait comme Nestor, d.ont il n'avait pas la sagesse, et il était plus susceptible qu'Achille, tlont il n'avait pas la vaillance. Il s'agitait sans cesse sans qu'on pût deviner le motif de cette agitation. Jamais on n'a uni une telle turbulence d'esprit à une telle puérilité de caractère. » Ou bien encore : « A cette époque, je rencontrais fréquemment le fameux M. Y...; c'était un grand coquin, mais qui payait d'audace. Il promenait insolemment sa plate figure au milieu du monde le plus choisi, et telle était la lâcheté de mes contemporains que je n'ai jamais rencontré personne ayant envie de lui cracher au visage. » Ou bien enfin : « J'ai beaucoup vu Mme Z.. ., la célèbre intrigante. On ne lui connaissait aucune vertu; cependant c'était une honnête femme, car elle n'avait jamais eu que l'intention de tous les vices. » Ce seraient là, n'est-il pas vrai? de beaux souvenirs; prenons garde d'en laisser beaucoup trop de ce genre. Oui, nous sommes bien venus à temps. Où est-il, le monde dans lequel nous avons tous plus ou moins passé notre enfance, débris de l'émigration, vieux cheva-

liors de Saint-Louis, jacobins refroidis par Tàge, mais non convertis, oratoriens raisonneurs et amis des dis- |uilcs, anciennes Armidesécliappécs au grand déluge? Il ;i disparu pour jamais et s'est englouti dans l'éternité; mais il existe encore par son influence, car c'est lui {[ui a déposé dans nos âmes les premiers germes de culture intellectuelle et de vie morale. Le peu que nous valons, c'est à eux que nous le devons : bienheureux si nos enfants peuvent un jour porter de nous le même témoignage!

On ne prononçait jamais le nom de l'empereur dans la famille d'Edgar Quinet; mais ce nom arrivait aux oreilles de l'enfant par mille voies indirectes, et le prestige était ainsi d'autant plus grand sur son imagination, que le personnage était plus mystérieux et plus lointain. La guerre envoyait ses bruits à tous les échos, et ces échos atteignaient les demeures les plus cachées; les nouvelles générations, même loin des camps, vivaient donc entourées des images de la guerre. Tout enfant, Edgar (Juinet fut amené à Cologne, où son père était commissaire des guerres, et mangea familièrement à la gamelle des cavaliers français revenus d'Austerlitz. Quel(iues années plus tard, il vécut dans l'intimité d'un caporal revenu de l'Ile de Cabrera, oîi il avait été prisonnier de guerre des Espagnols, et dont la terrible histoire lui fit comprendre les solennelles grandeurs et les imposantes horreurs de la guerre. « Une fois par semaine, une barque leur apportait quelques racines , un peu d'eau , et c'est l)Our cette misérable nourriture qu'ils comptaient les jours et les heures. Enfin la banjue manqua tout à fait, et quelles scènes suivirent alors I Tous les couteaux jetés à la mer, de peur qu'ils ne se tuassent les uns les autres et ne se mangeassent entre eux; une seule hache, gardée au sommet d'un rocher, pour dépecer

le biscuit de mer, s'il leur en venait jamais! » Dans les tristes loisirs de la captivité, le caporal s'était tatoué le bras de dessins surmontés de l'aigle impériale. Comment l'enfant aurait-il pu résister au désir d'avoir aussi un aigle sur le bras? il entreprit donc de se faire imprimer dans sa chair vivante, avec le sang de ses veines, ce symbole de Tempereur et de l'empire. Quelle protestation Tenfant faisait ainsi innocemment, et sans y songer, contre les opinions paternelles! L'opération ne réussit cependant qu'à demi. « Je supportais assez bien les innombraljles piqûres d'épingle qu'il me fallut endurer; mais la lenteur de l'opération, qu'il faut incessamment recommencer, me rebuta. Je n'eus ainsi dans les veines qu'une ébauche d'aigle tatoué, que les années ont même fait entièrement disparaître. » Puis les prisonniers espagnols, parmi lesquels était le général Mina, vinrent lui présenter à leur tour le spectacle de la défaite et de la captivité ; mais le coup terril)le, le coup qui imprima à l'imagination de l'enfant cet ébranlement qui devait durer des années, ce fut l'invasion. Cette fois, ce n'étaient plus des bruits lointains et d'indirectes images, c'était la guerre elle-même dans toute sa réalité. « Pour la première fois je sentis, je touchai les choses; je vis les armes, les hommes, les blessures. Tout ce que j'ai vu et entendu à partir de ce moment m'est demeuré gravé dans le moindre détail. » Désormais le nom de l'empereur fut indissolublement associé dans l'esprit d'Edgar Quinet aux idées de France, de patrie et de liberté. Il avoue avec une candeur charmante l'influence que ces terribles spectacles ont eue sur son esprit, il l'avoue avec un léger sourire, d'un ton qui semble dire : Que celui qui m'accusera ose soutenir qu'il eût pensé autrement à ma place ! Vous lirez chez Edgar Quinet l'ingénieuse apologie qu'il présente de ses opi-

nions d'autrefois, et la demi-rétractation ([u'il n cru devoir en faire devant le public. Rien n'est plus mesuré, plus discret, plus digne d'un loyal et sincère esprit. Je me dispenserai de discuter cette apologie, et je laisserai au lecteur le soin de la juger, me contentant de dire qu'on n'immole pas de meilleure grâce et avec plus de respect ses anciennes opinions et ses anciennes admirations.

Edgar Quinet avoue donc sans détour que pour lui l'idée de liberté s'identifia longtemps avec la personne (le l'empereur. Était-ce tout à fait sa faute ? Il avait essayé d'épeler la langue de la liberté, et cette étude lui avait paru insurmontable. Ici encore je laisserai parler Edgar Quinet, sans ajouter aucun commentaire à ses paroles éloquentes et très propres à faire réfléchir. « Plus tard nous essayâmes de lire ensemble les Considérations sur la /{évolution française dès qu'elles parurent. Nous fûmes bientôt forcés d'y renoncer; à mon extrême confusion, ce livre était pour moi lettre close : non pas que je ne pusse atteindre aux sentiments et même quelquefois aux idées dont il est rempli, mais ce sont les mots eux-mêmes qui me manquaient. Le dictionnaire de la langue de la liberté n'existait pas pour moi. Quoique l'on fût alors si peu éloigné du temps de la Révolution, l'idiome en avait été perdu. Au moins ne se transmettait-il pas à ceux qui, comme moi, n'avaient pas été contemporains des événements... C'était là pour moi une langue morte qui ne m'était pas moins étrangère que le grec ou le latin. Nous n'avions pas songé à cette difficulté : elle se trouva insurmontable, et cela me donne à penser que, grâce aux interruptions fréquentes de la liberté en France, chaque génération est comme moi obligée d'en rapprendre la langue, péniblement et dans les livres, non dans la couver-

sation. » Et voilà pourquoi la langue de la liberté n'a jamais été en France qu'une logomachie scolastique, au lieu d'être une langue vivante.

Parmi les écrivains contemporains, personne plus qu'Edgar Quinet n'a ressenti la blessure mortelle que la France reçut de la double invasion de 1814-181o. Cette impression douloureuse a fait, pendant de longues années, le principe de toute sa politique, et Fa rendu souvent injuste et amer envers les gouvernements qui ont succédé à l'empire. Volontiers il les aurait rendus responsables de la pénible situation que l'Europe coalisée avait faite à la France et de la déchéance fatale à laquelle l'avait conduite l'emploi exagéré de ses forces sous une main puissante. Faut-il l'en accuser? Quel est l'homme de ce temps qui n'ait point reçu cette blessure et qui n'ait pas fait tomber sa colère sur ceux qui, après tout, n'en pouvaient iXiais? Etait-ce l'idée de la liberté, ou le souvenir de l'indépendance nationale foulée aux pieds, qui inspira le libéralisme de la Restauration? Combien sont nombreux les contemporains pour qui la révolution de .Juillet ne fut qu'une revanche de Waterloo, et qui virent dans la chute du trône non un progrès des libertés publiques, mais un soufflet de la France aux vieux gouvernements de l'Europe ! On retrouvera, vibrant encore, dans le récit d'Edgar Quinet, le frémissement de l'âme française à cette époque, et cette morne tristesse qui s'est traduite dans les plus beaux chants de Béranger. Cette tristesse n'est pas évanouie, elle s'est établie à demeure dans l'âme de la France. L'invasion emporta avec elle bien plus encore que l'empire, elle emporta le vieux caractère national. « Depuis ce moment , dit excellemment Edgar Quinet, on a cessé en France d'avoir la vie légère. Auparavant, même dans le plus grand péril.

on gardait une certaine sérénité. Elle s'est perdue et ne se retrouvera pas. » Oui, et tant mieux qu'elle soit perdue, si la France arrive à comprendre que les qualités sérieuses sont plus précieuses que les qualités aimables, si elle regagne en vertus pratiques, austères, opiniâtres, ce qu'elle a perdu en légèreté, en grâce, en facilité communicative. Si le souhait que nous formons ici doit s'accomplir, la France aura gagné plus cp^i'elle n'a perdu, car elle sera plus apte à comprendre les conditions de la vie publique et la grandeur modeste de la vie civile. Puisse donc ce souhait s'accomplir au nom de la liberté politique, de la justice sociale, de la moralité nationale!

De l'invasion de 1814-1815 date une nouvelle ère dans l'histoire morale de la France, car de ce moment elle apprit, à son grand étonnement et à sa grande douleur, qu'elle n'était pas seule dans le monde à avoir conscience de ses droits, et que les autres peuples avaient également souci des leurs. Elle resta stupéfaite de voir que les nations étrangères regardaient comme un outrage cette conquête et cette oppression qu'elle leur apportait comme des bienfaits. Jusqu'alors, elle avait considéré les peuples étrangers comme des barbares, et elle n'avait eu d'estime pour eux qu'autant que ces barbares avaient manifesté la bonne volonté de lui ressembler et de la prendre pour modèle. Aussi, lorsqu'on vit apparaître le barbare sur le sol national, y eut-il un mouvement de surprise générale : comment, même vainqueur, avait-il osé pénétrer sur le sol de la France? Mais l'indignation qu'inspirait la présence des étrangers n'est rien auprès des sentiments de mépris qu'inspiraient leurs personnes. Edgar Quinet raconte à ce propos deux anecdotes qu'on peut citer comme exemples de ce qui se passa alors dans toute la France. Les opinions politiques

n'ont rien à démêler avec Je sentiment qu'expriment ces deux anecdotes, car M. Jérôme Quinet était, ainsi que nous l'avons dit, ennemi déclaré de l'empereur, et son fils encore enfant obéissait non à des opinions, mais à l'instinct français. « Mon père était absent dans ces premiers jours. Quand il revint, l'horreur ({u'il éprouvait pour ces étrangers, jointe à son impatience naturelle, ne lui eût certes pas permis de leur adresser familièrement la parole : il n'eut d'autre commerce avec eux que de s'en faire servi?' comme de SCS propices domestiques, à quoi ils se prêtèrent avec une douceur incroyable; car il n'allait plus à la pêche, son grand plaisir, sa seule distraction dans ces temps, sans que deux ou trois de ces barbares ne lui portassent en silence, derrière lui, son lourd épervier, son sac à appât et sa filière à poissons. Il commandait d'un geste, eux obéissaient, sans qu'il daignât échanger avec eux une parole pendant des journées entières. » La seconde anecdote se rapporte à Edgar Quinet luimême, qui servait de trucheman entre les barbares hongrois et les habitants de sa petite ville. « Un soir que je servais d'intermédiaire entre un soldat et un marchand de pipes, le soldat se crut lésé. Comme nous nous retirions, il me jeta ces mots que je n'ai point oubliés : 7e verberabo. Ces mots me remplirent non de crainte, mais de honte. La pensée d'être frappé par un de ces étrangers me rappela toute la distance qui nous séparait. Je me sentis comme flétri de cette seule menace ; aussi refusai-je de prononcer un mot de plus devant de pareils hôtes. En vain ils descendirent aux prières et même à la flatterie, répétant, ce qui était vrai, que je parlais bien mieux latin ([uc mon maître : je ne me laissai pas fléchir. Tout était changé depuis ce fatal verberabo. » Ces deux anecdotes sont instructives en plus d'un sens : d'abord

|t;ircc ([u'cUes expriment fidèlcmeuL le sentiinonl, (|u"inspir;iit à la France la présence de l'étranger, ensuite parce qu'elles peuvent expliquer certains faits historiques, certains miracles opérés par la forc(^ morale et l'orgueil méprisant du civilise sur la force brutale et l'orgueil fanfaron du barbare. Tel dut être l'accueil que firent les Romains de l'empire aux hordes d'Odoacre et d'Alaric, beaucoup trop calomniées probablement par les historiens. Il est probable que ces jiauvres barbares durent plus d'une fois se plier avec la douceur des Hongrois d'Edgar Quinet aux fantaisies des civilisés qu'ils venaient de vaincre, et reculer devant le mépris d'un enfant. Par là s'expliquent le miracle du pape saint Léon, la rapide conversion des barbares à la religion des vaincus et leur prompte soumission aux ordres du clergé.

L'invasion, avons-nous dit, bouleversa l'existence morale de la France ; mais en vm sens aussi elle renouvela son intelligence et rouvrit en elle les sources de l'inspiration. Jusqu'alors, l'intelligence française s'était tenue étroitement renfermée dans ses propres frontières; à peine s'était-elle permis quelques rares promenades au delà de la Manche, et quelques excursions plus rares encore au delà du Rhin. Ceux qui étaient revenus de ces pays hyperhoréens, plus lointains que la lointaine Thulé, et qui avaient la naïveté de déclarer que là aussi, au delà des frontières, il y avait dés œuvres et des hommes dignes d'admiration, étaient traités irrévocablement de rêveurs, d'esprits faux et chimériques. On regardait à priori les littératures étrangères comme informes et barbares; on les méprisait au nom de la civilisation. A force de ne comprendre qu'elle-même, la France avait perdu jusqu'au souvenir de ce qu'elle avait été. L'invasion fut le miracle qui dessilla ses yeux. Les autres peuples exis-

taient, elle n'en pouvait douter, elle les avait vus. Dès lors, l'intelligence française franchit la frontière et se fit cosmopolite. De ce contact avec l'étranger, une nouvelle littérature sortit, et l'on peut dire hardiment que sans l'invasion jamais l'histoire, la critique et la poésie n'auraient été aussi complètement renouvelées. Edgar Quinet a exprimé parfaitement cette situation intellectuelle à plusieurs reprises ; nous le laisserons compléter nos propres réflexions : « Dans ce changement de température de toute une nation, c'est une douleur poignante pour chaque individu que la nécessité de donner hrusquement une autre direction à son esprit, de refouler, de détruire toute son éducation passée, de se créer, pour ainsi dire, en quelques mois une autre nature. C'est à peu près comme si les hommes changeaient en un moment non pas seulement de climat, mais d'atmosphère : ils auraient peine à respirer. Voilà ce que nous éprouvions dans le cataclysme subit de 1815. » Cependant cette éducation nouvelle dut forcément se faire dans tous les jeunes esprits de ce temps, et le désastre qui d'abord avait été une gêne devint un auxiliaire puissant. A la clarté des événements contemporains, l'intelligence put voir se dérouler comme en un miroir magique l'histoire des siècles passés. « Ces langues inconnues, vandales, qui avaient résonné à mon oreille, ces tumultes d'armées, ces flots intarissables d'hommes blonds qui avaient passé sous nos fenêtres, j'avais la prétention de les retrouver presque les mêmes dans les descriptions de mon Tacite. Les Hérules, les Ghérusques avaient défilé devant moi, et voilà que je les revoyais passer. Bientôt j'allais plus loin que l'histoire. Par delà son horizon, je découvrais la forêt de lances des Cosaques, je reconnaissais en vedettes perdues les petits chevaux des Huns pour les avoir vu mener à l'altreuvoir... (Juaud je lus dans

Sidoine A|MillinainM|ii(' icsliarliaros de son temps enduisaient de benrre lenrs moustaches, ce petit détail replaça vivement sous mes yeux ce que j'avais vu cent fois de nos garnisaires allemands, croates, russes ; il me semble que si mes contemporains faisaient un retour sur eux-mêmes, ils avoueraient que le sens historique des grandes masses humaines, caractère de notre époque, a été éveillé, suscité en eux par la même cause, par le même spectacle du débordement des peuples hors de leur ancien lit. »

Je ne puis suivre Edgar Quinet pas à pas dans ce récit d'une lenteur charmante comme les années mêmes de l'enfance, où le temps marche avec une si adorable nonchalance, où l'esprit se meut avec une si gracieuse paresse. Je renverrai donc le lecteur à mainti^ page ravissante , entre autres à celle où l'auteur raconte sa première communion^ accomplie sous les auspices tutélaires des deux cultes ennemis, un instant réconciliés dans son cœur d'enfant. Je ne veux cependant pas omettre le chapitre des premières impressions amoureuses, qui revêtent dans les confessions d'Edgar Quinet une forme tout à fait délicate et distinguée. Impressions amoureuses est un mot bien fort, car il ne s'agit pas ici précisément des amours vigoureux déjà de l'adolescence, mais de cette fermentation légère et toute à la surface de l'âme qu'éveille chez l'enfant la vue de la beauté. Cet amour, qui ressemble au mouvement instinctif du nouveau-né qui étend la main vers la lumière, au vague sourire qu'il adresse aux personnes et aux choses qui l'environnent, a été saisi par Edgar Quinet dans sa véritable nuance. « Avant la bohémienne, une autre apparition s'était levée pour moi au matin de la vie, parmi des œillets de Perse, dans le jardin des abeilles, à Certines, et au milieu de ces figures il

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ny a pas une enfant, mais toujours des personnes achevées dans la fleur, sinon dans la maturité de Vûge. Chacune de ces apparitions me renvoie à une apparition plus lointaine. Je vois ainsi comme une procession de ces enchanteresses se tenir par la main jusqu'au moment où mes yeux s'ouvrent à la lumière du monde, ce qui devrait en conscience m'ohliger de croire avec Platon que l'àme s'éveille dans l'éternel amour. » Il est impossible de saisir avec plus de dextérité et de mieux fixer sur la froide page ce brillant papillon du printemps de l'àme.

Cet amour, qui n'est autre chose que le premier sentiment de la beauté, n'est pas le seul cependant qui apparaisse dans ces confessions d'enfance. Aux approches de l'adolescence, Edgar Quinet éprouva une des variétés les plus malignes de la maladie amoureuse. Cette fois, ce n'était plus un vague étonnement ou une heureuse surprise, ce fut une terreur âpre, poignante, douloureuse, ingouvernable. « C'était une personne régulièrement belle, d'une beauté de statue antique, le profil tout romain, les yeux immobiles, étincelants sous une forêt de cheveux d'ébène dont les tresses étaient nouées en masses sculpturales, une tête d'Agrippine plutôt grande que petite, un cou de cygne, une taille fière, mais le teint mat et qui paraissait étrange. Son nom, tout romain comme elle, voulait dire Beauté... Elle parla peu. Ce silence même ajouta pour moi à la stupéfaction que me causa sa présence. Elle m'inspira une sorte d'effroi, comme si j'eusse vu se mouvoir une statue, avec laquelle je ne me serais senti aucun point de ressemblance. Dès que je fus seul, je sentis avec une netteté parfaite deux choses : premièrement ({u'elle était maîtresse de mon cœur, de mes yeux, de ma mémoire, comme personne ne l'avait jamais été, deuxièmement qu'il fallait m'ar-

i-aclier à cette obsession, et lue retrouver moi-même; car cet liùte froid, inconnu hier encore, que je trouvais pariout en moi, me causa dés le commencement une peine insupportable. Ce n'était plus la vision com- [)laisante de Mlle G..., <|ue je gouvernais à mon gré, au milieu des aubépines et des genêts en fleurs, c'était une force dont je me sentais opprimé, écrasé. En même temps que je lui fus soumis, je me résolus de lui échapper. Cruelle, funeste expérience pour une àme novice, de s'apercevoir ix)ur la première fois qu'elle n'est plus maîtresse chez elle, qu'une autre, bien pis encore, que la pensée d'une autre l'investit et la possède, que la solitude première est détruite sans retour, qu'un personnage étranger s'est glissé dans les premières ombres matinales. " Edgar Quinet nous raconte éloquemment les efforts de volonté qu'il fit pour échapper à cette tyrannie. Ces efforts sont un honneur pour la jeune àme qui comprit d'instinct le danger (ju'elle courait, car le sentiment qui s'était emparé de (Juinet à la manière d'un envahisseur est un des plus redoutables qui existent. La plupart des hommes l'admirent et ont essayé de lui donner de beaux noms, et cependant, malgré toute leur indulgence, ils n'ont pas réussi. Les deux seuls noms qu'ils ont trouvés expriment une maladie et une superstition : passion et idolâtrie. Appelons-le plutôt Y humiliation de Fàme devant la beauté. Réfléchissez à tout ce que renferme d'esclavage, d'apostasie de la vérité, de trahison de la liberté, ce triste mot : humiliation, et vous comprendrez peut-être pourquoi les robustes païens traitaient de malades ceux qui avaient accepté cette servitude, et pourquoi les chrétiens, avec un sentiment plus profond de l'origine et de la destinée de l'àme, lui ont interdit de se dévouer à la créature.

J'arrête ici ma tâche avec ce premier cri de l'àme

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adolescente devant les périls du monde et les dangers de la vie. Quelles ont été ses épreuves pendant la jeunesse et l'âge mûr? Edgar Quinet ne nous le dit pas, mais nous pouvons soupçonner qu'elles ont été nombreuses, et que quelques-unes ont été amères. En parlant de son commerce familier avec les grandes intelligences de tous les temps, Edgar Quinet dit un peu tristement : « Le monde ne m'a pas souri, mais elles ont eu pitié d'une si grande soif de vérité, de lumière, de beauté ; elles m'ont jugé sur mon amour et non sur ma puissance. » Pour nous, qui n'avons pas les mêmes droits que les grandes intelligences dont il parle, nous le jugeons à la fois et sur son amour et sur sa puissance, car sa puissance est incontestable, quoiqu'elle ait été quelquefois contestée. Il n'y a pas, chez Quinet, moins de force que d'élévation. La seule grande qualité qui lui ait manqué pour devenir tout à fait populaire et pour être mis tout à fait au premier rang par les experts jurés des œuvres de l'intelligence, c'est la souplesse; mais si cette qualité est absente, que de belles compensations nous offre le talent de Quinet! Son imagination n'est pas variée peut-être, mais elle est singulièrement riche et forte : aucune imagination de ce temps-ci n'a un coup d'aile aussi vigoureux et une envergure d'une telle ampleur. Le style dont il revêt ses pensées est un des plus beaux et peut-être un des plus parfaits de notre temps. Il est possible d'écrire d'une manière plus originale, il est impossible de mieux écrire. Il y a de l'effort quelquefois dans ce style, il n'y a jamais de faiblesse; s'il n'est presque jamais familier, en revanche il n'est jamais trivial. Ses écrits sont un modèle de style soutenu, comme on dit dans l'école. Personne, depuis Chateaubriand, n'a donné à la phrase plus de sonorité, aux mots plus de noblesse, aux images plus d'éclat et de

couleur, cl ci' ne sont là que les ([ualités grammaticales, techniques, de ce style, sur lecjuel la préoccupation habituelle des grandes choses, la guerre, la religion, la nature, a laissé sa forte empreinte. Ce langage ample et mâle a quelque chose de sacerdotal et de guerrier à la fois; tantôt il est vibrant comme le clairon des batailles, tantôt sonore comme les voûtes d'un temple sous la grande voix de l'orgue. Jusqu'à la publication de ce dernier livre, j'ignorais et j'aurais volontiers douté que Quinet pût parler avec grâce des petites choses; mais tout le monde sait depuis longtemps avec quelle élévation il sait parler des grandes. Ses pensées ont pu être quelquefois incertaines et nuageuses, ses sentiments ont toujours été fermes et nobles. On lui a parfois reproché ses opinions démocratiques; plût à Dieu que toutes les opinions démocrati(jues de notre temps ressemblassent aux siennes! L'idée de démocratie s'unit chez Edgar Quinet non à de vulgaires appétits, mais à tout ce qui est digne d'être aimé, au patriotisme, à l'amour de l'humanité, à la liberté de l'àme, à la souveraineté individuelle, à la moralité du foyer domestique. 11 avait rêvé pour la démocratie la couronne de tous les héroïsmes et de toutes les grandeurs. Il est possible que ce ne soit qu'un rêve; n'importe, il est beau de l'avoir fait.

« Le monde ne m'a point souri, » dit (Juinet; le sort ne lui a pas souri davantage. Celte belle et noble intelligence pense maintenant loin de cette société française dont elle fut un des ornements ^ Qu'il se console cependant : si ceux qui sont partis sont tristes,

1. A l'époque où cel essai fut écrit, Edgar Quinet, exilé depuis le coup d'état du 2 décembre, n'était pas encore revenu en France.

ceux qui sont restés ne sont pas toujours gais. Qu'il reçoive donc ces pages comme le témoignage de sympathie de quelqu'un qui a ressenti comme lui les tristesses de notre temps!

15 janvier 18.j0.

ESSAIS CHITIQUES

SUR

Nous nous accusons d'un goût très vif pour les œuvres qui ouvrent de nouveaux horizons à l'imagination, ces œuvres fussent-elles même défectueuses et incomplètes, et pour les esprits animés d'une courageuse inquiétude, qui ne sont jamais satisfaits d'eux-mêmes, font effort pour se surpasser et ne craignent pas de s'engager dans des routes oîx leur génie n'a pas encore marché, ce génie dût-il s'y égarer ou n'arriver au hut qu'après de longs détours et d'innombrables circuits. C'est à ce titre que nous nous empressons de signaler le nouveau livre d'Edgar Quinet, Merlin rEnchanteur. Merlin est une tentative nouvelle, un effort nouveau de l'auteur à' Ahasvérus. La tentative est noble et hardie, l'effort est laborieux, soutenu et puissant. Le génie qui est propre à Quinet courait risque d'être écrasé sous le fardeau qu'il a essayé de soulever, et de périr dans le combat qu'il engageait avec les bataillons sans cesse renaissants d'idées et de formes qu'il a voulu conquérir et dompter. Il n'en a rien été heureusement. Le champion est sorti de cette

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lutte un peu haletant, tout baigné d'une noble sueur, Tarmure froissée et bosselée en quelques endroits, mais sain et sauf et sans blessure. Loin de vouloir lui faire un reproche de ces marques de fatigue nous serions plutôt tenté de lui en faire gloire, car elles sont le témoignage de son courage intellectuel, elles indiquent à quel point il avait pris sa tâche à cœur, et combien la lutte a été étroite et acharnée. D'ailleurs, eût-il été écrasé, nous applaudirions encore à sa défaite, car l'effort, quand il est sérieux, n'est jamais stérile, et la défaite, quand on ne Ta subie qu'à bout de forces, est plus féconde que le succès légèrement acheté. Un succès facile en littérature ne profite à personne, pas même à Técrivain qui réussit. Un insuccès glorieux, au contraire, vaut toujours une victoire, sinon pour Tauteur, au moins pour l'esprit public. Certaines œuvres incomplètes ont une valeur fécondante que ne possèdent pas des œuvres plus achevées, stériles par leur perfection même ; elles sont une initiation, elles ouvrent des voies nouvelles, brisent de vieux moules usés, sollicitent la pensée et Fimagination des lecteurs, rendent faciles aux survenants les victoires qu'elles n'ont pu remporter. Ces œuvres sont des germes qui se développeront sous les soins de mains plus heureuses, et de la plupart d'entre elles on peut dire ce que dit trop modestement de lui-même Edgar Quinet dans la préface de son livre : « Ce que j'ai dit vers la fin de mon ouvrage n'est pas un vain ornement d'imagination. C'est en toute vérité que je laisse au lecteur le rameau qui m'a fait pénétrer dans le monde de Merlin. Toi qui me lis, empare-toi à ton tour de ce rameau de coudrier que je te transmets. Prends les fruits que j'ai abandonnés volontairement sur la branche pour te laisser le plaisir de les cueillir toi-même. »

MERLIN LENCHANTEUR \83

En écrivant Merlin ^Enchanteur, Edgar Uiiinet a poursuivi à la fois la réalisation de deux entreprises, une enlrt^priso littéraire, une entreprise philosophique. La plupart de nos lecteurs connaissent sans doute les œuvres poétiques que Quinet a signées de son nom, et savent combien lui sont chères ces formes symboliques dont il a fait la connaissance durant sa longue intimité avec la philosophie et la littérature allemandes. Il aime à s'entretenir avec les sphinx sur l'éternité, avec les obélisques sur les secrets du désert, avec les hiéroglyphes sur les doctrines sacrées des premières civilisations, avec les étoiles sur la science des mages de Perse et de Chaldée, avec la statue mélodieuse de Memnon sur les mystères de la poésie. Dans son nouveau livre, Edgar Quinet est resté fidèle aux anciennes tendances de son esprit; il continue avec les idées ces conversations qiu lui ont toujours été si chères. Ce qui est changé, c'est son langage. Jusqu'à présent, il avait toujours été un interlocuteur respectueux non moins qu"élo([uent ; il se promenait à travers le monde de l'intelligence comme un lévite à travers un temple ; les idées étaient pour lui augustes et sacrées. En les contemplant, il se sentait frémir d'un enthousiasme religieux, et, sous l'empire de ce sentiment, les hymnes abondaient naturellement sur ses lèvres. Sa voix s'élevait ample et sonore, comme pour remplir la voûte d'un temple ou d'une cathédrale; il semblait que son langage ne pût jamais être assez majestueux et assez sublime. Personne n'a eu de notre temps pour les idées le même genre de respect que Quinet; d'autres ont eu pour elles le respect froid et poli du courtisan devant son roi, ou Fhiunilité d'un serviteur dévoué à son maître jusqu'à la mort ; lui, il a eu pour elles un respect sacerdotal. Orient dit qu'il les considérait, ainsi que le fidèle considère son Dieu, comme d'une essence supé-

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rieure à rintelligence humaine : jamais il ne les abordait de trop près ; il se tenait debout et la tête droite en face d'elles, et cependant à distance, nr)n par crainte superstitieuse, mais par déférence libre et volontaire. On peut dire en toute vérité que si Quinet a levé les yeux vers les idées, il n'a jamais porté la main sur elles. A mesure qu'il avance dans la vie, Quinet semblerait disposé cependant à devenir, non pas moins respectueux, mais plus familier. Vous connaissez ces déterminations qui sont comme les coups d'État de l'âme ennuyée du statu quo dans lequel elle vit, ces déterminations qu'on exécute avec un mélange de timidité et de décision, le visage empreint de résolution et le cœur palpitant d'anxiété. C'est un de ces coups d'état que Quinet a voulu exécuter, et a exécuté contre lui-même, contre son génie et la nature des rapports qu'il avait entretenus jusqu'alors avec le monde de l'intelligence. Il a voulu savoir jusqu'où il pouvait aller dans la familiarité de ces souveraines et de ces déesses qu'il s'était jusqu'alors contenté d'adorer avec des frémissements d'éloquence; il a voulu savoir s'il pouvait pénétrer dans leur intimité sans les blesser; si, sans manquera ces lois de religieuse déférence qu'il a pratiquées envers elles toute sa vie, il pouvait en leur présence se permettre de détendre la gravité habituelle de son visage, et oublier dans l'abandon du discours la distance qui sépare le sujet du souverain. Sans renoncer à son ancien mysticisme, il a donc essayé du ton familier, de l'ironie, voire de l'enjouement et de la gaieté, et il s'est tiré victorieusement de cette épreuve.

La nature particulière du respect de Quinet pour les idées lui rendait cette entreprise particulièrement périlleuse; mais elle serait hardie pour tout autre écrivain que lui. Chose remarquable, il est presque im-

possible à riiomme d'être familier avec les idées. Il lui est plus aisé de les maltraiter et de les brutaliser que d'entrer dans leur intimité. Rien, parait-il, n'est difficile à l'intelligence comme de garder une juste mesure entre l'adoration religieuse et l'obséquiosité servile ou le laisser-aller brutal. Il exista autrefois un peuple possesseur de dons admirablement étfuilibrés, qui connut et appliqua cette juste mesure avec un bon goût qui n'a pas été surpassé et un abandon inimitable; mais depuis les Grecs il y a eu peu d'exemples, dans le monde intellectuel, de cette familiarité aristocratique grâce à laquelle l'esprit peut converser avec les idées librement, parce qu'il se sait de même race qu'elles, et respectueusement parce qu'il respecte en elles sa propre noblesse. Presque nulle part dans nos temps modernes on n'aperçoit de traces de cette courtoisie noble et de cette politesse sans gaucherie d'aucune sorte que possédèrent les seuls Athéniens. Je me demande souvent en lisant les écrivains modernes, même les plus grands, quel air peuvent avoir les déesses de l'intelligence, Euterpe ou Polymnie, quand elles écoutent certains discours où, sous prétexte d'expliquer leur beauté et leur grandeur à la foule, l'auteur les tutoie grossièrement et les rudoie avec une tendresse malséante. Si l'on veut savoir à quel point cette familiarité est difRcile, il faut prendre les écrits de l'homme qui, dans les temps modernes, a eu le plus grand respect pour les idées, et (jui a pu à bon droit se vanter d'avoir le plus vécu dans leur commerce intime : Goethe. Quoi qu'il ait fait, il a réussi plutôt à nous montrer qu'il était reçu et admis dans leur compagnie qu'à nous donner une excellente opinion du ton qu'il apportait dans cette société divine. Ouvrez son Wilhelm Meister, un des livres les plus dignes d'être médités: si vous v reaardez l)ien, il vous laissera

une impression choquante. Il y a une sorte de cynisme dominateur, une sorte de brutalité triomphante, comparable à celle de l'amant qui est sûr d'être aimé (juand même, dans la manière dont Goethe traite les idées. Malgré tout son orgueil, et peut-être à cause de cet orgueil même, il les a humiliées et abaissées. Pour leur donner un aspect familier, il les a revêtues d'un costume de trivialité. Dans quelle singulière société ne les a-t-il pas forcées de vivre, et quelles étranges expériences ne leur a-t-il pas fait traverser? Il les a mêlées à des comédiens ambulants, à de jeunes bourgeois enthousiastes tout frais échappés du comptoir paternel, à des musiciens de grand chemin, à des funambules de place publique, à des pécheresses de caravansérail allemand. Quelle singulière compagnie pour ces filles divines que Marianne, Philine, Melina, voire le sage Serlo ! Et cependant Goethe est parmi les modernes un de ceux qui ont approché le plus intimement de ces divinités, un de ceux dont la familiarité leur a paru la moins choquante. Jugez maintenant à quels outrages elles ont été exposées et quelles insultes elles ont dû subir!

Ce don de la familiarité est donc des plus rares, et semble même avoir été refusé aux modernes. Quel- ([ues-uns sont tombés dans l'ornière de la trivialité, et ont traduit le langage des idées dans l'idiome le plus vulgaire ; d'autres, sous prétexte de simplicité, ont porté auprès d'elles leurs manières plébéiennes et leur rusticité pesante; d'autres encore les ont traitées en camarades et les ont tutoyées sans façon. Il en est qui les ont interrogées avec la froideur importante d'un magister qui donne des leçons; il en est même qui leur ont fait violence et les ont meurtries comme si elles étaient des captives rebelles ou marquées par le destin pour être les victimes des caprices

MERLIN l'enchanteur 187

do leur esprit. Oue de fois ne se sont-elles pas entendu menacer d'être attachées au char de quelque triomphateur insolent, qui leur ordonnait, au nom de sa gloire, de prophétiser comme Cassandre ou de sangloter comme Andromaque ! Dédains , insolences , menaces et paroles de colère, plaisanteries irrespectueuses, voilà ce que les écrivains modernes leur ont l'ait subir la plupart du temps sous prétexte de familiarité. Où est cette courtoisie charmante, sans gaucherie et sans effort, qu'elles connurent autrefois en Grèce , et qu'elles récompensèrent d'un sourire si radieux? Les temps modernes ont trop ignoré que la familiarité consistait non dans la simplicité, la bonhomie, la trivialité populaire, mais dans la grâce, qui, semblable à une tleur qui contiendrait en elle les parfums de plusieurs autres fleurs, réunit, fondues en un seul rayon, toutes ces vertus charmantes, qui sont comme les lumières de Fâme, la courtoisie, le respect, la franchise, le libre enjouement. La grâce, ce fut là en effet tout le secret des Grecs dans leur commerce avec les idées ; c'est par elle qu'ils réussirent à être familiers sans trivialité, nobles sans emphase, nus sans indécence, vrais sans grossièreté.

Cette familiarité est une si belle chose, et il serait si doux de la retrouver, qu'il faut savoir un gré infini à ceux qui, sans l'atteindre, l'ont cherchée et poursuivie, même à ceux qui ont beaucoup pensé à elle et qui l'ont beaucoup désirée. La tentative de Quinet est donc une de celles dont nous devons nous montrer reconnaissants. Il y a vraiment une candeur touchante dans la manière dont il se présente devant les idées et dans les sollicitations suppliantes qu'il leur adresse pour gagner leur faveur et conquérir ses libres entrées auprès d'elles. C'est un mélange curieux et intéressant de timidité et de hardiesse, d'ardeur et d'hésitation, de

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persistance des vieilles habitudes de Tesprit et de désir de rompre avec ces habitudes. De ce mélange complexe résultent d'inévitables discordances, des transitions trop peu ménagées, des changements de ton imprévus et parfois contraires à toutes les lois de l'harmonie. La brusquerie succède subitement à la prière, et le dialogue, commencé sur un ton familier, se termine sur un ton lyrique. Le poète chante à son insu, même alors qu'il veut simplement parler. Ce n'est qu'après des efforts extrêmes qu'il parvient à baisser le ton de sa voix ample et sonore, qui est si bien faite pour retentir au loin et éveiller les réponses de l'écho. Les cordes vraiment musicales de cette voix sont les cordes hautes; en perdant sa sonorité, elle perd une partie de sa puissance. Les cordes moyennes la font moins bien valoir : les mélodies des paroles prononcées lentement, des chuchotements, des murmures intimes, des inflexions flatteuses et câlines, lui ont été en partie inconnues jusqu'à cette heure. Lorsque la voix est obligée de passer de la musique grave et solennelle à la musique familière, il faut qu'elle regagne en douceur tout ce qu'elle perd en puissance. Tel est le problème : si Quinet ne l'a pas toujours résolu, il l'a cependant toujours parfaitement senti, et il s'est appliqué si courageusement à comprimer et à régler l'essor de cette voix qui tend naturellement à s'élever, qu'il faut une oreille assez exercée à la musique des divers styles pour surprendre ces brusques changements de ton. L'accent de la candeur domine, d'ailleurs, toutes ces discordances, et empêche d'y prêter une trop grande attention. Eveillé par cet accent, l'esprit du lecteur suit avec intérêt l'entreprise du poète et l'encourage de toute sa sympathie lorsqu'il le voit à demi timide, à demi audacieux, se présenter devant les idées et leur adresser une prière que

MERLIN l'ENCUANTEUR 189

l'on peut résumer ainsi : « Jusqu'à présent, vierges iunnortellcs, je ne vous ai contemplées que derrière un voile et dans le majestueux demi-jour du sanctuaire, cl vous n'avez entendu sortir de ma bouche que des hymnes et des dithyrambes en votre honneur; oseraisje aujourd'hui vous approcher en dehors du temple, assister en spectateur respectueux à vos danses lélestes et m'asseoir près de vous sur Fherbe des clairières aux heures où vous racontez les histoires de votre divin décaméron? Puis-je me permettre cette audace sans avoir à redouter le sort d'Actéon et sans craindre de voir se déchaîner contre moi la meute redoutable des molosses de la critique? » Les vœux de Quinet ont été accomplis, et les regards favorables des déesses l'ont prémuni contre les dangers qu'il redoutait. La meute restera calme, et il n'y aura pas de morsures; peut-être quelques jappements, mais est-ce acheter trop cher l'honneur qu'il a sollicité ?

Voilà l'originalité littéraire du nouveau livre de Quinet; mais ce n'est là que la première des deux entreprises qui ont donné naissance à Merlin VEnchaiiteur. En vérité, quand je vois de si nobles et si courageuses audaces, je ne me soucie plus de savoir quel sera leur sort, si elles seront heureuses ou malheureuses; je les applaudis quand même. Je me rappelle le mot de Montaigne sur le style de Lucrèce : « C'est mieux que bien écrire, c'est bien penseï^ », et j'ai envie de dire en changeant légèrement le mot : « C'est mieux que bien parler, c'est bien agir. » L'entreprise philosophique d'Edgar Quinet, pour être jugée selon sa vraie portée, doit être examinée non dans son résultat actuel par l'œuvre que nous avons sous les yeux, mais en elle-même et dans son principe. Le livre serait mauvais que la tentative resterait belle et digne de toute sorte de louanges. En admettant que Merlin VEnchan-

teur ne fût qu'un programme de l'entreprise conçue par Edgar Quinet, il vaudrait encore la peine d'avoir écrit ce programme, et il restera à l'auteur, quel que soit le jugement qu'on porte sur son livre, l'honneur de l'avoir écrit. Merlin V Enchanteur est un e&sai d'histoire idéale. Expliquons ces mots : ils en valent vraiment la peine, et un jour, qui peut-être n'est pas loin de nous, ils serviront de formule magique à quelque grand esprit qui en aura pénétré le sens pour se faire ouvrir une des portes innombrables derrière lesquelles la vérité aime à se réfugier.

Il y a une histoire idéale qui n'a jamais été écrite, et dont les documents existent dans le cœur et dans l'âme de l'homme : liistoire invisible, intangible, qui est pourtant la seule vraie, la seule belle, la seule vivante, et dont l'histoire prétendue réelle n'est que l'apparence et le reflet. Ces faits si animés et si émouvants, ces révolutions si tragiques, ces personnages si passionnés que nous présentent comme en un panorama merveilleux les annales de notre race ne sont pourtant que les ombres et les fantômes de réalités invisibles. Ce que nous appelons notre histoire n'est, à proprement parler, qu'une succession d'ombres qui se projettent sur un mur mal blanchi, qu'une succession d'images retlétées dans une eau qui fuit en renouvelant la couleur de ses ondes, et qui n'est pas toujours lumineuse. Il y a des esprits que l'étude de l'histoire rend moroses et sceptiques^ auxquels elle ne verse ({ue le désespoir, et je le conçois sans peine, car elle est la plus décevante des fantasmagories pour ceux ([ui ne sont pas assez sagaces ou assez bons logiciens pour conclure de la présence de ces ombres visibles à l'existence de réalités invisibles. Dans la vie générale de l'humanité comme dans la vie particulière de chaque individu, l'efl'ort trahit toujours la volonté,

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le mot Iraliit hnijouis la pensée, et l'exécution trahit toujours le désir. L'histoire telle que nous la onnaissons n'est donc jamais i\ur l.i réalisation incomplète, maladroite, tronquée, d'un plan idéal dont l'esprit est obligé de confier l'accomplissement à des organes imparfaits, sujets aux défaillances et aux maladresses, ouvriers laborieux, mais qui trop souvent ont l'ouïe dure, la parole obscure et lu'sit.tnte, l'entendement obtus.

Tous ceux qui ont pensé et rêvé ont senti sans trop d'efï'orls la présence d'un élément idéal dans l'histoire, mais personne ne s'est avisé jusqu'à présent de déterminer nettement la nature de cet élément idéal, l'importance du rôle qu'il remplit, et surtout de déterminer ses difTérents degrés et ce que j'appellerai d'un seul mot la hiérarchie de ses hypostases. Les uns ont fait cet idéal trop mesquin, et les autres trop large, faute d'établir cette hiérarchie ; presque tous ont pris pour l'idéal de l'histoire ce qui n'était qu'un des degrés de cet idéal. Il y a trois hypostases bien distinctes dans l'idéal historique. Il y a d'abord Fidéal qui se présente comme un résultat à posteriori, et qui se dégage de la masse confuse des événements, des passions en lutte, des caractères en conflit, des vicissitudes de la vie des peuples, de la couleur des temps et des lieux; celui-là, qui est connu de tous les artistes, et qui est comme l'àme charnelle de l'histoire, n'est que le premier degré de cette hiérarchie, et ne mérite que le nom d'idéal empirique, parce que, loin de précéder les faits et de les dépasser, il est au contraire engendré par eux et n'est qu'un résultat poéticpie de leur existence. A l'autre extrémité de l'échelle il y a un idéal tout opposé au premier, morne, éternel, immuable, en qui viennent s'éteindre tous les bruits de la vie, en qui toutes les différences sont ramenées

à l'unité et toutes les contingences à Fabsolu, pour (jui l'harmonie môme est une discordance, qui résume toutes choses en une seule loi, en une seule idée, en une seule fin , qui supprime le temps, et pour qui la durée de la race humaine consiste tout entière en deux points quasi-mathématiques : le point de départ et le point d'arrivée. G est V idéal philosophique, celui qui contient l'explication de la destinée dernière de l'humanité et de cette loi d'attraction morale qui, entraînant incessamment la race humaine vers des régions toujours plus étendues du temps et de l'espace, la rapprochant de plus en plus de son centre éternel, l'amène à s'abolir progressivement en quelque sorte, à supprimer de plus en plus son histoire, à la transformer en une généralisation voisine de l'unité. Mais entre ces deux hypostases dont quelque poète amoureux des symboles, comme Goethe ou Quinet, personnifierait l'une sous la forme d'un génie protéen, tour à tour sylphe gracieux, gnome lugubre ou lutin fantasque, et l'autre sous la forme d'uji Saturne dévorant ses propres enfants et ceux des divinités inférieures, il y a un degré intermédiaire, et c'est cet intermédiaire qui contitue l'histoire idéale, cause et substance de l'histoire réelle. Cette hypostase intermédiaire n'est point immuable et solitaire comme l'idéal philosophique ; elle se déploie à mesure que le temps marche, découvrant progressivement l'enchainement indéfini des ligures qui forment le plan divin, et à mesure aussi que le plan se déroule, les hommes essayent de l'exécuter. Il y a donc une histoire idéale qui se développe parallèlement à l'histoire réelle, et qui lui est aussi supérieure que l'àme est supérieure au corps et l'esprit à la matière. Pour peu qu'on suive avec attention le parallélisme de ces deux ordres de faits, on sera surpris de voir combien l'histoire idéale est plus vraie, plus belle,

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()lus lumineuse que l'histoire réelle, coiiibien est prolongée la première de ces deux lignes en comparaison (le la seconde, et combien imparfaitement le plan divin a été toujours exécuté. L'histoire réelle n'est plus alors qu'une série de déceptions, car on peut mesurer nettement la distance qui sépare l'exécution de la conception, et l'acte de la pensée. Là où l'histoire idéale proposera l'édification de la cité de Dieu sur la terre, l'histoire réelle répondra par la hiérarchie catholique; au lieu de la réformation de FEglise, nous aurons le protestantisme; au lieu du règne de la justice, la Révolution française. Lorsque l'àme, blessée de tendresse et toute soupirante d'amour, se racontera les joies du paradis et la perfection des saints, elle rencontrera ce sabbat fantasque, plein de terreurs, aux contrastes grimaçants, impies, hardis et équivoques, qui s'appelle le moyen âge. Et l(jrsque épuisée et haletante elle rêvera un printemps nouveau, elle obtiendra cette saison bourbeuse, boueuse et cependant radieuse, cette saison mélangée de soleil et de pluie qui s'appelle la Renaissance. Quand on étudie l'histoire avec la préoccupation d'un ordre de faits supérieurs qui se développe parallèlement à l'ordre de faits qu'elle raconte, on n'est plus tenté de s'étonner de ces accès de découragement qui saisissent parfois les peuples, de ces périodes de sommeil dans lesquelles les nations se laissent tomber, de l'indifférence désenchantée qu'elles montrent tout à coup pour les choses qu'elles ont le plus aimées et qu'elles ont poursuivies avec le plus d'ardeur. Il semble qu'on assiste à la douleur d'un homme qui ne peut parvenir à se faire comprendre, qui demeure frappé de stupeur à la vue de l'œuvre ({u'il a accomplie, et qui est obligé d'avouer qu'il n'a }jas dit ce ([u'il voulait dire et qu'il a fait autre chose que ce qu'il voulait faire.

Et cependant, dernière misère, de ces deux ordres de faits, il n'}' en a qu'un seul qui soit enregistré dans les archives de l'humanité. Ces déceptions, ces contresens, ces solécismes, ont leurs annales, mais l'histoire idéale n'a pas été écrite. Pourtant cette histoire n'est pas un vain rêve : elle a existé réellement, mais nul œil n'en a suivi avec amour les apparitions successives et Tenchaînement logique; c"est tout au plus si l'on peut çà et là, dans les événements extérieurs, surprendre quelque témoignage de son existence. Quel livre immortel ferait celui qui pourrait suivre cette histoire idéale depuis la naissance de l'âme, et raconter ces splendeurs royales dont les monarchies d'Egypte et de Perse ne sont que de pâles imitations, ces merveilles du désir et de l'amour dont les miracles des saints et les exploits des héros ne sont que la traduction malhabile, ces hardiesses de l'intelligence devant lesquelles les flèches les plus légères des cathédrales paraissent lourdes et timides! Plus d'une fois l'âme humaine a semblé regretter que cette histoire ne fût pas écrite, et a fait pour l'écrire les plus touchants cfl'orts. Elle a surtout ressenti ce besoin aux deux phases extrêmes de son existence, l'adolescence et la vieillesse. Jeune, elle a attaqué ce labeur avec la naïveté et l'ardeur de la passion; vieille, elle y a porté la prudence et la lenteur de l'expérience. Dans sa première phase, elle a créé les légendes; dans la seconde, la critique moderne. Ce qui donne en effet un prix inestimable aux légendes de tous les peuples, c'esl ipi'elles sont tout à la fois les seuls fragments authentiques que nous possédions de cette histoire idéale et la revanche de l'âme humaine sur les décevantes traductions que lui donnaient de cette histoire les événements réels. Heureusement inspirés par leur ignorance, les peuples enfants ont mieux aimé accepter des fables

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que les réalités misérables des faits concrets; ils se sont en linéique sorte entêtés à repousser l'évidence, et leur glorieux entêtement les a conduits plus près de la vérité que n'auraient pu le faire une obéissance prosaïque et un consentement servile à la réalité. Les légendes sont donc plus vraies que les histoires, car elles serrent de plus près et traduisent plus exactement l'idéal invisible que les faits réels, qui n'en suivent les évolutions que de loin et d'un pas traînard. Cette crédulité des peuples enfants, qui a fait si longtemps sourire, n'est en réalité qu'un instinct obscur et puissant du vrai, qu'un sentiment quasi filial, fort comme tous les sentiments naturels que l'analyse ne peut atteindre et que le raisonnement ne peut affaiblir, l'élan d'un cœur qui ne peut se tromper, l'intuition rapide qui fait reconnaître celui qu'on doit aimer. Cette crédulité a dépassé la sagesse des sages et la science des savants; autrefois les rêveurs seuls la bénissaient, parce qu'elle avait peuplé le monde de visions enchantées et d'êtres merveilleux; aujourd'hui les sages la bénissent pour toutes les vérités qu'elle a sauvées de l'oubli, et qui ont pu traverser les âges grâce à l'incorruptible enveloppe de poésie dont elle les a recouvertes. Loin de sourire du témoignage des légendes, nous serions plutôt tenté parfois aujourd'hui de désirer que toute l'histoire fût écrite en légendes; elle serait plus vraie, et surtout elle serait plus amusante et moins plate. A son tour, la critique moderne a constaté scientifiquement ce que l'instinct naïf avait deviné et pressenti. L'âme, vieillie, mûrie par une longue expérience de la vie, s'est plu à méditer sur les rêveries de son enfance, et à repasser dans sa mémoire ses innombrables combats, ses espérances infinies, ses déceptions, ses luttes, toutes les vicissitudes de son existence. Elle s'est jugée avec

une impartialité sévère, a cherché la raison de tous ses actes, a comparé ce qu'elle avait désiré à ce qu'elle a obtenu, ce qu'elle a fait à ce qu'elle avait voulu faire, et elle s'est aperçue que, sans le savoir ni le vouloir, elle avait vécu de deux existences, dont la meilleure n'était pas celle qu'elle pouvait raconter. Alors elle a été amenée à soupçonner la présence d'un élément idéal dans ses actions, et par suite la coexistence simultanée et la marche parallèle de deux histoires, l'une grossièrement extérieure, l'autre invisible à l'œil charnel, et cependant principe et être de la première. Dès qu'elle eut ressenti ce soupçon, elle s'appliqua avec patience, avec sagacité, avec prudence^ à rechercher dans les monuments, dans les vestiges de sa longue existence, les marques de cet élément divin qui se dérobait aux sens, à suivre dans l'enchaînement de sa propre biograpliie l'enchaînement de cette histoire idéale. C'est ainsi que naquit la critique moderne; c'est ainsi que l'àme humaine vieillie se trouva d'accord avec les instincts de sa jeunesse, et fut amenée à reconnaître dans les légendes les fragments authentiques de cette histoire qu'elle cherchait. La légende primitive et la criticjue moderne, qui parlent deux langages si différents, expriment au fond la même pensée, et sont nées l'une et l'autre de la même immortelle préoccupation.

Merlin l'Enchanteur est donc un essai d'histoire idéale sortie de la double inspiration de la légende et de la critique. Nul mieux qu'Edgar Quinet, qui est à la fois poète et critique, ne pouvait se charger de cette tentative, car chez lui ce mélange du poète et du critique est en quelque sorte indissoluble. Les deux hommes qui sont en lui ont les mêmes goûts, les mêmes préférences, et les sujets que le poète aime à chanter sont les mêmes que le critique aime à méditer.

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L'hi.stoire poétique qu'il nous raconte réunit les caractères duvisil)le et de rinvisible; elle se passe à la fois dans le temps et hors du temps; il semble qu'elle nous soit connue, et cependant nous ne l'avons vue écrite nulle part. Nos souvenirs historiques nous permettent de suivre facilement l'enchaînement de ses péripéties, nous pourrions fixer avec précision les dates de chacune d'entre elles, et cependant les chroniques ne nous ont parlé d'aucune des aventures qu'elle renferme. De même que lorsque nous lisons l'histoire, nous sentons partout la présence d'un élément idéal sans pouvoir le saisir nulle part, ici nous sentons partout la présence d'un élément historique qui fuit et se dérobe devant notre esprit. Edgar Quinet a rencontré dans nos origines celtiques une légende fabuleuse, et cette légende soigneusement examinée, lui a paru exprimer sous une forme concrète toutes les qualités éparses du génie français, et expliquer toutes les vicissitudes de son histoire. L'instinct populaire, par une sorte d'intuition prophétique, a comme pressenti dans la légende de Merlin toute l'histoire encore cachée de la France, si bien qu'on peut dire que le peuple français a deviné sa destinée lorsque cette destinée était encore embryonnaire et enveloppée dans les limbes de l'éternité *. Toute l'histoire de France n'est que la traduction en acte de cette destinée dont la légende de Merlin est l'expression en puissance. Et cela n'est pas seulement vrai de la France, tous les peuples ont ainsi raconté

1. Nos lecteurs ne s'étonneront sans doute point que nous appelions française une légende qui est autant bretonne que galloise. Est-il besoin de leur rappeler que Gallois et Bretons étaient de même race et parlaient même langue, que c'est de Bretagne que Geoffroy de Moumouth prétendit avoir tiré cette légende, et que c'est en France que le cycle de la Table-Ronde eut son plein développement?

leur destinée et ont exprimé leurs prophéties sur euxmêmes dans leurs légendes nationales. Maintenant faites concorder ces légendes entre elles ; mettez leurs héros en présence les ims des autres, et vous obtiendrez sous une forme symbolique et poétique le plan de l'histoire universelle, car les caractères de ces divers personnages vous permettront de déterminer le conflit inévitable et le jeu fatal de leurs passions, de leurs vices et de leurs vertus. Poussez hardiment l'expérience et prolongez ces légendes à travers le temps; douez d'immortalité leurs personnages fabuleux, et aussitôt la série entière des faits va se dérouler, et le parallélisme de l'histoire idéale et de l'histoire réelle va se découvrir à vos yeux. La légende est donc, pour ainsi dire, comparable à la fameuse tente de Pierre Schlemil; pliée, elle est un jouet d'enfant qui peut tenir dans la main; déployée, elle peut couvrir le territoire d'un empire. Merlin l'Enchanteur n'est pas autre chose que la vieille légende du cycle de la Table-Ronde prolongée à travers le temps depuis l'aurore de l'histoire de France jusqu'à l'heure où nous vivons, et prolongée, non pas arbitrairement, mais conformément à la logique qui la domine. Le problème était celui-ci : étant donné le caractère que la légende prête à Merlin et l'ensemble de facultés, de vertus et de défauts qui distingue ce personnage, prolonger son existence à l'infini, ne lui prêter que des aventures qui soient en rapport exact avec le développement logique de son caractère, et chercher ensuite si la série idéale de ces aventures ne correspondra pas exactement à la série réelle des aventures du génie français à travers les âges. Telle est la conception d'Edgar Quinet, tel est le plan qu'il a voulu exécuter. On voit que la conception est élevée et profonde, que le plan est vaste et de difficile exécution.

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Les parents (jue Quinet donne à Merlin sont les mêmes que lui donne la légende. Jamais parenté ne l'ut plus étrange, et jamais fds ne fut plus légitime ([ue Merlin et plus fidèle à son origine. Sa naissance semble faite exprès pour donner raison à la théorie de Hegel sur l'union et l'harmonie des contraires. L'àme embryonnaire de Hegel dut tressaillir dans les limbes où elle était encore ensevelie le jour où naquit Merlin; je regrette ({u'Edgar Quinet n'y ait point songé. Dans la partie de son poème qu'il a consacrée au voyage de l'enchanteur dans les limbes, j'aurais aimé à voir l'àme de Hegel venir au devant de Merlin et lui dire avec respect : Salut au très grand enchanteur qui, par une série de devenirs successifs, arrivera à réaliser l'harmonie entre le dieu et le diable qui s'attirent et se repoussent en toi! Le jour où fut conçu Merlin, la terre était humide d'une pluie bienfaisante, et le soutïle des choses nouvelles chassait doucement le souvenir des choses passées. Voyez comme le poète a bien décrit ce jour charmant : « A peine quelques nuages dorés sur les bords emportaient je ne sais où, dans un lambeau de pourpre, ([uelque ancien dieu attardé ou fugitif, car les dieux païens n'avaient pas encore tous quitté la terre. La croix était chancelante à l'endroit où elle était le mieux plantée. Le monde, ne sachant encore s'il appartiendrait à Jupiter ou au Christ, se parait de son plus beau rayon. Son haleine ressemblait à l'ambroisie, comme pour dire à la volupté ancienne : Sois tran- (piille! quoi qu'il arrive, je te reste fidèle. ■» Ce soir-là, un cavalier vient frappera la porte du premier monastère qui ait été élevé dans la Gaule. Là habite « une fille de roi que l'ennui de la terre a saisie dès son berceau. Ouvrez, je suis un pénitent blessé, j'apporte des nouvelles du Calvaire. Je viens de saluer Bethléem

et Nazareth. Ma sœur, je vais périr si vous tardez encore. Souvenez-vous du bon Samaritain. » La vierge charitable ouvre la porte, et maintenant écoutez la fin de l'aventure! « La nuit est venue, une nuit de rÉrèbe, épaisse, sillonnée d'éclairs. La vierge blanche, sainte, se jette sur son lit plus blanc que l'aubépine en fleurs et s'endort la tête sur son coude ; maie agitée, inquiète, elle a oublié de faire le signe de la croix au pied du crucifix. L'enfer veille et l'a vue; il a dit : C'est bien I elle est à moi. La nuit est venue, La jeune fille est restée sainte. La voilà endormie; mais quel sommeil et quel songe, grand Dieu! Au fond des bois quels soupirs de flammes! quelles larmes dans les nues! quel enfer dans le ciel! La nuit est passée, le jour est beau et radieux. La sainte s'éveille, son hôte est parti. Elle tombe à genoux, se voile la face, se noie dans les larmes. 0 saints et saintes, protégez-la d'un regard! Pleurs brûlants sur les dalles, prières, vœux, macérations, abstinences, cilices, que faut-il donc encore pour eff"acer un songe? »

Ainsi est né Merlin, d'une sainte et d'un mauvais rêve, en vertu d'une décision des forces divines et des inaccessibles entités réunies en parlement métaphysique pour trouver une combinaison nouvelle dans le gouvernement philosophique du monde. On n'avait pas essayé encore d'une combinaison entre l'amour divin et l'impureté satanique ; aussi la proposition que mit en avant le sagace esprit de l'abîme fut-elle adoptée avec empressement. Merlin restera fidèle à cette double origine pendant toute sa longue histoire. Jamais enchanteur n'aura une telle préoccupation des choses idéales, et jamais aucun ne comptera pourtant dans son histoire autant de pages infernales. Vous pouvez suivre facilement à travers les siècles les mouvements des deux âmes qu'il porte en lui. Croisades, chevalerie.

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piété charmante, concorde et tolérance, fraternité universelle, règne de la justice, voilà les mélodies idéales et sublimes que chante l'âme de sa mère; fureurs fiévreuses, inconstances et impatiences diabolicjues, scepticisme destructeur, impiété ivre de blasphèmes à taire frémir, soudainetés criminelles d'une main prompte au meurtre, massacres des Armagnacs, Saint- Barthélémy, Dragonnades, journées de Septembre, règne de la Terreur, voilà les mélodies infâmes, souvenirs de la messe du sabbat, que chante Fàme de son père. Et cependant la discordance ne sera pas trop forte, grâce à la bonhomie de Merlin, car Merlin sera bon et juste, même dans ses pires moments; son cœur n'avouera jamais les paroles injurieuses de ses lèvres, sa raison ne cherchera jamais à justifier les actions criminelles de sa main. Quand il sera méchant, ce sera toujours spontanément, jamais de parti pris et avec une préméditation froide. Ce qu'il fera de mauvais, il n'aura jamais voulu le faire ; ce qu'il dira d'impur, il n'y croira jamais au fond de sa conscience, et dans les plus tristes jours de sa vie il justifiera cette parole du cynique Chamfort : « Le Français est le seul être dont l'esprit puisse être corrompu sans que le cœur soit atteint. »

L'enfant vint au monde, sans bruit, sans gémissements, obscurément, dans un coin du cloître; mais quel ne fut pas l'étonnement de sa mère, qui n'osait pas même lui présenter le sein, lorsqu'elle entendit l'enfant lui dire d'une voix d'homme : « Mère, ne pleurez pas, je vous consolerai ! » Son étonnement redoubla lorsqu'elle le vit, échappé de ses langes, marcher à grands pas un livre à la main : « Qui t'a appris à lire, Merlin? — Je le savais avant de naître. » Avec de telles dispositions, il n'est pas étonnant que Merlin se soit senti tout enfant l'ambition do devenir un enchan-

teur. Etre enchanteur, c'est-à-dire pratiquer l'art des sortilèges, commander aux choses d'ici-bas par des formules magiques, avoir en sa possession les philtres qui font aimer, qui font dormir, qui font mourir; remplir de songes les cerveaux des dormeurs et d'illusions les yeux des hommes éveillés, savoir les paroles qui transportent les montagnes et les cœurs, se faire suivre des populations ensorcelées par la puissance des incantations — quelle vocation glorieuse, et y avait-il un meilleur moyen pour Merlin de concilier ses deux natures? Il pourra utiliser au profit de Dieu les secrets du diable, mettre le plus d'ingrédients divins qu'il pourra dans la nauséabonde chaudière où les sorcières de l'intérêt et du vice font bouillir la cuisine politique des nations. Merlin fut donc Ijien inspiré le jour où, frappant du pied la terre devant son père et sa mère étonnés, il dit résolument : « Moi, je veux être enchanteur. » C'était en effet la meilleure profession qu'il pût exercer en ce monde; s'il n'avait pas choisi cellelà, le dualisme qui était en lui n'aurait jamais été réconcilié, et il ne lui restait que la ressource de se faire sorcier, métier profitable, mais bien bas et bien laid, ou celle de se faire moine, ce qui est bien beau, mais bien monotone aussi, et à la longue bien stérile.

J'espère que vous comprenez aisément le sens caché de ce premier épisode. Le génie français, comme Merlin, est venu au monde avec le don de la parole; il savait lire avant même d'être né. En réalité, il n'a jamais connu les limbes de l'enfance. On dit que les enfants des vieillards viennent au monde avec une àme plus mûre que celle des autres enfants. Leur esprit est entouré de langes charnels moins épais, les cloisons physiques des sens l'emprisonnent moins étroitement; moins aveugle et moins pesant, il porte

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en lui quelque chose d'exquis comme un IVuil savouiLMix, et de subtil comme un rayon. Tel fut Merlin et tel fut aussi le génie français. La semence génératrice d'oîi il est sorti est le dernier résultat de la distillation séculaire de civilisations et de doctrines morales qui elles-mêmes étaient fdles de vieux parents. Et voilà pourquoi Merlin est venu au monde avec la science infuse, voilà pourquoi le génie français a toujours su toutes choses sans les avoir jamais apprises. En naissant, il portait, enveloppés dans son âme, les secrets de plusieurs civilisations ; aussi la vérité de la doctrine de Platon sur la réminiscence de l'àme et l'existence antérieure a-t-elle été démontrée par lui jusqu'à la dernière évidence. Ainsi s'expliquent sa facilité d'assimilation et sa rapidité de conception. Il n'apprend si vite que parce qu'il a su autrefois ce qu'il veut apprendre, il n'invente si rapidement que parce qu'il se souvient. Toutes les choses sont pour lui comme une leçon oubliée que sa -mémoire retrouve sans effort.

Il eût été vraiment dommage de laisser sans éducation un enfant de dispositions si heureuses, qu'il comprenait également bien le langage des bruyères fleuries qui croissaient autour des dolmens celtiques, et celui des trèfles à trois feuilles qui lui envoyaient au nom du christianisme, le selam de la croix. Son cœur ne savait auquel de ces langages il devait croire, et il en était rempli d'inquiétude et de mélancolie. Aussi sa mère alarmée crut-elle sage de l'envoyer chez le maître d'école le plus voisin. Le temps, qui détruit toutes choses, a détruit la gloire de ce maître d'école, et peu de gens aujourd'hui le connaissent : il s'appelait Taliesin. A cette époque, il n'était plus ce qu'il avait été dans d'autres temps ; l'âge l'avait mûri et désenchanté. Dans sa jeunesse, il avait ac-

compagne aux combats les chefs celtiques, et l'on dit qu'alors il s'était trop épris des enivrements fiévreux des batailles, et qu'il avait trop aimé à chanter les flots de sang rouge jaillissant des blessures et les chairs écrasées sous les sabots des chevaux. Ses chants avaient exprimé avec une frénésie sauvage et comme délirante l'ardeur du massacre, la joie du meurtre et les cruelles voluptés de l'invective ; mais à l'époque où Merlin le connut, il n'était plus le même qui avait chanté les exploits du chef Urien et qui avait foulé les cadavres à Argoed-Loueven, un champ de bataille dont le nom peut-être vous est inconnu. Le christianisme avait blessé son cœur plus profondément que n'avait pu le faire la lance de l'envahisseur étranger. Alors on le vit se renfermer dans un sombre mutisme, d"où il ne sortait que pour laisser tomber de ses lèvres des proverbes et des sentences, résultat d'une sagesse chèrement achetée. Le vieux barde, trompé dans ses espérances et ses prophéties, trahi par son propre génie, qui lui avait soufflé traîtreusement des promesses qui ne s'étaient pas réalisées, apaisé par l'âge, touché par le christianisme et mal converti cependant, se plaisait alors à refaire dans son jargon barbare, sous une forme obscure, et non sans originalité, les vers dorés de Pythagore et les poésies gnomiques des Grecs. Un pareil professeur, s'il etiX été plus jeune, eût été fort dangereux; mais dans l'état d'àme où il était alors, il ne pouvait plus donner à son disciple que des conseils de sagesse et de résignation. Un certain désenchantement et une .secrète amertume se glissaient cependant dans ses leçons, et on ne pourra s'en étonner si l'on veut l)ien se souvenir que la terre et le ciel étaient perdus pour lui. Depuis longtemps déjà, les druides qui l'avaient initié aux mystères des forêts sacrées avaient perdu le ciel, et les bardes ses

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compagnons, aujourd'hui vieillissants et mendiants, étaient en train de perdre la terre.

Voilà le personnage de Taliesin tel qu'on peut le concevoir à l'époque où Merlin fut envoyé près de lui : druide désenchanté, barde désormais sans emploi et transformé parle fait de l'âge en professeur de morale. Je regrette que le poète-critique ([ui a si bien le sentiment de nos origines, et qui à plusieurs reprises a exprimé le regret de la trop brusque disparition de l'élément celtique dans notre histoire, ait passé trop rapidement sur ce curieux personnage et ne nous ait présenté que sa silhouette. Aucune des leçons de Taliesin, c'est-à-dire du génie celtique, n'a été perdue pour Merlin; j'aurais voulu que Quinet nous le fît sentir davantage. Ainsi le désenchantement de Taliesin confirma Merlin dans la pensée d'abandonner les anciens dieux, car ce désenchantement n'était mêlé d'aucune espérance et exprimait moins un regret passionné que l'abattement d'une âme qui sent que tout est fini irrévocablement. Ce désenchantement voulait dire : « La douleur n'est c{ue pour moi qui suis vieux ; vous qui êtes jeune, pourquoi la partageriez-vous? Je suis triste parce que les maîtres que j'ai servis ne reviendront plus, mais vous qui ne les avez pas connus, mon fils, n'héritez pas de ma tristesse. » Taliesin apprit à Merlin les vingt-cinq mille vers des Triades, et c'est de- là peut-être que lui est venu le goût de la poésie didactique, sentencieuse, raisonnable, que l'enchanteur a toujours gardé depuis et qu'il a exprimé sous tant de formes; de là aussi sa médiocre aptitude à s'exprimer par images, car pourquoi ne pas le dire? Taliesin avait un très faible sentiment de la nature, et il avait une tendance singulière à choisir, pour envelopper ses pensées, les images les plus quintessenciées, les plus semblables à des écharpes vapo-

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reuses. Il évita sagement de montrer ses chants guerriers à Merlin, mais on peut soupçonner l'écolier de les avoir lus à la dérobée lorsque le maître avait le dos tourné, et de s'être souvenu plus tard de ces fiévreuses Marseillaises primitives et de ces inexorables Chants du départ lancés par les bardes à la tête des bandes celtiques qui marchaient à la rencontre des envahisseurs étrangers.

Merlin profita si bien de la science de Taliesin (le génie celtique) ainsi que de celle de sa sainte mère (l'Église), qui lui apprit Virgile, les vers des sibylles et les saints pères, qu'il sentit son cœur se gonfler d'orgueil. Il se croyait déjà un enchanteur, et il essayait de parler en maître à la nature. Il allait à travers champs, disant à toutes choses : « Obéissez. » Mais toutes les créatures se moquaient de ses ordres, et son cœur blessé se répandait en colères furieuses et en mélancolies touchantes. « Quoi! disait-il, je n'aurai pas la puissance de courber un brin d'herbe sous mon intelligence! Et il regardait avec colère une joyeuse marguerite des prés qui souriait, quoiqu'il l'écrasât de son regard. Un ver de terre vint à passer, tout repu de limon. Merlin lui cria d'une voix de tonnerre : « Esclave, âme d'argile, arrête-toi! « mais en vain; le vermisseau se joua du grand enchanteur. » Merlin ignorait deux choses : la première, que ce don des enchantements devait lui venir d'une àme. étrangère, afin d'humilier son orgueil et de lui montrer que la science n'est pas souveraine du monde; la seconde, c'est que ce don ne pouvait manquer de lui être accordé, car il suffit, pour l'obtenir, de le désirer de toute son àme et de tout son cœur. Or, puisque ce désir était en Merlin aussi fortement qu'il ait jamais été en aucune créature humaine, il devait infailliblement être exaucé. Il n'attendit pas longtemps

le miracle. Un .-^oir (ju'il se promenait à travers la campagne, il entendit des voix harmonieuses qu'il prit d'abord pour celles des cigales, et qui chantaient : « 0 vous tous qui habitez les forêts et qui les faites resonner de vos voix matinales, dispersez-vous dans les bruyères, dans les chaumes sonores ; allez annoncer que Viviane se réveille, que le doux éclair de ses yeux a réjoui la terre... Pour nous qui avons chanté le dernier chœur sur les degrés du temple de Sunium, nous saluons aujourd'hui le printemps nouveau dans les bruyères des Gaules. Nulle d'entre nous ne sait ce qui se prépare ; mais la terre a vraiment une odeur d'encens. Voici, voici notre maîtresse rayonnante qui nous fait signe : elle nous impose silence. Il faut se taire maintenant ; c'est aux dieux de parler. » Après quelques minutes d'étonnement, Merlin se lève, cherche des yeux et aperçoit une jeune femme assise au pied d'un arbre. « Elle lui parut radieuse, plongée comme lui dans une rêverie éternelle. Des bandes d'oiseaux sortaient des bois pour venir becqueter dans ses mains. Sa robe avait le même vert que la forêt; son front était blanc et poli comme la pierre des sommets lavés par de continuels orages. Ses yeux étaient couleur de la violette des champs. » Cette jeune femme est Viviane ; elle apporte avec elle l'amour, père des enchantements. Dès que Merlin l'eut aperçue, il sentit naître en lui la puissance qu'il avait tant désirée. Il aima Viviane et en fut aimé. J'ai à peine besoin d'expliquer au lecteur que Viviane est l'emblème de la nature, Merlin l'emblème du génie. L'un et l'autre, le génie et la nature, séparés, vivent stériles, muets, sans conscience d'eux-mêmes; mais dès qu'ils se sont rapprochés, le génie est révélé à lui-même par la nature, et la nature animée et fécondée par le génie. Nous connaissons la parenté de Merlin ; celle de

Viviane est plus difficile à déterminer. Les recherches d'Edgar Quinet sont sans doute restées sans résultat, car de tous ses parents il ne nous nomme que sa marraine, une déesse d'origine païenne, Diane de Sicile (la chasteté, l'union de la pureté et de la force); quiconque voudra entretenir des relations amoureuses prolongées avec Viviane fera bien de ménager et de respecter cette chère marraine.

Tout ce premier livre est remarquable par un mélange heureux de force et de grâce, et c'est peut-être de tous celui où l'auteur a atteint de plus près cette familiarité poéticfue dont nous avons parlé au début de cette étude. Nous ne pouvons tout à fait en dire autant des livres suivants, que Fauteur a consacrés à Fadoles'cence de Merlin et à son voyage dans les limbes. Je sais bien que le fait moral que voulait symboliser Edgar Quinet est difficile à exprimer poétiquement; mais l'allégorie qu'il a employée a le triple défaut de n'être pas neuve, d'être trop diaphane, et cependant d'être tellement confuse que le lecteur comprendra malaisément la pensée du poète. J'explique donc en deux mots le sens de ces cinq énormes livres, qui n'offriront pas, je le crains, un bien vif intérêt. L'amour a donné à Merlin le pouvoir des enchantements, et le premier usage qu'il fait de ce don, c'est de créer et d'embellir le théâtre de ses destinées futures. Un caprice de Viviane lui fait faire choix d'un pauvre village de pêcheurs appelé Lutèce, et c'est ainsi que s'élève Paris. Ce premier enchantement opéré et les premiers éléments de la chevalerie de la Table-Ronde étant créés, Merlin s'avise d'aller à travers les limbes chercher son père, qu'il connaît mal, et pour lequel il ressent une tendresse filiale que les événements se chargeront de corriger. Ce voyage dans les limbes signifie l'histoire en puissance, l'histoire en-

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coro rrplit'O sur elle-même, robscur avenir encore endormi, et, pour tout dire, les riches possibilités contenues dans le génie encore novice de la France. Ce génie est alors comparable à ces adolescents extraordinaires qui n'ont encore rien fait, et qui par conséquent autorisent toutes les espérances et toutes les appréhensions. Que feront-ils? que seront-ils? Nous voudrions pouvoir nommer les actions dont nous sentons circuler en eux les germes, et nous jetons nos regards autour d'eux, comme pour voir si nous n'apercevons pas rôder déjà les occasions, filles du destin, qui recevront ces germes et les féconderont. Tel est le fait moral qu'Edgar Quinet a voulu symboliser dans les livres ii-vi, et que le lecteur devra toujours avoir présent à la pensée, s'il ne veut pas s'égarer. Dans cette partie de son livre, Quinet est trop retombé dans ses anciennes habitudes d'esprit et a trop sacrifié à la pompe. Indiquons encore, puisque nous faisons halte un instant dans la région la plus défectueuse du poème, les reproches qu'on peut adresser aux allégories de Quinet. Elles ont, ai-je dit, le tort d'être trop diaphanes : le lecteur nomme trop facilement les êtres abstraits et les phénomènes moraux qu'elles représentent, et il aurait envie de dire à l'auteur : « Mettez plus de chair, on voit l'àme de vos pensées. » En même temps qu'elles sont trop diaphanes, elles sont cependant obscures et confuses. La même allégorie a plusieurs significations et regarde pour ainsi dire de trois côtés à la fois. Ainsi Merlin signifie généralement le génie français, mais ({uelquefois aussi il signifie le génie humain sans acception de temps et de lieu. Il n'est pas douteux pour moi que le personnage du prêtre Jean renferme à la fois une satire de l'éclectisme, un éloge de la tolérance et une raillerie contre l'indifférence morale de notre époque. Le

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voyage de Merlin en Grèce contient une triple satire : satire historique contre la Grèce byzantine, satire politique contre la manie de destruction des doctrines républicaines, satire philosophique destinée à montrer comment Tintelliîîence, séparée du sens moral, n'est puissante que pour la mort, le sophisme et la destruction. Il faut donc lire ce livre avec une triple préoccupation : une préoccupation i^hilosophique générale, une préoccupation historique limitée aux aventures du génie français, et une préoccupation politique limitée à l'état du temps présent. Les ironies enveloppées abondent, et on peut dire que le livre est plein d'e muets qui attendent que la critique leur mette des accents graves. Nous laisserons au lecteur le plaisir malicieux de les placer lui-même, et nous nous contenterons d'accents aigus.

Les amours de Merlin et de Viviane sont le nœud qui relie toutes les parties du livre; ce nœud est très solide. Edgar Quinet l'a serré trois fois d'une main puissante en l'honneur du passé, du présent et de l'avenir, tout en récitant des formules magiques tirées de Herder et de HegeL Occupons-nous donc de ces importantes amours, et avant tout osons poser une ciuestion à Edgar Quinet. Est-il bien certain que Viviane ait été le premier amour de Merlin? Nous ne demandons pas mieux que de le croire; cependant il y a toujours eu dans cet amour un je ne sais quoi qui indiquait que Merlin n'avait plus la fleur de son àme. On pourrait le soupçonner, et de nombreux documents historiques semblent appuyer ce soupçon, d'avoir eu tout jeune un commerce trop prolongé avec une grave matrone romaine d'un âge respectable, qui lui donna cette expérience prématurée de la vie qui le distingua de si bonne heure, et qui insinua dans son àme quelques gouttes de ces philtres puissants qu'avaient employés

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Canidic et Symctha. EÏJe avait vu de magnifiques et pompeux spectacle^;, et à force de l'en entretenir, elle lui en donna peut-être le goût. De là son amour pour les spectacles extérieurs, pour les pompes de la vie sociale, pour les raffinements de la vie urbaine, et son éloignement pour la vie simple et la nature. Cette corru[)tion civilisée, qu'il avait respirée de trop bonne lieure, suffirait à expliquer les destinées malencontreuses de son amour pour Viviane, et cette rupture si prompte dont Edgar Quinet n'a pas su nous donner la raison. Il y eut donc dès l'origine des causes latentes de divorce entre Viviane et Merlin. En second lieu, est-il vrai que Merlin ait été si fort aimé de Viviane? Pour ma part, je n'en crois rien, et je suis sur ce point plutôt de l'avis de la vieille légende que de l'avis de Ouinet. Suivant la légende, Merlin était un grand enchanteur dont une fée malicieuse résolut de briser la l>uissance. Il ne lui fut pas difficile d'ensorceler cet enchanteur, qui avait vieilli sur ses grimoires, et qui ne connaissait pas les ruses des fées artificieuses. Séduit par ses coquetteries, Merlin se laissa enfermer tout vivant dans un sépulcre au milieu d'une forêt sauvage. Là, privé de la lumière du ciel, séparé de la vie et de la nature, il se répandait en prières et en blasphèmes, et les passants qui s'arrêtaient pouvaient entendre ses prophéties et les rapporter aux hommes, qui en faisaient leur profit, tout en se moquant de l'imbécile enchanteur et en applaudissant à la criminelle astuce de Viviane. En vérité, cette vieille légende me semble exprimer avec la dernière profondeur les rapports du génie français avec la nature. N'y cherchez pas cet abandon naïf, cette innocence sensuelle, cette confiance sans arrière-pensée, cette fleur du plaisir qui caractérisent l'amour des nymphes et des déesses pour les adolescents de la Grèce ; n'y cherchez pas davantage

cette passion sérieuse et ce don libre et fier de soi qui caractérisent l'amour d'Egérie pour le génie italien, encore moins la frénésie violente et la tendresse emportée de la nature pour les races barbares. Non, Viviane n'a rien ressenti de tout cela pour Merlin. Elle eut pour lui des sourires, des coquetteries, des flatteries perfides ; puis, lorsqu'elle eut atteint son but à force de manœuvres et de manèges, elle éveilla de son rire sonore tous les échos des bois comme pour inviter tous leurs hôtes à rire avec elle du méfait qu'elle avait commis. Et Merlin qui prophétise dans le tombeau, quel plus bel emblème du génie idéaliste de la nation française! Séparé de la nature, privé de la lumière du jour, il se sent plus libre que lorsqu'il marchait sur la terre ; il se sent davantage un pur esprit, une âme immortelle : la servitude du corps lui conquiert la liberté de l'a me. Edgar Quinet n"a pas voulu accepter la donnée de la vieille légende, comme trop injurieuse sans doute pour le caractère de son héros, et cependant il a été obligé de reconnaître qu'elle contenait une part de vérité. Il raconte que l'amour de Viviane pour Merlin a été passionné et profond, mais il constate que cet amour n'a duré qu'un instant. Nous consentons néanmoins à accepter la légende telle qu'il l'a transformée comme une explication vraie des rapports du génie français avec la nature, pourvu qu'il nous accorde que cette passion fut surtout l'espérance d'une étroite et indissoluble union qui ne put jamais se réaliser. Ce fut un printemps auquel nul été ne devait succéder. Viviane et Merlin s'aimèrent beaucoup moins qu'ils ne se promirent de s'aimer. Je crois qu'on peut fixer en toute assurance le moment le plus radieux de cet amour qui vécut de promesses réciproques à cette éjDoque ({u'on peut appeler une première Renaissance, et où toute l'Europe devint subitement sonore (xii^ et xiii^ siècles).

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Si vous observez attentivement Viviane et Merlin pendant cette période, vous verrez que leur amour a tous les caractères du printemps qui s'éveille : concerts d'oiseaux, murmures de sources, tendres verdures des picmiers bourgeons, fanfares de cor vibrantes, mais rapides comme un appel aux forces profondes de l'àme qui sommeillent encore. Ce ne fut donc dans tous les sens qu'une période de promesses : promesses d'héroïsme, promesses d'amour et de poésie qui nous enchantent et nous ravissent comme l'espérance d'un bonheur possible plutôt que comme le spectacle d'un bonheur réel. Un caprice inattendu, une boutade, une parole irréfléchie, pouvaient briser des engagements si peu formels et dégager les deux amants de serments si peu solennels. C'est aussi ce qui arriva, de l'avis de Quinet, qui est ici de tout point conforme à l'enseignement de l'histoire. « Nulle condamnation n'a pesé sur leurs fronts. Un archange armé dune épée de tlammes n'a point honteusement chassé Viviane et Merlin de leur Eden... Non, eux-mêmes, eux seuls se sont bannis, eux seuls se sont fermé le retour. Ils l'ont voulu ; nul autre n'est responsable de ce qui a suivi. Etaient-ils las d'un bonheur sans mélange? Jamais ils ne s'étaient aimés davantage. Fut-ce l'effet d'une longue réflexion? Celui qui leur aurait dit : « Vous vous chercherez domain, et vous ne vous retrouverez pas », celui-là Jes eût transpercés de sa parole. Fut-ce un caprice, une fantaisie, une épreuve, un moment d'humeur, un éclair d'orgueil qu'ils n'ont pu vaincre, une dispute aux échecs? Voyez, cherchez, examinez vousmême, ou plutôt ayez la patience d'attendre : je puis vous affirmer d'avance que la cause sera proportionnée à l'effet. "

Quelle que soit la cause cachée, non révélée par les chroniqueurs, la séparation eut lieu. Un jour Viviane

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s'arrêta brusquement devant Merlin, et d'une voix « qui jaillit comme un torrent après lequel tout est desséché sans retour, elle lance ces paroles précipitées : « Merlin, il faut nous séparer! » Caprice subit, inexplicable, auquel Merlin eut le tort de se prêter avec trop d'empressement. <( Oui, je partirai » ; ce fut là sa seule réponse. Un accent de tendresse aurait tout réparé; mais Merlin consulta son orgueil plutôt que son cœur. Il était à peine parti qu'il se repentait déjà des paroles qu'il venait de prononcer; la fierté l'empêcha de retourner la tête en arrière. Privé de Viviane, il se trouvait seul au monde, sans parents, sans amis, et il était tout près de se livrer au désespoir, lorsque la Providence lui envoya un compagnon. « Je vous connais, lui dit un rustre mal vêtu en lui tendant sa forte main endurcie par le travail; je suis Jacques Bonhomme. Ah! si monseigneur Merlin voulait me dire la bonne aventure! » Et sans se faire prier, Merlin donne au bon paysan quelques preuves faciles de sa science chiromancique. Cependant l'enchanteur regarde attentivement Jacques Bonhomme, et la pensée lui vient de l'attacher à sa personne. Pourquoi non? Jacques est alerte, naïf et docile, et il n'est rien qu'un enchanteur ne puisse obtenir de lui, lorsqu'il s'}' prend avec douceur. Jacques lui sera d'un grand secours dans les pèlerinages qu'il se propose d'accomplir hors de sa patrie pour fuir le souvenir de Viviane et les lieux témoins d'un passé trop heureux. Jacques ne sait rien de sa triste aventure, et avec lui au moins il ne souffrira pas de ces railleries, plus cruelles que l'acier, qui ne manqueraient pas de lui percer le cœur, s'il était assez imprudent pour se montrer de nouveau à la cour d'Arthur. Là, il n'est pas une dame qui ne le regardât avec un sourire malicieux, pas un chevalier jjour lequel il ne fût un thème d'excellentes plaisanteries. Avec

Jacques, il ost on sûreté; c'est un compagnon qui n'entend rien aux raffinements de la méchanceté et aux délicatesses de la cruauté mondaine. Ils partent donc ensem])le pour leurs pèlerinages, et vont à petites journées, visitant d'abord les contrées les plus voisines, l'Angleterre, les Pays-Bas; puis, s'enhardissant davantage, ils se décident à voir l'Italie, la Grèce, l'Orient, l'Espagne. En route, ils furent rejoints par un singulier personnage, un ermite bavard, pieux et batailleur, chapelet dans une main, rapière dans l'autre. Ce personnage, sur la demande de Merlin, raconta son histoire, laquelle était très compliquée. Il avait eu des fortunes bien diverses. Né de parents presque païens dans un petit bourg de cette province lyonnaise qui fut le foyer du christianisme naissant dans les Gaules, élevé dans la nouvelle religion par les soins des administrateurs romains, il fut plus tard le secrétaire d'un roi barbare qui le joua et le perdit. Pauvre serf latin, son existence fut un perpétuel miracle, et lui-même avouait qu'il n'avait fallu pour la lui conserver rien moins que la protection du Christ. Un jour, après avoir erré de lieux en lieux, il revint dans son pays natal. Tout était dévasté. Il entra dans son monastère qu'on venait de piller; il y trouva quelques feuilles de parchemin, et, pour tuer le temps, il se mit à écrire d'une main incorrecte les souvenirs de sa mémoire confuse, affaiblie et hallucinée par les privations. Vous reconnaissez ce personnage à l'existence compliquée : c'est Mgr Turpin, le génie des légendes, l'historien crédule dont le divin Arioste pillera si gaiement les souvenirs. Tous trois, Merlin, Jacques Bonhomme et Turpin, voyagèrent quelque temps de compagnie; mais Merlin ne jouait pas de bonheur, et ses amis ne lui furent guère plus fidèles que Viviane. Turpin l'abandonna dès le voyage d'Italie, et Jacques Bonhomme, qui est

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badaud de sa nature, s'étant arrêté, un jour qu'il avait congé, devant un théâtre de funambules, oublia son maître, qui n'entendit plus parler de lui jusqu'à l'époque de son séjour dans le tombeau. Dans cet abandon ridicule de Merlin par Jacques, Edgar Quinct a symbolisé ingénieusement la bassesse de la littérature populaire française, la séparation radicale qui s'est opérée en France entre les lettrés et le peuple, h\ fragilité des rapports qui ont toujours existé chez nous entre le génie et l'esprit populaire. Jacques, au fond, a toujours aimé le génie plus par vanité que par affection : il le suit sans maugréer, mais avec une complaisance indiff'érente ; il Técoute, mais avec une attention sommeillante. Vienne à passer une troupe de saltimbanques, et Jacques Bonhomme va demeurer bouche béante devant leurs tours de passe-passe et se mêler à leur cortège avec empressement.

Il est facile de croire que, durant ses voyages, Merlin vit quantité de choses merveilleuses dont il sut profiter. Partout il étudia l'art des anciens enchanteurs dont il trouvait autour de lui les œuvres en ruines. Il apprit donc beaucoup, soit dans l'art des enchantements poétiques, .soit dans la science des enchantements politiques ; mais, comme il n'était pas ingrat et que d'ailleurs il aimait à donner même alors qu'on ne lui donnail rien, il paya dans chaque pays la dette qu'il avait contractée. Partout où il passait, il laissait des preuves de son génie. De cet échange de bons procédés et de cette réciprocité de cadeaux naquit, estil besoin de le dire? cette société européenne, mélange d'en- (diantements divers, — œuvre complexe, une et multiple, d'une association de magiciens dont Merlin fut le chef et le président. Mais que de périls, que d'épreuves pour arriver à l'établissement de cette œuvre! Vingt fois Merlin faillit 3- périr. Une fois entre autres, il fut

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emprisonnr à Wnme cumine magicien et condamné à mort. Ce lut une grande épreuve, et si les choses se sont passées telles que les rapporte Edgar Quinet, cette aventure fait le plus grand honneur à la constance, à la fermeté, à la simplicité de cœur de son héros. Merlin venait justement d'échapper à une dernière tentative de corruption de son père, le roi des abîmes, qui, à plusieurs reprises, avait essayé de l'attirer vers lui. Larmes, prières, menaces, tout avait été vain, car Merlin avait appris à le connaître, et avait pris la ferme résolution, non de le renier (ce n'était ni digne ni possible), mais de le fuir et àe vivre loin de lui. 11 n'était sorte de mauvaises actions que le vieux seigneur n'eût conseillées à son fds; il n'était sorte de violences qu'il n'eût employées pour le ramener à lui. Ne lui avait-il pas proposé un jour de célébrer dans l'enfer son mariage avec Viviane par des noces criminelles? Une autre fois, Merlin s'était entendu appeler du fond de l'abîme par des cris déchirants ; ces cris étaient ceux de sa mère, ([ue Satan prétendait faire rentrer dans le domicile conjugal de gré ou de force. Vainement la sainte protestait qu'elle ne lui avait jamais appartenu, c'en était fait d'elle sans l'arrivée de Merlin. Est-ce ce père dénaturé qui, pour se venger des refus obstinés de son fils, suscita contre lui tous les scribes et tous les pharisiens de Rome? On ne sait ; mais ce qui est certain, c'est que la passion de Merlin suivit de très près sa tentation. Peut-être aussi Satan voulait-il moins poursuivre une vengeance que pousser son fils dans une impasse, et le réduire à une telle extrémité qu'il fût obligé d'accepter enfin la main qu'il lui tendait. Cette dernière hypothèse est probablement celle qui se rapproche le plus de la vérité, car Satan vint encore une dernière fois faire une tentative désespérée dans la prison de Merlin, qui répondit

par cette parole restée célèbre : Sancta simplicitas! Puis il se passa une scène qu'on osera comprendre, et qui est la reproduction de la scène divine que le Nouveau-Testament propose en imitation à tous les hommes. Merlin est jugé, condamné et livré aux insultes et aux crachats de la populace. Nous n'essayerons pas d'atténuer par nos commentaires la portée philosophique de cette scène, où l'on voit le Christ martyrisé une seconde fois au nom du Christ lui-même par le diable en personne. Que les pieuses intelligences qui verraient dans la passion de Merlin une atteinte à leur foi se rassurent cependant : la hardiesse de Quinet est moins grande peut-être qu'elle ne paraît, car, philosophie à part, hipassio7i de Merlin symbolise l'époque vraiment diabolique du concile de Constance et du bûcher de Jeanne d'Arc. L'impiété hypocrite et sacrilège de cette époque est tellement évidente que je ne ci-ois pas qu'il y ait une conscience catholique qui eût le triste courage de la défendre. Nous ne voulons pas blanchir Edgar Quinet, mais nous ne voulons pas que le lecteur, par un jugement précipité, le déclare plus noir qu'il ne l'est réellement. Et puis, avec des œuvres comme Merlin, l'esprit du lecteur a une ressource charmante qu'il n'a pas avec tout autre livre, la ressource de n'y voir que ce qui lui plaît. Pour préciser notre pensée, nous signalerons le livre intitulé VÉden retrouvé. Les pérégrinations de Merlin à travers l'espace le conduisent un jour dans l'antique Éden, berceau de la race humaine. Aux portes du jardin, il rencontre le couple biblique qui lui demande paternellement des nouvelles de son ancien séjour de délices ; mais Merlin est peu enthousiaste. En quelques minutes, son regard a parcouru ce berceau austère de la race humaine, et il l'a trouvé bien petit. Une larme pieuse a mouillé sa pau-

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pirrc, un sourire de sympathie a gonflé sa poitrine, puis il s'est éloigne rapidement. Merlin ne rentrera jamais dans cet Eden, désormais trop étroit pour lui. C'est h peine si Viviane pourrait s'y construire une chambre de verdure. Cela signifie, si nous avons la vue ]>onne, que le génie humain a fait un instant station dans l'ancienne croyance hébraïque, à l'époque de la réformation, mais qu'il n'y resta qu'un instant et qu'il s'en éloigna rapidement, avec une sympathie respectueuse, sans efforts et sans déchirement. Si telle est la véritable explication de l'épisode de l'Éden retrouvé, les protestants n'auront pas lieu d'être très satisfaits d'Edgar Quinet; mais rien ne les oblige à expliquer cet épisode comme nous venons de le faire. Ils peuvent y voir toute autre chose, par exemple quelque hardiesse philosophique que nous n'expliquerons pas, laquelle dépasse tous les dogmes, et, par conséquent, ne s'adresse point particulièrement à celui qui fait leur foi. De tous les voyages de Merlin, le plus curieux est celui qu'il fit en Grèce au sortir de l'épreuve qu'il subit à Rome avec tant de fermeté. Je recommande au lecteur cette partie du livre, elle est belle, éloquente; tout animée de cette ironie grave qui est particulière à Quinet, et qui se marie si aisément aux grandes images bibliques. La mort y explique tranquillement, philosophiquement, ses théories sur la beauté du néant et le progrès par la destruction. Tout ce qui existe se hâte vers la tombe ; par conséquent le progrès consiste à détruire le plus possible. Il est bon de créer, mais il est meilleur de détruire. En effet, la mort étant la fin de tous les êtres, il est saint, il est légitime, il est juste de hâter par tous les moyens possibles l'accomplissement de cette fin. Telle est la remarquable philosophie que le roi de Grèce Épistrophius expose à Merlin, qui n'en revient pas de surprise, tout enchan-

leur qu'il est. « Sachez, lui dit-il, que, pour des êtres tels que nous, rien n'est plus odieux qu'une ville neuve. Sans aucune exagération, nous étouffons. Tout édifice est pour nous une prison, à moins qu'il ne soit lézardé. Assurément, j'ai lieu d'être satisfait de mes palais de Mavromati, de Sparte, de Mégalopolis. Nul pan de muraille n'arrête, n'attriste, ne limite mes regards. Pourtant j'apprends que mon frère Evandre, duc de Syrie, mon beau-père Micipsa, roi de Babylone, et Polyclète, duc de Bythinie, sont encore mieux logés que moi. Le travail, chez eux, est plus avancé, le progrès plus rapide, la civilisation plus parfaite, car la trace même des édifices a disparu sous le pied des chèvres, résultat que nous ambitionnons tous, mais qu'un petit nombre seulement a pu atteindre. » Les mœurs, les lois, les divertissements du pays étaient en rapport parfait avec ces belles théories, comme Merlin put s'en convaincre le jour oîi il assista aux jeux nationaux. Le spectacle s'ouvrit par un hymne religieux à l'hypocrisie, souveraine des hommes et des dieux, puis les concurrents se disputèrent les prix du sophisme, et luttèrent à qui renverserait le plus rapidement une colonne ou un pan de mur ; enfin pour couronner la fête, on déposa sur les autels du néant des offrandes de poussière sépulcrale et de toiles d'araignées. Quelque remarquables cependant que fussent les opinions de la cour et des grands sur l'excellence du néant, les opinions républicaines du peuple les dépassaient de beaucoup en profondeur. Un jour un esclave s'approcha de Merlin et l'avertit de se tenir en garde contre les discours des grands. « Ne les écoutez pas, lui dit-il, ils vous trompent, ce sont tous des traîtres, ennemis de la plèbe. Ils prétendent tout renverser, niveler à ras de terre : n'en croyez pas un mot. Si vous les connaissiez mieux, vous verriez qu'ils

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ont chuciin lindignité de laisser subsister ([uelque chose, Tun un demi-fùt de colonne pour s'y appuyer en dormant, l'autre un pan de mur, un troisième un débris de tombeau, celui-ci un peu de poterie, celui-là, que sais-je? une moitié de brique ou une médaille royale. Il n'y a que moi qui vaille ici quelque chose, car j'en veux même à la cendre et à la poussière des sépultures. » Il y a environ cent pages écrites de ce ton, gravement ironiques, tristement enjouées. A mon avis, ce sont les meilleures du livre. Rarement nous avons vu démontrer avec plus de profondeur et de fermeté l'inanité de l'intelligence, lorsqu'elle est séparée du sens moral et de la conscience. Edgar Quinet a mis une insistance qui l'honore, lui démocrate, dans la démonstration de cette vérité. Il y a du courage à soutenir dans une certaine école que l'intelligence est simplement destructive lorsqu'elle ne prend sa force qu'en elle-même, qu'elle est naturellement sophisti([ue lorsqu'elle est réduite à ses seules ressources, et qu'elle n'a de puissance qu'autant qu'elle est subordonnée. On pourrait mener très loin Edgar Quinet lui-même, si l'on poussait à bout la vérité qu'il a si ingénieusement enveloppée dans les théories du roi Épistrophius et de ses sujets. Je n'abandonnerai pas cet épisode sans recommander au lecteur le livre qui a pour titre les Dieux changés, en Nains. Il y verra ce que deviennent les divinités déchues, et il pourra tirer de la contemplation de leur sort plus d'une leçon de philosophie pratique.

Cependant, retirée tristement dans sa chambre de verdure, Viviane, comme autrefois Calypso, ne pouvait se consoler du départ de Merlin, et les voyages n'avaient pu arracher du cœur de Merlin le souvenir de Viviane. Les lieux qu'il traversait étaient tout pleins d'elle. Les brises de l'air étaient son soufûe, la

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musique des bois était sa voix, et sur les visages des femmes de tous pays il avait retrouvé quelques-uns des traits de Fenchanteresse qu'il avait abandonnée. Il avait essayé d'en aimer quelques-unes, mais en vain; au bout de peu de temps, il s'apercevait qu'elles n'étaient que de vulgaires contrefaçons de ce type accompli de la beauté et de l'amour. Toutes l'avaient blessé, et aucune ne l'avait aimé sans arrière-pensée. Isaline la Française lui avait fait sentir l'aiguillon de cette parole acérée qui blesse plus profondément que la parole des femmes de tous les autres pays : elle s'était moquée de ses théories philosophiques sur les trois voies de l'àme et de sa poésie romantique. A Venise, il avait fait les folies les plus ruineuses pour la fille d'un pêcheur qu'il avait rendue riche comme une princesse, et qui, en reconnaissance de ses dons, lui aVait enlevé son anneau d'enchanteur pour le jeter au fond de la mer. En Grèce, il avait aimé une jeune paysanne, mais comme un protecteur et comme un frère. La plus remarquable peut-être de ses aventures fut celle qui lui arriva en Espagne, où il reçut à brûlepourpoint la déclaration d'une jeune dame nommée Dolorès. Il fut d'abord surpris, car il était exempt de fatuité et simple de cœur; mais avec sa sagacité ordinaire, il eut bientôt pénétré la cause de cette passion. « Ce n'est pas moi qu'elle aime, dit-il, c'est la magie : voilà pourquoi le mal est si profond.' « Il en eut la preuve quelques jours après, lorsque Dolorès vint impudemment lui demander une échelle de soie, un manteau qui rendit invisible, deux chevaux plus rapides que le vent. C'était bien la magie qu'elle aimait, car, ensorcelée, elle refusait d'être délivrée des liens magiques; malade, elle refusait de guérir, et son amour ne faisait qu'augmenter avec la douleur et croître avec le péché. Où était cependant, chez toutes ces sœurs

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imparfaites de Viviane, cette plénitude de beauté qui l'avait enchanté? Viviane les contenait toutes en elle, et aucune n'exprimait à Merlin une seule des qualités de Viviane dans toute sa perfection. Dolorès était dévouée à sa passion jusqu'au crime; mais cette passion faisait frémir d'horreur, quand on la comparait à ce mélange d'innocence et de dévouement qui composait l'amour de Viviane. Nella la Vénitienne était capricieuse, mais où était la candeur que Viviane mêlait à ses caprices? Aussi les deux amants, séparés l'un de l'autre, se tendent-ils les bras à travers l'espace ; mais le souvenir de leur querelle vit en eux et retarde leur union. Tantôt Merlin répond par des récriminations à la tendresse qui déborde des lettres de Viviane, tantôt Viviane répond par des reproches au repentir de Merlin. Cependant, comme il faut que tout ait une fin, et que d'ailleurs les pèlerinages de Merlin sont à peu près terminés, l'enchanteur se décide à revenir auprès de Viviane. Ce retour de Merlin chargé d'une expérience acquise en tous lieux, cet heureux retour du héros auprès de Viviane, toute palpitante de la joie de l'attente, porte dans l'histoire le nom glorieux de renaissance.

Oh! combien les renaissances sont exposées à être flétries par les vents glacés! Qu'ils sont courts, les reverdissements de la nature! Combien fragiles sont les liens qui enchaînent les cœurs trop longtemps séparés I Viviane et Merlin espéraient un printemps nouveau, et ils ne s'étaient pas aperçus qu'ils entraient dans l'automne de leur amour. L'illusion ne dura qu'un instant. A peine avait-il mis le pied sur le sol natal, que Merlin s'aperçut que tout avait bien changé en son absence. Les messagers porteurs de nouvelles sinistres se succédaient sans relâche : l'un lui apprenait l'extinction de la race des sylphes, l'autre revenait de

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l'enterrement de Titania, le troisième avait vu de ses yeux le dernier des faunes périr dans les flots. Merlin fut troublé et attristé par ces nouvelles, on peut le comprendre aisément. Si les fées et les sylphes avaient péri, de quels êtres peuplerait-il la cour de Viviane? Quels serviteurs lui donnerait-il pour exécuter ses ordres? Où prendrait-il des ouvrières assez habiles pour broder ses robes, préparer ses parfums et lisser ses cheveux? Lui faudrait-il donc se contenter d'une modeste existence, d'un ménage bourgeois, simple, frugal, gouverné avec prudence et économie? Quel avenir pour Viviane! Cependant on peut se consoler de n'avoir plus le superflu quand on conserve le nécessaire, et celui-là peut se passer de poésie à qui restent la justice et l'amour. Arthur et Viviane consoleront Merlin de la mort d'Oberon et de Titania... Hélas! cette espérance devait être trompée comme toutes les autres. Merlin demande des nouvelles de la cour d'Arthur, on lui répond que le roi-chevalier est à son lit de mort. Merlin accourt à temps pour recevoir les dernières instructions d'Arthur et le voir s"endormir d'un sommeil étrange dont nul enchantement ne pourra le délivrer jusqu'au jour marqué par le destin. Ainsi c'en est fait pour longtemps de cette glorieuse chevalerie de la Table-Ronde que Merlin avait instituée, de cette chevalerie où il n'y avait ni riches, ni pauvres, ni premiers, ni derniers, et où pouvaient entrer les chevaliers de toutes les races et de tous les pays. C'en est fait de l'égalité et de la justice jusqu'au jour où le roi Arthur se réveillera et appellera autour de lui ses preux. La terre et le ciel ont trahi Merlin, tout est mort autour de lui ; il ne lui reste plus que l'amour, l'amour avec Viviane dans le vaste sépulcre du monde. Ce n'était pas là ce qu'ils avaient espéré, lorsque, dans leur adolescence, ils s'étaient rencontrés pour la pre-

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niièrc fois sur les bruyères des Gaules, lorsque, sans in([ui(''tude pour ravenir, ils aimaient à faire voguer leur bateau sur les rives de la Seine, et qu'ils entretenaient des relations d'intimité avec les fées de Bretagne et les chevaliers de la cour d'Arthur ; ce n'était pas là ce (juils espéraient récemment encore, lors- ([u'ils s'étaient retrouvés après une si longue séparation. Et cependant Viviane pouvait dire qu'elle n'avait jamais aimé Merlin davantage, puisqu'elle consentait à l'aimer dans la mort, et que son amour défiait le sépulcre I

Mais, à peine enfermée dans le sépulcre, l'âme de Merlin sent redoubler ses forces, et sa voix s'élève pour défier la mort. Ses prophéties percent la lourde cloison de sa tombe et parviennent jusqu'aux oreilles des peuples. Puis peu à peu Merlin s'accoutume à sa demeure sinistre, s'amuse à l'orner de fresques et à écrire sur ses murs de grands poèmes pour le divertissement de Viviane. Le sépulcre, lui aussi, aura ses fêtes et ses heures de gaieté, si bien que Viviane en oubliera les concerts de ses bois chéris et les fêtes de ses vallons. L'hymen dans la mort aura sa fécondité : Viviane donne naissance à un enfant qui grandit dans la paix des ténèbres, paisiblement, obscurément, comme autrefois son père dans le coin d'un cloître. Cet enfant, qui est destiné à remplacer Merlin et à renouveler l'art des enchantements, s'appelle Formose. On dit qu'aujourd'hui il habite parmi les hommes, qu'il a un moment ébloui par ses prodiges ; nul ne sait quelles destinées lui sont réservées, et s'il exercera aussi longtemps que son père la puissance des enchantements. Le séjour de Merlin dans le sépulcre, son hymen dans la mort avec Viviane, sont le symbole ingénieux et vrai de l'histoire du génie humain pendant les deux derniers siècles, — lorsque, les espérances de la renais-

sance l'ayant trompé, il s'endormit dans la paix du découragement, gardant encore dans sa nuit assez de souvenirs de la nature pour enchanter et peupler ses rêves, pour vaincre la mort. Toute cette partie du livre, écrite d'une seule haleine, est remarquable par la puissance et l'unité du style. Pour faire prophétiser et rêver Merlin, Quinet n'a pas eu besoin de baisser le ton de sa voix; le tombeau de l'enchanteur était une chaire convenable pour l'éloquence qui lui est naturelle. Il n'y a plus ici de discordances, plus d'effort pénible ; aussi l'auteur se sent-il comme chez lui dans ce sépulcre et nous en décrit-il le charme de manière à nous faire porter envie à l'infortuné Merlin.

Je vous ai montré, selon ma promesse, quelquesunes des avenues de ce labyrinthe poétique; je pourrais vous y promener longtemps encore, car il s'en faut que je vous aie expliqué tous les mystères qui s'y accomplissent et toutes les merveilles qui sont dues à l'art magique de Merlin. Ainsi je n'ai presque rien dit de certaines doctrines ésotériques, très connues au-delà du Rhin, qui sont déposées secrètement dans quelques-uns des piliers sur lesquels reposent les voûtes du labyinnthe. Ces doctrines sont relatives au père de Merlin, qui est, comme on sait, en même temps le père des mensonges. Il parait que ses prétentions à la domination éternelle sur les hommes étaient mal fondées, et que ce don d'immortalité qu'il s'attribuait était un faux bruit qu'il faisait courir pour abuser le genre humain. Un jour Merlin et Viviane virent venir vers eux ce père impénitent. Ah ! quelle décadence! Vieilli, cassé, radoteur, il se coupait dans ses mensonges, il se prenait dans ses pièges, si bien que le petit Formose lui-même, tout naïf qu'il était, démêlait aisément ses ruses et lui disait le plus tranquillement du monde : « Grand-père, vous en avez

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inenti! » L'enfer, (jui n'avait jamais connu (|ue les spectacles punipenx de la tragédie et les gaietés sinistres du mélodrame, connaîtra donc aussi la bonne comédie, et nous pourrons assister à une farce amusante, écrite par quelque ange ami du rire, intitulée plaisamment Satan Cassandre, ou le Méchant joué. C'est un spectacle désopilant pour le métaphysicien que de contempler dans le livre de Quinet les tristesses et les ennuis de ce hideux personnage. Peu à peu néanmoins notre horreur pour lui diminue, car tout pécheur mérite la miséricorde lorsqu'il l'implore sérieusement, et nous ne pouvons refuser notre compassion au vieux tyran de l'humanité lorsque nous le voyons, touché par les rayons de la grâce naturelle, manifester des signes non équivoques de conversion. Merlin et Viviane se prêtèrent avec un empressement tout filial à l'accomplissement de cette œuvre difficile. On lui construisit une belle abbaye où il conversait en se promenant avec des personnages distingués de l'ancien monde et du nouveau, qui tantôt, comme le prêtre Jean, pansaient les blessures de son âme ulcérée et l'exhortaient à la douceur et à la tolérance, tantôt, comme le vieux Pan, dissipaient ses ennuis en lui rappelant les plus gais souvenirs des bons jours d'autrefois. Pour opérer plus facilement sa conversion, Merlin fît un extrait des principaux philosophes de la nature, écrit sur beau parchemin vierge, embelli de dessins représentant des fleurs entremêlées et des oiseaux en nombre infini. Ce ne fut pas sans beaucoup regimber qu'il consentit à abreuver son âme desséchée par les flammes de l'enfer aux pages rafraîchissantes de l'évangile de Viviane. Fidèle à son esprit de contradiction et d'entêtement orgueilleux, le vieux sophiste trouvait moyen de tirer de ce livre, qui ne respirait que la paix et la douceur, des maximes de

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destruction et de négation. Cependant il lisait attentivement; « il ne se passait pas un jour que vous n'eussiez pu le rencontrer, au bord des précipices, les yeux attachés sur l'une des pages du volume. Il ne le fermait que pour méditer ; mais quand par hasard il ouvrait la bouche, c'était toujours pour s'écrier : Non, non, non! jusqu'à ce que la force lui manquât. » Comme on ne le tourmentait point, il se pacifia peu à peu. Il eut bien plus d'une fois encore l'envie de se mettre en colère, car les habitudes de la domination l'avaient suivi dans son isolement, et lui faisaient sentir plus profondément son impatience ; mais comme il s'aperçut que personne ne faisait attention à lui, il jugea sage de se contraindre, et parvint enfin à se rendre maître de lui-même. Comprenez-vous le sens ésotérique de cette allégorie? Ainsi, d'après l'évangile de la nature selon Spinoza et selon Hegel, évangile dont Quinet ne songe pas à nous cacher qu'il est un des croyants, le diable vieillira et verra son pouvoir diminuer de siècle en siècle, jusqu'à ce qu'il soit entièrement détruit. Dans l'impuissance de mal faire, il se convertira; doucement exhorté par le génie humain, il courbera sa tête orgueilleuse et reconnaîtra enfin la puissance divine. Alors le mal disparaîtra comme une illusion impure devant la lumière du bien, et ne sera plus qu'une fiction. Je réponds ainsi soit-il de tout mon cœur ; cependant, si vous me demandez mon opinion sur cette conversion de Satan, je vous avouerai que je m'en défie beaucoup, et que je tremble que ce ne soit là une nouvelle ruse pour abuser de la candeur des honnêtes et belles âmes, parmi lesquelles il faut compter celles de beaucoup de philosophes, et en particulier celle d'Edgar Quinet. Satan a pris dans le monde bien des costumes, et a su faire tourner à son profit bien des doctrines qui avaient été

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inventées contre lui. Qtiinet ne nous rlit-il pas qu'on la vu plus d'une fois sous la robe du moine, et n'assistait-il pas, sous ce costume, à la passion de Merlin? Il est impossible qu'il lui soit plus difficile de s'insinuer dans les cénacles des philosophes de la nature que dans les temples de Dieu. S'il a été assez habile pour retourner contre le Christ même les doctrines du Christ, lui sera-t-il plus difficile de retourner contre la nature les paroles de la nature? Fidèle à la vieille et solide doctrine du dualisme, croyant à la persévérance impénitente de Satan dans le mal et à l'inépuisable fécondité de son génie, je ne saurais donc vous engager à vous en tenir sur ce point aux conclusions de Quinet. Tout ce que je puis faire, c'est de recommander ces conclusions à vos méditations : elles en valent la peine, car elles ont été celles de plusieurs nobles génies. Je sais qu'elles ont donné à beaucoup de belles âmes la consolation et la paix, et par conséquent je ne dois pas les condamner; mais comme elles ne m'ont jamais rendu le même service, et que je les crois impuissantes à me le rendre, je les repousse pour mon compte, et je vous conseille de ne les adopter qu'avec prudence, et après des délibérations aussi prolongées que possible. Croyez, si vous voulez, que le mal est toujours vaincu, mais croyez aussi qu'il se relève toujours de sa défaite et que l'insuccès ne'peut le corriger.

Mais parmi ces conclusions plus ou moins incertaines, il en est une au moins dont la vérité ne peut être niée, et qu'il importe de garder toujours présente à la pensée : soyez fidèles à la nature. Vous avez vu ce qu'il en a coûté à Merlin pour avoir obéi à un caprice d'orgueil et pour avoir rompu trop brusquement avec Viviane : des pèlerinages accomplis dans la tristesse, des inquiétudes qui n'ont pu être apaisées, partout et toujours des mécomptes! Pour s'être éloigné

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d'elle, rien ne lui a réussi qu'à demi. Tout est fini le jour où il a épuisé les enchantements dont elle a rempli son âme. Ce jour-là, il veut retourner vers la fontaine sacrée, pour rafraîchir son cœur et retremper son génie, mais cela ne lui est plus permis. Merlin ne peut désormais emhrasser Viviane que dans la mort. Restez donc fidèles à, la nature, non pas d'une fidélité capricieuse, mais d'une fidélité de tous les instants! Restez en relations constantes avec elle, et votre âme ne sera jamais altérée, et votre cœur ne se desséchera pas. Vous n'aurez pas à craindre les embûches du père de Merlin tant que vous reposerez au bord de ses sources, sous ses ombrages bénis, car elle est l'amour même, et elle est gardée contre les atteintes du mal par les génies de la bonté et de véracité. Dès (jue vous vous éloignerez d'elle au contraire, vous ne serez plus protégés, et vous deviendrez le jouet de Satan. Le plus grand génie qui s'éloigne de la nature, ne fût-ce qu'un instant, s'est rendu le complice du mal et du mensonge ; l'homme le plus misérable qui a bu à sa source, ne fût-ce qu'une seule fois, a connu la vérité, l'amour et la tendresse. Telle est la leçon suprême qui sort du livre d'Edgar Quinet, et c'est à cellelà que nous voulons nous tenir.

1" septembre dSGO

MIGHELET

DE

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