‹ Mélanges critiques: Victor Hugo, Edgar Quinet, Michelet, Edmond AboutChapitre 6 sur 10 · L'AMOUR ET DU MARIAGE · texte numérisé non relu

L'AMOUR ET DU MARIAGE

Si l'on me demandait quelle est la plus grande imagination de ce temps-ci, je nommerais sans hésiter Michelet. D'autres écrivains peuvent avoir une ima"j gination plus forte ; aucun n'en possède une aussi abondante, aussi riche, aussi variée, aussi souple. L'imagination n'est pas chez lui une des facultés de l'esprit, elle est sa nature tout entière ; elle vibre avec ses nerfs, circule avec son sang, s'irrite avec sa bile, bat avec son cœur, accompagne chacun des mouvements de sa mobile, changeante et charmante personnalité. On dirait que son être entier, corps et âme, a été pétri par l'imagination, et disposé par elle pour être le réceptable de ses inépuisables rêveries et de ses bril^ lantes visions. Le pauvre Henri Heine, essayant d'expliquer à ses compatriotes le talent de Michelet, disait qu'il avait une nature d'Hindou : mot profond, et le plus vrai qu'on ait prononcé sur lui. Il est Hindou dans tous les sens, non seulement par sa subtilité analytique, par sa sympathie minutieuse, par sa tendresse .

féminine, mais surtout par sa prodigieuse facilité de métamorphose. Son esprit réalise toutes les merveilles de la métempsycose brahmanique. Essayons de pénétrer jusque dans son essence cette nature originale; le sujet en vaut la peine, car Michelet représente une des formes les plus rares de l'imagination.

Généralement l'imagination, quoique la plus mobile de nos facultés, se crée des habitudes, se forme certaines relations avec les êtres extérieurs, se compose une société. Elle a des sympathies et des antipathies décidées, des amours et des haines; elle prend un caractère par conséquent et agit comme une personnalité libre et volontaire. Dans le monde objectif elle n'est pas moins exclusive que dans le monde moral; elle a ses préférences, ses spectacles de prédilection, qu'elle contemple sans se lasser, ses formes chéries, dans lesquelles elle fait entrer bon gré, mal gré, tous les objets de la nature. L'imagination n'est donc pas généralement une faculté aussi curieuse et aussi étendue qu'on pourrait le croire; au contraire, elle est d'autant plus forte qu'elle est plus étroite. ExpHquons plus clairement notre pensée par des exemples pris non dans l'histoire littéraire du passé, mais parmi nos contemporains. Les deux seuls hommes avec Michelet qui, dans la littérature européenne du temps actuel, possèdent à un degré tout à fait éminent ce don précieux s'appellent Victor Hugo et Thomas Garlyle. Or chez ces deux illustres artistes l'imagination est aussi puissante qu'étroite, aussi vigoureuse que bornée. Elle n'abdique pas devant les choses, elle les possède et ne se laisse pas posséder. Orgueilleuse et méprisante, elle ne veut voir que certains objets dans la nature, et ne connaît que certaines sensations. Tout ce qui est finesse, grâce et délicatesse échappe à l'imagination de Victor Hugo,

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tout ((• ((ui n'est pas phénomène sensible ne peut la l(iii(*li(M\ Lorsqu'elle essaye de comprendre les choses fines et siii)til('s, elle ne le peut qu'en les exagérant et en les dénaturant; pour saisir un fil de la Vierge, il lui est nécessaire d'en faire d'abord un câble. Et Thomas Carlyle ! Il n'y a pas d'homme dont l'imaginai ion ait plus d'antipathies invincibles, plus d'aveuglement volontaire, plus de dédains, et en même temps plus de constance dans ses habitudes de langage, dans ses allures, dans ses affections. Allez donc lui faire comprendre l'Italie et les beaux-arts, l'émouvoir en faveur des nègres, le faire sympathiser avec les émeutes populaires, ou l'éblouir par la pompe brillante des aristocraties! Il ne consentira même pas un seul instant h laisser surprendre sa curiosité ou sa sympathie, et se préservera de toute tentation par un orage d'anathèmes et une averse de quolibets et d'épithètes injurieuses. Chez ces deux écrivains, l'imagination a donc pour ainsi dire les attributs de la personnalité; elle veut, aime, hait dans certaines limites; elle a une physionomie invariable, une forme distincte et tranchée : les métamorphoses par conséquent lui sont interdites.

L'imagination de Michelet présente le phénomène contraire. Cette imagination n'a pas de forme précise, elle les revêt toutes indifféremment tour à tour. Malgré ses velléités de violence ou de haine, elle n'a pas d'antipathies marquées ; esclave de sa sympathie, elle est comme forcée de comprendre même ce qu'elle voudrait ne pas aimer. Elle n'a pas d'orgueil impérieux et de résistance ; elle a l'exquise obéissance des mystiques subjugués par l'amour, la délicate humilité des âmes contemplatives. Curieuse et aimante, elle abdique pour surprendre le secret des choses, et s'oublie afin de vivre d'une autre vie que la sienne. C'est

l'imagination la plus impersonnelle qu'on puisse citer : on dirait une âme obligée de traverser successivement tous les avatars de la métempsycose brahmanique. N'essayez pas de la poursuivre, de la saisir à travers ses innombrables métamorphoses; vous éprouveriez la déception de ce chevalier du conte allemand qui poursuit à travers la campagne la séduisante fée des eaux qui a troublé son âme. Elle brille comme une flamme, puis soudain se précipite sous la forme d'un torrent, puis s'élève comme un brouillard, se suspend comme un nuage, ou se déploie à l'horizon comme un mirage d'Orient. On court haletant vers la belle vision, mais déjà la vision a fui; un soupir musical ondule dans l'air incolore, on retourne la tête avec un désenchantement mélancolique, et on aperçoit sur un îlot du fleuve la fée qui peigne ses cheveux d'or. Telle est l'imagination de Michelet, féerique, insaisissable, plus mobile que l'eau courante, plus musicale qu'un chant d'oiseau, plus lumineuse qu'un atome dansant sur un rayon de soleil, plus colorée que les nuages des soirs d'été. Acceptez tous les enchantements poétiques qu'elle vous donne, et n'essayez pas de la prier pédantesquement, en grave critique qui veut tout voir et tout peser, de se laisser surprendre sous la forme qu'elle préfère; elle vous répondrait, comme le farfadet à son seigneur : « J'ai toutes les formes et je n'en ai aucune, et celle que je revêts aujourd'hui je l'abandonnerai demain. »

On exprimerait donc très mal la nature de Michelet en disant qu'il est un homme d'imagination; il faut dire, pour être tout à fait précis, qu'il est l'imagination même. Jamais pythie n'a été plus subjuguée par son dieu que ce bouillant esprit ne l'est par sa faculté maîtresse. Regardez-le bien : il en est possédé tout entier; c'est elle qui agite les muscles de ce fin

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visage, c'est elle qui s'échappe de ses lèvres en phrases heurtées, en mots entrecoupés, et qui, lors<|uo la parole manque, s'exprime par d'ardents soupirs. Si vous étiez tenté de lui reprocher ses défauts, arrêtez-vous, je vous prie, car il n'est point coupable : c'est elle, la (les[)oti((ue souveraine, (pii use et abuse de TinstruincMit (prelle s'est choisi; le frêle organisme humain doit lléchir sous le poids de certaines émotions. Si certaines de ses rêveries vous paraissent parfois insaisissables et énigmatiques, songez h tous les mirages dont votre propre imagination se plaît à vous abuser, et si parfois son discours vous paraissait avoir quelques incohérences, rappelez-vous les oracles sibyllins et les obscurités des mystiques. Pour nous, nous lui pardonnons aisément ses défauts, car ils sont inséparables de ses quahtés; ils sont d'ailleurs, pour qui sait bien comprendre, la marque de sa sincérité, la preuve de la brillante tyrannie que sa faculté maîtresse exerce sur lui. Avec une telle nature d'esprit, il n'était pas difficile de prévoir ce que serait un livre écrit par Michelet sur un sujet comme l'amour. Lui qui ne peut se contenir en face des spectacles de l'histoire et qui se mêle en acteur passionné aux luttes du temps passé, lui qui prodiguait naguère les effusions lyriques en écoutant le chant des oiseaux et eh contemplant la vie muette des insectes, comment aurait-il pu parler de l'amour sans un redoublement d'éloquence extatique et de poétique mysticité? L'enivrement est donc complet, le cœur déborde en torrents de tendresse, la fantaisie sème à flots ses rubis et ses perles, l'esprit épuise tout son arsenal de ruses galantes et de tactiques ingénieuses. Jamais on n'avait parlé sur ce ton de l'amour humain; on dirait un mystique converti au rationalisme, qui a transporté dans les affections terrestres ses ardeurs religieuses et ses ineffables voluptés. Ce

livre, c'est véritablement le Cantique des Cantiques mélangé de dissertations physiologiques. De môme que la Sulamite du Cantique des Cantiques, la femme se présente à la fois sous une forme réelle et sous une forme symbolique; elle est une personne réelle, et elle est la nature elle-même, le charme de votre foyer et la fontaine de toute vie. Une douce fièvre court dans toutes ces pages, les mots frémissent comme des nerfs ébranlés, les sentiments palpitent comme des pulsations rythmées du cœur; les pensées se cherchent et s'étreignent comme des mains qui se serrent. Il y a des métaphores enveloppées, obscures comme l'alcôve nuptiale, des images reluisantes d'un éclat humide comme les yeux d'un amoureux reconnaissant. Tout cela est vertueusement effréné, moralement convulsif. L'imagination a mené l'auteur où il lui a plu, et l'auteur l'a suivie sans résistance. Et cependant dirai-je l'impression que m'a laissée ce livre étrange? J'ai lu avec curiosité, mais sans entraînement, ce monologue haletant, où les confidences d'une âme encore jeune et naïve alternent si singulièrement avec les conseils de la casuistique la plus rusée et la plus savante, et j'ai ressenti l'impression que j'aurais gardée d'une soirée passée avec un homme original et éloquent dissertant froidement sur l'amour plutôt que l'attendrissement contagieux que communiquent les discours moins savants des cœurs épris. Le livre est bien venu à son heure, dans sa véritable saison ; il est fait pour être lu, non sous les ombrages des bois, aux jours brûlants de l'année, mais au coin d'un feu brillant. Les flammes n'y manquent pas pourtant, mais ce sont des flammes sans vive chaleur. C'est un livre d'automne, et il a toutes les grâces de l'automne, les tons fins et délicats, les couchers de soleil violacés, les couleurs gracieusement maladives, les lueurs lan-

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jLçuissarnment caressantes. Ainsi d'une part obéissance passive et absolue à toutes les fantaisies de l'imagination, de l'autre absence de chaleur véritable, telle est la double impression que laisse une première lecture. Le ton général du livre manque d'unité; on dirait (jue trois personnes fort différentes y prennent alternativement la parole : un poète, un directeur de conscience et un médecin. Je sais bien que Michelet peut dire que ce n'est pas un amant qu'il veut former, mais un mari, et que le mari doit être à la fois, selon lui, l'amant, le confesseur et le médecin de sa femme. J'adlière à cette bonne intention, mais je ne puis m'empêcher de lui adresser quelques objections. Le livre ne gagne pas, littérairement, à ce mélange trop peu fondu, à ces contrastes violents et heurtés. Il est trop lyrique pour être scientifique, et trop scientifique pour un livre poétique. Le mariage, je le sais bien, a de nombreux rapports avec les sciences médicales ; mais Fesprit du lecteur, quelle que soit sa bonne volonté, n'est pas disposé à accepter coup sur coup les impressions les plus diverses. C'est une sensation désagréable que de passer sans transition d'une strophe du Cantique des Cantiques à une théorie de M. Goste, et d'un sonnet de Pétrarque à une planche d'anatomie. Je me laissais bercer par un accent poétique de passion rêveuse, et voilà que subitement je suis éveillé en sursaut par une note choquante : le musicien a changé de ton brusquement, sans vous avertir. Que pensez-vous, par exemple, du contraste de ces deux phrases qui se trouvent dans la même page? (( L'oiseau chante, il voudrait articuler. L'homme a la langue distincte, la parole nette et lumineuse, la clarté du verbe ; mais la femme, au-dessus du verbe de l'homme et du chant d'oiseau, a une langue toute magique dont elle entrecoupe ce verbe ou ce chant :

le soupir, le souffle passionné. » Vous lisez, n'est-il pas vrai? avec un sourire de plaisir, cette exagération poétique d'une observation charmante et vraie, quand tout à coup, en remontant la page, vos yeux s'arrêtent sur les lignes suivantes : « Elle ne mange pas comme nous, ni autant, ni les mêmes mets. Pourquoi? Surtout par la raison qu'elle ne digère pas comme nous. Sa digestion est troublée à chaque instant par une chose : elle aime du fond des entrailles; la profonde coupe d'amour, qu'on appelle le bassin, est une mer d'émotions variables qui contrarient la régularité des fonctions nutritives. » Cette remarque peut être fort vraie et ne me choquerait nullement dans un livre de médecine sur la constitution physique de la femme, mais ici elle me choque comme une remarque intempestive. « Dans l'amour, dit ailleurs Michelet, il n'y a rien de vulgaire, rien de bas. Ce grand enchanteur transforme tout ce qu'il touche. » Pour prouver sans doute cette assertion, l'auteur entre dans les détails les plus secrets, et expose au grand jour les opérations cachées de la nature. La physiologie abonde et surabonde, et quoique Michelet soit par nature spiritualiste, elle finit par être la seule et unique explication de l'amour et de toutes les passions qui s'y rapportent. L'âme est représentée comme enveloppée dans les fatalités les plus humbles^ maîtrisée par la digestion et la périodicité de certaines fonctions. Seize jours sur vingt-huit, paraît-il, la femme n'a aucune volonté, grâce à un certain flux mensuel qui préoccupe Tauteur outre mesure. Il ne m'est pas indifférent de savoir que la chimie moderne a prouvé la pureté du flux mensuel ; mais il m'est désagréable au possible de voir l'auteur insister avec acharnement sur cette loi de la constitution féminine. De toutes les pages qu'il a consacrées à ces détails physiologiques, je ne puis

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faire exception que pour le seul chapitre sur l'accout'hement, qui est d'une poésie atroce et effrayante, mais d'une poésie réelle. S'il est vrai que l'amour est le frère de la mort, comme les poètes l'ont souvent répété, on doit avouer, après la lecture du volume de Mit'helet, qu'il est bien aussi quelque peu cousin germain de la maladie.

En tout cas, il est certainement proche parent de la ruse. Nous ne reprocherons donc pas bien vivement h Michelet la partie casuistique de son livre. Que le mari soit confesseur ou non, la casuistique appliquée sera toujours d'un grand emploi dans le mariage. La logique sévère, les règles inflexibles et légales ne sont pas toujours bonnes pour le gouvernement, ni pour le bonheur d'un ménage, par conséquent tout homme qui, dans nos sociétés efféminées, n'est pas un peu casuiste, risquera fort de jouer un de ces deux rôles désagréables, dupe ou tyran. Les actions des femmes sont toutes instinctives, spontanées et de tact; celles des hommes sont toutes raisonnées, réfléchies et volontaires. Un abîme sépare la vie morale chez les deux sexes, et cet abîme ne peut être franchi que par un grand élan passionné, ou, à défaut de cet élan (impossible la plupart du temps dans le mariage), que par toute sorte de ruses ingénieuses, d'aimantes précautions, de planches de salut lancées dans le vide, de cordes tendues par une main amie. Maintenant cette casuistique a-t-elle des limites légitimes? Non, répondrait volontiers Michelet ; elle est illimitée comme les ressources de l'amour. En conséquence, il n'est pas de moyens subtils qu'il n'indique pour tout expliquer, tout prévenir, tout éviter. Il nomme les personnes qu'il faut éloigner à tout prix, et elles sont nombreuses; il augmente les charges du mari de celles de femme de chambre, de confesseur et de médecin; il

organise autour de la femme aimée un système ingénieux de bienveillante surveillance. Qu'il nous permette de lui dire que le mari idéal qu'il nous présente nous parait un peu trop tatillon^ comme disent certaines dames. La casuistique a du bon, et peut être poussée très loin, mais elle doit s'arrêter au moment où elle risque de dégénérer en faiblesse ou en puérilité. Il est permis et même il est ordonné à l'homme de tout comprendre; mais il y a exception absolue pour les choses qui peuvent blesser sa fierté. Tout ce qui porte atteinte à cette vertu, la plus haute qu'il y ait en l'homme, doit être évitée comme poison. (( Lorsque la pauvreté ou le malheur a frappé un homme, disaient les anciens, il n'est plus que l'ombre de lui-même, » parole très vraie, si l'homme a perdu la fierté, mais fausse, s'il l'a conservée. L'homme qui a laissé fléchir sa fierté est tombé au-dessous de luimême ; il est affligé d'un mal pire que la pauvreté ou le malheur, d'un mal irrémédiable et inguérissable, la lâcheté. On peut donc tout accorder à l'amour, tout, excepté de blesser ou d'amoindrir la fierté virile. Or la casuistique de Michelet ne me semble pas tenir assez compte de cette vertu hautaine qui est tout l'homme, et qui doit être préservée à tout prix. Ses conseils certainement sont d'une âme non moins ferme que tendre; mais, libéralement interprétés par une âme faible et maladroite, Dieu sait à quels énervements et à quelles concessions ils pourraient mener. En tout cas, je puis affirmer à Michelet qu'il y a deux classes de lecteurs qui repousseront ses conseils : les hommes blasés par la vie et les jeunes gens très naïfs; les hommes blasés, parce qu'à défaut de fierté ils ont du mépris, et que tant de stratagèmes leur paraîtraient une peine inutile; les jeunes gens naïfs, parce qu'ils ont l'orgueil de la sincérité, et qu'ils ne vou-

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(Iniienl à aucun prix d'une sécurité achetée par une tendresse si tortueuse. Et cependant c'est surtout pour ces deux classes de lecteurs que Michelet a écrit son livre. S'il est une passion universelle, c'est bien l'amour ; il ne s'arrête pas h telle classe, h telle catégorie sociale. Miclielet le proclame lui-même très justement le grand maître en égalité, et pourtant le livre s'adresse h un public très restreint, au public qui réunit toutes les conditions de sécurité, de fortune, de liberté. L'auteur l'avoue en termes qui méritent d'être répétés : « Je n'écris pas pour les riches, qui compliquent à plaisir leur vie de mille inutilités ennuyeuses et dangereuses, qui vivent devant leurs domestiques, qui mangent, dorment, aiment sous des yeux haineux et moqueurs. Ils n'ont pas d'intimité, rien de secret, point de foyer. Et malheureusement je ne puis écrire non plus pour ceux qui n'ont point de temps, point de liberté, qui sont dominés, écrasés par la fatalité des circonstances, ceux dont le travail incessant règle et précipite les heures. Que peut-on conseiller à quelqu'un qui n'est point libre? J'écris pour ceux qui sont libres d'arranger leur vie, pour le pauvre tio7i indigent qui travaille chez lui, ou pour les pauvres volontaires, 'est-à-dire pour les gens aisés qui auront l'esprit do âvre simplement sans domestiques et seront vraiment ;hez eux. » Fort bien, et maintenant calculons pour ►ute la France le nombre de gens riches, aisés ou jauvres, qui sont libi^es d'arranger leur vie. Cet avocat m renom qui gagne de si beaux honoraires est-il libre l'arranger sa vie comme il lui plaît, de renvoyer ses îlients à quinzaine, parce que la crise de sa femme ipproche, et qu'elle a besoin d'une tendre surveilmce? Ce riche négociant de Rouen ou cet entreprelant manufacturier de Mulhouse laissera-t-il son iventaire se faire tout seul parce que sa femme a par

hasard le spleen? Cet artiste doit-il donner congé à l'inspiration qui vient de le favoriser d'une de ses visites, parce que le printemps approche, et qu'il plairait à sa femme de revoir la fameuse petite maison du berger avec son pavillon couvert en zinc si bien décrite par Michelet? Et le médecin que le devoir appelle tout le jour hors de sa demeure doit-il laisser mourir ses malades pour ne pas laisser trop longtemps sa femme dans l'ennui de la solitude? Michelet n'écrit pas pour les amants sans fortune, il n'écrit pas davantage pour les amants même riches qui exercent une profession active. Qui donc pourrait se vanter d'être libre d'arranger sa vie? En cherchant bien, peut-être arriverait-on, pour toute la France, à un chiffre de deux cent mille personnes, et certainement ce chiffre est exagéré.

Pour employer les recettes amoureuses révélées par Michelet, il faut donc être, comme dit un personnage de vaudeville, sinon fort riche, au moins fort à son aise. J'estime qu'il faut aux ménages qui voudront mettre en pratique les conseils de l'illustre écrivain de quinze à quarante mille livres de rentes. C'est une somme bien forte, direz-vous, pour des pauvres non indigents ou des pauvres volontaires. Elle est plutôt faible, comme vous allez voir. En premier lieu, le mari doit créer sa femme pendant les premières années du ménage, et au moins jusqu'à la naissance du premier enfant; par conséquent oisiveté forcée : l'amour seul profite du temps qui s'écoule. Il est bon de ne pas avoir un métier assujettissant ou une occupation régulière : un travail lent, qui peut s'interrompre, se reprendre comme le travail de l'artiste ou du savant désintéressé, serait peut-être le plus convenable pour l'amoureux selon le cœur de Michelet. En second lieu, il faut fuir le monde, autre condition d'oisiveté. Pour

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